‹ Histoire des œuvres de Stendhal: IntrodChapitre 20 sur 74 · LA CHARTREUSE DE PARME · texte numérisé non relu

LA CHARTREUSE DE PARME

GENÈSE ET COMPOSITION

La Chartreuse de Parme, qui parut en 1839, fut composée à Paris, en 1838, et non, ainsi que dit Stendhal, dansTAvertissementde l'ouvrage, h douze cents kilomètres de Paris et dans Thiver de 1830. (A. Chuquet.)

Une chose que l'on ignore, c'est que 12 gros volumes in-folio d'histoires écrites en patois napolitain (qui coûtèrent à Stendhal plus de 1400 francs de copie et de traduction) se trouvent à la Bibliothèque Nationale à laquelle Colomb les a vendus le 31 mai 1851 pour 600 francs. Les Chroniques italiennes dormaient dans cette mine d'où Stendhal a dû faire sortir également l'incomparable joyau de la Chartreuse de Parme.

Ceci n'est qu'une présomption, mais elle semblerait justifiée par la lettre écrite par Stendhal à Colomb le 27 août 1832 (Correspondance inédite, Tome II, pp. 162 à 171) où il trace le canevas embryonnaire de cette grande étude. Qu'on veuille bien recourir à cette lettre ainsi qu'à celle datée de Rome, 18 mars 1835

(Tome II, p. 206) et on acquerra la certitude que la Chartreuse a été puisée à cette source.

(AUG. GORDIER.)

L'Ernest IV de Stendhal, c'est le duc de Modane, François IV... Pareillement, le comte Mosca est le comte Saurau, gouverneur général de la Lombardie et ce Saurau a hanté l'imagination de Beyle. Souvent Stendhal parle de lui. (Y oiv Stendhal diplomate, Farges.) Mosca n'est donc pas Metternich, comme le prétendait Balzac, pas plus que l'énergique et fière Sanseverina n'est la princesse Belgiojoso que Stendhal n'avait jamais vue.

En créant la duchesse Sanseverina, peut-être pensait-il à la fameuse Vannozza, maîtresse du cardinal Roderic, plus tard Alexandre VI, et mère de César et de Lucrèce Borgia. Quoi qu'il en soit, son neveu Fabrice del Dongo est sûrement le neveu de Vannozza, Alexandre Farnèse, qui fut pape sous le nom de Paul III. En 1832, Stendhal lut, dans un manuscrit italien qu'il avait acheté, quelques anecdotes de la jeunesse d'Alexandre Farnèse,.. qui à la suite d'unattentat, fut, sur tordre d'Innocent VIII, enfermé au château Saint-Ange, d'où il s'échappa à l'aide d'une Qorde d'une longueur de trois cents pieds que lui firent remettre le cardinal Roderic et un parent des Farnèse, P. Marzona. (A. Chuquet.)

1. Voir l'article C. Stryienski, les Dossiers de Stendhal^ « Mercure de France », octobre 1903.

« Vous verrez bien que mes personnages ne € pouvaient être Allemands. Si vous suivez « cette idée, vous trouverez que j'ai été con- « duit par la main aune dynastie éteinte, à un 4c Farnèse, le moins obscur de ces éteints, à « cause des généraux ses grands-pères. (Lettre de Stendhal à Balzac^ t. II, p. 299.) Quant à la bataille de Waterloo : « Nombre de contemporains crurent sérieusement que Beyle avait cherché aux Cent-Jours une place dans les rangs de Tarmée et qu'il assistait en amateur à la grande affaire du Mont^Saint-Jean. Stendhal s'est rappelé ses impressions du fort de Bard, de Moscou et de Bautzen. (A. Chuquet.)

C'est tout là haut, à ce 71 de l'hôtel de Valois, entre deux bougies, que bientôt va s'écrire le monument du siècle... En ces trois années, de 1836 à 1839, comme si les minutes étaient comptées, le labeur est acharné. Stendhal travaille quinze heures par jour.« Je ne vais « dîner qu'à huit heures, écrit-il à M. J. G., le « 21 mars 1839, et à minuit je rentre pour reprenne dre le travail jusqu'à 3 heures. Mais je serai 4c libre mardi. »

La lettre est du 21, ce mardi est le 22. La Chartreuse est terminée, et jour pour jour, dans trois ans, le robuste ouvrier tombera pour ne plus se relever. En ce moment, Stendhal est heureux. Son bonheur, comme il l'entend, est complet : « 11 fait ce qui lui plaît davantage. »....

Dans rivresse de Tœuvre à Paris, dans ce regain de jeunesse, il a oublié ses 57 ans... 11 a été si heureux dans celte période de sève remontante, qu'une grave attaque de goutte survenue en 1839, pendanlVimpressionde La Chartreuse^ n'a pas même eu le don de l'arracher à sa quiétude. (AUG. CORDIER.)

Malgré tout, le livre eut peu de succès, et la presse ne s'en occupa guère. Un rival heureux de Beyle se fît cependant le généreux champion de La Chartreuse de Parme. M. de Balzac, dans sa Bévue Parisienne du 25 septembre 1840 lui consacra 70 pages. Jamais peut-être, un auteur vivant ne s'était vu loué aussi splendidement. Le suffrage de M. de Balzac parvint à Beyle dans sa solitude de Civita-Vecchia ; il en ressentit un vif plaisir. Malgré toutes ses précautions pour nous persuader qu'il avait reçu avec calme de si belles paroles je vis bien que sa tête en avait été comme bouleversée de bonheur. Dans une longue lettre de remercîments à M. de Balzac, Beyle répondait à quelques passages de critique bienveillante, sur certaines parties de la composition, tout en annonçant sa résolution de corriger le livre, d'après les conseils de M. de Balzac et il s'en occupa effectivement. (B. Colomb).

.... Selon Sainte-Beuve, Beyle aurait, après l'article dithyrambique de Balzac, donné ou

prêté à son critique « qui fut ainsi payé de son éloge », une somme de 3000 francs que la Revue des Deux- Mondes lui avait avancée pour une série de nouvelles italiennes. Mais Beyle n'avait reçu que 1 .500 francs, il les toucha Tavantveille de sa mort et ils furent rendus à la Revue. (Cf. AuG. CoRDiER. Comment a vécu Stendhal^ p. 174.) L'article s'explique par un accès d'enthousiasme, et il tient la place d'une nouvelle inédite que Balzac avait promise aux lecteurs de la Revue Parisienne et qu'il n'eut pas le temps de composer. (A. Chuquet.)... L'article de Balzac est le plus beau document stendhalien que nous ayons. Il est le premier et il est peutêtre le plus désintéressé. (C. Stryienski.)

En 1840, Stendhal touché par les reproches qu'on adressait au style de sa Chartreuse se procura les deux volumes de l'édition parue l'année précédente chez Ambroise Dupont, 7, rue VivienneàParis, et qui portaient pour titre • La Chartreuse de Parme, par l'auteur de Rouge et Noir. Il ordonna de les relier après les avoir interfoliés de papier blanc, et fît graver au dos en gros caractères dorés, ses initiales H. B.

