‹ Histoire des papes (volume 5)Chapitre 33 sur 33 · BODOLPHE II, 238* PAPE. HENRI IV · texte numérisé non relu

BODOLPHE II, 238* PAPE. HENRI IV

empereur d'Allemagne. roi de France.

Élection d'Innocent IX. — Son histoire avant son pontificat. — Ses vertus et ses talents. — Il veut pacifier l'Europe et réformer l'Église. — Il meurt après deux mois de règne.

Dès cpie les dépouilles mortelles de Grégoire XIV eurent été déposées dans les caveaux de Saint-Pierre de Rome , les cardinaux er.trèrent en. conclave. Avant la fermeture des portes, les ambassadeurs des différentes puissances vinrent suivant l'usage faire leur visite à chaque électeur afin de recommander leurs créatures; puis les portes et les fenêtres furent murées, et les brigues recommencèrent. Une seule nuit suffit pour faire le pape ;'les cardinaux espagnols payèrent les votes argent comptant, et au matin, Sforce, Mendoce, Gaétan, Borromée, Ascanio Colonna, Mathei , Lancelot et Montalte se rendirent à la chambre de Santi-Quattro, où se trouvait déjà Sfondrate avec ses partisans , et lui annoncèrent qu'ils allaient le nommer souverain pontife sur l'heure même. Les autres cardinaux qui avaient été gagnés applaudirent à. cette proposition, et entraînèrent FAcliinetti de Santi- Quattro à la chapelle Pauline, "où ils Télurent à bulletin ouvert, et le proclamèrent chef suprême de l'Église sous le nom d'Innocent IX. . *

MM HISTOIRE DES PAPES* [IMl]

Le nouveau pape se plaça aussitôt dans la* chaire de l'Apôtre et reçut l'adoration du sacré collège ; puis il vînt s'asseoir sur l'autel et reçut la deuxième adoration; enfin il monta sur un trône élevé, que les prêtres chargèrent sur leurs épaules et portèrent à la basilique de Saint- Pierre. Lorsque la prière du Saint-Sacrement fut terminée , il se pla^ sur une estrade élevée près de l'autel des saints apôtres^ et reçut solennellement la troisième adoration.

Comme Innocent IX s'était élevé par son seul mérite des rang» les plus infimes du clergé aux plus hautes dignités, les Espagnols avaient espéré qu'ils auraient bon compte dun pape qui leur devrait la tiare; il en fut tout autrement. Le vertueux Facchinetti prit à cœur de faire servir l'autorité suprême au bonheur des peuples; il diminua d'abord les impôts excessifs dont Sixte-Quint avait frappé la ville sainte; il réduisit ses troupes de moitié, congédia bon nombre de courtisans et de valets dorés qui encombraient les salles du Vatican , et se procura ainsi le moyen de soulager les indigents de Rome sans aggraver letat du trésor. Ensuite il assembla le sacré collège , et déclara à ses cardinaux qu'il était déterminé à rétablir la paix en Europe, affaire cesser les causes de discordes, et à ne plus permettre aux jésuites de travailler à la conversion des hérétiques que par la persuasion et par l'exemple des bonnes œuvres. Cette déclaration solennelle éclaira les Espagnols sur ce qu'ils devaient attendre d'un tel pape^ et sa mort fut résolue. Deux mdis-^ après son élection, le 30 décembre 1591, le vertueux Inno — cent IX mourut empoisonné par ceux-là mêmes qui l'avaién^^K élevé sur le-trône pontifical.

[16W.J HISTOIRE DE CLÉMENT VIU. kffl

CLÉMENT Vlll,

RODOLPHB II, 239* PAPE. HENBl IV,

empereur d'iilemagne. roi de France.

Ëlection du cardinal Aldobrandin. — Son origine. — Commencements de «on ponti6cat. — 11 veut faire élire un roi en France.

— Les jésuites arment le bras de Jean Chatel contre Jlenri IV.

— La société de Jésus est chassée de France. — Négociations pour l'absolution de Henri IV. — Cérémonie ignominieuse à la*quelle se soumettent les ambassadeurs du roi de France. — Clément Vlll fait une tentative pour ramener les Grecs à l'orthodoxie. — Lettre de Henri IV au saint-père.— Mort de Philippe II, roi d'Espagne. — Histoire de l'inquisition sous son règne/ — Divorce de Henri IV et de la reine Marguerite. — Affaire du, marquisat de Saluées. — Négociations de sa Sainteté avec l'Espagne rt r Angleterre. — Rétablissement des jésuites en France.

" — Mort d'Elisabeth d'Angleterre.— Décision singulière des protestants. — Émeute à Rome. — Mort de Clément VHI.

Neuf jours après la mort d'Innocent IX, cinquante-deux cardinaux entrèrent en conclave. Selon la constitution qui régissait le sacré collège, il fallait les deu:( tiers des voix pour nommer un pape au scrutin, c'est-à-dire trente-cinq suffrages sur le nombre de cinquante-deux, et il en fallait deux de plus, c'est-à-dire trente-sept, pour que l'élection fût faite spontanément, ce qu'on appelait par adoration.

L'ambassadeur espagnol sut négocier avec tant d'habileté

en feveur du cardinal de Saint-Severin, son protégé, que le soir même de l'entrée en conclave il avait réuni trente-sept voix. Celui-ci voulut qu'on procédât immédiatement a son exaltation; mais l'ambassadeur objecta que les convenances exigeaient qu'il ne fût pas présent à la cérémonie, et pria les cardinaux de sa faction d'attendre qu'il se fût retiré et de remettre Télection au lendemain. Par malheur, pendant la nuit il se. forma une petite faction qui avait pour chef Âltaemps, et qui annonçait devoir contrecarrer l'élection du cardinal de Saint-Severin. Sans perdre'de temps, Montalte, qui redoutait de voir les mécontents se renforcer de quelques défections, voulut user du stratagème qui lui avait réussi à l'élection précédente, et se rendit avec ses créatures à la chambre de Severin pour l'entraîner à la chapelle Pauline et le faire pape par adoration.

Cette fois il neut pas le même succès, la nuit avait suffi pour opérer une défection; et lorsque la faction der Severin voulut procéder à son exaltation , il se trouva qu'ils n'étaient ' plus qu'au nombre de trente-six. Néanmoins ils firent grand bruit en se répandant dans les couloirs, et crièrent : « Saint- » Severinest pape! » Comme ils traversaient la salle royale, Altaemps se présenta devant eux «et leur adressa quelques observations; mais au lieu de l'écouter, ils crièrent plus' fort; et Saint-Severin lui-même s'approcha de son adversaire comme pour l'embrasser, et en réalité pour lempêcher de parler. Alors Altaemps n'étant plus maître de sa colère, saisit le candidat des Espagnols par son camail, et lui asséna dans la poitrine deux coups de poing si vigoureux quil le renversa à terre. Saint-Severin fut arraché par ses parti-

sans des ipains de ce furieux; et quoique étourdi de la chute, il reprit en grande hâte le chemin de la chapelle Pauline, afin qu'on procédât siians retard à son élection par voie de scrutin. Mais quand on voulut recueillir les votes, on s'aperçut que les trente-six cardinaux qui raccompagnaient encore dans la salle royale se trouvaient réduits à trente-trois.

Le cardinal Saint-Severin cria à la trahison et voulut passer outre, se regardant comme cânoniquement élu puisqu'il avait réuni trente-sept suffrages, et prétendant que les ridicules usages de l'adoration ou du scrutin ïie constituaient pas l'élection et ne servaient qu'à rassembler les votes ; qu'en conséquence il était pape et qu'on devait l'introniser. Il avait même commencé à revêtir les ornements pontificaux, lorsque le cardinal de Joyeuse entra dans le conclave. Pour un instant Jes deux partis cessèrent leurs disputes et cherchèrent à gagner à leur cause le nouveau venu : celui-ci se voyant pour ainsi dire l'arbitre des destinées du saint-siége, résolut de proliter des circonstances pour ses propres intérêts et de donner à la chrétienté un chef de sa façon ; il évita de se prononcer pour aucune des deux factions , et sous prétexté de mettre les partis d'accord, il proposa de nommer pape le cardinal Aldobrandino. Par une de ces étranges révolutions qui ne sont pas sans exemples dans les assemblées électives , la majorité abandonna son premier candidat et proclama pape /i sous le nom de Clément VIII, le cardinal Hippolyte Aldobrandino.

C'était, au dire d'un historien italien, un homme plus audacieux que Boniface VllI et Jean XXllI , plus superbe et plus avide de domination que Grégoire YIl et Sixte-Quint, plus perfide qu'Alexandre Yl; c'était, enfin, un pape qui anvu. 27

410 HISTOIIS DBB PAHA [MM.]

DODçait devoir occuper dignement la chaire de l'Apôtre. Du reste, il commença son règne par on Téritable coup d état ; il envoya signifier an cardinal de Gondi, archevéqae de Paris, qui se préparait à venir à Rome pour lui porter des propositions de paix au nom de Henri IV, qu'il ne voulait pas entendre parler d accommodements avec un roi hérétique, et qu'il eût à ne point quitter son siège, sous peine de suspension de f/es dignités et de privation de ses bénéfices.

Le cardinal ne se laissa pas intimider par les menaceSi et pressa d'autant plus son départ qu il eut vent que le saintF* père se disposait à faire élire un roi catholique en France. Toutefois son arrivée à Rome ne changea rien aux dispositions de Clément VIII, et quelques instances qu'il ftt, il ne put em* pêcher la publication d'un bref adressé au cardinal Sega, évêque de Florence, qui faisait les fonctions de légat en France depuis la retraite de Gaétan, et dans lequel sa Sainteté enjoi* gnait à tous les Français catholiques de se choisir un souverain qui professât leur croyance. Le parlement de Paris s'empressa d'enregistrer la bulle ^ mais la chambre de Chà- Ions rendit aussitôt un arrêt par lequel Philippe Sega était ajourné personnellement pour répondre de sa conduite; et défense fut faite à tous les citoyens de conserver ou de publier la bulle de Clément VllI, d'aider les rebelles, et de se rendre aux assemblées qui pourraient être tenues pour l'élection d'un roi, sous peine, pour les nobles, de dégradation et d'infamie; pour les ecclésiastiques, de privation de leurs bénéfices, et pour tous d'être traités comme criminels- de lèsemîijeslé, perturbateurs du repos public et traîtres à la patrie; en outre, il fut ordonné que les villes désignées par les fac«

[iwa.) msToiRE DE gléueut viii. mi

tieux pour traiter de lelection d'un roi seraient rasées jus^ qu'aux fondements, avec défense de jamais les relever.

