‹ Histoire des parens pauvresChapitre 53 sur 111 · RAGOTS ET POLITIQUE DES VIEILLES PORT1ÈUE · texte numérisé non relu

RAGOTS ET POLITIQUE DES VIEILLES PORT1ÈUE

Effrayée par la prédiction du grand jeu de madame Fontaine, la Cibot s'était promis à-elle-mème de réussir par des moyens doux, par une scélératesse purement morale, à se faire coucher sur le testament de son Monsieur. Ignorant pendant dix ans la valeur du Musée-Pons, la Cibot se voyait dix ans d'attachement, de probité, de désintéressement devant elle, et elle se proposait d'escompter cette magnifique valeur. Depuis lejouroù, par un mot plein d'or, îlémonencq avait fait éclore dans le cœur de cette femme un serpent contenu dans sa coquille pendant vingt-cinq ans , le désir d'être riche, cette créature avait nourri le serpent de tous les mauvais levains qui tapissent le fond des cœurs, et l'on va voir comment elle exécutait les conseils que lui sifllait le serpent.

—Eh bien 1 a-t-il bien bu, notre chérubin? va-t-il mieux? dit-elle à Schmucke.

— Bas pien ! mon tchère monlame Zibod ! bas pien I répondit l'Allemand en essuyant une larme.

— Bah! vous vous alarmez par trop aussi, mon cher monsieur, il faut en prendre et en laisser... Cibot serait à la mort, je ne serais pas si désolée que vous l'êtes. Allez! notre chérubin est d'une bonne constitution. Et puis, voyez-vous, il paraît qu'il a étésagel vous ne savez pas combien les gens sages vivent vieux! Il est bien malade, c'est vrai, mais avec les soins que j'ai de lui, je l'en tirerai. Soyez tranquille , allez à vos affaires, j: vais lui tenir compagnie, et lui faire boire ses pintes d'eau d'orge...

— Sans fus, che murerais d'einquiédute .. dit Schmucke en pressant dans ses mains par un geste de confiance la main de sa bonne ménagère.

La Cibot entra dans la chambre de Pons en s' essuyant les yeux.

— Qu'avez-vous, madamo Cibot? dit Pons.

— C'est monsieur Schmucke qui me met lame à l'envers, il vous pleure comme si vous étiez mort ! dit-elle. Quoique vous ne soyez pas bien, vousn'clcs pas encore assez mal pour qu'on vous pleure; mais cela me fait tant d'effet! Mon Dieu, suis-je bête d'aimer comme cela les gens et de m'élre attachée à vous plus qu'à Cibot! Car, après tout, vous ne m'êtes de rien, nous ne sommes parens que par la première femme; eh bien! j'ai les sangs tournés dès qu'il s'agit de vous, ma parole d'honneur. Je me ferais couper la main, la gauche s'entend, nà, devant vous, pour vous voir allant et venant, mangeant et llibustaut des marchands, comme à votre ordinaire... Si j'avais eu unenfant, je pense que je 1 aurais aimé, comme je vous aime, quoi !.. Buvez donc, mon mi-

gnon, allons un plein verre! Voulez-vous boire, monsieur D'abord , monsieur Poulain a dit : — S'il ne veut pas aller au Père-Lachaise, monsieur Pons doit boire dans sa journée autant de voies d'eau qu'un Auvergnat en vend. Ainsi, buvez! allons!...

— Mais , je bois , ma bonne Cibot,.. tant et tant que j ai l'estomac noyé. . .

