Jules Africain , dans Eusèbe, Hist. eccl., l
LTIII
VIE DE JÉSUS
Jusqu'à présent, nous n'avons parlé que des trois Évangiles dits synoptiques. Tl nous reste à parler du quatrième, de celui qui porte le nom de Jean. Ici la question est bien plus difficile. Le disciple le plus intime de Jean, Polycarpe, qui cite souvent les synoptiques, dans son épître aux Philippiens, ne fait pas d'allusion au quatrième Évangile. Papias, qui se rattachait également à. l'école de Jean, et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut Irénée, avait beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, Papias , qui avait recueilli avec passion tous les récits oraux relatifs à Jésus, ne dit pas un mot d'une «Vie de Jésus » écrite par l'apôtre Jean \ Si une telle mention se fut trouvée dans son ouvrage, Eusèbe, qui relève chez lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du siècle apostolique, en eût sans aucun doute fait la remarque*. Justin a connu peut-être
4. H. E., lïl, 39. On pourrait être tenté de voir le quatrième Évangile dans les « récits » d'Aristion ou dans les « traditions » de celui que Papias appelle Presbyteros Joannes. Mais Papias semble présenter ces récits et ces traditions comme non écrits. Si les extraits qu'il donnait de ces récits et de ces traditions eussent appartenu au quatrième Évangile, Eusèbe l'eût dit. En outre, ce que l'on sait des idées de Papias est d'un millénaire, disciple de l'Apocalypse, et nullement d'un disciple de la théologie du quatrième Évangile.
2. Qu'on ne dise pas : Papias ne parle ni de Luc ni de Paul, et
le quatrième Évangile * ; mais certainement il ne le regardait pas comme l'ouvrage de l'apôtre Jean, puisque lui qui désigne expressément cet apôtre comme auteur de l'Apocalypse ne tient pas le moindre compte du quatrième Évangile dans les nombreuses données sur la vie de Jésus qu'il extrait des « Mémoires des apôtres » ; bien plus , sur tous les points où les synoptiques et le quatrième Evangile diffèrent, il adopte des opinions complètement opposées à ce dernier*. Cela est d'autant plus surprenant
cependant les écrits de Luc et de Paul existaient de son temps. Papias a dû être un adversaire de Paul , et il a pu ne pas connaître l'ouvrage de Luc, composé à Rome pour une tout autre famille chrétienne. Mais comment, à Hiérapolis, vivant au cœur même de l'école de Jean, eût-il négligé l'Évangile écrit par un tel maître? Qu'on ne dise pas non plus qu'à propos de Polycarpe (IV, U) et de Théophile (IV, 24), Eusèbe ne relève pas toutes les citations que font ces Pères des écrits du Nouveau Testament. Le tour particulier du chapitre III, 39, rendait une mention du quatrième Évangile presque immanquable , si Eusèbe l'eût trouvée
en Papias.
4. Quelques passages, ApoL I, 32, 61; Dial. cum Tryph., 88, portent à le croire. La théorie du Logos, dans Justin, n'est pas telle qu'on soit obligé de supposer quMl l'a prise dans le quatrième Évangile.
2. Endroits cités, p. lvi, note 3. Remarquez surtout Apol. 1, 44 et suiy., supposant notoirement que Justin, ou ne connaissait pas les discours de Jean , ou ne les regardait pas comme reprétentant Teni^eignement de Jésus.
que les tendances dogmatiques du quatrième Evangile devaient merveilleusement convenir à. Justin.
Il en faut dire autant des homélies pseudo-clémentines. Les paroles de Jésus citées par ce livre sont du type synoptique. En deux ou trois endroits S il y a, ce semble, des emprunts faits au quatrième Évangile. Mais certainement Fauteur des Homélies n'accorde pas à cet Évangile une autorité apostolique, puisqu'il se met sur plusieurs points en flagrante contradiction avec lui. Il paraît que Marcion (vers 140) ne connaissait pas non plus ledit Évangile ou ne lui attribuait aucune valeur comme livre révélé * ; cet Évangile répondait si bien à ses idées que sans doute, s'il l'avait connu, il l'eut adopté avec empressement, et ne se fût pas cru obligé, pour avoir un Évangile idéal , de se faire une édition corrigée de l'Évangile de Luc. Enfui les Évangiles apo-
4. aom. m, 52; xi, 26; xix, 22. l\ est remarquable que les citations que Justin et Tauieur des Homélies paraissent faire du quatrième Évangile coïncident en partie entre elles et présentent les mêmes écarts du texte canonique. (Comp. aux passages précités Justin, Apol. I, 22, 61 ; Dial, cum Tryph., 69. ) On pourrait être tenté de conclure de là quo Justin et Tauteur des Homélies consultèrent non le quatrième Évangile , mais une source à laquelle l'auteur du quatrième Évangile aurait puisé.
2. Les passages de TertuUien, De came Chrisli, 3 ; Adv. Marc, IV, 3, 5, ne prouvent pas contre ce que nous disons.
INTRODUCTION