.... A sa mort, ces deux volumes, exemplaire unique et des plus curieux, passèrent aux mains de la famille Crozet, et, en 1869, furent acquis, au milieu d'une quantité considérable de papiers? provenant de la vente aprèsdécès de M. Crozet, par M.Eugène Chaper qui les a légués à son fils.

Je veux à la fin de mon étude en donner la description : les feuilles blanches interpolées sont couvertes d'une foule dénotes, ici àTencre, là au crayon, qui surtout dans le premier volume où elles sont bien plus abondantes, débordent les feuillets et vont charger les marges. — Ces notes, tantôt corrigent une faute de français, une négligence de langues, tantôt changent une expression faible, modifient un passage, le suppriment même, ajoutent quelquefois, donnent enfin des indications qui portent plus haut et amendent certains côtés d'un caractère ou le posent d'une façon différente.

Tantôt encore les feuillets blancs ou déjà noircis, portent avec la mention « Life » une réflexion, un souvenir, une date, une phrase composée en langage hybride où se coudoient l'italien, le français, l'anglais, et trop fréquemment terminée par un grifl*onnage à peu près illisible. Le but de Stendhal, qui était de préparer ainsi une deuxième édition de la Chartreuse de Parme, n'est pas douteux et il s'en est expliqué fort clairement. (Pierre Brun.)

.... J'ai eu la joie de découvrir dans les soixante-dix volumes des manuscrits stendhaliens (déposés à la Bibliothèque de Grenoble) deux chapitres inédits de la Nouvelle Chartreuse, enfouis et perdus dans cet océan. La lettre de Balzac est du 30 octobre 1840, et ces fragments sont l'un du 6 novembre 1840 et l'autre du mois

de décembre de la même année. Il n'y a donc aucun doute : Beyle tenait la promesse qu'il avait faite d'ajouter quelques épisodes à son roman. (C. Stryjlenski.)

Documents de la Genèse

V Stendhal. — Correspondance inédite, tome II, pp. 162, 206, 293.

R. Colomb. — Notice biographique, 1854, p. XGV, Sainte-Beuve, — Causeries du Lundi, 1854, T. IX,

338 note, AuG. GoRDiER. — Comment a vécu Stendhal, pp. 30, 42, 76, 80, 127.

- Farges, — Stendhal diplomate, 1892, p. 68.

^ C, Stryienski. — Nouvelle Revue, 15 juin 1898, p. 577. ^ P. Brun. — Henry Beyle Stendhal, 1900, p. 139.

— Marginalia. Revue Blanche, 15 octobre, 1901, p. 274.

A. Ghuquet. — Stendhal' Beyle, 1902. pp. 414 et suiv

ÉDITIONS

Edition originale et 2' édition — 1839. —

La Chartreuse de Parme par l'auteur de Rouge

et Noir, Paris. Ambroise Dupont, éditeur des

Mémoires du Diable par Frédéric Soulié, 7, rue

Vivienne,1839, Imp. Everat,2voLin-8pp.402-445.

Epigraphe du tome I :

Gia mi fur dolci inviti a emper le carte Iluoçhi ameni.

Ai\iosT, s^t, IV,

Epigraphe du tome II ;

Par ses cris continuels, cette république nous empêcherait de jouir de la meilleure des monarchies (ch. XXIII), p. 299.

Le texte porte ; Avec ces propos de république, les fous nous empêcheraient de jouir de la meilleure des monarchies.

Du même auteur :

De V Amour et des diverses phases de celle

maladie^ 2 vol. in-12, Bobaire, 1833. 5 fr.

Racine el ShakspearCy 2* partie, in-8* . 10 » D'un nouveau complol conlre les indus^

Iriels, 1839, in-8* 10 »

Vie de Bossiniy 1 vol. in-8<» 20 »

Romey Naples el Florence en 1817, 1 vol.

in-8". Delaunay. Palais-Royal ... 10 »

Vie de Haydn, Mozarl el Mélaslase, 2®

édition, in-8\ Delaunay 6 »

Hisloire de la Peinlure en Ilalie, 2 vol.

in-8". Delaunay 15 »

Promenades dans RomCy 2 vol. in-S*».

Delaunay 15 »

Rouge el Noir. 2 vol. in-8'* 20 fr. 6 vol.

in-12 6 »

Mémoires dun lourisle. VoyageenFrancCj

2 vol. in-8» 15 »

L'abbesse de Caslro, 1 vol. 7 fr. Vie de

Canouaj Livourne 3 »

Vie du Tasse. Livourne 3 fr. Armance^

3 vol. in-12 6 »

Sous presse : A miel ^ 2 vol. in-8**.

Troisième édition. — La Chartreuse de Parme par de Stendhal (Henri Beyle), précédée d'une notice sur la vie et les ouvrages de Beyle par M. R. Colomb, suivie d'une étude littéraire sur Beyle par M. de Balzac et d'une lettre inédite de l'auteur en réponse à ce travail. Paris. Hetzel, 1846,1 nriprimerie Schneider et Langraud, 1 vol.in-12, p. 531. La couverture porte: Paris. Charpentier, 1845.

Quatrième édition. — La Chartreuse de Parme, par de Stendhal (Henry Beyle). Nouvelle édition précédée d'une lettre et d'une étude littéraire sur Beyle par M. de Balzac, et d'une lettre inédite de l'auteur en réponse à ce travail. Paris, Michel Lévy frères, libraires-édi- |eurs, rue Vivienne, 2 bis, 1853, 1 vol. in-12,

pp. xxvni, bU.

Dernière ligne : to the happy few.

Sur le faux-titre : Œuvres complètes de Stendhal et au verso : Imprimerie J. Claye et Cie, rue Saint-Benoît, 7.

Réimprimée en 1857, 1 vol. in-12, 1 franc.

Réimprimée en 1864, 1 vol. in-12. Préface et notes inédites.

Cinquième édition, -r La même que celle cidessus. Adolphe Delahays, éditeur.

Sixième édition. — De Stendhal (Henri Beyle). La Chartreuse de Parme. Paris, Librairie nouvelle, Boulevard des Italiens, 15, en face de la Maison Dorée, 1855, 1 vol. petit in-i2, pp. XXVIII, 503, lo Ihe happy few. (Les lettres et .étude des éditions précédentes ne figurent pas dans celle-ci.)

Edition populaire illustrée. — Les Romans populaires illustrés par BertalL Série contenant DE Stendhal. La Chartreuse de Parme^ suivie d'une notice historique par E. de Labé* doUière. Barba s. d. (1852), in-4, 43 vignettes de Bertall.

Edition de luxe illustrée, -^ La Chartreuse de Parmey par M. de Stendhal (Henri Beyle).