— Là, c'est bien! dit la portière en prenant le verre vide. Vous vous en sauverez comme ça! Monsieur Poulain avait un malade comme vous, qui n'avait aucun soin, que ses enfans abandonnaient, et il est mort de celte maladie-là, faute d'avoir bu ! — Ainsi faut boire, voyez-vous, mon bichon !.. qu'on l'a enterré il y a deux mois... Savez-vous que si vous mouriez, mon cher monsieur, vous entraîneriez avec vous le bonhomme Schmucke... il est comme un enfant, ma paro'e d honneur. Ah 1 vous aime-t-il, ce cher agneau d'homme! non, jamais une femme n'aime un homme comme ça!... Il en perd le boire et le manger ; il est maigri depuis quinze jours, autant que vous, qui n'avez que la peau et les os. . . Ça me rend jalouse , car je vous suis bien attachée; mais je n'en suis pas là... je n'ai pas perdu l'appétit, au contraire ! Force de monter et de descendre sans cesse les étages, j'ai des lassitudes dans les jambes, que le soir je tombe comme une masse de plomb. Ne voilà-t-il pas que je néglige mon pauvre Cibot pour vous, que mademoiselle Rémonencq lui faiison vivre, qu'il me bougonne parce que tout est mauvais! Pour lors, je lui dis comme ça qu'il faut savoir souffrir pour les autres , et que vous êtes trop malade pour qu'on vous quille... D'abord vous n'è;cs pas assez bien pour ne pas avoir une garde ! Pus souvent que je souffrirais une garde ici, moi qui fais vos affaires et voire ménage depuis dix ans.... El ailes sont sur leuv. bouche ! qu'elles mangent comme dix, qu'elles \culent du \iu. du sucre , leurs chaufferettes, leurs aises... Et puis qu'elles volent les malades, quand les malades ne les mettent pas sur leurs teslamcns . Mettez une garde ici pour anjord'hni, mais demain nous trouvererious un tableau, quelqu'objet de moins...

— Oh! madame Cibot I s'écria Pons hors de lui, ne me quittez pasl... Qu'on ne louche à rien ' ..

— Je suis là! dit la Cibot, tunt que j'en aurai la force, je serai là... soyez tranquille! Monsieur Poulain, qui peut-être ados vues sur \otre trésor, ne voulait-il pu vqm donner une garde I.. Comme je vous l'ai remouclie! — « Il n'y a que moi, que je lui ai dit, de qui veuille monsieur, il a mes habitudes comme j'ai hs siennes. • Et il s'est lu

une garde, c'est tout voleuses! J haï-t-il ces femme--!* ..

Vous allez voir comme elles sont intrigantes. Pour lors, un vieux monsieur... — Notez que c'est monsieur Poulain qui m'a raconté cela...— Donc une madame Sabatier, une femme de trente-six ans, ancienne marchande de mules au Palais , — vous connaissez bien la galerie marchande qu'on a démolie au Palais...

Pons fit un signe affirniatif.

— Bien, ste femme, pour lors, n'a pas réussi, rapport a son homme qui buvait tout et qu'est moft d'une irnbustion pontanée, mais elle a été belle femme, faut tout dire I mais ça ne lui a pas profité quoiqu'elle ait eu, dit-on, des avocats pour bons amis... Donc, dans la débine, elle s'a fait garde de femmes en couches, et n'allé demeure rue Barre-du-Bec Elle n'a donc gardé comme ça n'un vieux monsieur, qui, sous votre respect, avait une maladie des foies larinaires, qu'on le sondait comme un puits artésien, et qui voulait de si grands soins qu'elle couchait sur un lit de sangle dans la chambre de ce monsieur. C'est-y croyabe ces choses-la. Mais vous me direz : les hommes, ça ne respecte rien! tant ils sont égoïstes! Enfin voilà qu'eu causant avec lui , vous comprenez , elle était là toujours , elle l'égayait, elle lui racontait des histoires, elle le faisait jaser, comme nous sommes-là, pas vrai, tous les deux à jacasser... Elle apprend que ses neveux, le malade avait des neveux, étaient des monstres, qu'ils lui donnaient des chagrins, et, fin finale, que sa maladie venait de ses neveux. Eh bien ! mon cher monsieur , elle a sauvé ce monsieur, et elle est devenue sa femme , et ils ont un enfant qu'est superbe, et que marne Bordevin, la bouchère de la rue Chariot qu'est parente à c'te dame, a été marraine.. ..En voilà ed' la chance! Moi, je suis mariée !.. Mais je n'ai pas d'enfant, et je puis le dire, c'est la faute à Cibot, qui m'aime trop ; car si je voulais... Suffit. Quéque nous serions devenus avec de la famille, moi et mon Cibot, qui n'avons pas un sou vaillant, après trente ans de probité, mon cher monsieur! Mais ce qui me console, c'est que je n'ai pas un liard du bien d'autrui. Jamais je n'ai fait de tort à personne... Tenez, n'une supposition, qu'on peut dire, puisque dans six semaines vous serez sur vos quilles, à flâner sur le boulevard; eh bien ! vous me mettriez sur votre testament ; eh bien! je n'aurais de cesse que je n'aie trouvé vos héritiers pour leur rendre ... tant j'ai tant peur du bien qui n'est pas acquis à la sueur de mon front. Vous me direz : « Mais, marne Cibot, ne vous tourmentez donc pas comme ça, vous l'avez bien gagné, vous avez soigné ces messieurs comme vos enfans, vous leur avez épargné mille francs par an... » Car, à ma place, savez-vous, monsieur, qu'il y a bien des cuisinières qui auraient déjà dix mille francs cd' placés. — « C'est donc justice si ce digne monsieur vous laisse un petit viager !.. » qu'où me dirait par supposition. Eh bien! non! moi je suis désintéressée... Je ne sais pas comment il y a des femmes qui l'ont le bien par intérêt... Ce n'est plus faire le bien, n'est-ce pas, monsieur'?... Je ne vais pas à l'église, moi ! je n'en ai pas le temps ; ma s ma conscience me

