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le récit de la révélation secrète qu'elle fit au roi Charles VII a quelque réalité, ce qu'il est difficile de nier, il faut que cette innocente fille ait présenté comme l'effet d'une intuition surnaturelle ce qu'elle avait appris par confidence. Un exposé d'histoi'^e religieuse n'ouvrant pas quelque jour oblique sur des suppositions de ce genre est par cela même argué de n'être pas complet.
Toute circonstance vraie ou probable ou possible devait donc avoir sa place dans ma narration, avec sa nuance de probabilité. Dans une telle histoire , il fallait dire nonseulement ce qui a eu lieu , mais encore ce qui a pu vraisemblablement avoir lieu . L'impartialité avec laquelle je traitais mon sujet m'interdisait de me refuser une conjecture, même choquante; car sans doute il y a eu beaucoup de choquant dans la façon dont les choses se sont passées. J'ai appliqué d'un bout à l'autre le même procédé d'une manière inflexible. J'ai dit les bonnes impressions que les textes me suggéraient ; je ne devais pas taire les mauvaises. J'ai voulu que mon livre gardât sa valeur, même le jour où l'on arriverait à regarder un certain degré de fraude comme un élément inséparable de l'histoire religieuse. Il fallait faire mon héros beau et charmant (car sans contredit il le fut); et cela, malgré des actes qui, de nos jours, seraient qualifiés d'une manière défavorable. On m'a loué d'avoir cherché à construire un récit vivant , humain, possible. Mon récit aurait-il mérité ces éloges, s'il avait présenté les origines du christianisme comme absolument immaculées? C'eût été admettre le plus grand des miracles. Ce qui fût résulté de là eût été un tableau de la der.nière froideur. Je ne dis pas qu'à défaut de taches, j'eusse dû en inventer. Au moins, devais-je laisser chaque texte produire sa note suave ou discordante. Si Gœthe vivait,
„^, VIE DE JÉSUS
il m'approuverait de ce scrupule. Ce grand homme ne m'eûl pas pardonné un portrait tout céleste : il y eût voulu des traits répulsifs; car sûrement, dans la réalité, il se passa des choses qui nous blesseraient s'il nous était donné de
les voir *. ,„ • * •
La même difficulté se présente, du reste, pour l histoire
des apôtres. Cette histoire est admirable à sa manière. Mais quoi de plus blessant que la glossolalie , laquelle est attestée par des textes irrécusables de saint Paul? Les théologiens libéraux admettent que la disparition du corps de Jésus fut une des bases de la croyance à la résurrection. Que signifie cela, sinon que la conscience chrétienne à ce moment fut double, qu'une moitié de cette conscience créa rniusion de l'autre moitié? Si les mêmes disciples eussent enlevé le corps et se fussent répandus dans la ville en criant : « Il est ressuscité ! » l'imposture eût été caractérisée. Mais sans doute ce ne furent pas les mêmes qui firent ces deux choses. Pour que la croyance à un miracle s'accrédite , il faut bien que quelqu'un soit responsable de la première rumeur qui se répand ; mais, d'ordinaire, ce n'est pas l'acteur principal. Le rôle de celui-ci se borne à ne pas réclamer contre la réputation qu'on lui fait. Lors même qu'il réclamerait, du reste, ce serait en pure perte; l'opinion . populaire serait plus forte que lui *. Dans le miracle de la
1 Toutefois, comme en de tels sujets r édification coule à plein» bords j'ai cru devoir extraire de la Vie de Jésus un petit volume où rien ne pût arrêter les âmes pieuses qui ne se soucient pas de critique. Je l'ai intitulé Jésus, pour le distinguer du présent ouvrage, lequel seul fait oartie de la série intitulée : Histoire des origines du christianisme. Aucune des modifications introduites dans rédition que j'offre aujourd'hui au public n'atteint ce petit volume-, je n'y ferai jamais de chan-
