‹ Histoire des origines de Christianisme [microform]Chapitre 616 sur 1128 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

KTAT l»L MONDE VERS LE MlHEl Dl PREMItli SIÈCLE.

L'élat politique du monde était des plus tristes. Toute l'autorilé était concentrée à Rome et dans les légions. Là se passaient les scènes les plus honteuses et les plus dégradantes. L'aristocratie romaine, qui avait conquis le monde, et qui, en somme, resta seule aux affaires sous les Césars, se livrait à la saturnale de crimes la plus effrénée dont le monde se souvienne. César et Auguste, en établissant le principat, avaient vu avec une parfaite justesse les besoins de leur temps. Le monde était si bas, sous le rapport politique, qu'aucun autre gouvernement n'était plus possible. Depuis que Rome avait conquis des provinces sans nombre, l'ancienne constitution, fondée sur le privilège des familles patriciennes, espèces de tories obstinés et malveillants, ne pouvait

[An 45J

LES APOTRES

subsister^. Mais Auguste avait manqué à tous les devoirs du vrai politique, en laissant l'avenir au hasard. Sans hérédité régulière, sans règles fixes d'adoption, sans loi d'élection, sans limites constitutionnelles, le césarisme était comme un poids colossal sur le pont d'un navire sans lest. Les plus terribles secousses étaient inévitables. Trois fois, en un siècle, sous Caligula, sous Néron et sous Domitien, le plus grand pouvoir qui ait jamais existé tomba entre les mains d'hommes exécrables ou extravagants. De là des horreurs qui ont été à peine dépassées par les monstres des dynasties mongoles. Dans cette série fatale de souverains, on en est réduit à excuser presque un Tibère, qui ne fut complètement méchant que vers la fin de sa vie, un Claude, qui ne fut que bizarre, gauche et mal entouré. Rome devint une école d'immoralité et de cruauté. Il faut ajouter que le mal venait surtout de l'Orient, de ces flatteurs de bas étage, de ces hommes infâmes que l'Egypte et la Syrie envoyaient à Rome 2, où, profitant de l'oppression des vrais Romains, ils se sentaient tout-

^ . Tacite, Ann., I, 2; Florus, IV, 3; Pomponius, dans le Digeste, 1. 1, tit. II, fr.-2.

2. Hélicon, Apelle, Eucère, etc. Les «rois» d'Orient étaient considérés par les Romains comme les maîtres en tyrannie de leurs mauvais empereurs. Dion Cassius, LiX, 24.

ORIGliNES DU CHRISTIANISME.

[An 4:>j

puissants auprès des scélérats qui gouvernaient. Les plus choquantes ignominies de l'Empire, telles que l'apothéose de l'empereur, sa divinisation de son vivant, venaient de l'Orient, et surtout de TÉgypte, qui était alors un des pays les plus corrompus de

l'univers ^

Le véritable esprit romain, en effet, vivait encore. La noblesse humaine était loin d'être éteinte. Une grande tradition de fierté et de vertu se continuait dans quelques familles, qui arrivèrent au pouvoir avec Nerva, qui firent la splendeur du siècle. des Antonins et dont Tacite a été l'éloquent interprète. Un temps où se préparaient des esprits aussi profondément honnêtes ^ que Quintilien, Pline le Jeune, Tacite, n'est pas un ' temps dont il faille désespérer. Le débordement de la surface n'atteignait pas le grand fond d'honnêteté et de sérieux qui était dans la bonne société romaine; quelques familles offraient encore des modèles d'ordre, de dévouement au devoir, de concorde, de solide vertu. 11 y avait dans les maisons nobles d'admirables épouses, d'admirables sœurs^. Fut-il jamais destinée

4 Voir rinscriplion du parasite d'Antoine, dans les Comptes rendus de VAcad. des mscr. el B.-L.. 1864, p. 166 et suiv. Comparez Tacite, .1»/*., IV, 55-56.

2. Voir comme exemple l'oraison funèbre de Turia, par son mari Q. Lucrétius Vespillo; texte épigraphique publié pour la

[Au 45J

LES APOTRES

plus touchante que celle de cette jeune et chaste Octavie, fille de Claude, femme de Néron , restée pure à travers toutes les infamies, tuée à vingt-deux ans, sans qu'elle eût jamais senti aucune joie ? Les femmes qualifiées dans les inscriptions de castissimŒy univirœ ne sont point rares ^. Des épouses accompagnèrent leurs maris dans l'exil ^ ; d'autres partagèrent leur noble mort ^. La vieille simplicité romaine n'était pas perdue ; l'éducation des enfants était grave et soignée. Les femmes les plus nobles travaillaient de leurs mains à des ouvrages de laine^';

première fois d'une manière complète par M. Mommsen, dans les Mémoires de V Académie de Berlin pour 1863, p. 455 et suiv. Comparez l'oraison funèbre de Murdia (Orelli, Inscr. lat,. n° 4860) et celle de Matidie, par l'empereur Adrien [Mém. de l'Académie de Berlin, vol. cité, p. 483 et suiv.) On se laisse trop préoccuper par les passages des satiriques latins oiî les vices des femmes sont àprement relevés. C'est comme si l'on traçait lo tableau des mœurs générales du xvii« siècle d'après Mathurin Régnier et Boileau.

1. Orelli, n»'^ 2647 et suiv., surtout 2677, 2742, 4530, 4860; Hcnzen. n®* 7382 et suiv., surtout n" 7406; Renier, Inscr. de V Algérie , n" 1987. Ces épithètes peuvent avoir été souvent mensongères; mais elles prouvent du moins lo prix qu'on attachait \\ la vertu.

2. Pline, Epist., VII, 19; IX, 13; Appien, Guerres civilea, IV, 36. Fannia suivit deux fois en exil son mari Helvidius Priscus: elle fut bannie une troisième fois après sa mort.

Page 1