dit ce qui est bien. . Ne vous agitez pas comme ça, mon chat!... ne vous grattez pas !... Mon Dieu, comme vous jaunissez! vous êtes si jaune, que vous en devenez brun... Comme c'est drôle qu'on soit, en vingt jours, comme un citron!... La probité, c'est le trésor des pauvres gens, il faut bien posséder quelque choie! .. D'abord, vousarrivereriez à toute extrémilé, par supposition,, je serais la première à vous dire que vous devez donner tout ce qui vous appartient à monsieur Schmucke. C'est là votre devoir, car il est à lui seul, toute votre famille! il vous n'aime celui-là, comme un chien aime son maître.

— Ah ! oui ! dit Pons, je n'ai été aimé dans toute ma vie que par lui...

— Ah ! monsieur, dit madame Cibot, vous n'êtes pas gentil, et moi! donc, je ne vous aime donc pas...

— Je ne dis pas cela, ma chère madame Cibot.

— Bon ! allez-vous pas me prendre pour une servante, une cuisinière ordinaire, comme si je n'avais pas un cœur ! Ah ! mon Dieu ! fendez -vous donc pendant onze ans pour deux vieux garçons ! ne soyez donc occupée que de leur bien-être, que je remuais tout chez dix fruitières, à m'y faire dire des sottises, pour vous trouver du bon fromage de Brie, que j'allais jusqu'à la Halle pour vous avoir du beurre frais, et prenez donc garde à tout, qu'en dix ans je ne vous n'ai rien cassé, rien écorné... Soyez donc comme une mère pour ses enfans! Et vous n'entendre dire un ma chère madame Ctbot qui prouve qu'il n'y a pas un sentiment pour vous dans le cœur du vieux monsieur que vous soignez comme un fils de toi, car le petit roi de Rome n'a pas été soigné comme vous!... Voulez-vous parier qu'on ne l'a pas soigné comme vous?... à preuve qu'il est mort à la fleur de son âge... Tenez, monsieur, vous n'êtes pas juste... Vous êtes un iugrat ! C'est parce que je ne suis qu'une pauvre portière. Ah ! mon Dieu, vous croyez donc aussi, vous, que nous sommes des chiens...

— Mais, ma chère madame Cibot...

— Enfin, vous qu'êtes un savant, expliquez-moi pourquoi nous sommes traités comme ça, nous autres concierges, qu'on ne nous croit pas des sentimens , qu'on se moque de nous, dans un temps où l'on parle d'égalité!... Moi, je ne vaux donc pas une autre femme! moi qui ai été une des plus jolies femmes de Paris, qu'on m'a nommée la belle écaillère, et que je recevais des déclarations d'amour, sept ou huit par jour... Et que si je voulais encore! Tenez, monsieur, vous connaissez bien ce gringalet de ferrailleur qu'est à la porte, ch bien! si j'étais veuve, une supposition , il m'tpouserait les yeux fermés, tant il les a ouverts à mon endroit, qu'il me dit toute la journée : — « Oh ! les beaux bras! que vous avez!., manie Cibot ! je rêvais, celle nuit, que c'était du pain et que j'étais du beurre, et que je m'étendais là-dessus!... » Tenez, monsieur, en voilà des bras?...

