‹ Histoire des œuvres de H. de BalzacChapitre 89 sur 217 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

aux Romans et Contes philosophiques.

Qu'est-ce que le talent du conteur, sinon tout le talent? Il renferme en lui la déduction logique dans sa rigueur, le drame avec sa mobilité, l'essence même du génie lyrique avec son extase intérieure. Le narrateur est tout. Il est historien ; il a son théâtre, sa dialectique profonde qui meut ses personnages, sa palette do peintre et sa loupe d'observateur. Non-seulement il peut réunir les talents spéciaux que je viens d'indiquer, mais, pour exceller dans son art, il le doit. Imaginez un conte sans intérêt de drame, sans émotion lyrique, sans couleurs nuancées, sans logique exacte; il sera pâle, extravagant et faux; il n'existera pas.

La narration est toute l'épopée ;. elle est toute l'histoire ; ejle enveloppe le drame et le sous-entend. Le conte est^ la littérature primitive. De quelle joie, dites-moi, durent être saisis ceux qui, les premiers, découvrirent et ressentirent cette jouissance ! Ils inventèrent de pittoresques symboles, en témoignage de leur ivresse nouvelle. Ce fut l'Hercule Gaulois, dont la bouche laissait tomber les chaînes d'or qui retenaient les auditeurs ; ce fut la baguette de Mercure, forçant à s'unir les hommes, plus acharnés que les serpents ; c'est le chant de la sirène, entraînant le navigateur dans l'onde d'où ses accents émanaient. Le premier conteur fut un dieu. Mais les époques primitives une fois passées, conter devint difficile.

Où est le merveilleux? qu'est devenue la foi? L'analyse ronge la société en l'expliquant : plus le monde vieiUit, plus la narration est une œuvre pénible. Rendez-moi compte de cet incident? Apportez-moi le comment de cet acte et le pourquoi de ce caractère ? Disséquez ce cadavre et sachez me plaire ! Soyez commentateur et amuseur!

Voici un conteur, qui arrive à l'époque la plus analytique de l'ère moderne, toute fondée sur l'analyse : sociétés, gouvernements, sciences, reposent sur elle; elle s'empare de tout, pour tout flétrir. Il naît dans le pays le plus rationnel de l'Europe; point d'oreilles faciles à duper comme en Italie, où la musique est dans le langage et l'ode dans le son ; point de croyance surnaturelle et populaire, le scepticisme est partout; la faculté raisonneuse a pénétré jusqu'aux classes inférieures. De l'ironie, mais peu caustique; de l'indifférence, excepté pour les intérêts matériels ; par-dessus tout, de l'ennui et de la lassitude.

Quel conte allez-vous faire à de telles gens ? Ils vous répondront qu'ils ont vu Bonaparte, bivaqué au Kremlin et couché à l'Alhambra. Ils mettront vos sylphides en fuite, et vos magiciens n'auront pas le moindre intérêt pour eux. Ils

vous demanderont par quel procédé chimique l'huile brûlait dans la lampe d'Aladin. Ils ont demandé à M. de Balzac ce qui serait advenu, si Raphaël eût souhaité que la peau de chagrin s'étendit !

Osez donc leur réciter de beaux contes ! enlevez-les, comme il faut qu'un bon narrateur le fasse, dans ce char d'Élie, dans cette narration aux ailes de feu et aux roues brûlantes, qui plonge dans le ciel et fait disparaître les villes, les maisons, les bois, les collines de l'horizon terrestre !

L'analyse, dernier développement de la pensée, a donc tué les jouissances de la pensée. C'est ce que M. de Balzac a vu dans son temps ; c'est le dernier résultat de cet axiome de Jean-Jacques : L'homme qui pense est un animal dépravé.

Assurément il n'est pas de donnée plus tragique ; car, à mesure que l'homme se civilise, il se suicide; et cette agonie éclatante des sociétés offre un intérêt profond.

Le désordre et le ravage portes par l'intelligence dans l'homme, considéré comme individu et comme être social : telle est l'idée primitive qui règne dans les œuvi-es de Byron et de Godwin. M. de Balzac l'a jetée dans ses contes. 11 a vu de quels éclatants dehors cette société valétudinaire s'enorgueillit, de quelles parures ce moribond se couvre, de quelle vie galvanique ce cadavre s'émeut et s'agite par intervalles, de quelle lueur phosphorique il scintille encore. Opposant au néant intérieur et profond du corps social cette agitation factice et cette splendeur funèbre, il a cru que la mission du conteur n'était pas finie et perdue; qu'il y avait encore une magie dans ce contraste ; une féerie dans cette industrie créatrice de merveilles ; un intérêt dans le jeu cupide des ressorts sociaux, cachés sous de si beaux dehors, dans ce spectacle d'une société rendant le dernier soupir sous des rideaux de pourpre, d'argent et de soie.

