SUR LE CARACTÈRE ET L'ŒUVRE
Crozet, 1844. — Lettre à Romain Colomb. Grenoble, 20 juin 1844. Comment a vécu Stendhal, par AuG. GoRDiER, pp. 1071 09. — « Ainsi nousn*avons rien de sa vie active de l'Empire, des nombreux, excellents et souvent si exacts souvenirs qu'il a recueillis dans cette grande époque, rien sur le caractère et les opinions que, selon moi, il se créa alors et qui ont pu le faire accuser de versatilité de hauteur, de dédain pour rhumanité. d'orgueil extrême, d'insensibilité, d'aristocratie, etc., tandis qu'au fond et sans prétendre que les germes de ces défauts ne fussent pas en lui, comme en tous les autres hommes, ils ne furent que le développement de son admiration exclusive et exagérée pour un grand homme, aussi bien que de la conscience de sa supériorité et de la profondeur de ses observations sur le temps où il vivait. »
Gh. Monselet, 1853. — Préface d^Armance. Edition Giraud,1853,in-12,p. VIII. — «Stendhal demeurera un homme de mérite et de beaucoup de mérite, mais je doute qu'il rencontre la sympathie, que d'ailleurs il s'est orgueilleusement appliqué à ne jamais solliciter. »
Sainte-Beuve, 1854. — Causeries du Lundi, T. IX, p. 341. — « Beyle avait au foad une droiture et une sûreté dans les rapports intimes qu'il ne faut jamais oublier de reconnaître quand on lui a dit d'ailleurs ses vérités. »
Nouveaux lundis, tome III, article sur Delécluze. — « Que cet homme, qui passait pour méchant auprès de ceux qui le connaissaient peu, était aimé de ses amis., Que je sais de lui des traits délicats et d'une âme toute libérale. »
Barbey d'Aurevilly, 1865. — Les Œuvres et les Hommes. IV** partie, les Romanciers. Stendhal, pp. 52- 53. — « Il y a ici une puissance, une réalité de puissance, dont la critique est tenue de trouver le secret. Eh bien selon nous, c'est la force.
«Quand Stendhal est nettement supérieur, il ne Test que par la seule vigueur de son expression ou de sa pensée. Si on creusait cette analyse, on verrait, en étudiant une par une ses facultés, qu'il a la sagacité qui est la force du regard, comme il a la clarté brève de l'expression, qui est la force du style. »
lî. Taine, 1860-1863. — Stendhal le plus grand psychologue des temps modernes et peut-être de tous les temps. (Les Philosophes Français au XIX^ siècle). Histoire de la Littérature anglaise. Introduction pp. 45-46. Extrait. — « 11 y a un système particulier d'impressions et d'opérations intérieures qui fait l'artiste, le croyant, le musicien, le peintre, le nomade, l'homme en société ; pour chacun d'eux la filiation, rintensité, les dépendances des idées et des émotions sont différentes ; chacun a son histoire morale et sa structure propre, avec quelque disposition maîtresse et quelque trait dominateur. Pour expliquer chacun
d'eux, il faudrait écrire un chapitre d'analyse intime et c'est à peine si aujourd'hui ce travail est ébauché. Un seul homme, Stendhal, par une tournure d'esprit et d'éducation singulière, l'a entrepris, et encore aujourd'hui la plupart des lecteurs trouvent ses livres paradoxaux et obscurs; son talent et ses idées étaient prématurés ; on n'a pas compris ses admirables divinations, ses mots profonds jetés en passant, la justesse étonnante de ses notations et de sa logique; onn'a pas vu. que sous des apparences de causeur et d'homme du monde, il expliquait les plus compliqués des mécanismes internes, qu'il mettait le doigt sur les grands ressorts, qu'il importait dans l'histoire du cœur les procédés scientifiques, l'art de chiffrer, de décomposer et de déduire ; que le premier, il marquait les causes fondamentales, j'entends les nationalités, les climats et les tempéraments; bref, qu'il traitait des sentiments comme on doit en traiter, c'est-à-dire en naturaliste et en physicien, en faisant des