CHAPITRE XVIII
Vie privée des paysans et situation de l'agriculture.
a Tournous-nous vers les monuments qui sont derrière nous pour voir blanchir à leur cime les premières lueurs de l'avenir. » Michelet.
« Le frère aidé de son frère est comme une ville forte. Voyez comme les forces se multiplient par la .société et le secours mutuel ! • Bossuet.
Le monde romain présentait ce spectacle [étrange d'une population agglomérée dans quelques villes, dont les habitants possédaient toutes les terres dépeuplées de l'empire, lorsque la religion de Jésus-Christ vint équilibrer la population sur tout le sol, et taire relluer vers les campagnes le trop-plein des cités. Fuyant les hommes et les écucils" semés dans ces dangereux séjours, les nouveaux convertis, groupés en communautés traternelles, fondaient en tous lieux des monastères qui, versant au loin leurs essaims coloniaux, créaient par toute l'Europe la richesse et la vie. Sans adopter cette erreur généreuse du communisme égalilaire chrétien, et tout en blâmant sa croisade persévérante contre l'appropriation individuelle et le mammon d'iniquité, ne faut-il pas reconnaître que, dans une société fermement convaincue que Dieu conspire avec celui (jui ne travaille pas seul, et que sa main s'a|)puie plus fortement sur
la main tiiii partage, la synergie humaine devait enfanter des prodiges et la charité des miracles ? La terre, aima parens, répondait à ces suhlimcs efforts, et tandis que l'on satisfaisait plus économiquement aux besoins communs, la richesse toujours croissante permettait a la fraternité du dedans de faire toujours large et abondante la part a la fraternité du dehors.
Attirés par leurs aumônes prodigues, les pauvres aflhiaient autour des couvents ; mais c'est surtout l'aumône du travail que font les moines; ils afferment certaines parties de leurs immenses domaines, ces mendiants nomades se lixent auprès d'eux, et bien des villes aujourd'hui populeuses et florissantes, bien des villages, naquirent ainsi autour de ces féconds moutiers. Les seigneurs, de leur côté, chassés des villes par l'agrandissement des communes affranchies, n'y paraissent plus qu'en passant, et leur vie s'écoule au milieu de leurs terres, abrités derrière les murs de leurs châteaux fortifiés.
Quelle situation la religion nouvelle sut-elle faire 'a ces populations de mendiants, d'esclaves fugitifs et de nouveaux convertis ?
L'esclave romain n'était pas un individu, c'était une chose ; il n'avait pas de famille, et si l'amour se glissait dans son cœur, ce n'était pas même le conciibinaliis, c'était un contubernium (1), quelque chose d'innommé, qui ne constituait aucun lien, même moral, de sorte que l'on hésitait 'a décider si, en cas (raffranchissements, le père ne pouvait pas
(1) Joaquin Potgieser, De condilione et slalii servorum apud Germancs, lib. II, cap. ii, § 1.
épouser sa fille. L'Évangile releva Thomme dégradé : ce Dans le Christ, dit saint Paul, il n'y a ni Juif ni Grec, ni homme ni femme, ni esclave ni libre. »
Il y avait toute une immense révolution sociale dans le mariage de l'esclave. En devenant père, il redevint homme. Il avait une femme, des enfants, il devait les nourrir, et par cela même qu'il lui incombait de nouveaux devoirs, il lui échut des droits nouveaux. La femme, l'enfant, n'appartinrent plus aussi complètement au maître, qui ne put plus dépouiller l'homme chargé d'élever une famille. La religion fit donc de l'esclave un serf, qui désormais s'appartint de sa personne. Il ne fut plus lié qu'au sol, passant avec lui aux mains d'un nouvel acquéreur, auquel il devait des redevances en froment, bétail, vêtement, etc.
Mais s'il commence déjà 'a s'appartenir a lui-même, le serf conserve encore la même impossibilité radicale de devenir propriétaire. « Nulle terre sans seigneur, nul seigneur sans terre », répètent 'a l'envi toutes les coutumes. Le serf est mis en possession des biens qu'il cultive, et rien de plus. Lui mort ou malade, cette possession passe en d'autres mains, de sorte qu'il laissait pour unique héritage 'a ses enfants la misère et les hasards d'une vie de travail précaire et (ju'il fallait mendier comme une aumône. Alors, sous l'inspiration de leur faiblesse et de leur désespoir, ils se groupèrent, à l'imitation des moutiers, s'associèrent, et demandèrent la possession du sol, non plus individuellement et isolés, mais rapprochés en agrégations de familles. Les couvents les y encouragèrent, les seigneurs y consentirent, car les uns et les autres y trouvaient leur avantage. Jamais de chô-
luage, en effet, dans le travail, jamais de fuite, ou tout au moins les effets n'en étaient plus aussi graves ; cette solidarité leur était une garantie de solvabilité, et grâce en même temps a cette économie de force et de ressorts et à cette puissance pour la création dont les couvents offraient un exemple frappant, il y avait moyen d'exiger de leurs hommes des revenus bieiv plus élevés.
« Mornac s'est fort étendu sur les sociétés d'Auvergne et du voisinage, dit Chabrol (1) ; il les considère comme très avantageuses pour le progrès de l'agriculture et la contribution aux charges publiques.»
« Assez généralement, dit de son côté Le Fèvre de la Planche (2), le seigneur se jugeait héritier de tous ceux qui mouraient ; il jugeait ses sujets serfs et mortaillables ; il leur permettait seulement les sociétés en communauté. Quand ils étaient en communauté, ils se succédaient les uns aux autres plutôt par droit d'accroissement, ou jure non decrescendi, qu'a titre héréditaire ; et le seigneur ne recueillait la mainmorte qu'après le décès de celui qui restait le dernier de la communauté. »
On le voit, 'a partir de la période barbare, l'ordre social qu'a renversé la révolution de 1789 s'était donné pour but de concentrer la propriété du sol entre les mains des grandes familles féodales, qui en avaient partagé la possession avec le clergé, entre les mains duquel d'immenses domaines étaient venus s'immobiliser. Hommes et choses, la noblesse et le
(1) Coutume cV AHvevrjno., II, 499.