Une nouvelle sentence du parlement de Paris condamna aux flammes le décret de rassemblée de Ghàlons ; puis les ligueurs convoquèrent lés états-généraux et proposèrent de rapporter la loi salique , de faire asseoir sur le trône de France l'infante Isabelle , fille de Philippe II, de la marier à l'archiduc Ernest, fils de l'empereur d'Allemagne, et par conséquent de placer la France sous le joug de la maison d'Autriche. Mais le duc de Mayenne, qui ambitionnait pour luimême la couronne royale, s'opposa à cet arrangement et le fit révoquer. Le parlement décréta alors qu'on ferait épouser la future reine au jeune duc de Guise, fils du Balafré. Le duc de Mayenne , mécontent de cette nouvelle détermination , la fit encore rapporter ; et quand il vit l'impossibilité de ramener sur sa personne les suffrages de l'assemblée , il songea 9, traiter avec le roi de Navarre aux meilleure^conditions.

Dès' ce moment, les esprits parurent avoir pris une toute autre direction; les ligueurs affectèrent des sentiments patriotiques, déclarèrent qu'il'était indigne des Français de vouloir se ranger soiis la domination étrangère; et il n'y eut pas jusqu'à l'évêque de Senlis, ce fougueux jésuite qui avait dirigé la procession de la ligue, qui ne cédât à l'influence de l'argent du Béarnais. « Personne ne peut mettre en doute, disait-il » dans un sermon, que Philippe II, sous prétexte de religion, }>ne cherche à atteindre le but de son ambition perfide; et » je supplie tous les catholiques de bonne foi de se déclarer h avec moi l'ennemi de ce monstre ! » Le parlement de Paris revint également 9ur ses précédentes décisions, et rendit un

arrêt pour empêcher qu'on élevât sur le trône aucun étranger, et pour révoquer tout ce qui avait été fait contre la loi salique et la constitution fondamentale du royaume.

Enfm, cette assemblée convoquée par le pape, dont les Espagnols attendaient de si grands effets, n'aboutit pour eux qu'à une satire nommée Ménippée qui, en les tournant en ridicule, leur porta un coup plus terrible que n'aurait pu le! faire la plus éclatante défaite. Pour surcroît de malheur, Henri IV abjura solennellement le calvinisme dans l'église de Saint-Denis, le dimanche 25 juillet 1593, et se fit absoudre par l'évêque de Bourges, assisté du cardinal dp Vendôme, des anathèmes et des excommunications lancés contre lui par la cour de Rome.

Philippe Sega, le nonce apostolique, qui était dans les intérêts de l'Espagne, protesta contre ce qu'il appelait une fausse conversion, et prétendit qu'un hérétique relaps ne pouvait être absous que par le pontife. Henri députa aussitôt le duc de Nevers pour obtenir du saint-père qu il levât les censures prononcées contre sa personne; mais l'ambassadeur ne put rien changer aux dispositions de sa Sainteté; Grégoire refusa opiniâtrement d'absoudre le roi, et déclara que son intention formelle était de l'exclure du trône de France.

En même temps le général des jésuites expédia des ordres secrets aux membres de la société qui siégeaient à Paris, et leur enjoignit de chercher un assassin^ et d'en agir avec Henri IV comme ils avaient déjà fait avec Henri III. Le^ bons Pères se mirent en quête dans la capital^ et dans les provinces, afin de trouver ce que sa Sainteté réclamait, un fanatique prêt à sacrifier sa vie pour la défense de la religion.

Leurs efforts furent couronnés de succès; un pauvre insensé nommé Barrière, qui était devenu fou à la suite de la perte de sa maîtresse, se présenta aux jésuites d'Orléans, et offrit d'assassiner le roi. Ceux-ci reçurent ses confidences, le fortifièrent dans sa résolution et renvoyèrent à Paris au révérend Père Aubri, curé de Saint-André des Arcs, qui s'empressa de le conduire à Varade, un des chefs de son ordre. En présentant Barrière, il dit au recteur : « Voici Aod qui » doit frapper Églon, » faisant allusion à Henri IV. Néanmoins la prédiction ne s'accomplit pas; le meurtrier étant sorti de Paris pour se rendre auprès du roi, fut arrêté à Melun, porteur d'un poignard empoisonné ; ayant été immédiatement appliqué à la question, y fut sur ses aveux convaincu du crime de lèse-majesté, condamné au dernier supplice et exécuté a Theure même.

Cette tentative infructueuse porta un coup funeste à la ligue; non point à cause de Thorreur qu'inspirait le crime, mais seulement parce que les uns et les autres pressentaient que le règne des jésuites touchait à une catastrophe. En effet, chaque jour amena de nouvelles défections dans le parti des ligueurs ; Vitri, gouverneur de Meaux, vint remettre à Henri IV les clefs de la forteresse qu'il commandait; le seigneur d'Alincourt lui ouvrit les portes de Pon toise; le maréchal de la Châtre rendit Orléans et Bourges, et Ornano se soumit avec la ville de Lyon; enfin le duc de Mayenne s' étant retiré de Paris, le duc de Féria, les troupes espagnoles et les plus déterminés ligueurs furent obligés de sortir de la capitale, et le roi y fit son entrée solennelle le 22 mars 1594. Le parlement décréta l'obéissance à Henri obligatoire

» sors; et comme ces infortunés n'ont rien à découvrir, ils » s'acharnent sur eux et les font mourir sous les coups de » bâton. Si bien que les malheureux Indiens, pour échapper )) à la barbarie des jésuites, fuient dans les montagnes, ou » dans leur désespoir se pendent eux-mêmes aux arbres des . » forêts, avec leurs femmes et leurs petits enfants. .

» Apprenez que ces exécrables disciples d'Ignace de » Loyola poussent la barbarie jusqu'à donner la chasse aux » fugitifs ; ainsi qu'on fait ici aux cerfs et aux sangliers, et » qu'ils les font manger par leurs dogues; ou, s'ils leur bon- » servent la vie, c'est pour les contraindre à recueillir du » miel et de la cire daûs les forêts, où ces pauvres gens sont )) étouffés par les serpents et dévorés par les tigres; ou bien )) c'est pour s'en servir comme plongeurs, au risque de les » faire manger par les tuberons; ou bien encore c'est pour » les former en bandes , et pour les envoyer combattre leurs .» frères dans les savanes.

» Enfin , leur avarice est telle et leur mépris pour l'espèce » humaine est si grand, que lorsqu'ils doivent transporter » des esclaves d'une île à l'autre, ils encombrent d'Indiens » leurs navires, sans s'inquiéter s'ils sont assez grands pour » les contenir tous, et s'ils ne seront pas obligés d'en jeter à » la mer pour alléger le bâtiment à la plus légère bour- » rasque. Aussi pour naviguer de l'île de Lucaye jusqu'à l'île )) de Cuba, n'est-il plus besoin ni d'aiguille ni de carte ma- » rine , et suffit-il de suivre les traces des cadavres des Indiens

» qui flottent sur la mer » Antoine Arnaud arjuait de

tous ces faits, qu'il était urgent pour le royaume de bannir ces infâmes, et concluait à leur condamnation.

Les jésuites ne pouvant se laver de toutes ces imputa* tiens *t qui étaient appuyées de témoignages incontestables * et de pi*euves accablantes , se tournèrent du côté de Rome-, et supplièrent Clément VIII d'intervenir dans la querelle. Gomme Henri IV avait un très-vif désir d'être relevé des censures ecclésiastiques, il ne fut pas difficile à sa Sainteté d'obtenir dji roi que le procès déjà tant de fois entamé et repris, fût encore renvoyé jusqu'à plus amples informations, c'est-à-dire à une époque indéterminée. Mais les bons Pères^ prévoyant que la lutte serait à recommencer dès que le prince . aurait été réconcilié avec l'Église, voulurent prévenir les effets de son mauvais vouloir, et armèrent contre lui, pour la deuxième fois , le bras d'un assassin.

Un jeune homme de dix-neuf ans , qui faisait ses études dans un de leurs collèges, pénétra dans l'intérieur du Louvre et jusqu'à la chambre de Gabrielle d'Estrées, le jour même 011 Henri IV arrivait de Picardie et recevait les seigneurs de sa cour; et pendant que le roi se baissait pour relever deux ligueurs, Ragni et Monsigni, qui étaient venus lui présenter leurs hommages, il lui donna un coup de couteau qui lui coupa la lèvre supérieure et lui cassa une dent. Henri porta aussitôt la main à sa bouche, et la retirant pleine de sang, s'écria : (c Je suis blessé! )> Puis regardant autour de lui^ et apercevant une femme, appelée Mathurine, qui depuis longtemps suivait la cour en qualité de folle , il ajouta : « Au » diable soit la folle ! c'est elle qui m'a frappé. » Cette femme courut immédiatement fermer la porte, indiquant ainsi qu'elle était innocente et que l'on devait chercher le coupable. Le comte de Soissons aperçut alors à ses côtés un jeune

homme qui paressait extrêmement agité; il le saisît par le bras , et voyant son trouble augmenter, il lui cria : « C'est » vous ou moi qui avons fait le coup! » Puis, fouillant dans son pourpoint, il en retira un couteau tout sanglant. Sa majesté voulait qu*on laissât aller l'assassin à cause de son extrême jeunesse, et dit qu'elle lui pardonnait; mais lorsque dans une de ses réponses le coupable eut déclaré qu'il sortait du collège des jésuites, le roi revint sur sa première décision, et ordonna qu'on s'assurât de sa personne.

Le grand prévôt s empara immédiatement du régicide et le fit conduire au For-FÉvêque, et ensuite à la Conciergerie, où il fut interrogé par le président de Thou et traduit en jugement devant le parlement. Il déclara se nommer Jean Châtel, être le fils d'un riche marchand drapier, ef avoir fait ses études au collège de Clermont, ainsi nommé parce que les bâtiments avaient été donnés aux jésuites par un de leurs protecteurs, évêque de Clermont ; il avoua qu'ayant contracté des habitudes honteuses de sodomie et ne se sentant pas la force de surmonter ses goûts dépravés, et ne voulant pas non plus perdre sa part du ciel, il avait résolu d'expier ses fautes en assassinant le roi; ce qui, suivant ce qu'il avait entendu dire dans les sermons des Pères du collège, était l'action la plus agréable à Dieu. Il ajouta qu'il avait consulté son régent, le jésuite Guéret, deux jours avant Tattentat, sur des scrupules de conscience ; et que cependant il ne lui avait pas parlé de son projet. On l'appliqua à la torture ordinaire et extraordinaire, qu'il supporta trèscourageusement et sans faire d'autre aveu. Sa sentence de mort fut prononcée et exécutée le même jour : on hii plaça

[16D&.] HISTOIRE DE CLÉMENT Vtll. U9

dans la main droite le couteau parricide, et c'est ainsi armée qu'elle fut brûlée par le bourreau ; il fut ensuite tenaillé, tiré à quatre chevaux» et parut insensible aux douleurs atroces du plus affreux supplice; enfin ses membres, séparés du tronc, furent jetés au feu et ses cendres au vent.