Un conteur, un amuseur de gens qui prend pour base la criminalité secrète, le marasme et l'ennui de son époque ; un homme de pensée et de philosophie, qui s'attache à peindre la désorganisation produite par la pensée : tel est M. de Balzac.

Voilà sur quelles bases sont appuyés ces contes de nuances diverses, de formes variées, que M. de Balzac a osé lancer dans le dix-neuvième siècle, blasé, indifférent et peu amusable. Ce fonds misanthropique, qu'une verve de gaieté et une fécondité d'invention incontestables raniment et font étinceler, vous le retrouvez dans l'Auberge rouge, que la Bévue de Paris a récemment publiée ; dans l'Èlixir de longue vie, dans Sarrasine, dans la Comédie du Diable, farce terrible dont le fantastique Introït lui a été généreusement donné par une des plus mordantes plumes de notre époque. Mais cette pensée première s'élève jusqu'aux proportions de la tragédie dans El Verdugo, où le parricide est sublime, parricide ordonné par une famille et au nom d'une chimère sociale, le parricide pour sauver un titre! Ainsi, partout l'égoïsme : égoïsme de la famille, égoïsme physique, personnalités féroces qui naissent d'une civilisation sensuelle et raffinée. Tel est spécialement le fonds et la pensée créatrice de la Peau de chagrin.

Rabelais, dans un autre temps, avait vu l'étrange effet dejapensée religieuse,

qui, à force de pénétrer la société, achevait de la dissoudre. L'âme, divinisée par le

Ai/<h- ^^) christianisme, avait tout envahi. Le spiritualisme effaçait la matière. Le symbole.

DES OiUVRES DE BALZAC. 173

ridéalisation régnaient sans partage; pour un symbole, l'Occident s'était rué sur l'Orient. Il dominait la poésie qu'il réduisait à l'état de fantôme, en multipliant les personnifications allégoriques, en bannissant de son domaine les êtres vivants, la chair et le sang humains : Rabelais s'arma d'un symbole pour faire la guerre au symbole.

Holà ! messer Gaster, voici notre règne ! Tonnes pleines d'hypocras, bons saucissons chargés d'cpices, bombance gigantesque, culte de la dive bouteille, douce abbaye de Thélème, dont le rien faire est la liturgie; venez !... Et, dans une épopée immense, donnez-nous l'apothéose de ce corps humain que l'on foule aux pieds, et que le curé de Meudon ne se contente pas de remettre à sa place. Il l'installe sur son trône.

Or, voici l'ère de Gargantua. On boit plus sec, on mange sans perdre jamais l'appétit : l'élément physique de l'homme se trouve déifié par cette ironie matérialiste, qui semble une prédiction du xviii^ siècle et un oracle des destinées futures auxquelles le monde est réservé.

Passe joyeusement la vie et ris-toi du reste. Trinque ! comme l'a dit M. de Balzac dans la Peau de Chagrin, voilà le sens des amères dérisions du Pantagruel, et peut-être l'arrêt définitif de ce livre.

Certes, Rabelais, s'il n'eût pas vécu au commencement du seizième siècle, tout à la fin de ce qu'on appelle le moyen âge, n'eût rien écrit de pareil. Dans Pantagruel et Gargantua, il résuma le passé, railla le présent et s'empara de l'avenir, qu'une civihsation matérielle allait isoler de l'ancienne société chrétienne et spiritualistOj^ de l'avenir qu'une philosophie sensualiste allait dominer et mouler à son plaisir.

L'ère de Rabelais a expiré. Celle qu'il annonçait parcourt son cycle et raccomplit. Ce ne sont plus les ravages de la pensée idéaliste, mais ceux du sensualisme analytique, que le conteur philosophe peut retracer aujourd'hui.