(•2j Traili' du Domaini', préface, 81.
clergé avaient tout usurpé, tout accaparé, par la ruse ou par la violence, pour ne concéder ensuite aux serfs que des communaux^ dont ils avaient seulement l'usage et l'aisance, à la condition d'en jouir communément et sans les particularise?^ (1). iMais par la communauté des serfs, la tenure devient héréditaire et permanente, et tout fut changé dans la condition des terres comme dans celle des personnes. ^Cette possession perpétuelle équivalait de hien près a la propriété même, et du droit de détenir indéfiniment à celui d'acquérir il n'y avait pas loin. Ils le conquirent hientôt en effet, mais toujours sous cette condition expresse, et encore au milieu du XVF siècle, la nohlesse et le clergé de Bourgogne interdirent, par un édit, aux cultivateurs de devenir propriétaires de terres, s'ils ne s'y établissaient en communauté ('2). Quoi qu'il en soit, le père, désormais, légua a son fds, avec sa chaîne allégée, la certitude de devoir à son labeur une existence assurée, et s'il demeure taillahle haut et bas, corvéable à volonté, justiciable en toute justice (5), si les seigneurs continuent a l'emprisonner à tort et à droit, ce n'est plus qu'uni membre de moins dans la grande famille associée,
(i) « Aisancias communiter... nernora, hominibus tantum con^ cessimus ad usum. » (ArcJiives administ. de Reims, I, 2° part., 472. — V. aussi Perreciot, De la cond. des personnes et des terres, I, chap. v. — Guy Coquille, Qiiest. sur la coût, du Niver nais, etc..) iH
(2) Perreciot, loc. cit. — Dalloz, Jurisprudence générale, citi" les conditions faites à des laboureurs en métayage perpétuel, par un titre de 1625 : « ... Que les preneurs ne feraient qu'un tnème pot, feu et chanteau, et vivraient en communauté perpétuelle. »
(3) Bouhier, sur Bourcjoijne, art. 101.
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el rcxislence de la femme, des enfants, cessant d'èlre subordonnée a la captivité de Tépoiix et du père, la fraternité humaine commença de porter ses fruits.
Ainsi l'esclave, en entrant dans la famille, premier élément de l'association, fait un pas vers la liberté et la propriété. L'association des familles entre elles TaiTranchit encore et lui donne en fait la propriété.
Ei^ présence de ces faits historiques, que devient cette accusation banale que « l'association détruit la liberté, la famille, la propriété? » Ayant au contraire créé tout cela, je ne vois pas qu'elle doive nécessairement être incompatible avec leur existence.
Ces associations existent tacitement, taisiblement, forcément même, par le fait seul de la demeure commune d'un an et un jour. Les associés prenaient le nom de parsonniers, du vieux mot français partçon (1). On vivait, on mangeait ensemble, au même chanteau, au même pain, campani, compaing, — copain comme on dit encore dans certaines écoles, — a commun pot, sel et dépense (2). La coutume de Berry demande qu'il y ait demcurance et dépense commune; celle du Bourbonnais, mixtion des biens ; celle de Poitou, que chacun d'eux apporte ses biens
(1) Guy Coquille, sur Nivernais.
(2) « Ils sont appelés par les Grecs ôhô^btoi, ôy.oTSKvoi, ôptô- 5!K77vot, c'est-à-dire vivant ensemble, d'un même pain, d'une même huche et dans un même foyer. Conipenuarii ijuasi vescunlur ex eàdcm penu, ou rompafjani, d'où vient le mot français compagnon, ce que j'ai traité plus amplement sur M. Louet, litt. R, num. 17. » (Julien Brodeau, sur Cnut. de Chaïunnnl en Bassi- O'VI-)
Communs, « conférant tous leurs produits et labeuis ensemble. » (Bouliier, sur Coût, de Bourcjorjnc, I, 61.)
au fait commun de l'hétel. Généralement enfin, toutes franques personnes, usant de leurs droits, devenaient, dans les conditions que je viens de dire, uns et communs en biens meubles^ héritage et conquêts. Quelques coutumes cependant, celle de Châleauneuf en Thimerais, de Chartres, de Dreux, etc., veulent qu'il y ait lignage entre parsonniers. Celles d'Orléans, de Montargis, exigent une convention notariée ou sous signature privée, et la communauté n'atteint point les immeubles, à moins de stipulation spéciale. Du reste, des conventions particulières pouvaient modifier les droits de chacun : ainsi, dans la coutume d'Auvergne, « tous pactes et convenances, tant de succéder qu'autres quelcomiues, soient mutuelles ou non, mises et apposées en contrat d'association universelle faite et passée par personnes capables 'a contracter, non malades, sont bonnes et valables, et saisissent les contractants ladite association ou leurs descendants. »
Quelquefois c'était une véritable association du capital et du travail, comme dans cet article de la coutume de Poitou : « La société se peut faire que l'un des associés y confie son bien et son travail, et que l'autre n'y confie que son bien ou son travail seulement. »
La coutume de Bourgogne (1), celle de l'évêché et
(1) « Demeurant en communion et étant ensemble ; car ce mol communs en biens s'entend de tous, ainsi que xotvwvt'a s'entend de tous biens indefinite. Et nobste que la communion est quelquefois de portions inégales. Cari ela n'empêche qu'advenant la division, chacun ne prenne ce qu'il lui appartient. » (Bouhier, I, Gl.)
« Souvent il n'entre dans la communion que le produit de leurs
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comlé lie N'erdiiii reconnaisseiU cgaicmcnl l'association avec inépîalilé d'apport (I), et ce caractère de proportionnalité est clairement indiqué dans ce passage des commentaires de Dumoulin sur cette dernière coutume : « Il y a une autre société universelle que les paysans font par leurs contrats de mariage ou autres, de tous leurs Ijiens meubles et immeubles, par le moyen de quoi, tant les propres qu'ac(juêts qu'ont les contractants entrent entièrement en communauté, et se partagent en cas de dissolution d'icclle, selon les parts et les portions entre eux accordées, tout aussi que les meubles et acquêts qui se font pendant la dite communauté, quoique quelqu'un des parsonniers n'ont aucuns héritages au temps que la communauté a été contractée. Nos paysans appellent cette association s\iffilieï\ parce (jne la portion de celui qui est admis en communauté se règle ordinairement sur le nombre des enfants, et pour y prendre pareille portion que l'un d'eux (!2), » Bien plus, dans la Marche, la communauté n'existait pas entre époux, 'a moins de convention expresse, et cependant J. IJrodcau, dans ses commentaires, nous dit que « cette coutume approuve et autorise les communautés et sociétés entre parents et étrangers, et ce pour V enlrelennement des familles. »
revenus présents et à venir, joint à celui de leur travail et de leur industrie, chacun conservant sa propriété pour la prélever, en cas de paitage et de dissolution. » (W., II, 507.)