Réimpression textuelle de l'édition originale, illustrée de 32 eaux-fortes (1 frontispice, 23 vignettes en têtes et 2 culs-de-lampe) composés et gravés par V. Foulquier. Préface de Francisque Sarcey. Paris. Librairie L. Conquet, 5, rue Drouot, 1883, 2 vol. in-8* (format raisin pour le grand papier, format cavalier pour le petit papier). Texte imprimé par Lahure et gravures par Ch. Chardon. Tirage untque à 500 exemplaires (150 sur grand papier du Japon, format in-8% raisin texte réimposé, 350 exemplaires sur papier vélin à la cuve fabriqué pour cette édition, un seul état des eaux-fortes, pp. XXIX, 3SS-432).

Petite édition Lemerre. — Œuvres de Stendhal (Henri Beyle). La Chartreuse de Parme, Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 31 passage Choiseul. MDCCCLXXXVI, 2 vol. in-12 couronne.

Petite collection Elzévir. — La Chartreuse de Parme, par l'auteur de Bouge et Noir.

La couverture porte : par M. de Stendhal.

Edition augmentée de deux chapitres inédits publiés par M. Stryienski. Paris, V. Villerelle, libraire-éditeur, 59, rue des Mathurins, 1901, 4 vol. pp. XXVIII, 257, 222, 253, 312.

Publication partielle- — Stendhal (Henri Beyle). Souvenirs vécus d'un chevau-léger d'avant-garde : Waterloo. Une biographie.

Episode de la Vie d'Athanase Auger, Napoléon à Grenoble, précédé d'une notice par Charles Simond. Nouvelle bibliothèque populaire à 10 cent, édité par Henri Gauthier, 55, quai des Grands-Augustins. Paris, broch. in-12, n» 342, p. 217 à 252.

Traductions (anglaise). — The Chartreuse of ParmUy translated from the French of de Stendhal by Lady M. Loyd with a cri tical introduction by Maurice Hewlett, with four coloured plates by Eugène Paul Avril a photogravure and portraits. W, Heinemann, 1902.

Américaine — La Chartreuse de Parme ^ by

Marie, Henry Beyle (de Stendhal) translated froin the French by E. P, Robins, 3 vol. (Smithers). New-York G. H. Richmond and C\

Italienne. — La Cent osa di Parma, romanzo di Stendhal (Enrico Beyle) segnito de un senno storico suir autore di Emilia de La Bedollière, versione di Luigi Masieri, 4 vol. in-16 Milano par Borrani e Sotti 1855. (Quatre volumes réunis en deux par le brochage et Timpression même des couvertures. Les deux couvertures sont illustrées : une gravure hors texte en tête des volumes 1, 2 et 3 (le tout d'après le dessin de Bertall.) Collection Paul Guillemin.

Allemande. — « Kerker und Kirche (Prison « et Eglise) ein roman frei nach H v StendhaFs « Chartreuse de Parme^ 3 vol. in-16, pp. VI « 321-299-368, 1845 et 1 vol. Dresden Gedruckt « bel G. H. Gartner.

ÉTUDES ET CRITIQUES Les Contemporains de Stendhal,

La Quotidienne, 1839. — Article signé Th, Muret. Critique étroite. Point de vue moral. « Nous ne reprocherions nullement à M. Beyle d'avoir peint certains cercles de Milan et de Bologne tels qu'il les a vus, si l'écrivain donnait tort aux vices de ses personnages,

SI une conclusion morale jaillissait de l'ensemble du roman ».

De Balzac, — Lettre à B, Colomb du 30 mars fS39. Extrait: « J'ai déjà lu dans le Constiluftonnel un article tiré de Là Chartreuse qui m'a fait commettre le péché d*envîe. Oui, j'ai été saisi d'un accès de jalousie à cette superbe et vmie description de bataille que je rêvai s pourlûs Scènes de (RVie M \ Ht aire ^ la plus difficile portion de mon œuvre^ et ce morceau m^a ravi^ chagriné, enchanté, désespéré. Je vous le dis naïvement... Ainsi ne vous étonoe^î pas si je saute sur votre offre, si j'envoie chercher le livre, et comptez sur ma probité pour vous dire ma pensée. Le fragment va me rendre exigeant, et avec vous on peut tirer des lettres de change, de curiosité^ sans trop de crainte. Je suis un lecteur si enfant, si charmé, si complaisant qu'il m'est impossible de dire mon opinion après la lecture. Je suis le plus bénin critique du monde et fais bon marché des taches qui sont au soleil. Ma froideur et monjugement ne me reviennent que quelques jours après. )^ (A. Cordieeu Comment a vécu Stendhal ^ lettre reproduite en note, pp. 128, 1:29, 130.)

De Balzac 1840, — Elude, Revue Parisienne du 2ô septembre JSHf^ pp. 273-342, Œuvres complèles de Balzac, Edition délinitive, Ch. XXIÏI, Reproduite en tête de La Chartreuse de Parme^ édition Michel Lévy, 1S53, pp- 9 à 51 — Extraits :

... La Chartreuse de Parme est dans notre époque et jusqu'à présent» selon moi, le chef-d'œuvre de la littérature â Idées,,» Si j'ai tant tardé, malgré son importance, à parler de ce livre, croyez quMl m'élait décile de conquérir une sorte d'impartialité. Encore ïiô auis-je pas certain de la garder, tant à une troi-

sième leclure lente et réfléchie, je trouve cette œuvre extraordinaire.

. ..M. Beyle a fait un livre où le sublime éclate de chapitre en chapitre... lia écrit le Prince Moderne, le roman que Machiavel écrirait s'il vivait banni de Tltalieau xix« siècle...

... Quant à ce qu'est Mosca dans tout l'ouvrage... il a fallu du génie pour créer les incidents, les événements et les trames innombrables et renaissantes au milieu desquels cet immense caractère se déploie. Quand- on vient à songer que l'auteur a tout inventé, tout débrouillé comme les choses se brouillent et se débrouillent dans une cour, l'esprit le plus intrépide et à qui les conceptions sont familières, reste étourdi, slupide devant un pareil travail. Quant à moi, je songe à quelque « lampe merveilleuse littéraire »... M. Beyle parti pour peindre une petite cour d'Italie et un diplomate, a fini par le type du « Prince » et par le type des premiers ministres... Jamais le cœur des princes, des ministres, des courtisans et des femmes n'a été peint ainsi... La duchesse est une de ces magnifiques statues qui font admirer l'art et maudire la nature avare de pareils modèles.

... La Chartreuse de Parme est plus chaste que le plus puritain des romans de Walter Scott.

... L'étonnante et fine supériorité de Mosca n'est jamais en défaut ni en action, ni en paroles : elle fait de ce livre un livre aussi profond de page en page que les Maximes de la Rochefoucauld...

... Ce granà ouvrage n'a pu être conçu ni exécuté que par un homme de cinquante ans, dans toute la force de l'âge, et dans la maturité de tous les talents.