Les jésuites , qui avaient fait de Jacques Clément un saint inartyr, inscrivirent également Jean Châtel dans leur martyrologe; mais ils ne purent en célébrer officiellement le. culte, par suite de la surveillance qu'on exerçait dans leurs maisons. Le parlement ordonna même qu'on procédât à des recherches exactes dans leurs collèges , ce qui produisit de singulières découvertes ; on trouva entre autres choses dans les papiers du Père Guignard des sermons où ce vertueux ' jésuite désignait Henri IV par le nom de Renard de Béarn, Elisabeth d'Angleterre par celui de Louve en rut, le roi de Suède par celui de Griffon, et l'électeur de Saxe par celui de Porc; on trouva dans une armoire secrète différents libelles où les révérends disaient que Henri de Navarre serait trop heureux que Ton voulût bien l'enfermer pour toute sa vie dans les cachots d'un monastère, afin d'y faire pénitence; qu'il méritait mille morts pour ses crimes et pour son hérésie; que si on ne pouvait l'occire à la guerre, il fallait l'assassiner pendant la paix.

Ces pamphlets décidèrent du sort de la société en France, et mirent fin auprocès qui était en instances depuis trente ans; les jésuites furent chassés du royaume par une sentence du parlement ainsi conçue : u Nous ordonnojis que les prêtres et » les écoliers de la société de Jésus, perturbateurs du repos » public» ennemis de Tétat^ corrupteurs de la jeunsiaet sar«

fc20 HISTOIRE DES PAPES. [1595.]

)) tent du royaume dans le délai de quinze jours, sous peine )) d'être traités comme criminels de lèse-majesté. Leurs biens

» seront saisis et confisqués au profit du roi ^) Le Père

Guéret, professeur de philosophie, fut en outre appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, puis exilé; et le Père Guignard fut condamné à être pendu en place de Grève, On rasa la maison de Jean Châtel, et on éleva sur l'emplacement » une pyramide à quatre faces, sur laquelle on grava l'arrêt du parlement et des inscriptions qui vouaient à l'exécration des hommes les jésuites et leurs séides. Cette condamnation, qui s'étendait sur l'ordre entier, fit une grande sensation en Europe et surtout à la cour de Rome. Clément VllI se récria sur ce qu'on en était venu à une telle extrémité ; il déclara en plein consistoire que les jésuites avaient bien mérité de TËglise, et fit l'apologie des Pères qui étaient morts pour la cause du saint-siége.

« Néanmoins, dit TEstoile, un simple décret du parle- » ment opéra en un jour ce que quatre batailles n'eussent » pu accomplir. Le calme fut rétabli en France et la poli- » tique du saint-père changea entièrement. »

Sa Sainteté commença à redouter que les Français, qui déjà avaient reconnu le roi, sans égard pour les excommunications de Ron>e, n'entreprissent de régler l'administration de l'Église gallicane en créant un patriarche chargé de la direction des affaires ecclésiastiques ; et pour prévenir un coup si funeste à son autorité, elle chercha à se rapprocher du cardinal de Gondi, et fit dire à ce prélat que si le roi voulait lui adresser une ambassade solennelle^ elle se montrerait toute disposée à satisÊdre aux pieux désirs de sa majesté.

[1505.] HISTOIRE DE CLÉMENT VIIL k%i

Henri, qui songeait déjà à solliciter à Rome son divorce d'avec la reine Marguerite, s'empressa d'envoyer Arnaud d'Ossat et du Perron, avec le litre de plénipotentiaires^ pour débattre avec Clément VIII les conditions de sa réconciliation avec l'Ëglise. Mais dans l'intervalle, les Espagnols ayant obtenu quelques avantages contre les troupes françaises, et ayant même réussi à prendre Doîirlens sur lamiral Villars, qui fut égorgé de sang-froid par ordre de Contreras, commissaire général des troupes de Philippe II, le saint-père, qui s'était montré si accommodant, redevint exigeant, et ne consentit à relever le roi des censures de TËglise qu'aux conditions suivantes : « 1° Les ambassadeurs prononceront » au nom du roi une abjuration stflennelie et se soumettront » aux cérémonies humiliantes usitées dans l'Ëglise pour ces » occasions. — 2^ Le roi de France rétablira le catholicisme )) dansleBéarn, prendra sous sa protection tous les prêtres » orthodoxes, et leur donnera des appointements de ses pro- )) près deniers , jusqu'à ce qu'il les ait pourvus de bons béné- » lices. — 3*" Les ecclésiastiques dévoués à la cour dp Rome » posséderont seuls les emplois et les dignités de l'Église. — » 4*" Sa majesté fera publier et observer les décisions du con- » cile de Trente, quoique ses prédécesseurs les aient dé-. » clarées attentatoires aux droits de la nation et deslruc- » trices de toute liberté. — 5<^ Le roi observera un jeûne ri- )) goureux pendant neuf mois , récitera soir et matin ses » patenôtres, entendra la messe tous les jours, se confessera » au moins quatre fois Tan, et recevra la sainte communion; )) enûn il bâtira un grand nombre de monastères et rappel- » lera les jésuites. »

Selon les instructions de Henri lY^ les ambassadeurs souscrivirent aux exigences de Clément YIII.

On fit alors les préparatifs pour la cérémonie de Tabjuration, à laquelle le pape voulait donner un appareil ex« traordinaire. Une estrade spacieuse fut dressée au milieu du parvis de Saint-Pierre; et le 17 septembre de Tannée 1595 y le pontife sortit du Vatican, escorté par tous ses cardinaux, ses archevêques, ses évêques, ses grands officiers, ses pénitenciers, ses maîtres des cérémonies, et vint occuper un trône magnifique, couvert de riches tentures de soie et d'or, tout étincelantde pierreries, qui lui avait été élevé sur l'estrade faisant face à la basilique, dont les portes se trouvaient fermées. Du Perron et d'Ossat s'approchèrent du trône , la tête découverte , dans une attitude de suppliants , se prosternèrent sur tous les degrés de l'estrade et baisèrent humblement les pieds du pape; puis, sans se relever, ils abjurèrent d'une voix haute et lamentable le calvinisme au nom de leur maître. Clément leur donna lecture de$, conditions auxquelles Henri IV devait se soumettre pour obtenir son absolution; après qu'ils eurent juré sur l'Évangile, en présence de tout le peuple et des ambassadeurs , que le roi se conformerait à toutes les volontés de la cour de Rome , il leur fit signe de se mettre à plat ventre, et s'armant d une baguette de bedeau , il leur en donna trois coups en l'honneur de la' sainte Trinité; ensuite il leur mit le pied sur le cou , et le clergé entonna le Miserere.

A la fin de chaque verset, sa Sainteté frappait de sa baguette les deux représentants du roi de France, et cela si vigoureusement, que d'Aubigné, qui nous a laissé une descrip-

tion de cette cérémonie, dit qiie les pauvres ambassadeurs en conservèrent sur les épaules des marques bleues et noires pendant plusieurs semaines. Quant à ce qu'il pense de la conduire de Henri IV dans cette occasion ^ voici de quelle manière il Texprime : « Ne voyez-vous pas comme Télat se soumet à » l'Éçlise; comme le roi, après s'être montré si brave sur le )) champ de bataille, se ravale devant les mules du pape; » comme il reçoit gracieusement les gaulades de sa Sainteté )) dans les personnes de ses ambassadeurs, lesquels sont » couchés de ventre à bêchenes^ comme une paire de maque* » reaux sur le gril, depuis Miserere jusqu'à Vitulos! ^ncore » si cet excès de bassesse eût sufû pour réconcilier le prince )) avec le ciel I mais non, il a fallu encore quîl jouât le même » jeu avec monseigneur le légat romain , et cest tout au » plus s'il a obtenu de conserver ses chausses pour recevoir » la sainte gaulade. ))

Cette humiliante cérémonie terminée, du Perron etd'Ossat se relevèrent, et le saint-père prononça à haute voix la formule de l'absolution : « Par l'autorité du Dieu tout-puissant, )) des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul, et par » la mienne, qui est au-dessus de toutes les' dominations I) de la terre, j'absous Henri de Bourbon, roi de France ! » Les portes de la basilique s'ouvrirent aussitôt; Clément VIII se retourna vers les deux ambassadeurs, et étendant les bras vers l'église, il ajouta : (( Â présent que j'ai ouvert les portes )) de l'Église à votre maître, faites-le souvenir qu'il doit )) éviter de m'obliger à les lui fermer de nouveau. » Le canon du château Saint-Ange tira des salves, le son des trompettes se joignit au bruit de rartillerie, et vint apprendre au

*jÈfr

i» HISTOIRE DES PAPES. [IBM.]

monde qu'an roi de France avait eu la lâcheté ^e se coucher ^ dans la poussière aux pieds d'un pape!

Malgré cette dégradante concession* de Henri IV, ou peutêtre même à cause de la condescendance du roi, sa Sainteté retarda d'un mois entier la promulgation de la bulle d'absolution^ afin de donner au duc de Mayenne ou aux Espagnols le 4emps de remporter quelques victoires sérieuses sur le Béarnais, et pour se dispenser^ s'il y avait lieu, de la publier. Pour celui*ci, dit Mézerai, il n'eut pas plus tôt reçu la nouvelle de son absolution, qu'il fit rendre des actions, de grâces à Dieu, par tout son royaume, et commanda au parlement de lever les défenses d*aller à Rome. Il déclara également qu'il voulait que le concordat signé avec le pape fôt religieusement observé; enfin dans toutes ses actions il chercha à témoigner sa reconnaissance au souverain pontife Clément VIII.

Ainsi fut accomplie la plus insigne et la plus lâche des conversions; ainsi devint catholique pour la deuxième fois, un prince débauché, égoïste et perfide, qui avait déjà renié le calvinisme et le catholicisme, et qui se trouvait deux fois relaps. Les flatteurs des rois, les écrivains stipendiés par le despotisme, ont essayé d'excuser la fourberie de Henri IV, qu'ils appellent Henri le Grand, en mettant dans sa bouche ce prétendu bon mot : ce Paris vaut bien une messe ! » Non, lâches adulateurs du pouvoir, non, serviles adorateurs du veau d'or , ni la France, ni le monde entier n'auraient dû entraîner un homme véritablement grand à jouer un rôle d'hypocrisie, à feindre de croire aux superstitions du papisme, à tromper les nations, à nientir à sa conscience !

est vrai que ces maximes sont les règles de conduite des prêtres et des rois ; mais aux yeux de ceux que vous nommez les hommes du peuple, ce sont des maximes réprouvées et exécrables, cest le comble de la lâcheté et de l'infamie.

