‹ Histoire des œuvres de H. de BalzacChapitre 62 sur 217 · LES COMÉDIES QU'ON PEUT VOIR GRATIS A PARIS · texte numérisé non relu

LES COMÉDIES QU'ON PEUT VOIR GRATIS A PARIS

Jusqu'à présent, les peintres de mœurs ont mis en scène beaucoup d'usuriers : mais on a oublié l'usurière des femmes dans l'embarras, la madame La Ressource d'aujourd'hui, personnage excessivement curieux, appelée décemment marchande à la toilette.

Avez-vous quelquefois, en flânant, remarqué dans Paris une de ces boutiques dont la négligence fait tache au milieu des éblouissants magasins modernes, boutique h devanture peinte en 1820, et qu'une faillite a laissée au propriétaire de la maison dans un état douteux? la couleur a disparu sous une double couche imprimée par l'usage et grassement épaissie par la poussière; les vitres sont sales, le bec-de-cane tourne de lui-môme, comme dans tous les endroits d'où l'on sort encore plus promptemcnt qu'on n'y rentre. Là trône une femme entre les plus belles parures arrivées à cette phase horrible où les robes ne sont plus des robes et ne sont pas encore des haillons. Le cadre est en harmonie avec la figure que cette '"cnime se compose, car ces boutiques sont une des plus sinistres particularités de

Paris. Ou y voit des défroques que la mort y a jetées de sa main décharnée, et l'on entend alors le ràlc d'une phtliisie sous un châle, comme on y devine l'agonie de la misère sous une robe brodée d'or. Les atroces débats entre le luxe et la faim sont écrits là sur de légères dentelles. On y trouve la physionomie d'une reine sous un turban à plumes, dont la pose rappelle et rétablit presque la figure absente. C'est le hideux dans le joli ! Le fouet du Juvénal, agité par les mains officielles du commissaire-priseur, y a éparpillé les manchons pelés, les fourrures flétries de quelques grandes dames aux abois. C'est un fumier de fleurs où, çà et là, brillent des roses coupées d'hier, portées un jour, et sur lequel est toujours accroupie une affreuse vieille, la cousine germaine de l'usure, l'occasion du malheur, une harpie retirée, chauve, édentée, et prête à vendre le contenu, tant elle a l'habitude de colporter ou d'acheter le contenant, la robe sans la femme ou la femme sans la robe. La marchande est là comme l'argousin dans le bagne, comme un vautour au bec rougi sur des cadavres, au sein de son élément; plus horrible que ces sauvages horreurs qui font frémir les passants, étonnés quelquefois de rencontrer un de leurs plus jeunes et frais souvenirs pendus dans le sale vitrage derrière lequel grimace une de ces marchandes à la toilette, qui ont fait autant de métiers inconnus qu'il yen a de connus.

Ce fut une de ces gémonies de nos fêtes que j'indiquai à un de mes amis.

Deux heures après, madame Nourrisson (elle s'appelait ainsi) vint en robe de damas à fleurs provenant de rideaux décrochés à quelque boudoir saisi, ayant un de ces châles de cachemire passés, usés, invendables, qui finissent leur vie au dos de ces femmes. Elle portait une collerette en dentelle magnifique, mais éraillée, et un affreux chapeau ; mais, pour dernier trait de physionomie, elle était chaussée en souliers de peau d'Irlande, sur le bord desquels sa chair faisait l'effet d'un bourrelet de soie noire à jour.

La familiarité la plus déshonorante est le premier impôt que ces sortes de femmes prélèvent sur les passions effrénées ou les misères qui se confient à elles. Elles ne s'élèvent jamais à la hauteur du client, elles le font asseoir côte à côte auprès d'elles sur leur tas de boue.

Nous nous regardâmes, épouvantés l'un comme l'autre de cette tirade, où chacune des phases de la vie antérieure de madame Nourrisson avait laissé sa tache.

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