(1) Inutile de dire que tous ces textes s'appliquent tous aux communautés d habitants des campagnes, et non à la communauté entre époux ou à la société commerciale.
(2) Voy. Barraud, Des couvmoiaulcs, ch. ii, n'"» 3, etLaXhomassière, en ses Décisio}is sio' la coul. du Bcrry, liv. II, ch. x.\xvn.
L"e.\islence de ces sociélés agricoles, loin d'êlre un fait exceptionnel, fut au contraire le fait général et constant au moyen âge, et jusqu'au XVIIP sircle. Voici quelques citations qui ne permettent aucun doute a cet égard :
« Ces sociélés sont non seulement fréquentes, mais ordinaires, voire nécessaires, selon la constitution de la religion, en tant que l'exercice du ménage rusti(iue est non seulement au labourage, mais aussi a la nourriture du bétail, ce qui désire une multitude de personnes. » (G. Coquille, sur Nivernais, 478.)
« Nous avons plusieurs telles sociélés en Berry et en Nivernais, principalement es maisons des mages, qui, selon la constitution du pays, consistent toutes en assemblées de plusieurs personnes et une communauté. f> (Jean Chenu, sur Arrêts de Papon.)
Et en effet, dans son mémoire de 1698, l'intendant du Berry signale en ces termes leur existence : « Ces peuples n'ont presque aucune propriété, ni fonds, ni meubles. Ils vivent ensemble jusqu'à vingt ou trente familles, plus ou moins, dans une métairie, dont le fonds et les bestiaux appartiennent 'a un propriétaire. Ces familles se choisissent un chef qui conduit le ménage et distribue le travail 'a tous les autres ; s'il se conduit mal, elles le destituent et en choisissent un autre, mais les dettes contractées par le premier sont toujours 'a la charge de la communauté. »
« C'a été autrefois une coutume générale en ce royaume, écrit de la Lande en 1774, qu'il s'introduisit une société tacite entre plusieurs vivants et demeurants ensemble, par un an et un jour... Elle se pratique particulièrement entre gens de village,
parmi les(iiiels il y a de grandes familles, les(|uclles vivent en sociélé et ont un chef qui commande et donne les ordres, et c'est pour l'ordinaire le plus âgé d'entre eux, comme il est aise de remarquer dans le Berrv, Nivernais, Hourlionnais. Saintonfçe et autres lieux. » {Coût. d'Orléans.)
« Anciennement, la communauté tacite entre d'autres personnes (que les époux) vivant ensemble à commune bourse et dépense était d'une pratique universelle dans le royaume, comme le prouve, par l'autorité de Beaumanoir, maître Eusèbe de Laurière, dans sa dissertation 'a la lin des Œuvres de Loisel (fol. J2 et l.")). » (Valin, Coût, de La Rochelle.)
« ...Il semble, dit Denis Lebrun, qu'il y ait une sorte de nécessité d'accorder cela 'a l'usage des champs, où ces communautés sont si fréquentes, même dans les coutumes qui n'en parlent pas. » {Traité de la communauté.)
« L'origine de ces communautés d'habitants, telles que nous les voyons aujourd'hui, écrit Denisart en 1768, n'est pas bien connue. » {Dict. de jurisprudence.)
« Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'association est en honneur, dit M. Troplong (l). Les Romains en ont parlé avec enthousiasme ; ils l'ont pratiquée avec grandeur... Mais c'est surtout le moyen âge qui fut une époque prodigieuse d'association, c'est lui ([ui multiplia ces nombreuses sociétés de serfs et d'agriculteurs qui couvrirent et fécondèrent le sol de la France; c'est lui qui multiplia ces congrégations reli-
(1) Comment, des soc. civiles, préface.
gieuses dont les bienfaits ont été si grands par leurs travaux de défrichement et leurs établissements au sein des campagnes abandonnées. Probablement alors on parlait moins qu'aujourd'hui de l'esprit d'association, mais cet esprit agissait avec énergie. »
« L'association de tous les membres de la famille sous un même toit, sur un même domaine, dans le but de mettre en commun leur travail et leur prolit, est le fait général, caractéristiijue, depuis le midi de la France jusqu'aux extrémités opposées. » {Id., 55.)
« C'est surtout dans les villages et dans les campagnes que ces sociétés taisibles ou tacites étaient Iréquenles. La géographie coulumière en conserve les traces dans les provinces les plus opposées d'usages et de mo3urs ; elles régnent dans les pays de droit écrit comme dans les pays de coutume; dans ceux où les habitudes imposent la dot au mariage, comme dans ceux ou domine la communauté conjugale.
« Dans le ressort du parlement de Toulouse, dans la Saintonge, l'Angoumois, la Bretagne, l'Anjou, le Poitou, la Touraine, la Marche, le Berry, le Nivernais, le Bourbonnais, les deux Bourgognes, l'Orléanais, le pays Charlrain, la Normandie, la Champagne, le Bassigny, etc., etc., les populations all'ectionnent ce genre d'associations, et les statuts locaux les favorisent (1). »
(l) « Ces sociétés, dit HouarJ, ne s'établirent d'abord qu'entre quelques familles de laboureurs, qxiorum alla simul buUiebat, ensuite entre des marchands, enfin entre tous les habitants d'un même bourg, qui firent en commun leur commerce et se donnèrent des habitations voisines les unes des autres. » (Trailé sur les coutumes an(jlo-n'')rma)ides, I, note de la page 444. — Bouthorà, sjr Atniens, 1, 7.)