^^^C'est ainsi que le fondateur du Wibisme ne chercha pas à Mt9 un
PRÉFACE DE LA TREIZIÈME ÉDITION. IXYII
Saleiie, on eut l'idée claire de l'artifice; mais la conviction que cela faisait du bien à la religion l'emporta sur tout *. La fraude se partageant entré plusieurs devient inconsciente, ou pluidt elle cesse d'être fraude et devient malentendu. Personne, en ce cas, ne trompe délibérément; tout le monde trompe innocemment. Autrefois, on supposait en chaque légende des trompés et des trompeurs; selon nous, tous les collaborateurs d'une légende sont à la fois trompés et trompeurs. Un miracle; en d'autres termes, suppose trois conditions : 1° la crédulité de tous; 2° un peu de complaisance de la part de quelques-uns ; 3® l'acquiescement tacite de Tauteur principal. Par réaction contre les explications brutales du XVIII® siècle , ne tombons pas dans des hypothèses qui impliqueraient des eff"ets sans cause. La légende ne naît pas toute seule ; on l'aide à naître. Ces points d'appui d'une légende sont souvent d'une rare ténuité. C'est l'imagination populaire qui fait la boule de neige; il y a eu cependant un noyau primitif. Les deux personnes qui composèrent les deux généalogies de Jésus savaient fort bien que ces listes n'étaient pas d'une grande authenticité. Les livres apocryphes , ces prétendues apocalypses de Daniel » d'Hénoch, d'Esdras , viennent de personnes fort convaincues : or, les auteurs de ces ouvrages savaient bien qu'ils n'étaient ni Daniel , ni Hénoch , ni Esdras. Le prêtre d'Asie qui composa le roman de Thécla déclara qu'il l'avait fait pour Famour de Paul *. Il en faut dire autant de l'auteur du quatrième Évangile , personnage assurément de premier ordre,
seul miracle, et passa néanmoins de son vivant pour un thaumaturge de premier ordre.
I. Affaire de la Sdette, pièces du procès, recueillies par J. Sabbatier, p. 214, 252, 254 (Grenoble, Vellot, 1856).
S. Gonfesftum id se amore Pauli fecisse. TertuUien , De baptismo, 11.
VIE DE JESOS.
rh,«« l'illusion de l'histoire religieuse par une porte, el e
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I a science seule est pure; car la science u d i. r
• i netouche pas les hommes; la propagande ne la
'Z^f:XnZo^ est de prouver, non de persuader
S'e tnv rtir. Celui qui a trouvé un théorème pubhe sa
d Istration pour ceux qui peuvent la ^02^^^^ejl^l
mauvaises raisons, s^^ J démonstra-
système du monde, U " ^u^^ ^^^^^^^^^ j, ,,, d<,„ homme *;AnQ mathématiques. M. Littre, ecnvdiii la y* ouï Tgal comme son maître , a pu pousser la ^ncérUé fusàu'à ne rien taire de ce qui rendit cet homme peu m- ^ 1 fell est sans exemple dans l'histoire religieuse, ^eul la den cherche la 'vérité pure. Seule , elle donne etbonnerraisons de la vérité, et ^-^^^Z:^ dans remploi des moyens de conviction. Voila sans aouie rrquor^^ elle a été sans influence sur le peupl •
K Se dans l'avenir, quand le peuple sera — ainsi qu'on nous le fait espérer, ne cédera- t-il quà
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bonnes preuves, bien déduites. Mais il serait peu équitable de juger d'après ces principes les grands hommes du passé. 11 y a des natures qui ne se résignent pas à être impuissantes , qui acceptent l'humanité telle qu'elle est, avec ses faiblesses. Bien des grandes choses n'ont pu se faire sans r mensonges et sans violences. Si demain l'idéal incarné venait s'offrir aux hommes pour les gouverner , il se trouverait en face de la sottise, qui veut être trompée, de la méchanceté, qui veut être domptée. Le seul irréprochable est le contemplateur, qui ne vise qu'à trouver le vrai , sans souci de le faire triompher ni de l'appliquer.