... En plus d'un endroit, les hommes supérieurs

poseront ce livre sur leur table, pour se dire à euxmêmes : « Mon Dieu, comme ceci est beau, finement arrangé, profond ! »... Vous ne rencontrez point dans ce livre de ces hors-d 'œuvre si justement nommés tar-^ Unes. Non, les personnages agissent, réfléchissent, sentent, et le drame marche toujours... Le drame est étourdissant d'habileté, de faire, de netteté... Dans aucun livre, si ce n'est dans les Puritains, il ne se trouve une figure d'une énergie semblable à celle que M. ^eyle a donné à Palla Ferrante, dont le nom exerce une sorte d'empire sur l'imagination.

... A la première lecture qui m'a tout à fait étonné, j'ai trouvé des défauts. En relisant, les longueurs ont disparu, je voyais la nécessité du détail, qui d'abord m'avait semblé trop long ou diffus... tout m'a paru très harmonieux, lié naturellement, ou avec art, mais concordant.

... Evidemment ce livre manque de méthode. L'ouvrage ne perdrait rien à ce que l'abbé Blanès disparût entièrement. . ,

Les portraits sont courts. Peu de mots suffisent à M. Beyle qui peint ses personnages par l'action et par le dialogue ; il ne fatigue pas de descriptions, il court au drame, il y arrive par un mot, par une réflexion... Le côté faible de cette œuvre est le style, en tant qu'arrangement de mots, car la pensée éminemment française soutient la phrase... Il écrit à peu près dans le genre de Diderot... mais la conception est grande et forte ; mais la pensée est originale et souvent bien rendue. M. Beyle se sauve par le sentiment profond qui anime la pensée. Tous ceux à qui Tltalie est chère, qui l'ont étudiée et comprise liront La Chartreuse de Parme avec délices. >...

Balzac. — Lettre à H, Colomb du 38 janvier 1846. Extraits: ... «Ce que j'ai écrit sur Beyle Ta été avec trop de désintéressement et de conviction pour que vous ne soyez pas libre d'en disposer comme bon vous semblera. Je n'y mets d'autre condition que d'avoir un exemplaire de ses œuvres que j'aime beaucoup. C'est un des esprits les plus remarquables de ce temps, mais il n'a pas assez soigné la forme, il écrivait comme les oiseaux chantent...

Je suis très chagrin que la mort l'ait surpris.

Nous devions porter la serpe dans La Chartreuse de Parme, et une seconde édition en aurait fait une œuvre complète, irréprochable. C'est toujours un livre merveilleux, le livre des esprits distingués... » (A. Cor- DiER. Comment a vécu Stendhal, lettre reproduite en note page 130.)

A. Frémy. — Revue de Paris , 5 mai 1839. Critique littéraire, p. 52 et suiv. Extraits :... « On peut faire plus d'un reproche à La Chartreuse de Parme, . . La manière de raconter de l'auteur est étrange, elliptique... Les situations sont indiquées à peine... Il y a des péripéties à chaque paragraphe, mais ce sont des éclairs qui ne font que passer... La manière de l'auteur est compliquée, laborieuse même, sous un air simple et négligé... Mais enfin rendons pleine et entière justice aux mérites et aux qualités d'un ouvrage qu'un seul esprit était peut-être capable de concevoir et d'exécuter aujourd'hui. On ne pouvait guère tirer un plus brillant parti d'une donnée imparfaite pour ne pas dire imprudente.

Comment ne pas reconnaître en effet une touche vraiment supérieure dans plusieurs passages du livre, OÙ tant de traits brillants étincellent comme des dia-

mants sur un fond un peu ténébreux... Parler de l'esprit de Fauteur, c'est à présent presque un lieu commun, on connaît sa profondeur et sa délicatesse...

... Peut-on ne pas rendre justice à la conscience, au soin attentif qui ont présidé à cette composition ?... L'épisode de la bataille de Waterloo, c'est la mosaïque du vrai... Quoi qu'on puisse dire, La Chartreuse de Parme n'en est pas moins un des livres les plus remarquables qui aient été composés depuis longtemps. Cependant, malgré tout son mérite, il est à regretter que l'auteur n'ait fait qu'un livre d'anecdotes et de galerie, un roman imbroglio, lorsqu'on était en droit d'attendre de lui un livre de cœur et d'observation. »

BussiÈRE 1843. — Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1843, p. 293... 4c Ce roman qui marque l'apogée du talent de M. de Stendhal témoigne aussi de l'aptitude qu'il avait à se perfectionner encore, le solstice delà vie déjà passée. C'était là le couronnement logique de toute sa vie et de toutes ses pensées, le livre spécial pour lequel il semblait être né à la vie d'écrivain, le fruit mûr et doré promis partons ses ouvrages antérieurs qui n'en ont été que la floraison dans ses phases successives... Jusqu'ici M. de Stendhal n'a fait que chercher son idéal, ou l'expliquer soit par des idées positives, soit par des contrastes ou de la critique...

Cette fois, l'idéal a un corps, il marche, il est animé du souffle de vie. La voilà cette vie telle que M. de Stendhal Ta conçue, avec de grandes âmes qui ont une sensibilité profonde et une logique droite. Pour qui a lu les vingt volumes qui ont précédé celui-ci, La Chartreuse de Parme n'est que le résumé en action de toutes les idées et de toutes les théories qu'il a rencontrées antérieurement à l'état de formules analytiques. Ce

roman a été l'objet d'éloges auprès desquels pâlirait tout le bien que nous pourrions en dire ; il s'est vu aussi dénigrer assez récemment. On a été jusqu'à reprocher à l'auteur la manière dont il défigure et rapetisse la bataille de Waterloo... Ce tableau d'une bataille et d'une déroute vues de près, et non à vol d'oiseau et de bulletin, nous paraît au contraire d'une énergie admirable, en même temps que d'une vérité aussi neuve que frappante...

... Il a laissé l'histoire pour rester dans son sujet, au lieu de quitter son sujet pour se jeter dans l'histoire.

.,* lia donné une nouvelle preuve de cette précision d'intelligence, de cette netteté d'esprit que nous avons si souvent rencontrées chez lui. »

DucoiN. — Le Courrier de V Isère, 23-27 novembre 1847. Compte rendu d'une séance de l'Académie Delphinale. Rapport lu par M. Ducoin, dans la séance du 6 août 1847.