Comme, grâce a celte ingénreuse et touchante organisation, la propriété se trouvait de fait immobilisée entre les mains de ces communautés d'Iiahitants, les seigneurs y eussent perdu les divers droits qu'ils touchaient a chaque mutation de possession et de propriétaire; on sut obvier a cet inconvénient par un procédé assez bizarre. La communauté choisissait un de ses membres, robuste et dans la force de l'âge, soigné et choyé par tous, sur Texistence duquel reposait l'échéance de ces droits que l'on payait a sa mort, et de même qu'ils s'appelaient manants et couchants, lui s'appela homme vivant et mourant.
La vie, dans ces communautés d'habitants, était toute charitable et évangéli(|ue.
c( Selon l'ancien établissement du ménage des champs en ce pays de Nivernais, raconte Guy Coquille, plusieurs personnes doivent être assemblées en une famille pour démener un ménage qui est fort laborieux et consiste en plusieurs fonctions en ce pays, qui de soi est de culture malaisée. Les uns servent pour labourer et pour toucher les bœufs, animaux tardifs, et communément faut que les charrettes soient tirées de six bœufs ; les autres pour mener les vaches et les jeunes juments en champs, les autres pour mener les brebis et les moutons, les autres |)Our conduire les porcs. Ces familles ainsi composées de j)lusieurs personnes, qui toutes sont employées selon son âge, sexe et moyens, sont régies par un seul, qui se nomme maitre de communauté, élu a celte charge par les autres, lequel commande a tous les autres, va aux affaires qui se
présentent es villes et foires et ailleurs ; a pouvoir d'obliger ses parsonniers en choses mobiliaires qui concernent le l'ait de la communauté, et lui seul est nommé es rôles des tailles et subsides ; par ces arguments se peut connaître que ces communautés sont vrais familles et collèges qui, par considération de rintellect, sont comme un corps composé de plusieurs membres, combien que les membres soient séparés l'un de l'autre ; mais par fraternité, amitié et liaison économique, font un seul corps.
« En ces communautés on fait compte des enfants qui ne savent encore rien faire, par l'espérance qu'on a vu qu'a l'avenir ils feront ; on fait compte de ceux qui sont en vigueur d'âge, pour ce qu'ils font ; on fait compte des vieux, et pour le conseil et pour la souvenance qu'on a qu'ils ont bien fait. Et ainsi de tout âge et de toutes façons ; ils s'entretiennent comme un corps politique qui, par subrogation, doit durer toujours. Or, parce que la vraie et certaine ruine de ces maisons de village est quand elles se partagent et se séparent, par les anciennes lois de ce, pays, tant es ménages et familles de gens serfs qu'es ménages dont les héritages sont tenus à bordelage, a été constitué pour les retenir en communauté, que ceux qui ne seraient en la communauté ne succéderaient aux autres, et on ne leur succéderait aussi (1). »
On le voit, la division du travail était jadis parfaitement usitée dans ces communautés rurales qui
(1) Voir aussi, sur l'organisation de ces sociétés, de Laurière, Notes sur les Inslit. coût, de Loisel, liv. i, tit. I, règle 74, note 4.
savaient si Ition iililiser tontes les forces eu empioyaiil cliuciiii « selon son âge, sexe et moyens », non seulement aux travaux des champs, mais, ainsi (]ue Fétahlissait le président Bouliier, « a une inlinilé de (iifïerents ouvrages dont le détail serait trop long. » (Sur Bourgogne, II, 506.)
L'association, en effet, était intégrale et complète ; elle était domestique, industrielle et agricole, et dans celle (pie Legrand d'Aussy visitait dans l'Auvergne en 17(S(S (I), il observait que « les uns s'occupent de coutellerie, tandis que les autres se livrent an travail de la terre... Tons travaillent en commun a la chose publique, logés et nourris ensemble, habillés et entretenus de la même manière et aux dépens du revenu général... Tout ce qui leur sert, tout ce qu'ils portent, linge, meubles, habits, chaussures, est fait par eux ou par leurs femmes. Faut-il construire un bâtiment, couvrir un toit, fabriquer des instruments d'agriculture, des tonneaux de vendanges, etc., ils n'ont recours a personne. Eux seuls, avec leurs domestiques, remplissent les différents métiers qui leur sont nécessaires... Le plus grand nombre des paysans couteliers habite en pleine campagne ; ils y occupent des maisons isolées où, pour jouir d'une plus grande aisance, ils vivent en communauté ou en famille Quelquesuns de ces associés font valoir l'héritage et fournissent ainsi \\ la petite république son blé et sa boisson. Fendant ce temps, les autres travaillent a la forge, les femmes filent ; enfin chacun gagne quelque argent et contribue par son industrie a la cliose publi(pie. »
(1) Voyage en Auvergne, I, 4rj5-495, passim.
Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et voilh ce me semble le fameux problème de l'organisation du travail et de l'association, que l'on a déclaré indissoluble au XIX" siècle, résolu d'une façon très satisfaisante et presque constamment appliqué par les centaines de millions de paysans qui se sont succédé en Europe depuis les premiers jours de l'ère cbrélienne. Au milieu de ces familles qu'animait le sentiment divin de la solidarité et de la fraternité humaine, tous, sous les yeux et sous la direction d'un mailre et d'une maîtresse élus par le suifrage universel, et révocables, étaient égaux devant le travail commun, et nul n'était déshérité du droit d'y prendre part. Si la demande était moins abondante, le fardeau des chômages, réparti également sur toutes les épaules, paraissait moins pesant ; si l'industrie languissait, il restait l'atelier agricole ; si la gelée, la grêle ou les orages avaient compromis les récoltes, il restait la ressource de l'industrie.
Arrêtons-nous un instant. Très évidemment les serfs ne font ici que modeler leur société naissante sur les monastères, ces maisons de Dieu, habitées par ses serviteurs les plus immédiats. C'est une grande famille : la charité les rapproche, aussi bien que la crainte des dangers sans nombre auxquels leur isolement les eût livrés sans défense (1) ; l'économie les unit, la fraternité les soutient, l'amour est leur loi, tous travaillent pour chacun et chacun pour tous, et
(1) « Il faut remarquer que les maisons isolées dans la campagne appartiennent aux époques rr:odeines : dans les temps primitifs, il n'y avait jamais d'isolé que les cliàleaux. » (Granier de Cassagnar, [lisloire des classes ouvriires, '257.)