Forcé de renoncer, pour quelque temps du moins, à soulever de nouveaux troubles en France, Clément VllI se rejeta sur l'Italie, et lança une bulle d'excommunication contre César d'Esté, duc de Ferrare, qui, à la mort du duc Alphonse U, son grand oncle, avait pris le gouvernement du duché aux acclamations des grands et du peuple, et qui avait le tort bien grave de ne pas aimer les jésuites et de vouloir se montrer tolérant. Sa Sainteté donnait pour prétexte à cette mesure, que l'illégitimité de la naissance du père de César devait exclure celui-ci du trône, raison qui dans toutes les époques et même de nos jours, mettrait en question l'hérédité d'un grand nombre de rois. Aux allégations de la cour de Rome le duc opposait la légitimation de don Alphonse, son père, par un mariage subséquent entre Laure son aïeule et le duc Alphonse 1*'; de plus il faisait valoir les bulles d'Aleiandre YI qui l'appelaient à la succession de la couronne de Ferrare. Malgré la justesse de ces observations, la chambre apostolique suivit le cours de cette singulière procédure, et prononça l'anathème avec les accessoires de rigueur, comme privation d'honneurs et de dignités; déclaration de nullité des serments de fldélité prêtés par ses sujets; interdit spirituel sur tous les états de la maison d'Esté; cession de tous ses biens et de ceux de ses fauteurs et adhérents au premier occupant; esclavage des prisonniers faits

ou à faire ; exhortations à l'empereur, aux rois, aux républi- Vil. 38

laC HISTOIRE DES PAPES. [1597.]

ques et aux princes, d'aider TËglise à écraser l'anathématisé ; bénédictions apostoliques ; rémission de tous les péchés et distribution d'indulgences plénières à ceux qui prendraient les armes, ou ne feraient même que prier pour la bonne réussite des projets du pdpe ; annulation de tous les traités et contrats faits avec César d'Esté; enfin défense, spus peine d'excommunication, de lui prêter secours et même de permettre le passage de ses troupes ou de celles des princes ses alliés.

Cette fois, les foudres du Vatican* produisirent un merveilleux effet ; Clément VIII en vint à son honneur. Ses armées envahirent les états de César, et celui-ci ne yoyant aucun moyen d'échapper à soo redoutable ennemi, prit le parti de lui céder ce qui allait lui être enlevé de force.

Clément prit alors possession de Ferraré, fit 'construire une bonne citadelle, où il déposa plus de deux millions d'or enlevés aux habitants; et pour consacreï* cette usurpation» il se Ot ériger, toujours aux frais de la ville, une statue coulée en bronze; puis il passa à d'autres occupationsi et publia différents décrets relatifs à l'administration des deniers apostoliques afin d'accroître ses revenus. Il s'occupa également, à l'imitation de son prédécesseur» de corriger les livres saints, et fit paraître une Bible expurgée de deux mille fautes qu'il déclara seule canonique, fulminant des anathèmes contre ceux de ses successeurs qui oseraient y ajouter de nouvelles corrections. Ensuite, il lança une autre bulle qui portait défense aux Italiens, de quelque état ou de quelque condition qu'ils fussent, d'habiter les pays qui étaient privés de prêtres, ou même (eux dans lesquels on ne pouvait professer ouvertement le culte catholique. Sa Sainteté leur dé-

[iSM.] HISTOIRE DB CLÉMENT VIII. MT

fendit en outre d'épouser des femmes hérétiques, et de se faire soigner dans leurs maladies par des médecins protestants on calvinistes, et aux médecins catholiques de guérir les malades de la communion réformée, attendu, ajoutait le pape, qu'il valait mieux pour les ûdèles gagner la vie éternelle par un sacrifice volontaire, que de conserver la vie temporelle par les secours d'un hérétique; et que l'on ne devait pas plus s'inquiéter d'un protestant que d'un chien.

Cette bulle singulière n'était obligatoire qu'à Tégard des protestants et des calvinistes , et non à l'égard des schismatiques jurées ; car le souverain pontife voyant l'influence du saint-siége diminuer en Occident, commençait à tourner les yeux vers l'Orient, et se proposait d'opérer la réunion des Grecs et des Latins.

Déjà il avait accueilli avec de grandes démonstrations de joie un moine qui se prétendait envoyé par le patriarche de Constantinople pour prêter serment d'obédience au* saintsiége; et il lavait même fait plusieurs fois siégera sa droite dans les consistoires où il recevait les ambassadeurs de toutes les puissances d* Europe 9 lorsqu'un jour on vint lui apprendre que le plénipotentiaire grec était un habile fripon, et qu'il avait quitté Rome en enlevant les riches présents destinés au patriarche. En France, les choses n'allaient guère mieux au gré de ses désirs ; et malgré l'opposition du légat du saintpère, Henri IV publiait en faveur des calvinistes le fameux édit de Nantes, qui résumait dans su teneur tous les traités qu'ils avaient conclus à diverses époques avec Charles IX ou avec Henri lU, et leur garantissait le libre exercice du culte réformé.

hn HISTOIRE DES PAPES. [1898.)

Toute cause de guerre civile se trouvant enlevée , la tranquillité reparut, et le roi put songer à employer toutes ses forces contre l'archiduc Albert, lieutenant de Philippe 11, et contre le duc de Savoie, allié de l'Espagnol. Il marcha lui-même sur Amiens , que le général ennemi avait surprise, le força à évacuer la place et à se replier sur les villes du nord. D'un autre côté, le maréchal de Lesdiguières se mit à la poursuite des bandes du duc de Savoie f et les battit sur tous les points. Philippe II n'ayant plus alors d'argent dans ses coffres ni de soldats à faire égorger, désira la paix avec la France, et chargea le pape de faire des ouvertures à ce sujet. Sa Sainteté accepta cette mission de médiateur, sous la condition qu'après les arrangements conclus, le roi d'Espagne emploierait toute son influence sur les princes catholiques pour former une ligue formidable contre les Turcs, qui avaient déjà envahi la Hongrie et menaçaient de tomber sur rilalitf. Clément Ylll indiqua la ville de Vervinspour le lieu des réunions des plénipotentiaires; le cardinal de Florence, el François Gon/ague, évéque de Manloue, furent chargés par sa Sainteté de présider aux conférences , et de régler les conditions de la paix conjointement avec les représentants de l'Espagne, Richardot, Taxis et Verreikens , ainsi qu'avec les ambassadeurs français Bellièvre et Sillery , et avec les délégués du duc de Savoie,

Un traité extrêmement favorable à Henri IV fut signé entre les parties belligérantes; et le cruel Philippe 11 se vit obligé de renoncer pour toujours à ses projets sur la couronne de France. Du reste, Dieu semblait prendre plaisir à humilier ce prince orgueilleux en lui enlevant une à une » vers la fin

(I598.J HISTOIRE DE CLÉMENT VIIL fc29

de sa carrière, toutes les espérances qu'il avait conçues; ainsi pour les Pays-Bas il se trouva forcé, comme pour la France, de cesser la guerre sans avoir pu assurer le triomphe du papisme. Tous les massacres du duc d'Albe, toutes les boucheries du duc de Parme, toutes les atrocités commises par les gouverneurs des Pays-Bas qui avaient si cruellement ravagé ces magnifiques contrées en son nom et par ses ordres, n'avaient abouti qu'à une révolution terrible. Les Belges s'étaient enfin soulevés contre les oppresseurs , et l'amour de la liberté décuplant leurs forces , ils étaient parvenus à refouler les troupes du tyran hors de leur territoire, et à formeir divers états indépendants sous le nom de Provinces-Unies.

Débarrassées de la tyrannie de Philippe, la Belgique, la Flandre et la Hollande avaient promptement réparé leurs désastres, et s^taient élevées à un tel degré de prospérité, qu'elles purent bientôt revendiquer aux Portugais et aux Espagnols une part des riches possessions dont ceux-ci s'étaient emparés dans les Indes orientales et occidentales.

Philippe II essaya alors de rallier les Belges à sa cause et de les faire rentrer sous son obéissance , en accordant indistinctement à toutes leurs provinces la liberté de conscience, et en reconnaissant leur indépendance de la couronne d'Espagne ; il céda même son droit de souveraineté à l'archiduc Albert, qui avait épousé sa ûUe Isabelle; mais ces concessions tardives ne pouvaient plus satisfaire les réformés. Ses offres furent rejetées, et Maurice de Nassau , stathouder de Hollande, et chef des armées des Pays-Bas, vint lui apprendre, par la victoire éclatante qu'il remporta sur ses troupes près de Turnhout, qu'il est un temps où les peuples, fatigués de

4ao msToms des papbs. (im6.|

Toppression, n^accëptent plus de coneessions et dictent eui« mêmes leurs volontés. aux rois.

Enfin 9 l'infâme Philippe succomba à un accès de goutte^ et l'Espagne se trouva délivrée du monstre qui depuis tant d'années couvrait ses provinces d echafauds et d*auto-da-fé. On rapporte que dans sa dernière maladie, comme les médecins se consultaient entre eux pour savoir s'il convenait de lui faire une saignée, il leur dit : a Croyez-vous qu'un roi » qui a fait répandre assez de sang pour en former des » fleuves, redoute qu'on lui en tire quelques gouttes? Non, » non, faites sans crainte ; rendez-moi la santé, pour que je )) puisse achever ce qui- me reste à faire et anéantir jusqu'au » dernier hérétique ! »

Ces souhaits sacrilèges, formés par Philippe II sur son lit de mort, ne se réalisèrent pas; fort heureusement pour les Espagnols, la science fut impuissante pour lui conserver la vie, et il emporta dans la tombe l'exécration des peuples- Sous ce règne, les fureurs de l'inquisition furent portées plus loin qu'elles ne l'avaient jamais été, ni qu'elles ne le furent depuis; et l'on peut aflirmer que Philippe II fut pour l'Espagne et pour les Pays-Bas un fléau plus terrible que la peste. Ce fut lui qui rendit ces ordonnances irppies qui encouragaient les délateurs; ce fut lui qui condamna au supplice du feules libraires qui vendaient, achetaient ou prêtaient des livres mis à l'index par la sainteinquisition ; ce fut lui qui sollicita de la cour de Rome ces bulles qui enjoignaient aux prêtres d'exiger de leurs pénitents la dénonciation de ceux de leurs parents ou d^ leurs amis coupables de poaaéiler des livres défendus; crime énorme à ses yeux» et

[1898.] HISTOtRË 1)E CLÉMENT VllI. 4SI

qui suffisait pour faire condamner aux flammes les gens les plus vertueux ; ce fui encore lui qui organisa avec son grand inquisiteur Valdes, à Séville et à Valladolid, cesau(o-Ha-fé où ♦rois cents victimes étaient données en spectacle sur autant de bûchers, et étaient brrtlées vives aux applaudissements de don Carlos, de la princesse Jeanne et des seigneurs de la cour.