Elle retroussa sa manche et montra le plus magnifique bras du monde, aussi blanc et aussi frais que sa main était rouge

LES PABENS PAUVRES.

et flétrie; un bras potelé, rond, à fossettes, et qui, tiré de son fourreau de mérinos commun comme une lame est tirée de sa gaine, devait éblouir Pons, qui n'osa pas le regarder trop long-temps.

— Et, reprit-elle, qui ont ouvert autant de cœurs que mon couteau ouvrait d'huîtres!... Eh bien! c'est à Cibot! et j'ai eu le tort de négliger ce pauvre cher homme qui se jetterait dedans un prc'cipio au premier mol que je dirais, pour vous, monsieur, qui m'appelez ma chère madame Cibot, quand je ferais l'impossible pour vous...

— Ecoulez -moi donc, dit le malade, je ne peux pas vous appeler ma mère ni ma femme...

— Non, jamais de ma vie ni de mes jours, je ne m'attache plus à personne... .

— Mais laissez-moi donc dire! reprit Pons. Voyons, j'ai parlé de Schmucke, d'abord.

— Monsieur Schmucke! en voilà un cœur ! dit-elle. Allez, il m'aime, lui! parce qu'il est pauvre! C'est la richesse qui rend insensible, et vous êtes riche! Eh bien! ayez une garde, vous verrez quelle vie elle vous fera! qu'elle vous tourmentera comme un hanneton... Le médecin dira qu'il faut vous faire boire, elle vous donnera rien qu'à manger! elle vous enterrera pour vous voler! Vous ne méritiez pas d'avoir une madame Cibot... Allez 1 quand monsieur Poulain viendra, vous lui demanderez une garde 1

— Mais, sacrebleu! écoutez-moi donc!... s'écria le malade en colère. Je ne parlais pas des femmes en parlant de mon ami Schmucke!... Je sais bien que je n'ai pas d'autres cœurs où je suis aimé sincèrement que le vôtre et celui de Schmucke...

— Voulez-vous bien ne pas vous irriter comme ça I s'écria la Cibot en se précipitant sur Pons et le recouchant de force.

— Mais, comment ne vous aimerais-je pas?... dit le pauvre Pons.

— Vous m'aimez, là, bien vrai?.. Allons, allons, pardon, monsieur, dit-elle en pleurant et essuyant ses pleurs. Eh j bien! oui, vous m'aimez, comme on aime une domestique, voilà... une domestique à qui l'on jette un viager de six cents francs, comme un morceau de pain dans la niche d'un chien?...

— Oh ! madame Cibot ! s'écria Pons , pour qui me prenez-vous? Vous ne me connaissez pas!

— Ah ! vous m'aimez encore mieux ! reprit-elle en recevant un regard de Pons, vous aimerez votre bonne grosse Cibot comme une mère? Eh bien! c'est cela. Je suis votre mère, vous êtes tous deux mes en fans!... ALI., si je connaissais ceux qui vous ont causé du chagrin, je me ferais mener en cour d'assises et même à la correctionnelle, car je leux arracherais les yeux... Ces gens-là méritent d'être fait mourir à la barrière Saint- Jacques! et c'est encore trop doux pour de pareils scélérats... Vous si bon, si tendre, car vous avez un cœur d'or, vous étiez créé et mis au monde pour rendre une femme heureuse... oui , vous l'au-

rcrîcz rendue heureuse... ça se voit, vous étiez taillé pour cela... Moi, d'abord, en voyant comment vous èics avec monsieur Schmucke, je me disais : —Non, monsieur Pons a manqué sa vie ! il était fait pour être un bon mari... Allez, vous aimez les femmes!..

— Ah! oui, dit Puiis, et je n'en ai jamais eu !..