COMMUNAUTÉS AGRICOLES. AAi
— n'étaient les seigneurs et les hommes d'armes, les maltôtiers et les gens de loi — il nous semble que nous verrions réalisé sur la terre le royaume de Dieu et sa justice. Au milieu des domaines qu'ils exploitent, une vaste cour est environnée de bâtiments qui abritent jusqu'à vingt ou trente familles (1). Les habitations sont séparées des étables ; les cours, les greniers, les jardins sont communs. C'est l'architecture amoindrie du monastère ; c'est la vie d'union, de solidarité, d'amour, révélée par l'Evangile et qui put seule donner à ces malheureux la force de supporter les temps effroyables de la féodalité, et de vivre au milieu de la double oppression des seigneurs temporels et des seigneurs spirituels.
Comme dans le monastère, on vit sous le même toit, on mange 'a la même table, on prie Dieu en commun de bénir le travail commun (2). Mais — et j'insiste sur ce point capital — ici cesse l'imitation, et Ton ne partage pas les erreurs de l'Église sur le rôle de l'argent; on ne reconnaît pas les règles du couvent qui proscrivent toute propriété et ordonnent l'égalité (le droits dans les partages (3). La richesse
(1) « J'ai vu dans les campagnes de presque toutes nos provinces un assez grand nombre de ces grands vieux bâtiments formant les quatre côtés d'une spacieuse cour carrée dont plusieurs familles se partageaient la propriété et l'habitation. Ces maisonshameaux, si l'on peut parler ainsi, étaient faites à Timitation des grandes cours des villes. » (Monteil, Hist. des Français des divers états.)
(2) « Agunt promiscuè et negociativè, unam et eamdem domum faciendo, fructus et provcntus sues communicando. » (Maichin, Coût, de Sai)it.o}}'ic, tit. IX, art. 9, chap I'^'".)
(3) Toutes les règles de monastères sont unanimes à proscrire toute propriété privée et tout pécule, et les réformes ne cessèrent
n'est plus un danger, un épouvantail ; le mammon d'iniquité devient au contraire un bien désirable, le but légitime du travail, la garantie de la liberté, la source du bonheur (I). Si la terre reste la propriété commune, si nul n'est déshérité du droit de travailler a féconder ses larges lianes et de vivre de ses fruits, chacun n'en a pas moins le droit de s'approprier ceux de son labeur, et d'avoir dans le i)artage, des lots proportionnels et inégaux. On sort enlm du communisme pour s'élever à l'association.
Ainsi donc, tandis (jue le clergé s'organisait au milieu de la désorganisation générale, et qu'il servait de type et de modèle à la société civile qui se reconstituait ; tandis que les évéques, devenus magistrats municipaux, dictaient les lois et présidaient 'a la direction des cités, les moutiers, de leur côté, complétaient au sein des campagnes cette œuvre immense de régénération sociale.
« Vos eslis imum in Christo, » avait dit saint Paul. L'Église, au moyen âge, dit au peuple qui l'écoute : « Vos estis unum in regno : vos estis ununi in civitate, in villa. » Il faut dire aussi qu'elle rencontrait un terrain merveilleusement préparé pour recevoir ses enseignements, et il sulïisait de combiner la ghilde des Germains avec l'agape des premiers disciples du Christ (2) pour fonder la commu-
de combattre le vice de propriété. Quant au prêt à intérêt, l'Église n'a jamais dévié de sa route, et l'a toujours proscrit impitoyablement. (Voy. la préface de M. Troplong sur le Prêt à intérêt.)
(1) (( Naturaliter bona discuntur, quod béant, hoc est beatos faciunt ; beare est prodesse. »
(2) Ghilde, agape, ces deux mots signifient également repas commun.
liante agricole. Il ne tiendrait qu'a nous de faire remonter plus haut encore son origine, de la faire se perdre dans l'obscurité des temps de la période celli(pie, et de décrire les communautés des Taeogs indivis sur les terres du chef supérieur ou des chefs inférieurs gallois, du teyrn ou des macteyrns. On trouve, dans les lois de llowell, de nombreuses dispositions sur xes sociétés de laboureurs, qu'elles appellent cyfar, et dans lesquelles les enfants ne succédaient pas aux fonds paternels pour en faire le partage ; ils restaient dans la communauté. Ces possessions de communistes acciuirent une nouvelle faveur au contact du droit romain, dont la doctrine est très féconde à ce sujet, et dont l'esprit se répandit dans le droit général de la Gaule, où déjà vivait l'habitude de ces associations rustiques, fortifiée encore par les traditions du christianisme.
Je ne dois pas cacher que j'ai ici contre moi une autorité des plus sérieuses, celle de M. Laveleye, qui dans son livre : De la Propriété et de ses formes primitives, aflirme que les explications que je donne sur la formation des communautés d'habitants « sont manifestement erronées. » (P. 222.) Je viens do dire moi-même que leur origine se perdait <■< dans l'obscurité des temps de la période celtique. » Je crois néanmoins être dans la vérité historique en maintenant ([uc les monastères eurent sur leur organisation et leur développement une influence des plus heureuses et des plus considérables ; et 'a Fautorité du savant publiciste belge, je puis opposer celle de l'auteur de l'Histoire du droit français, M. Laferrière (II, 591) : « L'esprit d'association, renouvelé par le
christianisme, dit-il, a étendu son action salutaire sur les coutumes du moyen âge. C'est a l'abri des sociétés de tout genre, des communautés de travail et d'habitation, des corporations, des sociétés d'intérêt public et privé ; c'est sous l'influence de leur esprit de iraternilé sociale et chrétienne, que les serfs, les colons, les pauvres laboureurs, les artisans et les gens de métiers, les commerçants, le i)euple des villes et des campagnes, ont amélioré et développé leur condition d'existence. L'isolement les aurait frappés de mort ; l'association les a fait vivre et grandir pour des temps meilleurs. »
Le monachisme a fait assez de mal au monde pour qu'on ne lui chicane pas le bien qu'il a fait en d'autres temps. Les monastères en elVet étaient, 'a l'origine, semblables a ces cèdres où les passereaux viennent abriter dans les régions célestes leurs nids contre les orages de la tt rre. Tout ce qui, dans le peuple, était intelligent, n'avait de refuge contre la barbarie qu'au sein des moutiers, parce que, par le clergé seul, l'homme affranchi de tous ses liens s'élevait 'a son rang et marchait l'égal des grands de ce monde. Le gardeur de pourceaux pouvait s'asseoir au-dessus de François I" et de Charles-Quint, audessus du roi et de l'empereur dans toute leur gloire. Tout ce qui était faible, persécuté, tout ce qui se fût brisé au rude contact de ces hommes au cœur d'acier, a la poitrine bardée de fer, tout trouvait asile et protection dans le monastère. Il fallait le lent et patient travail des siècles pour de ces barbares faire des hommes, de ces baptisés faire des chrétiens ; mais, en attendant, la charité les poussait à réparer
COMMUNAUTES AGRICOLES.