H. Babou. — Revue Nouvelle, V novembre 1846, p. 378. Extraits... « Jamais la guerre moderne, avec ses détails repoussants, n'avait été retracée par un pinceau plus vigoureux que celui de Beyle. La description de cette dernière lutte du génie de l'Empire avec les armées de l'Europe, se réduit à un ensemble de faits saisissants, admirablement ordonnés. Nulles phrases. Beyle les déteste. Il n'est question ici ni de Napoléon, ni de Wellington, ni de Bliicher. Beyle ne quitte pas son héros et ne raconte que les faits entrevus par Fabrice... La beauté de certaines scènes atteint au sublime... Les principaux personnages de l'action se consument dans les efforts désespérés que leur coûte la poursuite du bonheur... Ce roman, nous l'avons déjà dit, est un chef-d'œuvre. Le génie seul

peut réaliser une conception aussi simplement belle. Oui, le génie. Et si nous employons ce mot dont notre époque a tant abusé, c'est qu'ici tout l'appelle et le juslîiiep,. Après avoir écrit La C/iar^re«5e, Henri Beyle â pu mourir : il laissait son nom gravé sur un monunicnl, »-

Flaubert. — Lettre à Mlle Louise Collet, 1852, Correspondance 2^^ série, Charpentier, 1889, p. 148. Exlrail : « J'ai fait prendre au cabinet de lecture La Charlretise de Parme et je la lirai avec soin. Je connais lioufje et Noir que je trouve mal écrit et incomprçhcusihle comme caractères et intentions. Je sais bien que les gens de goût ne sont pas de mon avis ; mais c'ent encore une drôle de caste que celle des gens de g<iùt, ils ont de petits saints à eux que personne ne cannail. C'est ce bon Sainte-Beuve qui a mis ça à la modo. On se pâme d'admiration devant des esprits de société, devant des talents qui ont pour toute recomm-'iucliitinii d'être obscurs. Quant à Beyle, je n'ai rien compris u l'enthousiasme de Balzac, pour unsemblable écrivain, après avoir lu Rouge et Noir. »

R, Colomb. — Notice biographique {Romans, NouvcUes), 1854, p. XCIV et V .. «La Chartreuse de Parme se fait distinguer par des pensées pleines de jeunesse et de fraîcheur, par une grande habileté de composiLiDn. L'auteur qui laisse souvent tant de choses à deviner est moins énigmatique ici que dans ses aulrc's écrits. Ceci mérite d'autant plus d'être signalé qu'au moment où il écrivait en même temps La Charîreuse de Parme et UAhbesse de Castro Beyle était tourmenlc par la goutte qui le retint plusieurs jours diins sii chambre. »

Sainte-Beuve. — Causeries du Lundi^ 9 janvier

1854, (tome IX, p. 332). Extraits : « La Chartreuse de Parme est d.3 tous les romans de Beyle celui qui a donné à quelques personnes la plus grande idée de son talent dans ce genre. Le début est plein de grâce et d'un vrai charme. J*aime bea icoup ce commencement. Je n'en dirai pas autant de ce qui suit Le roman est moins un roman que des Mémoires sur la vie de Fabrice et de sa tante... La morale italienne, dont Beyle abuse un peu, est décidément trop loin de la nôtre... Ce roman n'est guère d'un bout à l'autre (j'en excepte le commencemennt), qu'une spirituelle mascarade italienne... Les scènes de passion, dont quelques unes sont assez belles, ne rachètent qu'à demi ces impossibilités qui sautent aux yeux et qui heurtent le bon sens... La part de vérité de détail... ne me fera jamais prendre ce monde-là que pour un monde de fantaisie... L'affectation et la grimace du genre se marquent de plus en plus en avançant... C'est l'ouvrage d'un homme d'esprit qui se fatigue à combiner et à lier des paradoxes d'analyse piquants et imprévus, auxquels il donne des noms d'hommes ; mais les personnages n'ont point pris véritablement naissance dans son imagination ou dans son cœur, et ils ne vivent pas. »

E. Caro, 1855. — Etudes morales sur le temps présent, 1855, p. 245 et suiv. Extraits : ... « Même défaut de sens moral dans la Chartreuse de Parme, le dernier roman de Stendhal et son plus célèbre ouvrage... Dans la Chartreuse^ je me demande oii est l'intérêt. C'est une accumulation de scènes sans aucun plan, sans l'ombre d'unité. A qui s'intéresser, dans ce carnaval d'événements mesquins, bizarres, grotesquement tragiques ? Tout cela peut être vrai et observé avec sagacité, mais cet effort perpétuel de l'écrivain qui tend à

la profondeur, fatigue et irrite le lecteur... Voilà les petites infamies qu'on nous donne, de l'air le plus naturel, sous prétexte de couleur italienne et de mœurs locales. C'est un monde vu à Tenvers de tout bon sens et de toute vraisemblance... Quand on fait de la fantaisie, il faut qu'elle soit courte et qu'elle soit amusante, et les romans de Stendhal sont tout le contraire. Ils sont interminables et ennuyeux. C'est la sentence que tout lecteur sincère portera, particulièrement sur la Chartreuse de Parme, »

Les Modernes.

Cii. Bigot. — Le Courrier littéraire, 10 novembre 1876, p. 144. — « ... Il semble qu'aux dernières années de sa vie Beyle ait trouvé un peu d'apaisement.. .

La Chartreuse de Parme témoigne de moins de ressentiments contre les hommes et les choses ; le ton y est moins souvent amer, l'ironie y est moins continuelle et moins sinistre. Il y a dans ce livre tant de petits tableaux pleins de vie et de couleur, tant d'observation fine et pénétrante, la duchesse et Clélia sont deux types de femmes si fortement mis en relief et si attachants, le comte Mosca, Son Altesse Ranuce Ernest IV et le signor Rassi sont dessinés d'une main si ferme et si délicate, que l'on oublie et l'insignifiance du personnage principal de Fabrice, et l'incohérence de l'action, et l'abus mélodramatique fait par l'auteur des cachots et des cordes, du poignard et du poison...

La Chartreuse est un de ces rares livres que l'on

apprécie d'autant plus qu'on les a relus : elle est l'une de ces œuvres les plus individuelles, les plus originales, les plus fortes de ce temps, et Ton se demande parfois ce qui lui manque pour prendre rang parmi les chefs-d'œuvre... »

E. Zola. — Les romanciers naturalistes. — Sten^ dhal, 1881, p. 107 et suiv. — ... « J'aime moins La Chartreuse de Parme,parce que Sjans doute les personnages s'y agitent dans un milieu qui m'est moins connu, et si Ton veut tout de suite ma pensée, j'avouerai que j'ai grand'peine à accepter l'Italie de Stendhal comme une Italie contemporaine ; selon moi, il a plutôt peint ritalie du xv« siècle avec sa débauche de poisons, ses coups d'épée, ses espions et ses bandits masqués, ses aventures extraordinaires où l'amour pousse gaillardement dans le sang. . . La Chartreuse de Parme est certainement le seul roman français écrit sur un peuple étranger qui ait l'odeur de ce peuple... Stendhal est allé au fond de la race... Ici encore nous retrouvons des esprits supérieurs, des génies...

.... Nous sommes toujours dans l'intelligence pure.

.... Cette duchesse Sanseverina qui emplit le livre est bien la fille de Stendhal. Il a mis en elle tous les charmes et toutes les complications de la passion.