— Vraiment! s'écria la Cibot d'un air provocateur en se rapprochant de Pons et lui prenant la main. Vous ne. savez pas ce que c'est que avoir udc maîtresse qui fait les cent coups pour son ami? C'est-il possible! moi, à \olre place, je ne voudrais pas m'en aller d'ici dans l'autre monde, sans avoir connu le plus grand bonheur qu'il j ait sur terre!... Pauvre bichon! si j'étais ce que j'ai été, parole d'honneur, je quitterais Cibot pour vous!... Mais avec an nez taillé comme ça, car vous avez un fier nez! comment avez-vous fait? mon pauvre chérubin!... Vons me direz : lotîtes les femmes ne se connaissent pas en hommes... et c'est un malheur qu'elles se marient à tort et à travers, que ça fait pitié. Moi , je vous croyais des maîtresses à la dov.zaine, des danseuses, des actrices, des duchesses, rapport à vos absences !... Qi'en vous voyant sortir, je disais toujours à Cibot : — •< Tiens, voilà monsieur Pons qui va courir le guilledou ! » Parole d'honneur ! je disais cela, tant je vous croyais aimé des femmes ! Le ciel vous a créé pour l'amour... Tenez, mon cher petit monsieur, j ai vu cela le jour où vous avez dîné ici pour la première fois. Oh! étiez-vous touché du plaisir que vous donniez à monsieur Schmucke! Et lui qui en pleurait encore le lendemain, en me disant: — Montame Zibod . il ha tinné izi ! que j'en ai pleuré comme une bêle aussi ! Et comme il était triste quand vous avez recommence vos villtcou$tesl et à aller dîner en ville! Pauvre homme, jamais désolation pareille ne s'est vue! Ah! vous avtz bien raison de faire de lui votre héritier! Allez, c'est toute une famille pour vous, ce digne, ce cher homme-là... Ne l'oubliez pas ' Autrement Dieu ne vous recevrait pas dans son paradis où il doit ne laisser entrer que ceux qui onl été reconnaissans envers leurs amis en leur laissant des renies...

Pons faisait de vains efforts pour répondre, la Cibot parlait comme le vent marche. Si l'on a trouve le moyen d'arrêter les machines à vapeur, celui de stoper la langue d'une portière épuisera le génie des inventeurs.

— Je fais ce que vous allez direl reprit-e!lc. Cane tue pas, mon cher monsieur, de faire son testament quand on est malade; et à votre place, moi, crainte d'accident, je ne voudrais pas abandonner ce pauvre mouton là, car c'est la bonne bêle du bon Dieu; il ne sail rien de rien, je ne voudrais pas le mettre à la merci des rapiats d'hommes d'affaires, et de pareus que c'est tous canailles I Voyons, ya-t-il quelqu'un qui, depuis vingt jours, soit venu tous voir!... El vous leur donneriez votre bien! Savez- vous qu'on dit que tout ce qui est ici en vaut la peine!

— Mais, oui, dil Pons.

— Rémonencq, qui vous connaît pour un amateur, cl qui

DE BALZAC

brocante, dit qu'il vous ferait bien trente mille francs de renies viagères, pour avoir vos tableaux après vous... En voilà une affaire 1 A votre place, je la ferais! Mais j'ai cru qu'il se moquait de moi, quand il m'a dit celai... Vous déviiez avertir monsieur Schmucke de la valeur de toutes ces choses-là, car c'tst un homme qu'on tromperait comme un enfint; il n'a pas la moindre idée de ce que valent les belles choses que vous avez! Il s'en doute si peu, qu'il les donnerait pour un morceau da pain, si par amour pour vous, il ne les gardait pas pendant toute sa vie, s'il vit après vous toutefois, car il mourera de votre mort! Mais je suis là! moi, je le défendrai envers et contre tous!... moi et Cibot!

— Chère madame Cibot, répondit Pons attendri par cet effroyable bavardage où le sentiment paraissait être naïf comme il l'est chez les gens du peuple, que serais-je devenu sans vous et Schmucke ?

— Ah! nous sommes bien vos seuls amis sur celle terre, ça, c'est bien vrai ! Mais deux bons cœurs valent toutes les familles... Ne me parlez pas delà famille! C'est, comme la langue, disait cet ancien acteur, c'est tout ce qu'il y a de meilleur et de pire... Où sont-ils donc, vos parens? En avez-vous des parens?. . je ne les ai jamais vus...

— C'est eux qui m'ont mis sur le grabal !.. s'écria Pons avec une profonde amertume.

— Ah! vous avez des parens. .dit la Cibot en se dressant comme si son fauteuil eût été de fer rougi subitement au feu. Ah bien! ils sont "gentils, vos parens ! CommeDt, voilà vingt jours, oui, de ce malin, il y a vingt jours que vous êtes à la mort, et ils ne sont pas encore venus savoir de vos nouvelles... C'est un peu fort de café, cela... Mais, à votre place, je laisserais plutôt ma fortune à l'hospice des Enfans-Trouvés que de leur donner un liard...