Cil partie les malheurs qu'ils causaient, et ils ibn- (laient en tous lieux et enrichissaient les refuges où leurs victimes trouvaient aide et protection. Les grands ouvraient les monastères, les petits y entraient en foule, et, considérant alors les hommes du haut des marches de l'autel, pénétrés du sentiment de l'égalité évangélique, ce peuple de reclus eût affranchi hien vile le peuple du dehors. Mais, hélas ! les abbés désapprirent l'esprit de Dieu, et, prenant le seuil du cloitre pour celui du donjon seigneurial, ils se firent eux-mêmes princes de la terre et persécuteurs du peuple.
Nous avons dit à (juel degré fabuleux s'élevèrent les richesses des églises (1). D'après un dénombrement fait en 1655, et bien que la France ne possédât alors ni l'Alsace, ni la Franche-Comté, ni la Lorraine, ni la Flandre, le clergé possédait 429 abbayes, 9,000 châteaux, 252,000 métairies et 20,000 arpents de vignes, plus le produit des bois, moulins, forges, sucreries, tuileries et fours banaux. Mais, si contraires que fussent ces abus à l'esprit évangélique, il faut tenir compte de ce fait que les couvents, c'était le peuple, qui, affranchi par l'Église, reprenait aux seigneurs, sous la forme de donations pieuses, et pour le répandre en charités libérales, les biens dont ils le dépouillaient, et qui, devenu moine, voyait s'ouvrir devant sa parole menaçante le donjon des châtelains et jusqu'aux palais des rois.
(1) t Le clergé recevait tant, qu'il faut que dans les trois races on lui ait donné plusieurs fois tous les biens du royaume. » (Montesquieu, Esprit des lois, XXXI, 10.)
Ne cherchons donc point ailleurs l'origine de ces sociétés agricoles ; elles ont toutes leurs racines dans l'Évangile.
« Si deux de vous s'accordent sur la terre, quoi qu'ils demandent, il leur sera accordé par mon père qui est dans les cieux; — car oîi il y a deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je suis Ih au milieu d'elles (1). »
Voila ce que demande le Christ. Or, dans la communauté si bien décrite par Coquille, ne voyons-nous pas régner l'harmonie et la paix promises par Dieu a tous ceux qui se rapprochent et s'unissent ? La propriété, dès qu'elle existe, n'est plus la propriété haineuse, individuelle, jalouse et morcelée du paganisme, c'est la propriété fraternisée en quelque sorte par la charité, c'est le lien qui rapproche les hommes et les unit dans une communauté d'intérêts qui, les groupant en faisceau, fait de toutes ces faiblesses une force capable de résister 'a tant d'ennemis conjurés contre eux.
Non seulement le monastère est le type sur lequel le village nouveau modèle son organisation, mais encore il lui impose sa marque originelle par le nom qu'il lui donne : le village s'appellera désormais la communauté dans la langue ofiicielle (2). Dans certaines provinces, on ira plus loin, et il prendra le
(1) Saint Mathieu, xviii, 29, 30.
(2) « Le nom de paroisse n'est point connu dans l'Artois : on se sert de celui de communauté. » (Boulainvilliers, État de la France, I, 105.)
Dans la célèbre nuit du 4 août, les paroisses ne sont jamais appelées par les orateurs autrement que les communautés.
nom (le communion (J), Mais ce n'est pas tout: pour (juerassimilalion soitencoreplus complète, la celluledu couvent baptise en queNine sorte la demeure commune qui prend le nom de celle, que Ton a donné a l'origine aux prieurés ou essaims coloniaux versés par les moutiers dans les campagnes (2), et qui a iîni par désigner indilléieinmenl la communauté religieuse ou laïque.
Le savant auteur de la Discipline de VEglise, le Père Thomassin, nous apprend que « les abbayes avaient en leur dépendance plusieurs petits couvents qu'on appelait Celles ou Obédiences... Le terme de Celles vient des cellules des moines, et celui d'Obédience marque la dépendance immédiate dans laquelle vivaient les moines et le supérieur même des Celles a l'égard de l'abbé. » (T. III, p. 249, 257.)
« Les enfants, disent les coutumes de Vitry et de Chaumont, ne succèdent que lorsqu'ils sont de même condition et en Celle, et par ce mot, on entend la maison, demeurance et mélange de bien des personnes de servile condition. »
« Gomme l'entant en celle (liabilant auprès de ses père et mère) excluait de leur succession le frère qui îiabilait liors de celle, les seigiii'urs exclurent les enfants hors de celle de la sncces.^iou de leur père. » (De Laurier.)
Combien de villages témoignent encore aujourd'hui de l'existence de ces communautés et ont
(1) Bouhier, sur Coul. de Bouryorjnc, I, 506. — Guichemon, Hisl. de Bresse et de Buçjey, 1" part., chap. xiii, p. '2-2.
(2) Richard Simon, Traité des bénéfices, II, 245. — Guérard, Polyplique d'Irminon, I, 838. — a Quod si animalia et pecora
conservé le nom de Celle, Celles, Cellette ! Le Dictionnaire général des villes et villages de France en compte quarante, auxquels il faut ajouter le nombre a peu près égal de ceux qui ont converti en un S la première lettre de leur nom, — la Selle-Saint- Denis, la Selle-les-Bordes, — corruption que l'abbé Lebeuf reprochait aux financiers, « comme s'il s'agissait d'un siège, et non d'une habitation (l). » Mais a mesure que ces associations ont disparu, la tradition a oublié jusqu'à leurs noms, et c'est ainsi que les partçonniers du moyen âge sont devenus des personniers dans l'Encyclopédie de Diderot, ce qui peut être plus euphonique, mais ce qui n'a plus de sens.