classifications et en pesant des forces. A cause de tout cela, on l'a jugé sec et excentrique, et il est demeuré isolé, écrivant des romans, des voyages, des notes pour lesquels il souhaitait et obtenait vingt lecteurs. Et cependant, c'est dans ses livres qu'on trouvera encore aujourd'hui les essais les plus propres à frayer la route que j'ai tâché de décrire. Nul n'a mieux enseigné à ouvrir les yeux et à regarder, à regarder d'abord les hommes environnants et la vie présente, puis les documents anciens et authentiques, à lire par delà 'le blanc et le noir des pages, à voir sous la vieille impression, sous le griffonnage d'un texte, le sentiment précis, le mouvement d'idées, l'état d'esprit dans lequel on l'écrivait. »
Taine, 1887. — Lettre au Directeur du journal les
« Débals », 3 mars 1887. Giraud. Essai sur Taine. Hachette, 1901, p. 270. — «Je regarde lai Chartreuse de Parme comme un chef-d'œuvre de psychologie littéraire, le plus grand qui ait jamais été publié dans aucune langue...,
« Cinq écrivains et penseurs: Balzac, Stendhal, Sainte- Beuve, M. Guizot et M. Renan sont à mon avis les hommes qui, depuis Montesquieu, ont le plus ajouté à la connaissance de la nature humaine et de la société humaine. »
H. Babou 1875. — Les Sensations d'un Juré, i 875, Lemerre in-16, Stendhal, p. 136. — «Pour la postérité... l'auteur de Rouge et Noir, malgré sa profonde tendresse, sera, je le crains, le cruel Stendhal... )►
L. Ghapron, 1881. — Les Coins de Paris. Dentu 1881 , in-12, p. 68. — « L'homme qui, avec Henri Beyle, sera certainement jugé, un des plus puissants cerveaux de ce siècle, Balzac, etc »
C Stryienski, 1890. — Préface de la Vie de Henri Brulard, Charpentier 1890, pp. IX. X. — « Ce grand inquiet de la Vie, si sensible, si vibrant, si rare de
cœur C'est bien là cette nature hautaine, parfois
bizarre, mais au-dessus de tout,' aristocratique dans le sens absolu du mot. Rien de bas, rien de vil, rien de grossier n'entre jamais dans ce qu'il pense. Il reste parfois isolé au milieu de ses contemporains qui ne le comprennent pas toujours. Il ne se plaint pas, ce serait trop mesquin, et il ne souffre pas, car il sent trop sa supériorité, sa « différence », comme il dit. Il se contente d'écrire, et pour des gens qui naissent à peine au moment où il commence son travail. »
E. Faguet, 1891. — Etude sur l'ouvrage de M, Rod, Revue Bleue, 21 novembre 1891, p. 665. — < Non, la
vérité, c'est-à-dire ce que je pense, bien entendu, c'est que Stendhal n'était pas intelligent. Le mot est gros et M. Rod ne le dit pas ! mais c'est le mot. Il était absolument incapable d'avoir une idée générale... Stendhal n'était pas intelligent, mais Tintelligence est si peu de chose en ce monde. Il a pris sa revanche d'un autre côté. Il est délicieusement curieux.. C'est une commère incomparable. »
Paul Flat, 1894. — Seconds essais sur Balzac, Pion 1894, p. 263. — « Stendhal, seul écrivain digne, par ses dons merveilleux de psychologue, de compter auprès de Balzac... »
Nietzsche, 1895. — Œuvres, Vol. VII. lenseils von Eni und Rose Zur Généalogie der Moral. Leipzig. G. G. Naumann 1895, p. 226 : — « Le contraire de l'inexpérience des Allemands et de leur innocence « in voluptate psycfiologica », et l'expression la plus réussie de la curiosité et de l'esprit inventif vraiment français dans le domaine des frissons délicats, c'est Henri Beyle, cet homme curieux, anticipant et précurseur, qui parcourut dans un temps napoléonien «son » Europe, plusieurs siècles d'âme européenne, comme explorateur et... découvreur de cette âme : il a fallu deux générations pour le joindre, pour résoudre quelques-uns des problèmes qui le tourmentaient et qui ravissaient cet Epicurien admirable, cet homme à points d'interrogation, qui a été le dernier des psychologues français. »