— Eh bien ! ma chère madame Cibot , je voulais léguer tout ce que je possède à ma petite-cousine, la lille de mon cousin-germain, le président Camusot , vous savez, le magistrat qui est venu un matin, il y a bientôt deux mois...

— Ah ! un petit gros, qui vous a envoyé ses domestiques vous demander pardon... de la sotlise de sa femme... que la femme de chambre m'a fait des questions sur vous, une vieille mijaurée à qui j'avais envie d'épousseter son crispin en velours avec el manche de mon balai ! A-t-on jamais vu une femme de chambre porter un crispin en velours?.. Non, ma parole d'honneur, le monde est renvorsé. Pourquoi fait-on des révolutions! Dînez deux fois, si vous en avez le moyen! gueux de riches ! Mais je dis que les lois sont inutiles, qu'il n'y a plus rien de sacré, si Louis-Philippe ne maintient pas les rangs; car, enlin, si nous sommes tous égaux, pas vrai, monsieur, une femme de chambre ne doit pas avoir un crispin en velours, quand moi, manie Cibot, avec trente ans de probité, je n'en ai pas... Yoilà-t-il pas quelque chose de beau! On doit voir qui vous êtes. Une femme de chambre est une femme de chambre, comme

moi je suis une concierge! Pourquoi donc a-t-on des épaulettes à grains d'epinards dans le militaire? A chacun son grade! Tenez, voulez-vous que je vous dise le fin mot de tout ça? Eh bienl la France est perdue!... Et sous l'Empereur, pas vrai monsieur ?... tout ça marchait bien autrement. Aussi, j'ai dit à Cibot : — Tiens, vois-tu, mon homme, une maison où il y a des femmes de chambre à crispins en velours, c'est des gens sans entrailles...

— Sans entrailles! c'est cela! répondit Pons.

Et Pons raconta ses déboires et ses chagrins à madame Cibot qui se répandit en invectives contre les parens, et témoigna la plus excessive tendresse, à chaque phrase de ce triste récit. Enfin , elle pleura !

Pour concevoir cette intimité subite entre le vieux musicien et madame Cibot, il suffit de se figurer la situation d'un célibataire, grièvement malade pour la première fois de sa vie, étendu sur un lit de douleur, seul au monde, ayant à passer la journée face à face avec lui-même , et trouvant cette journée d'autant plus longue qu'il est aux prises avec les souffrances indéfinissables de l'hépatite qui noircit la plus belle vie, et que, privé de ses nombreuses occupations, il tombe dans le marasme parisien , il regrette tout ce qui se voit gratis à Paris !

Celte solitude profonde et ténébreuse , celte douleur dont les atteintes embrassent le moral encore plus que le physique, l'inanité de la vie, tout pousse un célibataire, surtout quand il est déjà faible de caractère et que son cœur est sensible, crédule, à s'attacher à l'être qui le soigne, comme un noyé s'attache à une planche. Aussi Pons écoutait-t-il les commérages de la Cibot avec ravissement! Schmucke et madame Cibot, le docteur Poulain étaient l'humanité toute entière, comme sa chambre était l'univers.

Si déjà tous les malades concenlrcnt leur attention dans la sphère qu'embrassent leurs regards , et si leur égoïsme s'exerce autour d'eux en se subordonnant aux êtres et aux choses d'une chambre, qu'on juge ce dont esV capable un vieux garçon, sans affections, et qui n'a jamais connu l'amour. En vingt jours, PoDsen était arrivé par momens à regretter de ne pas avoir épousé Madeleine VivetI Aussi depuis vingt jours , madame Cibot faisait-elle d'immenses progrès dans l'esprit du malade, qui se voyait perdu sans elle; car pour Schmucke, Schmucke était un second Pons pour le pauvre malade. L'art prodigieux de la Cibot consistait, à son insu d'ailleurs, à exprimer les propres idées de Pons.

— Ah ! voilà le docteur, dit-elle, en entendant des coups de sonnette.

Et elle laissa Pons tout seul, sachant bien que le Juif et Rcmonencq arrivaient.

— Ne laites pa's de bruit, messieurs, dit-elle... qu'il ne s'aperçoive de rien! car il est comme un crin dès qu'il s'agit de son trésor...

— Une simple promenade suffira, répondit le Juif armé de sa loupe et d'une lorgnette.

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