Aussi, voyez tous ces types d'égoïsme civilisé qui se donnent rendez-vous dans la Peau de chagrin : Fœdora, femme sans cœur, type d'une société sans cœur; Raphaël, symbole de la misère éclatante, le dandy sans un écu ; le malheur même que donne l'étude solitaire, avec la gloire en perspective, le grenier pour théâtre, et la souffrance pour escorte. Le vaste plan, caché sous ces fantaisies, a dû échapper à plusieurs yeux. Des critiques n'ont pas vu que la Peau de chagrin est l'expression de la vie humaine, abstraction faite des individualités sociales; la vie avec ses ondulations bizarres, avec sa course vagabonde et son allure serpentine, avec son égo^me toujours présent sous mille métamorphoses. La même signification se trouve cachée sous les plus légers incidents de cette fiction. A part l'intérêt dramatique du livre, il renferme un intérêt de philosophie allégorique qui s'attache aux plus minces détails et poursuit sans pitié cette science d'égoïsme que la civilisation fait naître. Voyez Raphaël ! Comme le sentiment de sa conservation étouffe en lui toute autre idée! Comme dans la scène du duel, chez les paysans, dans son hôtel do Paris, le même sentiment l'absorbe! Soumis à ce talisman terrible, il vit et meurt dans une convulsion d'égoïsme.

C'est cette personna'ité qui ronge le cœur et dévore les entrailles de la socicLô f

où nous sommes. A mesure qu'elle augmente, les individualités s'isolent ; plus de liens, plus de vie commune. La personnalité règne ; c'est son triomphe et sa fureur que la Peau de chagrin a reproduits. Dans ce livre, il y a toute une époque. Là, comme on l'a dit dans un journal i : « Vous pouvez, si cela vous séduit, voir apparaître, sous forme vivante, notre civilisation d'hier et d'aujourd'hui : toute parée, toute folle d'ennui et de luxe, avec son dégoût, son désespoir, ses bons mots, ses velléités de science et de religion, ses créations qui avortent, ses vertus qui ne sont pas écloses, son éclat semblable à la lueur émanée des endroits infects ; ses prétentions de grandeur, de sévérité, de patriotisme, d'énergie, de rénovation, de génie, d'organisation, de conservation, de durée ; et son néant réel, son mal intime; son manque de foi, sa faiblesse de volonté, son inanité, sa décrépitude, sa force factice, comme celle de l'ivresse; passagère, comme celle que la pile de Volta communique à un corps mort.

» Il serait curieux de contempler le critique de l'ancienne école, l'homme de bon goût et de bonnes mœurs, en face de cette œuvre. Oh ! le pauvre homme ! que fcra-t-il de sa toise, lui qui veut de la raison ; lui, le jugeur, le peseur des mots ; lui, le compas en main, la loupe appliquée sur l'œil, heureux de découvrir une irrégularité dans un livre, une verrue dans un beau visage? Assurément il ne comprendra pas un mot de ce conte. Il aime la littérature de plain-pied ; ici tout est abîmes, précipices, saillies, excroissances, hautes montagnes, profondeurs sans fond.

» Je jure que le plus habile critique de 1800 à 1820 ne se ferait pas une idée nette sur un pareil ouvrage. Il briserait sa toise, il jetterait son compas. Autant vaudrait demander à M. d'Aguesseau l'explication satisfaisante d'un journal de 1831. En vain diriez-vous à notre aristarque dans l'embarras que l'auteur de la Peau de Chagrin a voulu, comme feu Rabelais, formuler la vie humaine et résumer son époque dans un livre de fantaisie, épopée, satire, roman, conte, histoire, drame, folie aux mille couleurs. Le critique vous dira que Pantagruel est une allégorie, que Panurge est évidemment Rabelais, et Pantagruel François P"" ; mais, que dans l'œuvre de M. de Balzac, rien de pareil ne frappe ses yeux. Et si vous répliquez en disant que la prétendue allégorie, découverte dans Rabelais par la lubie des savants, n'a jamais eu d'existence; que le monstre comique, créé par le médecin chinonais, est une immense arabesque, fille du caprice accouplée avec l'observation : notre homme vous tournera le dos, non sans prier Dieu qu'il vous rende votre raison perdue et vous fasse cadeau d'une bonne édition de Laharpe.

» Il y a dans l'œuvre de M. de Balzac le cri éclatant, le cri de désespoir d'une littérature expirante. OEuvre puissante... Je ne parle pas de la souplesse d'un style qui insulte à tout moment la critique, et d'une vivacité extrême de teintes chatoyantes et contrastantes ; mais de la portée générale d'un livre, où le siècle et le pays les plus confus qui aient jamais existé se concentrent sous des formes poétiques, réelles, colorées, qui éblouissent le regard. Avoir trouvé le fantastique de notre époque, ce n'est ni un petit mérite, ni un mince travail. L'avoir vivifié sans tomber dans la froideur de l'allégorie, c'est chose méritoire c'est le témoignage

Page 1