La morale n'est pas l'histoire. Peindre et raconter n'est pas approuver. Le naturaliste qui décrit les transformations de la chrysalide ne la blâme ni ne la loue. Il ne la taxe pas d'ingratitude parce qu'elle abandonne son linceul ; il ne la trouve pas téméraire parce qu'elle se crée des ailes; il ne l'accuse pas de folie parce qu'elle aspire à se lancer dans respace. On peut être l'ami passionné du vrai et du beau, et pourtant se montrer indulgent pour les naïvetés du peuple. L'idéal seul est sans tache. Notre bonheur a coûté à nos pères des torrents de larmes et des flots de sang. Pour que des âmes pieuses goûtent au pied de l'autel l'intime consolation qui les fait vivre , il a fallu des siècles de hautaine contrainte, les mystères d'une politique sacerdotale , une verge de fer, des bûchers. Le respect que l'on doit à toute grande institution ne demande aucun sacrifice à \? SLicérité de l'histoire. Autrefois, pour être bon Français, il fallait croire à la colombe de Clovis, aux antiquités nationales du Trésor de Saint-Denis, aux vertus de l'oriflamme, à la mission surnaturelle de Jeanne d'Arc ; il fallait croire que la France était la première des nations, que la royauté française avait une supériorité sur toutes les autres royau-
VIE DE JÉSUS
tés, que Dieu avait pour cette couronne une prédilection toute particulière et était toujours occupé à la protéger. Aujourd'hui, nous savons que Dieu protège également tous les royaumes, tous les empires, toutes les républiques; nous avouons que plusieurs rois de France ont été des hommes méprisables; nous reconnaissons que le caractère français a ses défauts ; nous admirons hautement une foule de choses venant de l'étranger. Sommes-nous pour cela moins bons Français? On peut dire, au contraire, que nous sommes meilleurs patriotes, puisque, au lieu de nous aveu-
V gler sur nos défauts, nous cherchons à les corriger, et qu'au lieu de dénigrer l'étranger, nous cherchons à imiter ce qu'il a de bon. Nous sommes chrétiens de la même manière. Celui qui parle avec irrévérence de la royauté du moyen âge, de Louis XIV, de la Révolution, de l'Empire, commet un acte de mauvais goût. Celui qui ne parle pas avec douceur du christianisme et de l'Église dont il fait partie se rend coupable d'ingratitude. Mais la reconnaissance filiale ne doit point aller jusqu'à fermer les yeux à la vérité. On ne manque pas de respect envers un gouvernement, en faisant remarquer qu'il n'a pas pu satisfaire les besoins contradictoires qui sont dans l'homme, ni envers une religion, en disant qu'elle n'échappe pas aux formidables objections que la science élève contre toute crovance surnaturelle. Ré- ^ pondant à certaines exigences sociales et non à certaines
* autres, les gouvernements tombent par les causes mêmes qui les ont fondés et qui ont fait leur force. Répondant aux aspirations du cœur aux dépens des réclamations de la raison, les religions croulent tour à tour, parce qu'aucune force jusqu'ici n'a réussi à étouffer la raison.
Malbeur aussi à la raison, le jour où elle étoufferait la rer lîgioni Notre planète, croyez-moi, travaille à quelque œuvre
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profonde. Ne vous prononcez pas témérairement sur l'inutilité de telle ou telle de ses parties; ne dites pas qu'il faut supprimer ce rouage qui ne fait en apparence que contrarier le jeu des autres. La nature, qui a doué l'animal d'uE instinct infaillible, n'a mis dans l'humanité rien de trompeur. De ses organes vous pouvez hardiment conclure sa destinée. Est Dcus in nobis. Fausses quand elles essayent de prouver l'infini , de le déterminer, de l'incarner, si j'ose le dire , les religions sont vraies quand elles l'affirment. Les plus graves erreurs qu'elles mêlent à cette affirmation ne sont rien comparées au prix de la vérité qu'elles proclament. Le dernier des simples, pourvu qu'il pratique le culte du cœur, est plus éclairé sur la réalité des choses que le matérialiste qui croit tout expliquer par le hasard et le fini.