.... Stendhal me semble toujours décrocher des portraits historiques. Il n'a connu ni la femme ni l'homme modernes... J'avoue, pour mon compte, que le génie de Mosca ne m'apparaît pas du tout. Il n'y a pas une page dans l'œuvre où je le trouve véritablement grand. Comme politique, il ne fait rien .. Mosca est un type curieux, merveilleusement fouillé., il est certain que Stendhal a déployé le plus grand talent dans la mise en Qçuvrç d'un pareil personnage...

La Chartreuse de Parme est, pour le moins, autant un roman d'aventures qu'un roman d'analyse...

... La logique manque, et dans la composition du livre et dans le style dont elle est écrite.. »

F. Sarcey. — Préface de la Chartreuse de Parme. 'Edition Gonquet, 1883.

Extraits : « C'est dans une boîte à vingt sous, qu'en 1849, je trouvai La Chartreuse de Parme et Tachetai sans penser à mal. L'ouvrage nous avait été signalé par un dé nos professeurs, M. Jacquinet, grand admirateur de Mérimée, et j'en avais gardé le souvenir dans ma mémoire. Je ne puis encore aujourd'hui, après tant d'années, me rappeler sans une sorte de plaisir rétrospectif, la folie d'enthousiasme qui nous saisit mes camarades et moi, à la lecture de ce livre.

Nous nous prîmes d'une passion qui m'est aujourd'hui inconcevable, poiir les héros de Stendhal et pour Stendhal lui-même. Nous achetâmes tous ses ouvrages les uns après les autres, et ce n'est pas assez dire que nous les lûmes, nous les dévorâmes : Balzac était notre Dieu; nous fîmes dans la chapelle qui lui était réservée, une niche à côté de lui pour Stendhal.

... Qui eut dit à Stendhal, il y a quarante ans, qu'un jour viendrait où son œuvre de prédilection serait choisie par un éditeur ami des beaux livres, pour être relevée de toutes les séductions de la typographie, pour être enrichie de toutes les lumières et de toutes les grâces que l'art du dessin ajoute au texte, pour être offerte comme une perle rare dans un magnifique écrin, à un public d'amateurs triés sur le volet ?

J'imagine que s'il pouvait revenir au monde, et s'admirer sous ce vêtement somptueux^ il sentirait quelque chose de cette orgueilleuse çatisfaction dont il fût si

délicieusement chatouillé^ quand Balzac, de sa robuste main, lui renversa sur la tête une énorme charretée d'éloges... Je ne puis me ranger à l'avis de M. Emile Zola qui trouve trop longue et inutile toute la première partie de La Chartreuse de Parme.*, C'est un tableau merveilleux, d'un trait étonnamment précis et d'une couleur bien vive. Stendhal peignait là ce qu'il avait vu de ses yeux et il n'y en eut jamais de plus perçants. On sent dans tous ces chapitres une note personnelle qui leur donne une saveur toute particulière. C'est là que se trouve ce fameux récit de la bataille de Waterloo qui est resté un modèle de narration ; on Ta refait vingt fois sans jamais égaler la première épreuve... Toute cette peinture d'une petite cour, dans un gouvernement despotique, est une merveille d'invention et d'ingéniosité... Quelle admirable galerie d'originaux j Stendhal a donné à chacun d'eux une physionomie si particulière, et les a peints si vivants, si criants de ressemblance qu'on croit les reconnaître et qu'ils laissent dans l'esprit un souvenir inoubliable. ..

... Stendhal a ce suprême honneur d'avoir créé et mis au monde des êtres vivants qui nous apprennent tout ce que nous pouvons savoir sur toutes les formes de l'amour connues et à connaître. Cela seul suffît à sa gloire ( 1 ).

(1) On comparera à ce jugement, le jugement de Sarcey daté de 1850 ;

« Il est probable que tu ne connais ni la Chartreuse de Parme, ni Stendhal ; c'étaient pour moi des inconnus. M. Jacquinet m'avait dit, Tannée dernière, que c'était un chef-d'œuvre ignoré; mais, comme' je n'y crois guère plus qu'aux grands hommes incompris, je n'y avais pas prêté grande attention. Aujourd'hui, je suis de son avis ; c'est un livre admirable d'idées et de style,

E. Faguet. — Revue des Deux-Mondes, 1®' janvier 1892, p. 628 et suiv. Extraits : La Chartreuse de Parme est une manière de contrefaçon de Rouge et Noir, Même idée générale, mêmes personnages, entoura et décors différents, mais l'idée générale est présentée avec moins de force, les personnages sont comme émoussés et limés, pensées et caractères ont moins de relief... L'extrême défaut de La Chartreuse de Parme c'est Textrême insignifiance du personnage principal et le peu d'intérêt qu'il provoque... En revanche, la duchesse Sanseverina est une figure fortement tracée et qui se grave.,

et avec cela un des romans les plus intéressants que j'aie jamais lus. Je me suis juré que tous mes camarades, toutes mes connaissances, toutes les dames que je rencontrerais à ce maudit bal liraient La Chartreuse de P&rme^ ou du moins en entendraient parler. Il faut nécessairement qu'un aussi bel ouvrage arrive à la gloire. C'est aux gens qui lisent à la donner ; le troupeau, le stolidum vulgns la reçoit et la répète comme un écho. About, Quinot, Bary, Albert, Taine et tous ceux qui l'ont lu en ont été enthousiasmés comme moi. Nous l'avons répandu et popularisé dans l'Ecole : il faut poursuivre cette bonne œuvre au dehors. Je serais volontiers comme Lafontaine qui demandait à tout venant ; « Avez-vous lu Baruch ? C'est un bien beau génie que Baruch. » Ce qui a empêché l'auteur de La Chartreuse d'être connu, c'est que, par une bizarrerie de caractère, il a signé tous ses livres d'un nom différent, en sorte qu'à chaque roman, c'était comme une réputation à refaire. Son dernier, son chef-d'œuvre, La Chartreuse^ a paru dans un mauvais moment, après 1830, et comme il n'était pas protégé par un nom connu, personne n'en a entendu parler.

« Je serai lu en 1899 ou en 1900 », idit avec quelque fatuité l'auteur dans sa préface.

« Je crois qu'il a raison. »>

Le Journal de Jeunesse de Sarcey (1839-1858), publié par Adolphe Brisson, Paris, 1903.

... La Chartreuse de Parme, beaucoup moins forte et profonde, que Rouge et Noir est doiic encore une œuvre distinguée par endroits. Elle a cette admirable bataille de Waterloo, devenue classique comme récit vrai, comme donnant fortement la sensation de la chose vue ; elle a « sa cour de Parme » si vivante, si animée^ si en relief ; elle a ce dénouement d'une forte et sobre et vraie mélancolie. Il est fâcheux... que la moitié en soit illisible. Toutes les aventures de Fabrice après le meurtre du comédien, et ensuite tout le séjour de Fabrice à la citadelle, sont pour moi d*un ennui mortel. C'est l'absence d'invention la mieux caractérisée et la monotonie la plus cruelle. Personne n'a moins eu le génie épique que Stendhal. ... De petits faits significatifs d'un état d'esprit, des détails de mœurs, des analyses psychologiques, voilà son domaine. Sorti de là^ il est au-dessous de n'importe qui. »

Maurice Barrés. — U Automne à Parme, à Luigi Gualdo, Milanais, Journal, 13 octobre 1893.