Albert Bournkt. — Rome, Etudes de lilléralure et d^art, Paris-Pion, 1883, p. 123. — « On ne s'explique guère comment ce profond observateur de toutes choses, ce continuateur des Chamfort et des Rulhière, ce vrai diplomate, ne fut jamais chargé de représenter la France dans la ville éternelle. N'était-il donc
pas digne d'occuper le poste qu'ont illustré les Laval, les Montmorency, les Chateaubriand ? Stendhal, il est vrai, n'eut jamais de ménagements pour personne. Cet isolement intellectuel, à Givita-Vecchia, ne lui plaisait guère... Aussi il fallait voir combien ce narquois, ce railleur armé d'ironie, devenait le plus obligeant des hommes, quand quelque Français (s'il se trouvait homme d'esprit) débarquait à Givita-Vecchia. Beyle se faisait son cicérone et l'introduisait à Rome par la Porte du Peuple... »
Victor Hugo. — Postscriptum de ma vie. Œuvres posthumes Revue de Paris, 1901, N. XIX p. 452. — « Gertains critiques — sont-ce des critiques? — prennent des sens qui leur manquent pour des perfections que n'a pas autrui. Quand Stendhal (le même qui préférait les Mémoires du maréchal Gouinon-Sainl-Cyr à Homère et qui tous les matins lisait une page du Gode pour s'enseigner les secrets du style), quand Stendhal raille Ghateaubriand pour cette belle expression d'un vague si précis : « la cime indéterminée des forêts », l'honnête Stendhal n'a pa« conscience que le sentiment de la nature lui fait défaut et ressemble à un sourd qui voyant chanter la Malibran s'écrierait : « Qu'est-ce que cette grimace ? »
Gaston Schefer. — Les Voyages en Italie, Gazette des Beaux- Arts ^T.WW, 3® pér. livraison 456, l®"^ juin 1895, p. 485; — Stendhal est, malgré la chronologie, un homme du xvni* siècle, c'est le descendant direct des écrivains à idées, des analystes scrupuleux, des frondeurs voltairiens du règne de Louis XVI. Rien ne l'a touché de la mélancolie de Ghateaubriand ; il ne s'est jamais ennuyé et son amour enthousiaste de Part et de la beauté lui a conservé pendant toute sa vie
la jeunesse éternelle de Pesprit. Isolé au milieu du romantisme, étranger à Pemphase et à la sentimentalité à la mode sous la Restauration, il continue en 1820, les opinions artistiques de 1780 ; ses idées s'expliquent d'ailleurs par sa vie même, qui s'écoule presque entière dans le Milanais, à Rome... Les jugements de Stendhal rappellent d'une manière frappante ceux de Montesquieu, du Président de Brosses^ de Tabbé Gougenot, de Gochin, c'est toujours le divin Raphaël et l'inimitable Michel Ange. Mais l'admiration intime, le cœur, est pour l'Ecole de Bologne. »
Tolstoï. — Conversation avec Paul Boyer, intilu^ lée : Chez Tolstoï, trois jours à Isnaïa Poliana, « le Temps », 28 août 1901. — « Stendhal ? Je ne vois en lui que l'auteur de La Chartreuse de ParmCy et de Le Rouge et le Noir : ce sont là deux incomparables chefs-d'œuvre. Et plus que nul autre, je suis son obligé, je lui dois d'avoir compris la guerre. Relisez dans la Chartreuse de Parme, le récit de la bataille de Waterloo. Qui donc, avant lui, avait décrit la guerre comme cela, c'est-rà-dire comme elle est réellement? Vous rappelez-vous Fabrice, traversant la bataille sans y comprendre « rien du tout », et comme les hussards le font passer lestement par-dessus la croupe de son cheval, de son « beau cheval de général » ? Plus tard, au Caucase, mon frère, officier avant moi, m'a confirmé la vérité de ces descriptions de Stendhal ; il adorait la guerre, mais n'était point de ces naïfs qui croient au pont d'Arcole. « Tout cela, me disait-il, c'est du panache, et il n'y a point de panache à la guerre. » Très peu de temps après, en Grimée, je n'eus qu'à regarder pour voir, par mes propres yeux. Mais^ je le répète, pour tout ce que je sais de la guerre, mon premier maître^ c'est Stendhal. »