Dans ces jours de solennités religieuses qui rappelaient si bien les sacrifices humains des Gaulois en l'honneur de Thorrible dieu Tentâtes, tous les malheureux qui gémissaient dans les cachots de l'inquisition en étaient tirés mohts ou vifs pour être consumés sur des brtchers. Voici comment s'accomplissaient ces barbares cérémonies :

Un mois avant l'époque fixée pour Fexécution, les mem-^ bres du tribunal inquisiteur, précédés de leurs bannières et au son des trompettes et des timballes, se rendaient en cavalcade du palais du saint- office à la grande place, pour an* noncer aux habitants qu'à pareil jour à un mois de là, on brûlerait des hérétiques; puis immédiatement ils soccupaient des préparatifs nécessaires pour rendre le spectacle aussi solennel que terrible. On dressait sur la grande place une estrade élevée jusqu'à la hauteur du balcon du roi, et formant une espèce d^ampiii théâtre de vingt-cinq à trente de* grés, destiné aux membres du conseil de la Suprême et aux autres inquisiteurs d'Espagne : sur le dernier degré se trouvait placé le fauteuil du grand inquisiteur, protégé par un dais de brocart d'or et dominant le Lalc<m royal; à l'ei^tré* mite gauche de l'estrade était placé un second amphithéâtre |Myr Iti coodâmaéê, joignant à up échafaiid qui goottiAÎt

Wa HISTOIRE DES PAPES. [1598.]

deux cages de bois dans lesquelles on enfermait les- patients pendant la lecture de leur sentence. En face de ces cages se trouvaient deux chaires, une pour le relateur du jugement, et l'autre pour le prédicateur; un autel était dressé près de l'endroit où se trouvaient les conseillers ; enfin tout autour de la place on construisait des balcons pour les ecclésiastiques, les ambassadeurs, les grands de la couronne, et des échafauds pour le peuple.

La veille du jour fixé pour la cérémonie, une procession composée de charbonniers, de dominicains et de familiers, partait delà cathédrale à la lueur des torches, se rendait sur la grande place, et venaitplanter près de Taulel une croix verte entourée d'un crêpe noir. Les dominicains restaient seuls pour la garde, et passaient la nuit à psalmodier des hymnes de mort.

A sept heures du matin , le roi, la reine, les princes et toute la cour paraissaient sur les balcons; quelques instailts après, une nouvelle procession sortait du palais de l'inquisition. Cent charbonniers armés de piques et de mousquets ouvraient la marche; privilège dont jouissait leur corporation en échange de l'obligation où ils étaient de fournir le bois et le charbon pour brûler leurs parents et leurs frères; venaient ensuite les dominicains précédés d'une croix blanche; derrière eux suivait le prince de Médina-Céli , l'étendard de l'inquisition à la main , en exécution d'un privilège concédé à sa famille. Cet étendard était fait d une étoffe couleur de sang, ayant sur un des côtés les armes d'Espagne brodées en or, et sur Tautre un glaive nu entouré dune couronne de lauriers ; les grands d'Espagne et les familiers du saint-o£Gice

[1598.] fflSTOIRE DE CLÉMENT VIII. W3

escortaient le prince. Derrière eux, les malheureux qui étjient condamnés à de légères pénitences marchaient sur deux files, sans distinction d'âge ni de sexe, la tête et les pieds nus, revêtus d'un san-benito de toile, avec une grande croix de saint André jaune sur la poitrine et une autre sur le dos; c'étaient les accusés de la première classe; ceux de la deuxième, qui étaient condamnés au fouet , aux galères ou à lemprisonnement, se trouvaient séparés de la première catégorie par un intervalle que remplissaient indiiféremment des soldats ou des capucins; la troisième classe était distancée de la deuxième de la même manière, et se composait de ceux qui, ayant confessé leurs prétendus crimes dans les tortures, avaient obtenu la faveur d'être étranglés avant d'êtrfe consumés par le bûcher; ils étaient revêtus d'un san-benito sur lequel on avait point des diables et des flammes, et ils portaient un bonnet de carton haut de trois pieds, appelé coroza, et décoré égalenient de figures infernales. Les obstinés , les relaps et tous ceux qui devaient être brûlés vifs, formaient la dernière classe; ils étaient vêtus comme les précédents, avec cette différence que lesllammes pointes sur leurs san-benito étaient ascendantes; quelques-uns étaient bâillonnés, et d'ordinaire les inquisiteurs prenaient cette précaution à l'égard des jeunes femmes qu'ils avaient violées, ou des adolescents sur lesquels ils avaient exercé leur horrible luxure : tous les individus de cette catégorie marchaient escortés de deux familiers et de deux moines.

Chaque condaniné, à quelque classe qu'il appartînt, tenait à lîi niain un cierge de cire jaune; ceux qui ne pouvaient pas marcher et qui avaient eu les membres broycs dans les bro-

m HISTOIRE DES PAPES. [UN.]

dequins suivaient le coptëge sur des chariots. Après les vi* vants venaient les morts; car aucun de ceux qui avaient expiré dans les tortures de la question n'évitait rinfamie de 1 autoda-fé; et chaque cadavre se trouvait placé dans un cercueil sur lequel on avait dressé une efligie de carton portant les noms de la victime.

Une immense cavalcade, composée des conseillers de la Suprême, des inquisiteurs et des membres du clergé, fermait la marche; et le dernier de tous, escorté de ses gardes du corps, venait le grand inquisiteur, véiu dune robe violette, et monté sur un cheval magnifiquement caparaçonné. • Lorsque le cortège était arrivé sur la place, chacun se rendait à l'estrade qui lui était indiquée; puis un prêtre célébrait l'office divin jusqu'à l'Évangile; ensuite le grand inquisiteur descendait de son fauteuil, et après s'être. fait revêtir d'une chape et d'une mitre, il s'approchait du balcon royal pour faire prononcer au souverain le serment pnr lequel les rois d'Espa^^ne s'obligeaient à persévérer dans la foi catholique, à extirper les h('»résies, et à protéger de toute leur puis- ^nce le saint tribunal de l'inquisition. Le roi, debout, la tête découverte, prononçait la formule du serment, qui était répétée par toute l'assemblée; après quoi un dominicain montait dans la chaire, et faisait un discours oii il exaltait les servions que rendait le saint-ofice à la religion; enfm le relateur lisait à voix haute les sentences rendues .contre les condamnés.. Geux-ci écoutaient la lecture de leur jugement à genoux dans les cages; puis on les conduisait sur Tamphithéâtre, aux places qui leur étaient réservées.

La mesie terminée ^ le grand inquisiteur quittait de non-

flSOe.] HISTOIRB DE CLÉMENT VIII m

yeau son siège et prononçait l'absolution de ceux qui étaient réconciliés avec TËglise; quant aux autres, ils étaient livrés au bras séculier, placés sur des ânes et conduits processionnellement au Quemadero, où se trouvaient autant débuchers que de victimes. On commençait par brûler les statues de carton et les cadavres; ensuite on attachait les condamnés aux poteaux élevés au milieu de chaque bûcher; et la seule grâce qu*on accordait à quelques-uns était de leur demander s'ils voulaient mourir en bons chrétiens; s'ils répondaient oui, le bourreau les étranglait avant de mettre le feu au bûcher; les flammes dévoraient les autres victimes,, et tout était dit.

Telles étaient les formalités de ces barbares exécutions, que les prêtres appellent des actes de foi, et que les rois d'Espagne ont eu la lâcheté de permettre jusqu'au dix-neuvième siècle. Ces horribles autoda-fé n'étaient pas les seuls passe-temps du féroce Philippe 11 : sa majesté aimait surtout à visiter les prisons du saiiit-office pour jouir des souffrances des malheureux qu'elle y avait fait ensevelir vivants.

Souvent le cruel monarque descendait à la lueur des torches dans les fosses oh gisaient des infortunés qui n'avaient pour lits que des lambeaux de nattes pourries, où il leur restait à peine autant de place qu'on en accorde aux morts dans un cercueil, où ils n'avaient pour tous meubles qu'un cuvier de terre destiné à leurs besoins, et qui n'était vidé que tous les mois, a(in qu'ils s'éteignissent d'eux-mêmes dans une atmosphère méphitique et morbide. Aussi ceux qui résistaient à ces souffrances étaient-ils si déiiguros qu'ils ressemblaient à des cadavres ambulants plutôt qn'à des êtreB vinoitt; etcomiM m m n'eût pas été un asiez grand rapplioe

fc36 HISTOIRE DES PAPES. [1598.]

que de placer des créatures humaines dans ces sépulcres horribles, où ils étaient entassés jusqu'à six à la fois, on punissait ceux qui osaient se plaindre en leur mettant pendant plusieurs semaines un l)âil]on cadenassé, ou en les fla^çellant avec des lanières le long des couloirs de ronde. Ce dernier châtiment était infligé à toutes les personnes sans distinction de sexe; les jeunes filles, les religieuses et les dames de la première noblesse étaient impitoyablement dépouillées de leurs vêtements par les dominicains, qui étaient les geôliers des prisons du saint-office, et frappées jusqu'au sang avec des lanières plombées. Ces moines recherchaient même par lubricité les occasions d'exercer sur elles ces flagellations, et il suflisait qu'ils entendissent seulement échanger une parole dans les cachots, pour condamner toute une chambrée à être fouettée. On dit que Philippe II aimait tellement ces exécutions, qu'il se déguisait en dominicain pour remplir l'odicede bourreau.