«J'adore Fabrice del Dongo, personnage de La Chartreuse de Parme, livre publié en 1839 par Stendhal, et qui après ^voir été distingué par Balzac, par Mérimée, par Taine, a aujourd'hui de nombreux familiers. Ce Fabrice offre un rare mélange d'enthousiasme et de finesse. A seize ans, il était ivre du désir d'agir et de se prouver son énergie au côté du grand Napoléon ; aujourd'hui, la seule activité, les seuls risques qu'il pourrait trouver, c'est la vie parlementaire.

En même temps qu'il savait s'amuser de l'intrigue, il avait le goût des sensations de l'âme.

C'est par cette dualité et dans cette volupté natu^ relie à la Lombardie qu'il est un des héros les plus séduisants du siècle.

- UQ —

Je suis allé à Grianta, à Gadenablia, où Fabrice passa son enfance sur le lac de Gôme ; j'ai cherché vers Vico, entre Gomo et Ternoblio, le rocher qui s'avance dans le lac, et sur lequel assis, par une nuit admirable, il éprouva une si délicieuse exaltation de générosité et de vertu à propos de la Sanseverina (p. 139). Sur le lac Majeur, je l'ai suivi à la trace, et je me mêlai à toutes les impressions qu'il y promena. Hier, je repassais dans Parme les principales parties de la vie de, Fabrice, toute gorgée de romanesque, secouée de crises imprévues, où rien n'est bas ni veule, et que poursuit mon imagination, avide de se distraire avec des vies de son goût des faux-pas que je ne sus point m'éviter.

... Je sais bien pourquoi c'est dans Parme que Stendhal a situé son roman. Souvent, il était venu ici admirer la volupté du Corrège^ qu'il devait sentir avec une extrême vivacité, lui qui savait jouir de l'opéra italien ; et dans son esprit, le nom de Parme restait lié à cette recherche du bonheur dans les sentiments tendres qu'exprime uniquement ce grand peintre et à laquelle lui-même se préparait à dédier cet hymne immoral et passionné : La Chartreuse,

• . , Pour celui qui possède le secret de faire parler les objets, Paris, marqué du sceau Impérial de Balzac, donne d'admirables leçons de volonté ; mais Parme, toute imprégnée de Stendhal, est l'endroit du monde où s'abandonner au culte des sensations de l'âme.

Je cherchai d'abord telles rues, telles maisons où se passèrent tels actes décisifs, où furent échangés tels propos infiniment spirituels ; mais on m'a changé tout Parme et je crois bien que le comte Mosca qui l'administra avec tant de génie, s*y trouverait désorienté. Du

moins, le type humain est-il demeuré celui-là même que Corrège a fixé, et que présentait, d'après la description de Stendhal, Clelia Fabio Gonti,

. . . Vers 1830, les remparts n'étaient pas plantés de ces arbres qui, sous cet automne, en font un sentier enivrant de mélancolie, mais» ces mêmes sentiments qu'imposent au promeneur solitaire ces charmilles lépreuses, le ton roux de ces feuilles pourrissant sur les pentes et ces petits bancs si tristesd*être inoccupés, la duchesse de Sanseverîna les avait reçus des circonstances. Oui, c'est sur cette terrasse, je le jure, que Fabrice éperdu d'amour pour la Grescenzi, que depuis un an, il n'avait pu voir, cherchait à se figurer ce que pourrait être cette tête charmante avec des couleurs à demi effacées par les combats de l'âme.... C'est aux morts que j'ai donné ma journée ; finissons-la auCampo- Santo.

... Mais ces morts-ci sont plus morts que Fabrice del Dongo, le comte Mosca, la Sanseverina et la Grescenzi qui n'ont jamais existé î La beauté puissante du Corrège, cette petite senteur de cadavres, le nom évoqué des violettes, ces quatre Sauvages de Stendhal qui bondissent dans mon imagination, c'est assez pour qu'ici je puisse faire les liaisons d'idées les plus émouvantes. Mais, sept heures sonnent à la Steccata, à l'église où sonnera le minuit du rendez- vous enfin donné par la Grescentini à Fabrice ; « Entre ici, ami de mon cœur » lui dit-elle d'un ton très bas. € Partons, le soir tombe sur la ville. »

Ed. Rod, 1892. — Les Grands Écrivains de la France, Stendhal j p. 118... « Composée l'année même où parut le Rûtige et le Noir, La Chartreuse de Parme ne fut publiée qu'en 1839, et fut alors jugée supérieure aux

autres ouvrages de Stendhal. La lecture en est en effet plus facile comme le cadre en est plus pittoresque, Beyle éprouve un plaisir qu'il fait partager, à décrire les m^iiurs, les intrigues, la société, les caractères de celle Ualîe du commencement du siècle, qu'il aimait tant, qu'il aimait trop, serions-nous tentés de dire, qu'il voyait à travers un mirage, où il avait vécu dans un rêve éveillé d'artiste et d'amoureux.

La Chartreuse de Parme a un charme, un abandon, une siticcrité qui manquent souvent au Rouge et Noir, dont certaines parties sont cependant d'une exécution beaucoup mieux réussie. .. L'arrivée de Fabrice à l'armée de Napoléon, et son amour dans la prison pour Clelia Cniïlij sont des pages émouvantes, et doucement émouvantes, où le terrible « homme d'esprit» qui les écrivit s'oublie et laisse entrevoir son cœur... Quant aux Jigures secondaires, elles sont aussi insuffisantes que "^ dans le Rouge et le Noir, Les unes et les autres^ d'ailleurs, se correspondent, aussi bien que les personnages de premier plan.... Ces figures, simples esquisses ou dessins un peu plus « poussés » ne servent guère d'ailleurs qu'à insister sur les quelques idées que Slendlial ramène dans ses romans, et dont le nombre, comme la portée, est assez limité. »

P, BiîLTîy. — //e/in Beyle-Stendhal, 1900, p. 49. Extraits :

«... Il y a dans La Chartreuse de Parme des parties d'une bulle et d'une grande solidité littéraire, par exemple répisode justement vanté de la bataille de Waterloo, qui n'a rien à faire là ; il y a des personnages vivants et bien campés, et une étude remarquable des mœurs de la petite cour ; il y a de la passion primesautière, entraînante, mais imprudente et folle à la mode

stendhalienne ; il y a un décor brillant, mais de dilettante ; il y a des intrigues embrouillées...; il y a des Souvenirs et des visions ; il y a des idées générales comme dans tous les écrits de Beyle et dans ceux de tous les penseurs de talent. Le portrait de Mosca est tracé fortement... Gina... résout le problème de devenir sympathique à force d'être antipathique... Et ces personnages sont très beaux et on peut en faire la « louange à mort ».. Mais à côté d'eux et par eux que de fantoches !.., Quelle accumulation de scènes sans plan ni unité et que de hors-d'œuvre futiles !..