La ville de Sceaux se nommait Cellœ dans les anciennes chartes ; Marissel, auprès de Beauvais, y est désigné sous le nom de Mariœ cella. Enfin, ces villages sans nombre de Chelles, de Courcelle, Vaucelle, Vauchelles, Vincelles, etc., ne sont pas autre chose que Cellœ, Curti cella, Corli cella, Yalcella, Cella vallis, Vini cella, etc. (2).
Nous pourrions joindre encore 'a cette nomenclature beaucoup d'autres localités dont l'étymologie, bien que moins évidente, n'en est pas moins incontestable: ainsi Jusiers, Gesiaci cella, e\.c. (ô).
monachorum ejus cellœ per Bannum excurrerint », dit un titre de 1093, cité par Calmet. Uist. de Lorraine. III, clxxvij. — Il y a en Poitou le couvent de Saint-Hllaire de la Celle. (Bouchet, Ann. d'Aquitaine, 137.)
(1) Hist. de la Ville et du Diocèse de Paris, VIII, 170.
(2) Guérard, Cartitl. de Saint-Berlin, 395. — Louandre, Hist. d'Abbeville, 5J, 90. — Huet, Origines de Caen, 4^27, 470, 478, 48t)..
(3) Cnrlid. de Saint-Père de Chartres, prolég. 279.
CO>rMUN.\rTKS AGRICOLES. ilO
« Les (Miaisc-Dieii, Casœ Dei, étaient les mêmes que les Celles, dit encore Tliomassin... (11, 520.) C'étaient ces Celles, ou ces petites abbayes, a (]ni on donnait aussi le nom de Montreuil, Monasteriolum. »
Abbeville, c'est abbati villa, la ville de Tabbé ; Berlincourt, dans le Pas-de-Calais, c'est Sancti Bertini ciirtis, la cour de Saint-lJertiu ; Bernaville, dans la Somme, c'est Sancti Bernardi villa, la ville de Saint-Bernard...
On ne comprend plus aujourd'hui quelle l'ut la grandeur de la mission sociale des moutiers aux premiers siècles de la monarchie. Certains de leurs abus mêmes lurent parfois un bienfait. L'Évangile avait affranchi en droit tous les hommes ; en l'ait, les monastères les retenaient en esclavage (I), mais pour les conduire peu à peu 'a leur affranchissement progressif, à mesure qu'ils leur auront enseigné le travail. L'Evangile exalte la pauvreté et condamne les richesses ; l'Église accapare la moitié de la fortune territoriale de la France, mais pour la rendre peu a peu aux serfs, a mesure que leur travail les en rendra dignes. Les populations nomades de malheureux se fixaient autour de l'abbaye élevée et dotée par les seigneurs (2), attirées par ces aumônes que
(1) Le concile d'Épaone (517) défendit à l'abbé d'airranchir les seifs du monastère, parce qu'il était injuste, tandis que les moines étaient assujettis chaque jour au travail de la terre, que leurs serfs pussent jouir du repos de la liberté. Esclave et travail étaient alors synonymes.
(2) Le vicomte de Léon, en Bretatjne, fonde un monastère (t en expose le but : « Laquelle abbaye en partie outre est fondée pour chacun jour donner ou aumosner à tous les pauvres mendiants par espécial d'icelle vicomte et autres qui peuvent y aller demeurer.
leurs remords et l'espoir de racheter leurs crimes taisaient si libérales. Tour à tour appelant à eux les paysans ou leur louant leurs bras (1), les moines faisaient leur éducation agricole, défrichaient avec eux ces forêts qui couvraient les j)lus riches contrées de l'Europe et que leur disputait la barbarie des châtelains, et donnaient au monde, encore a moitié païen, ce grand et sublime spectacle du travail libre exécuté par des hommes libres. N'était-ce pas un noble enseignement, et bien fait pour attacher aux travaux des champs ces populations découragées, lorsqu'on voyait, en Angleterre par exemple, le fameux Thomas Becket quitter parfois son évêché de Cantorbéry pour venir se mêler aux religieux et cueillir avec eux les blés ou faire les foins?
« Puis, dit Denisart (2), ne pouvant plus cultiver eux-mêmes un si grand nombre de terres, les moines imaginèrent une espèce de baux emphytéotiques, qu'ils nommèrent convenientiœ (5), et qui, sans les dépouiller de la propriété, leur assurait un revenu certain. »
dont y a par chacun jour grand nombre qui redonde au grand bien et honneur «le toute la chose publique du pays et du dit vicomte et de ses antécesseurs. » (D. Morice, Hist. de Bretagne.)
Il parait qu'on regardait alors les pauvres comme la richesse du pays.
(1) t Lorsque le monastère ne suffisait pas à fournir du travail à ses moines, ils se louaient comme d'autres ouvriers pour la moisson et les vendanges. » (Fleury, Mœurs des chrétiens : Monastères.)
(2) Dict. de Jurisprudence, art. Diens.
(3) On écrivait autrefois convent, et Ton a conservé cette orthographe dans les dérivés du mot couvent. (Voyez le Diclionn. de Trévoux.)
Que Ton consulte les terriers de la cathédrale et de Tabbaye de Bordeaux, de la cathédrale d'Avignon et de presque tous les monastères, toujours cette formule y revient invariablement : Damiis in pcrpeiuum emphiteitsim .
Ainsi, au lieu du j)ain de chaque jour et de la charité précaire, FEglise fait Taumône trois fois sainte et bénie du travail, s'enrichissanf à proportion de ce qu'elle donnait, puisqu'elle exigeait des redevances qui, tout en stimulant l'ardeur des laboureurs, lui permettaient de fonder incessamment sur le plat pays ces colonies fraternelles ; et ce système économique, calqué sur la constitution des couvents, consacrait peu 'a peu au sein de cette classe si misérable, la famille, la propriété et enfin la liberté, car peu à peu les colons, après avoir payé leurs redevances, se créaient un pécule et achetaient leur affranchissement.