Cependant la question de Feau, le supplice du brodequin, et la torture du chev:ilet, avaient encore plus de charmes pour lui et chatouillaient plus délicieusement son âme féroce. Qunnd un prisonnier de haute distinction devait subir Tune de ces redoutables épreuves, le roi s'empressait de se rendre à la chambre des tourments : c'était une grotte profonde, où l'on descendait par un escalier en spirale qui se prolongeait sous des voûtes; le silence terrible qui régnait dans cet endroit, l'appareil épouvantable des instruments de supplice, faiblement éclairés par la lumière vacillantç de deux pâles lambeaux, remplissaient l'âme du patient d une terreur mortelle. Dès que sa majesté avait pris place sur un trône à côté des inquisiteurs^ les questionnaires apparaissaient vêtus d'une

longue robe de treillis > la têle couverte d'un capuchon de "* même étoffe, percé aux endroits des yeux, du nez et de la bouche; ils saisissaient la victime et la dépouillaient nue jusqu'à la chemise, puis les inquisiteurs procédaient à l'interrogatoire, et joignant l'hypocrisie à . la cruauté, ils exhortaient l'accusé à confesser ses prétendus crimes d'hérésie, de magie ou, de sorcellerie, alin de ne pas forcer le saint tribunal à user de moyens violents.

Si le patient persistait à soutenir son innocence, ils ordonnaient aux dominicains de commencer la torture, et protestaient qu'en cas de lésions, de fractures de membres ou de mort, l'accusé en devait être responsable devant Dieu, attendu cpie c'était lui seul qui, par son obstination à cacher la vérité, mettait ses juges dans la nécessité de lui donner la question. Puis les tourmenteurs procédaient à la question ordinaire : ils attachaient le p;uient par les mains et derrière le dos avec l'extrémité d'une corde enroulée sur une poulie fixéeau centre de la voûte, et l'élevant à une hauteur de plus de trente pieds du sol, ils lui donnaient le branle, et lâchaient tout à coup la corde afin que le malheureux tombât de tout le poids de son corps jusqu'à un demi-pied de la terre. Celte épreuve, qu'on appelait l'estrapade, disloquait toutes les jointures et faisait entrer dans les chairs jusqu'aux os les cordes qui serraient les poignets; cependant ce n'était que la question ordinaire. Pour la question extraordinaire, on attachait aux pieds du supplicié deux poids de cinquante livres, et l'on recommençait jusqu'à trois fois cette douloureuse ascension. Il arrivait souvent que dans une de ces effroyables secousses le ventre éclatait et laissait sortir les entrailles du torturé; mais les

hSè HISTOIRE PES PAPES. [IBM.)

moines ne suspendaient pas le supplice pour si peu de chose, ils se contentaient de faire rentrer dans le ventre les entrailles de la victime et de la rappeler de son évanouissement par des applications de fer brûlant sur les organes de la virilité^ si c'était un homme, ou sur les mamelles et sur la vulve, si c'était une femme.

Ensuite les bourreaux passaient à un autre genre de supplice : ils étendaient le patient sur une espèce de chevalet de bois en forme de gouttière, sans autre fond qu'un bâton sur lequel le corps était appuyé dans toute sa longueur, s'inclinant en arrière et se courbant par l'effet d*un mécanisme; il résultait de cette situation que la respiration devenait haletante et que le torturé éprouvait des angoisses terribles. Pour augmenter encore les souffrances, on lui attachait les bras et les jambes à des cordes fixées à des tours que les bourreaux faisaient jouer de manière à donner des secousses violentes aux membres, à déboiter les os et à tendre le corps en forme d'arc, la tête moins élevée que les jambes. Dans cette position on donnait la question de l'eau, qui consistait à introduire dans la bouche de la victime un linge très-fin et très-délié qui recouvrait les narines^ et dont une extrémité communiquait à un entonnoir rempli d'eau. De cette manière l'eau filtrait dan^ la bouche et daqs le nez avec tant de lenteur, qu*il ne fallait pas moins de plusieurs heures pour que le torturé en avalât un litre, quoique la déglutition s'en opérât sans interruption. Les inquisiteurs ne faisaient cesser ce tourment affreux qu'au moment où une hémorragie annonçait la rupture de quelques vaisseaux.

Si cette terrible épreuve n'avait pu contraindre le patient

[lara.] HISTOIRE DE CLÉMENT VIII. hS»

à se reconnaître coupable, on passait au supplice du feu : ^ l'accusé était lié sur un lit de fer, le corps, les bras et les jambes fixés par des cercles de manioie à ce qu'il ne pût faire aucun mouvement; ensuite les tourmenleurs lui froitaient les pieds avec de Thuile, du lard et d'autres matières combustibles, et plaçaient sous lui plusieurs brasiers dont ils augmentaient graduellement rinleusité, jusqu'à ce que la chair fût tellement crevassée que les os parussent de toutes parts; après quoi ils se servaient de pinces, de griffes et d*ongles de fer pour déchirer le patient, jusqu'à ce que le médecin de l'inquisition eût déclaré que la mort était iuiiuinenle.

Presque toujours les malheureux n'attendaient pas qu'on leur fît subir toutes ces tortures, et dès la première épreuve ils s'avouaient coupables des «rimes dont il plaisait aux inquisiteurs de les accuser. Mais lorsqu'il se rencontrait des hommes doués d'une constitution physique asscîc robuste pouç résister à ces épreuves épouvantables sans se reconuai- • tre auteurs de crimes imaginaires, connue de sorcellerie, de magie ou d'Iiérésie, la férocité des prêtres inquisiteurs s'acliarnait contre eux. On les conduisait dans une seconde chambredes tourments, où se trouvait une statue de la V ierge, qui n'était autre qu un autcmiate hérissé de pointes d'acier dissimulées par des vêtements de femme, il était enjoint au patient d'embrasser la mère du Sauveur, et dès qu'il s'était mis en devoir d'exécuter cet ordre, la terrible statue, au moven d'un ressort caché, étendait les bras, saisissait la vie-* time et la pressait lentement sur son sein en faisant entrer dans ses ( hairs et par degrés les mille dards de ses bras et de sa poitrine. Ceux qui perdaient connaissance dans ses cruels

embrassements étaient dépouillés de leurs vêtements et plongés dans une cuve d'eau {placée, afin que la sensation du froid les ranimât et permit de les soumettre à de nouvelles tortures. Les tourmenteurs fixaient le torturé à l'aide de cercles de métal sur un siège d'airain, lui liaient les bras et* les jambes sur un billot, et lui enfonçaient par des secousses mesurées des chevilles de fer sous les ongles des pieds et des mains; puis ils leur écrasaient une à une sous le choc d'un lourd marteau toutes les phalanges de chaque doigt. 11 est vrai que les bons Pères avaient soin de répéter charitablement avant de frapper, « qu'en cas de lésions graves, de » la perle des membres, ou même de la mort, ils ne pour- )) raient pas être accusés de cruauté, que le patient seul était « responsable devant Jésus-Christ du sang qu'ils allaient ré- » pandre, et qu'il rendrait un compte terrible au Dieu de mi- » séricorde de ce qu il les avait forcés par son obstination à user )) envers lui de ces rii^'oureux supplices. » Si la victime persistait dans son refus de faire des aveux, les inquisiteurs avaient enfin recours aux grands moyens ; ils faisaient clouer aux pieds des condamnés des sandales de fer ardent, que les tourmenteurs rivaient comme on l'ait des fers de chevaux; ensuite le grand inquisiteur ordonnait qu'on les fit marcher. D'autres fois on se contentait de l'épreuve des bottes, qui consistait à mettre les jambes du patient dans des sacs de cuir remplis de suif bouillant; et s'il arrivait que les accusés refusassent encore de faire l'aveu de leur culpabilité, malgré les effroyables douleurs de ce sup|)lice, les inquisiteurs ordonnaient qu'on leur arrachât les bolies; ce qui était exécuté par les féroces dominicains avec un railinement de cruauté;

et presque toujours la peau et une partie des chairs demeuraient attachées à ces instruments de torture. Puis on appliquait sur les jambes du patient des guêtres de parchemin imbibées de vinaigre, et les tourmenteurs avançaient des réchauds enflammés qui, faisant rétrécir le parchemin, occasionnaient un redoublement de souffrances insupportables; enfin on terminait les épreuves par les brodequins.

Ce supplice consistait à placer les jambes de la victime entre quatre planches, deux s'appliquant à la face interne des jambes et les deux autres sur les côtés extérieurs, le tout lié fortement avec des cordes sèches qu'on mouillait pour les faire resserrer davantage; après quoi on introduisait entre les deux planches intérieures des coins de fer qu'on enfonçait avec violence et qui imprimaient aux cordes une tension telle que les os en étaient brisés. La question ordinaire était de quatre coins, la question extraordinaire de huit; et pour se faire une idée des souffrances effroyables que supportaient les accusés , il suffira de dire qu'au huitième coin , les planches, qui étaient séparées au commencement du supplice par les membres du patient, se trouvaient réunies, et avaient si affreusement broyé les jambes, que le sang, les chairs et jusqu'à la moelle des os s'écoulaient à travers les jointures de cet infernal brodequin. Rarement les accusés supportaient jusqu'à la fin «cet affreux supplice sans avouer tout ce qu'il plaisait aux moines de leur faire reconnaître.

Quelquefois les inquisiteurs variaient les tortures, et remplaçaient le supplice des brodequins par celui de l'amputation des doigts. Les dociles exécuteurs de ces atroces vengeances s'armaient alors de couteaux aigus et tranchants, VII. 29

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saisissaient la victime et lui coupaient les premières phalanges des doigts de chaque main , puis successivement les Inondes phalanges et enlin les troisièmes; et comme il se manifestait une hétnorragie qui pouvait causer la mort du patient et larracher à ses bourreaux» ilsfùi appliquaient des plaques, de métal incandescent sur les tronçons san^ants • remède plus terrible que la mutilation elle-même et qui arrêtait subitement l'hémorragie. Ensuite on renversait l'infortuno sur une table de fer, et on lui déefatrait les cuisses et les bras avec des râteaux et des grifds ; ce qui était exécuté avec une habileté cruelle et de manière à ce qu'en arrachant des lambeaux de chair on ne produisit aucune lésion capable d'amener une mort instantanée.

Pour les femmes, les tortures étaient quelque peu différentes. Assez ordinairement on se contentait de leur donner Testrapade ou la question de l'eau; mais lorsque les inquisiteurs avaient à punir des sorcières ou de pauvres jeunes flUes accusées de magie, ils se montraient plus sévères; ils tetiaillaieut ces infortunées avec des pinces ardentes ^ux mamelles et à la vulve; et par un raffmement de férocité cynique, ils leur introduisaient dans Tutérus une sonde creuse de métal s'ouvrant par un ressort et recouverte d'une vessie détendue qu'ils remplissaient d'air» de manière à donner au ventre de ces victimes un gonflement hideux ; puis ils leur faisaient couler dans les entrailles , par cet affreux conduit, du plomb fondu et de l'huile bouillante.