Combien les inventions du romancier que ne fut pas Beyle sont laborieusement subtiles, ses stratagèmes raffinés, ses ruses abondantes et maladroites !

Gomme se prolonge trop l'analyse et qu'elle produit de satiété ! Gomme fatiguent ses passions en cascade, si j'ose dire,,..

Mal composé donc avec des parties de tout premier ordre, ce livre de la Chartreuse de Parme,,,

.... Psychologue donc et non romancier ; car si toujours l'étude de l'âme est fouillée avec art, l'intérêt est bien moins aiguisé que dans les Mémoires de Casanova ou dans Monle-Christo que Sarcey voulut un jour rapprocher de La Chartreuse de Parme. »

A. GoRDiER, 1900. — Note inédite en marge de Bussière ("1843). Collection C, Stryienski. — Stendhal vieux et s'ennuyant, a voulu se donner un régal : Fixer ses souvenirs dans Fabrice qui est lui, et donner un corps à ses aspirations de diplomate en Mosca qu'il eût voulu être. Comment a vécu Slendhal 1900, p. 92. — ... « On la lit maintenant cette Chartreuse ; je connais des gens qui l'ont relue plus de trente fois sans être revenus de l'ébahissement de ce

colosse ; bien mieux, je sais tels hommes de lettres capables d'en réciter de mémoire au hasard, des passages entiers. C'est désormais le livre obligé de toute bibliothèque et celui qui nous donne une telle jouissance d'esprit n'aura pas eu le bonheur d'assister à son triomphe. »

Parïgot, — Pages choisies des grands écrivains. Stendhal, 1901. Préface p. 37 et 38. — € Après avoir idéalisé sa vie en France, Stendhal la transporta au pays idéal, en Italie, Z<a Chartreuse de Parme n'est autre que le Rouge et le Noir déraciné. Malgré le talent encore supérieur de l'œuvre, et malgré cette teinte 4 'ironie déliée qui est un régal, il paraît que déjà la pointe de Toriginalité s'émousse. L'influence de Mes Prisons de Silvio Pellico s'y trahit un peu longuement. Fabrice de Dongo est un Julien Sorel italien.

Même besoin d'action ?ur les champs de bataille d'abord, dans la carrière cléricale ensuite ; même faculté d'absorber tout et tous autour de soi, avec plus de bonhomie et parfois de grâce véritable ; mêmes convoitises et pareilles aptitudes à changer de résolutions et à désorienter son existence sur un mot où sous l'impulsion d'un mobile à peine perceptible. Et il faut reconnaître que par là Stendhal se rapproche de la vie vraie, et qu'il rompt de plus en plus avec la composition rigide, classique, impersonnelle, pour rechercher la composition plus ondoyante, diverse et subjective.

Joignez que Fabrice, homme du Midi, est encore plus esclave de ses sensations, et, qu'à bien dire, il est tourmenté par une manière d'imagination sensuelle plus qu'intellectuelle.

M"*' de Rénal s'est muée en la duchesse Sanseverina,

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un type achevé de la grande dame italienne, telle que la voit Beyle et dont il se plaît à retracer la naïve énergie qui siérait à un honnête homme. Dois-je redire que s'il n'a rien écrit de plus vigoureux, avec des demi-teintes et des nuances assorties, comme aussi je ne sais quelle grâce libre qui rappelle le xviii* siècle, toutefois cette passion tantôt maternelle, tantôt farouche^ au point de méditer la noyade d'une ville entière, est le rêve d'un homme tendre et mûr encore plus que la peinture d'un cœur essentiellement féminin ? Des jeunes filles, il a peu compris le charme ; Clelja Conti ne dépasse guère le niveau de ces héroïques poupées qui constituent le fonds commun du roman français. En revanche, le comte Mosca, souple et philosophe, compatriote de Machiavel, est une figure originale et infiniment plus vraie, par le fini du détail, que M. de la Mole. Enfin, Beyle a déposé avec sa curiosité d'c^rtiste le résidu de sa science et de ses désillusions : suprême ironie d'un Moi trop ambitieux et qui « tendait ses filets trop hauts. » Et si quelque doute subsistait encore sur son ferme dessein d'écrire deux romans qui sont, malgré tout, deux chefs-d'œuvre, où ce Moi fut centre et foyer du monde sensible, et dont le réalisme et l'observation furent solidement établis sur la sensation personnelle, source de plaisir, principe de bonheur et de vérité, il suffit de relire avec attention la journée vraie de Waterloo. »

A. CnuQUET. — SlendhaUDeyle^ 1902, p, 414 et suiv. Extraits,,. « Le commencement est très attrayant. En dix pages Stendhal a su retracer d'une façon vive et allègre, l'aspect de Milan délivré, réveillé de son sommeil par les Français qui répandent autour d'eux la liberté et la joie. Les aventures de Fabrice del

Dong^o courant rejoindre l'Empereur et assister à la défaite de Waterloo sont narrées avec charme et naturel.

On n'a jamais mieux dépeint Tétonnement de quelqu'un qui voit sa première bataille... Fabrice tient évidemment de Julien Sorel... mais il n'a pas à peiner et à pâtir comme Julien... il n'est donc guère intéressant ; son caractère n'a pas la vigueur de Julien Sorel qui d'un bout a l'autre de sa vie se débat avec une sorte de fureur contre un monde hostile... On ne peut voir en Fabrice la grande âme qui se révèle à la duchesse. La Sanseverina et Glelia Gonti sont deux aimables Italiennes... On peut tenir la Sanseverina pour un des meilleurs portraits de femmes que Stendhal ait peints... On se souvient d'elle, tandis que la pâle et indécise figure de Glelia s'efface bientôt de la mémoire. Mosca est-il, comme veut Stendhal, un homme supérieur, le plus habile et le plus grand politique que ritalie ait produit depuis des siècles ? G'est beaucoup dire... La Chartreuse n'offre pas, comme Rouge et Noir d'invraisemblances criantes, mais ce n'est pas un chef-d'œuvre. Elle nous présente une Italie de fantaisie.. .Stendhal souhaitait que saChartreuse eût le même succès que la Nouvelle Héloïse ; mais qui lira d'une traite cette œuvre si feuillue, si touffue ? Gette histoire de Fabrice exposée tout au long semble interminable.

Le lecteur s'embrouille dans le pêle-mêle des incidents et quoi qu'en dise Stendhal ce jeu ne lui paraît pas attachant et ne l'amuse pas... Pour que La Chartreuse soit un bon et excellent roman, il faut en retrancher une notable portion...

Enfin, comme d'ordinaire, la forme fait défaut.

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