INTRODUCTION
on L ON TBAITE PRINCIPALEMENT DES DOCUMKNTi
jAIOINAUX de cette BISTOIR]
Une histoire des « Origines du Christianisme » devrait embrasser toute la période obscure et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'étend depuis les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment où son existence devient un fait public, notoire, évident aux yeux de tous. Une telle histoire se composerait de quatre parties. La première, que je présente aujourd'hui au public, traite du fait même qui a servi de point de départ au culte nouveau ; elle est remplie tout entière par la personne sublime du fondateur. La seconde traiterait des apôtres et de leurs
INTRODUCTION
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disciples immédiats, ou , pour mieux dire, des révolutions que subit la pensée religieuse dans les deux premières, générations chrétiennes. Je Tarrêterais vers Tan 100, au moment où les derniers amis de Jésus sont morts, et où tous les livres du Nouveau Testament sont à peu près fixés dans la forme où nous les lisons. La troisième exposerait l'état du christianisme sous les Antonins. On Ty verrait se développer lentement et soutenir une guerre presque permanence contre l'empire, lequel, arrivé à ce moment au plus haut degré de la perfection administrative et gouverné par des philosophes, combat dans la secte naissante une société secrète et théocratique, qui le nie obstinément et le mine sans cesse. Ce livre contiendrait toute l'étendue du ii' siècle. La quatrième partie, enfin, montrerait les progrès décisifs que fait le christianisme à partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des Antonins crouler, la décadence de la civilisation antique devenir irrévocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conquérir tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages divinisés de l'Asie, prendre possession d'une société à laquelle la philosophie et l'Etat purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les idées religieuses des races établies sur les bords de la Méditerranée se modifient profondément; que les
cultes orientaux prennent partout le dessus ; que le christianisme, devenu une ÉgHse très -nombreuse, oublie totalement ses rêves millénaires, brise ses dernières attaches avec le judaïsme et passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail littéraire du \yC siècle, lesquels se passent déjà au grand jour, ne seraient exposés qu'en traits généraux. Je raconterais encore plus sommairement les persécutions du commencement du iv* siècle, dernier effort de l'empire pour revenir à. ses vieux principes, lesquels déniaient à l'association religieuse toute place dans l'État. Enfin je me bornerais à pressentir le changement de politique qui, sous Constantin, intervertit les rôles, et fait, du mouvement religieux le plus libre et le plus spontané, un culte officiel, assujetti à l'Etat et persécuteur à son tour.
Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan aussi vaste. Je serai satisfait si, après avoir écrit la vie de Jésus, il m'est donné de raconter comme je l'entends l'histoire des apôtres, l'état de la conscience chrétienne durant les semaines qui suivirent la mort de Jésus, la formation du cycle légen-
daire de la résurrection, les premiers actes de l'Eglise de Jérusalem, la vie de saint Paul, la crise du temps de Néron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jérusalem, la fondation des chrétientés hébraïques de
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INTRODCCTION.
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la Batanée, la rédaction des Évangiles, Torigine des grandes écoles de TAsie Mineure. Tout pâlit à côté de ce merveilleux premier siècle. Par une singularité rare en histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est passé dans le monde chrétien de Tan 50 à Tan 75, que de Tan 80 à Tan 150.
Le plan suivi pour cet ouvrage a empêché d'introduire dans le texte de longues dissertations critiques sur les points controversés. Un système continu de notes met le lecteur à même de vérifier d'après les sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est borné strictement aux citations de première main, je veux dire à l'indication des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque conjecture s'appuie. Je sais que, pour les personnes peu initiées à ces sortes d'études, bien d'autres développements eussent été nécessaires. Mais je n'ai pas rhabitude de refaire ce qui est fait et bien fait. Pour ne citer que des livres écrits en français, les personnes qui voudront bien se procurer les ouvrages suivants :
Études critiques sur VÉvangile de saint Matthieu, par M. Albert Réville, pasteur de l'Église wallonne de Rotterdam *.
h. Leyde, Noothoven van Goor, 486:à. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronné par la société de la Haye, pour la défense de la religion chrétienne.
Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique , par M. Reuss, professeur à la faculté de théologie et au séminaire protestant de Strasbourg *.
Histoire du canon des Écritures saintes dans r Église chrétienne, par le même *.
Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux sib' des antérieurs à Vere chrétienne, par M. Michel Nicolas, professeur à la faculté de théologie protestante de Montauban '.
Études critiques sur la Bible (Nouveau Testament), par le même *.
Vie de Jésus, par le D' Strauss, traduite par M. Littré, membre de T Institut •.
Nouvelle Vie de Jésus, par le même, traduite par MiM. Nefftzer et Dollfus •.
Les Évangiles, par M. Gustave d'Eichtal. Première partie : Examen critique et comparatif des trois premiers Evangiles ^.
4. Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2« édition, 1860. Paris, Cherbuliez.