Tels étaient les spectacles dont aimait à se repaître Texétrablè Philippe II, roi de Castille et d'Aragon, roi de Naples et des Pays-Bas , et souverain d'immenses états dans les deux.

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Amériques! Ce monstre noa-seulement établit ces ÎDiàmes tribunaux du daint-office sur tous Jes royaumes soumis à sa domination, mais il créa encore une inquisition des flottes, chargée de poursuivre en pleine mer les hérétiques; une autre inquisition ambulante, qui suivait les armées avec un cortège de familiers, et enfin une inquisition des douanes pour empêcher Tintroduction des livres hérétiques. Les dominicains qui composaient cette dernière classe d'inquisiteurs faisaient subir au commerce toutes sortes d'avanies; et au mépris du droit des gens et des traités existants entre l'Espagne et les autres puissances, ils conûsquaient les riches cargaisons, et condamnaient au feu les négociants anglais, français et génois dont la fortune excitait leur convoitise. Ces misérables ne s'en prenaient pas seulement aux citoyens riches, ils s'attaquaient aux moines instruits, aux prêtres tolérants, et même aux évêques, aux archevêques, et jusqu'aux généraux de jésuites qui voulaient apporter quelque modification à leurs statuts.

On compte que dans une période de quarante années, c est-à-dire pendant tout le cours du règne de Philippe II, l'inquisition fit brûler, torturer ou décapiter plus de vingtcinq mille personnes, soit Juifs, soit Maures, soit Espagnols, indépendamment de ceux qui furent condamnés à la prison , à la confiscation ou au bannissement, et dont le nombre était quatre fois plus considérable, et cela dans la péninsule; car si l'on ajoutait à ces chiflres les condanmations rendues dans les autres pays soumis à la couronne d'Espagne, tels que la Sicile, la Sardaigne, la Flandre, l'Amérique, les Indes, le royaume de Naples, etc,, etCi on serait efirayé

U» HISTOIRE DES PAPES. [159a]

de la quantité de victimes que le saint-ofBce a fait mourir pour reixdre les hommes tneilleurs catholiques.

Le cruel Philippe II se faisait gloire de son fanatisme religieux, et il avait l'habitude de dire qu'il préférerait voir le dernier Espagnol torturé par le dernier bourreau, et régner sur un immense désert, plutôt que de souffrir un seul hérétique dans ses états. Il portait si loin la haine pour tous ceux qui suivaient les doctrines de Luther et de Calvin , qu'un jour d'auto*-da-fé un gentilhomme protestant, appelé Sessa, lui ayant crié en passant devant son trône : « prince ! pou- » vez-vous donc prendre plaisir à voir les tourments de vos » sujets ! Sauvez-nous de cette mort cruelle que nous n'avons » pas méritée! » il répliqua : ce Non, maudits, allez au feu » éternel, et sachez que je porterais moi-même le bois pour » brûler mon fils s'il était accusé d'hérésie ! » Plus tard , il réalisa cette menace , et laissa condamner son fils par les inquisiteurs; il fit plus, il refusa même de lui dire un dernier adieu. Précédemment ce monstre n'avait pas craint d'exprimer l'intention sacrilège d'exhumer le cadavre de Charles- Quint, son père, pour lui faire son procès comme hérétique et pour le brûler dans un auto-da-fé. Enfin Dieu fit justice du tyran et en délivra la malheureuse Espagne. '

Cette mort débarrassa également Henri IV d'un adversaire redoutable, et lui permit de donner tous ses soins au gouvernement intérieur de son royaume ; il commença par marier

sa sœur, qui était restée huguenote , au duc de Bar , de la

■ • maison de Lorraine, qui était un zélé catholique; et quand le

mariage eut été- consommé, il écrivit à Clément YIII pour

le prier de lui donner son approbation.

Sa Sainteté^ blessée de ce qu'elle regardait comme un manque de procédés, déclara que le duc de Bar avait encouru l'excommunication pour avoir contracté une alliance avec une hérétique, et fulmina contre lui une sentence d'anathème. Quelque représentation que pût faire Henri IV à ce sujet , la cour de Rome se montra inflexible et déclara qu elle ne lèverait pas les censures avant que la princesse se fut convertie. Et comme cette pauvre femme ne voulut pas abandonner ses croyances religieuses , elle se vit exposée, de la part de son dévot mari, à tant de mauvais traitements, qu'elle en mourut de désespoir. Henri IV ne s'inquiéta nuUemept des douleurs de son infortunée sœur ; et tout entier à sa nouvelle passion pour Gabrielled'Estrées, duchesse de Beaufort, il parut n'être occupé que d'une chose, de poursuivre son divorce avec la reine Marguerite. Si l'on en croit Péréflxe, le roi voulait épouser sa maîtresse, afin de légitimer ses bâtards; mais il se gardait bien d'exprimer ouvertement sa pensée; au contraire, il faisait solennellement demander en mariage Marie de Médicis, nièce de Ferdinand, grand-duc de Toscane, la protégée du pontife, afin que la cour de Rome n'apportât aucun obstacle à ses projets de divorce.

Quelque habile que fût cette manœuvre, Clément VHI n'en devint point la dupe; il pénétra les secrètes intentions du roi, et résolut d'en rendre l'exécution impossible. Cependant il ne fit rien paraître de .ses soupçons; il reçulfâ merveille le cardinal d'Ossat, ambassadeur du prince, pour l'affaire du divorce , et demanda un premier délai de quelques jours pour conférer avec les membres du sacré collée sur la requête qu'il lui présentait; puis un second délai

m msToms dss papm. [laoa.j

pour en discuter les conditions; enfin il fit tratner les choses tellement en longueur, que le plénipotentiaire français, fatigué d^attendre et soupçonnant quelque infernale machination, lui déclara nettement que s*il ne se hâtait, sa majesté le roi de France passerait outre, se séparerait de la cour de Rome, et épouserait la duchesse de Beaufort.

A cette déclaration , sa Sainteté joua le plus grand étonpement, et répliqua au cardinal que si telles étaient les intentions de Henri IV, il remettait à Dieu seul la conduite de cette affeire ; puis il ordonna des prières et des jeûnes publics dans la ville sainte, pour obtenir du ciel le salut dp la France; lui-même resta deux jours renfermé dans sa chapelle du Vatican. Le troisième jour au matin, après Touverture de dépèches qui lui venaietit de Paris, le pontife se décida à paraître en public, et ordonna un service solennel à la basi** lique de Saint-Pierre. On remarqua qu'il resta près d'une heure debout , les br^s croisés sur la poitrine , les yeux fermés comme s'il eût été ravi en extase; après cpioi il parut s'éveiller et cria à haute voix : « Mes frères , le Christ vient )) de pourvoir au salut du royaume de France. » Le soir même , le cardinal d'Ossat recevait un courrier qui lui annonçait la mort de la belle Gabrielle d'Estrées. Maintenant si Ton cherche à savoir comment sa Sainteté avait prédit si juste, nous dirons que par un singulier hasard, il se trouva que l'irflervalle qui séparait l'arrivée du courrier du pape à Rome de celle du courrier de l'ambassadeur, coïncidait heure pour heure avec l'intepralle qui avait dû s'écouler, au rapport des médecins , entre le moment où la maîtresse du roi avait pria le poison ett^ot de m mort. Ce qu'il y eut eftcore d'»-

sez bizarre, c'est qu*à partir de ce jour, Clément VÎII ne fit plus d'objection pour le divorce du roi, et qu'il se montra aussi facile que précédemment il avait été méticuleux. Sa Sainteté chargea à cette occasion de ses pleins pouvoirs le cardinal de Joyeuse, Horace de Monte, Napolitain, archevêque d'Arles, et le nonce Gaspard de Modène ; ces ecclésiastiques déclarèrent le mariage de Uenri IV nul, et lui permirent, ainsi qu'à Marguerite, de se remarier. Le roi partit immédiatement pour Lyon et épousa Marie de Modicis. Cette année, qui se trouvait être la dernière du siècle, et par conséquent celle du jubilé universel, donna lieu à sa Sainteté de remplir ses trésors de l'argent des imbéciles pèlerins qui venaient acheter des indulgences. Le nombre des dévots fanatiques et des curieux qui afHuèrent à Rome fut si considérable, que dans le seul hôpital de la Trinité, qui avait été transformé en une immense hôtellerie tenue pour lé compte du pape, on reçut successivement jusqu'à cinq cent mille voyageurs, indépendamment de tous ceux qui s'étaient logés dans les autres hôpitaux , d'où Ton avait chassé les malades , dans les monastères d'hommes ou de femmes et dans les maisons des particuliers; enfin on estime qu'il y eue plus de trois millions de visiteurs dans le cours de l'année. Toutes les caves du Vatican furent remplies de tonnes d'or ou d'argent, et Clément VIII fut même obligé de s'adresser au général des jésuites pour qu'il mtt à sa disposition les caves de son collège, afin d'y déposer les présents des pèlerins. Âcquaviva, «|ui était alors le chef de la société, s'empressa de mettre à la disposition du pontife non-seulement les bâtiments^ mais encore los mèmbraii les plus dietioguéB

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de l'ordre pour le seconder dans son trafic d'indulgences et d'absolutions y espérant que son zèle lui concilierait l'amitié de Clément et le prédisposerait favorablement pour la compagnie de Jésus, lorsqu'il aurait à décider sur la querelle qui venait de s'élever entre les jésuites d'Espagne et les dominicains, à propos de doctrines spirituelles sur la grâce qui avaient été formulées par plusieurs d'entre eux, surtout par le Père Molina, et que les disciples de saint Dominique prétendaient entachées de l'hérésie de Pelage.

Après le jubilé, sa Sainteté intervint en effet dans les disputes, mais sans se prononcer pour aucun des deux partis, et se contenta de nommer des arbitres qui devaient mettre un terme à ces querelles scandaleuses. Les commissaires se formèrent en congrégations qu'ils appelèrent « de auxiliis, » traitèrent les questions en litige avec un soin extrême ,. de vive voix et par écrit; et quelque désir qu'ils eussent de montrer de la déférence pour le saint-père, ils déclarèrent qu'ils étaient forcés de condamner les opinions de Molina comme fausses, erronées, insoutenables et improbables.

Les jésuites, voyant que la protection même du pape ne pouvait les faire triompher de leurs ennemis, imaginèrent pour gagner du temps de demander que les propçsitbns controversées fussent de nouveau traitées dans des conférences; ce qui leur fut accordé. Les généraux des deux ordres se rendirent à ces conférences avec des théologiens, et les discussions recommencèrent sous la présidence du cardinal Mandruce, chargé par Clément VlU d^ prononcer le jugement en dernier ressort. Cette fois encore les jésuites furent battus sur tous les points; Mandruce, qui d'abord avait paru

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protéger les doctrines de Molin», finit par se ranger dans le parti de ses adversaires : tout faisait donc prévoir une condamnation pour les jésuites , lorsque la veille même du jour fixé pour le prononcé de l'arrêt, le cardinal mourut empoisonné. Les bons Pères en prirent occasion de réclamer un nouveau délai pour se préparer à d'autres conférences; mais Clément, qui craignait de voir chaque jour la querelle s'envenimer davantage et pousser les uns ou les autres dans des révélations funestes à la papauté, se décida à prendre un parti, et nomma des commissaires qui examinèrent les livres de Molina en sa présence. Les conclusions de ceux-ci furent semblables à celles des premiers juges, c'est-à-dire défavorables à la société. Alors les jésuites d'Espagne^ qui redoutaient plus que toute chose*au monde d'être battus dans une questron aussi importante, entreprirent de forcer même la volonté du pape en mettant en jeu sa propre autorité. Ils ameutèrent tous les collèges de leur ordre conlreClément VIII, exprimèrent des doutes sur la légitimité de son intronisation, et soutinrent dans leurs thèses qu'on n'était point tenu de s'en rapporter à la décision d'un pape en matière de foi.

Cette conduite audacieuse irrita le saint-père, et sans aucun doute il se fût déterminé à dissoudre la société s'il n'eût été arrêté par la puissante intervention de Philippe III, qui désirait le maintien d'un ordre qui l'aidait à plonger ses peuples dans l'ignorance et dans l'abrutissement. <

Du reste, les services que les jésuites d'Angleterre lui rendaient et les efforts que faisaient ceux de France pour ramener ces deux pays à son obédience^ plaicTèrent en faveur de l'ordre; et il est juste de convenir qu'ils employaient les uns

et les autres , pour la réussite de leurs projets ^ une persévérance et une activité dignes d'une meilleure cause. Les jésuites d'Angleterre , bannis de ce royaume par différents décrets , n'avaient pas craint d'y rentrer après la mort d*Ëlisabeth pour renouer de nouvelles intrigues; les jésuites de France , chassés des provinces par les arrêts des parlements, par des déclarations, et lettres-patentes du roi adressées aux tribunaux souverains^ avaient su se maintenir dans la juridiction des parlements de Bordeaux et de Toulouse, et intéresser en leur faveur nombre de seigneurs influents à la cour^ et particulièrement la reine Marie de Médicis.

Déjà, à l'occasion du mariage du roi^ ils lui avaient député les Pères Lorenzo-Maggioet Gentfl pour réclamer Texécutton de la promesse qu'il avait laite lors de son absolution de les rappeler. Mais sur le refus de Henri IV d'obtempérer à leur demande , ils se déclarèrent ses ennemis , répandirent des libelles dans Paris.contre l'autorité du roi et du parlement, entre autres la plainte apologétique publiée à Bordeaux par le Père Hickomme, et pour laquelle un libraire nommé Chevalier fut décrété de prise de corps. Dès ce moment^ la société se déclara en guerre ouverte avec le roi ; leur collège de Dôle, situé sur la frontière, devint le lieu de réunion de tous les mécontents et le centre des opérations dirigées contre ^ Henri; bientôt même ils organisèrent une conspiration dans laquelle, comme toujours , ils prirent la part la plus active, avec de telles précautions quil fut impossible de prouver leur participation quand le complot fut découvert. Ha suacî* tèreBt égfileiiient dés troubles à Lyon , préchèraiit ottvarte*

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ment le regîcide et inspirèrent à Henri IV, une si grande frayeur, qu'il se décida à faire la paix avec eux.

Préalablement il chercha à ramener à son sentiment les grands dignitaires dont il connaissait Textrème répugnance pour une semblable mesure , et ayant réuni ses principaux officiers, il leur tint le discours suivant : a II nous faut, mes- >) seigneurs, par nécessité, rappeler purement et simple- )) ment les jésuites dans notre royaume, les décharger des «sentences d'infamies et d'opprobres qu'ils ont justement )) encourues, ou bien les poursuivre avec une rigueur in- ))exorable, afin qu'ils n'approcheat jamais ni de nous, ni )) de nos états. Ce dernier parti les jettera dans la plus dange- » r||se irritation ; et les attentats contre notre personne vont » se multiplier de telle sorte que nous serons forcé d^être » sans cesse sur nos gardes; de porter des cuirasses jusque )) dans nos appartements ; de ne prendre aucune nourriture » sans l'avoir fait visiter par nos médecins; de trembler même » à l'approche de nos meilleurs sujets, car ces gens-là ont des )) intelligences et des correspondances partout , et une grande » habileté à tourner les esprits comme il leur plaît; enfin •)) notre vie deviendra tellement misérable, qu'ail vaudrait » mieux pour nous être déjà mort... »

Par condescendance pour les appréhensions do Henri, les seigneurs auxquels sa majesté s'adressait, entre autres Sully, son ministre, ne voulurent pas combattre son raisonnement, et déclarèrent qu'ils s'en rapportaient à sa sagesse. Henri IV, sans plus tarder, expédia le jour même* des lettres patentes pour le rétablissement de I9 société de Jésus en France. Mais le pariement fiit moins docile que la cour, et refun de les

U3 HISTOIRE DES PAPES. [iWk]

entériner avant que les Pères eussent changé leur nom de jésuiles, qui était en exécration à tous les corps de l'état » et eussent modiQé leurs statuts. Les membres du parlement , demandaient que la compagnie ne restât, pas sous l'autorité d'un général étranger, et qu'elle se choisit un supérieur résidant dans le royaume; ils demandaient en outre qu'elle fût soumise à la juridiction ordinaire^ qu'elle supprimât dans ses vœux l'engagement d'une obéissance particulière au pape, qu'elle n'autorisât l'admission dans ses rangs que des sujets naturels du roi , qu elle fût astreinte à suivre les règlements universitaires, et qu'elle renonçât à hériter des biens de ses membres gu préjudice des familles. Les disciples de Loyola refusèrent d'adhérer à ces conditions; et un ordre d^roi enjoignit aux magistrats d'enregistrer purement et sin^lement les lettres patentes qui autorisaient les jésuites à rentrer en France.

Quelques années plus tard, Henri IV reçut la juste récompense de cet acte de despotisme ; et l'attentat de Ravaillac vint apprendre aux nations comment les jésuites savaient payer un bienfait. 11 est vrai qu'ils ne devaient pas une grande reconnaissance au prince d'une concession qu'ils n'igno- . raient point lui avoir été arrachée par la frayeur. Us feignirent néanmoins d'attribuer ses nouvelles dispositions à de tout autres sentiments, et ils le remercièrent du bienveillant appui qu'il* prétait à leur ordre. Bien plus, le père Gotton, qui devint son confesseur, et plusieurs de ses compagnons demandèrent à l'embrasser en signe de réconciliation s'mcère , d'oubli du passé et de confiance pour l'avenir.

Dès qu'ils se virent tout-puissants en France» les jésuites

oublièrent les promesses qu'ils avaient faites à Clément VIII de travailler à lui soumettre le royaume, et s'occupèrent de leurs anciennes querelles avec les dominicains sur la grâce et sur le libre arbitre; ils signifièrent même à sa Sainteté qu'elle eût à se prononcer pour eux et à canoniser Ignace de Loyola, leur fondateur, si elle voulait qu'ils res« tassent sous son obédience. Au lieuxl'obéir à leur injonction, le pontife se déclara défmitivement pour les dominicains, et accorda les honneurs de l'apothéose à Charles Borromée, le neveu de Pie V, un des anciens chefs de leur ordre, et l'un des plus fougueux inquisiteurs qui eût existé.

Les jésuites ne voulurent pas laisser cet affront impuni, et s'en prirent au cardinal Âldobrandino, le conseiller du pape*. Un d eux résolut de l'empoisonner, et essaya plusieurs • fois de s'introduire dans les cuisines. Son insistance à se présenter chaque jour pour être admis dans le palais éveilla les soupçons, et on aposta des soldats pour l'arrêter. Suivant son habitude, le jésuite vint offrir ses services aux domestiques du cardinal Âldobrandino, pour les aider dans leurs travaux ; et comme il allait entrer, deux sbires l'arrêtèrent. Celui-ci /qui était grand et vigoureux, les renversa à terre; et avant qu'on eût le temps de leur porter secours, il prit la fuite et se jeta dans la demeure du cardinal Odoardo Farnèse, zélé protecteur des disciples d'Ignace de Loyola. Le préfet de Rome se rendit immédiatement avec des soldats à la demeure des Farnèse pour réclamer le fugitif; mais au lieu d'obéir, le cardinal et ses gens parurent en 'armes aux fenêtres, firent feu sur le préfet et Tobligèrent à rebrousser ciiemin. La résistance dura plusieurs jours ; «nfin comme sa

Uk HISTOIRE DES PAPES. [1601.]

Sainteté se préparait à faire venir des troupes da ddiort pour maintenir son autorité, Famèse sortit avec les siens par les derrières de son palais , gagna la campagne , et se retira dans le superbe château que son oncle avait fait élever à trente^ix milles de Rome.

Clément YII* exaspéré de laudace des jésuites et de Farnèse, menaça les premiers de dissoudre leur ordre, et dé^ pécha le gouverneur de la ville pour signifier au cardinal quil eût à donner sa démission du gouvernement du patrimoine de ses ancêtres , dont il venait de se rendre indigne. Farnèse refusa d'obéir, et se prépara à soutenir un siège dans son château contre les troupes papales. Fort heureusement pour lui, son frère intervint dans la querelle, et courut en toute diligence se jeter aux pieds de sa Sainteté pour obtenir la grâce du cardinal. Le souverain pontife parut céder aux prières du duc , et accorda à Farnèse la permission de rentrer dans Rome; mais à peine franchissait-il les portes, qu'il fut arrêté et conduit au château Saint-Ange. A leur tour, les jésuites vinrent en aide à celui qui les avait protégçs^ et le 5 mars 1605, Clément YII mourut empoisonné.

Ce pontife termine dignement la série des papes du seizième siècle, qui défendirent pied â pied le terrain de leur omnipotence spirituelle et temporelle; et à force de ruses, de fourberies, de crimes et d'attentats, firent triompher la tiare au milieu des révolutions politiques et 'religieuses qui bouleversaient toutes les nations et menaçaient d'engloutir pour toujours le vaisseau de saint Pierre!

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