Quand les jurisconsultes, transportant dans le droit civil les habitudes du droit canoni(|ue, introduisirent les usages ecc4ésiastiques dans la vie ordinaire, ils donnèrent à ces conventions le nom de bail a complant (1), <|ui se rattache aux plus anciennes coutumes de France, et que l'on retrouve dans tout le midi, ainsi que dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis et la plupart des provinces. C'était dans le principe pour encourager la culture de la
(1) « Le bail à complant est une sorte de bail à perpétuité, quand on donne un terrain à des vignerons pour le planter en vignes, et pour en jouir par eux sous une certaine portion de fruits pour le bailleur par chacun an. » {Coiit. de Poitou, art. 61, commentaire de Bouclieul.)
vigne que les couvenls avaient fait ces concessions (1). Le plus souvent, au bout de cinq ou sept années, la moitié du terrain complanté rentrait dans la main de la communauté bailleresse, la communauté laïque conservait l'autre, tantôt libre et franche, tantôt avec de certaines redevances (2). En Bretagne, le complant ne faisait que perpétuer la possession, sans donner jamais la propriété. C'était une sorte de bail perpétuel, a peu près comme le bail héréditaire d'Alsace.
J'ai dit que ces associations agricoles avaient couvert l'Europe tout entière. Ainsi en Pologne, par exemple :
« Dans la Slavie, fédération de tribus disséminées sur des espaces facultatifs, la propriété individuelle et la possession du sol n'est valable que pour une saison agricole. La terre, source unique de toutes les richesses, est comme un atelier indivis de culture, de pacage, de chasse et de pêche, accessible à toute communauté, gmina ou gromada (troupe organisée, association), qui en trouve une part vide. Chaque gmina se gouverne elle-même dans ses vielza ou assemblées, ne tient au sol sur lequel elle s'est abattue qu'en raison de sa fertilité naturelle, et se transporte ailleurs dès que celle-ci paraît ou épuisée dans un rayon facilement accessible, ou disproportionnée avec l'accroissement de la gromada...
« Le domaine de la gmina est indivis et inalié-
(1) « Postquam ista terra in agro Falernico per quinquennium bene fuerit redacta », dit une charte de 898, donnée par un abbé poitevin.
(2) Coût. d'Anjou, art. 1(50; — du Maine, art. 177; — de Sainlonge, art. 18, 21, 127 ; — de La Rochelle, arl. 62 ; — de Poitou, art. 59,75,82, 101...
COMMUNAUTÉS ACIilUOLKS. .453
iiable ; mais rexploilalion du sol cultivable était répartie entre les familles, en raison du nombre de leurs membres, sous la responsabilité du gospbdarz (littéralement chef de logis) ou kmietz. Ce n'était donc nullement le communisme des sauvages ou colonies militaires du tsar, mais une libre association de travail et de possession, dont le type, survivant a toutes les vicissitudes politicjues et à toutes les superpositions de la tyrannie étrangère, s'est conservé intact jnsqu'à nous dans les domaines de la couronne de Fiussie. Or, par la nature même de leurs productions, ces immenses fermes comprenaient invariablement trois zones : 1" le domaine naturellement commun et indivis des forêts, des pâturages et des étangs ; 2° le domaine administratif, commun aussi, mais par -convention. De son produit vivaient les magistrats, les prêtres, les infirmes, les veuves et les orphelins. Ce domaine, cultivé par la piété publique, alimentait encore les greniers de réserve, et, sous le nom de zapomoga (subside), assurait des semences a tous, après les années de mauvaise récolte, ainsi que des instruments et des bêles de travail a tout établissement nouveau. C'est l'origine du duminium actuel et des corvées auxquelles, en échange de sa tutelle, il prétend de la part de toute la commune ; 5° les terres arables distribuées, comme ateliers de cultures, aux familles, ou morcelées entre leurs membres, selon leur volonté et leur humeur (1). »
(1) Hisf. de la commune polonaise du xc au \\in° siècle, par le général Miéroslawski : Revue de Paris du 15 mai 1856.
Il faut noter que cette organisation est contemporaine du paganisme. Le christianisme n'eut rien à y changer.
Si Ton veut ouvrir Walter Scott, ce romancier plus vrai que l'histoire, suivant une heureuse expression de Villemain, on trouvera dans le premier chapitre du Monastère la description de communautés d'habitants en Angleterre, au milieu du xvi" siècle, en tout semblables a celles que nous venons d'observer en France. L'auteur constate de plus, et nous en prenons acte, (|u'elles sont encore en pleine vigueur dans le nord de la Grande-Hretagne. Travail commun, propriété commune, droit au travail et à la propriété, tous ces caractères se retrouvent dans les lignes suivantes :
« La résidence de ces vassaux de LEglise était ordinairement un petit village ou hameau de trente ou quarante lamilles, (jui se servaient mutuellement d'aide et de protection. Les habitants possédaient ordinairement le terrain en commun, bien qu'à proportions variées, suivant la diversité des concessions... Toute la corporation participait indistinctement îhix travaux, et le produit était distribué après la récolte selon les droits respectifs de chacun.
« Dans les terres un peu éloignées, on faisait de temps en temps une récolle, après quoi on les abandonnait a rinlUience des éléments jusqu'à ce que les principes épuisés de la végétation fussent rétablis. Ces portions de terrains étaient a la disposition de qui voulait les prendre.
« Il y avait encore de vastes terrains marécageux qui présentaient souvent des pâturages bien fournis, où les troupeaux de tous les habitants venaient pailre en commun pendant tout l'été. Un berger de la ville était chargé de les conduire régulièrement
COM.MUNALTi;S AGRICOLES. '(.).)
chaque malin et de les ramener cha(jiie soir. Voilii (le ces clioscs qui Ibnl lever les mains et ouvrir de grands yeux à nos agriculteurs modernes ; et cependant ce même mode de culture n'est pas entièrement tombé en désuétude dans quelques cantons reculés vers le nord de la Grande-Hretagne, et on peut le voir en pleine vigueur et constamment suivi dans Tarcliipel des îles Sciietland. »
En Ecosse, on était bien près du communisme [)ur :
« Les terres de chaque tribu étaient possédées a peu près en commun, sous l'autorité d'un chef; chacun en prenait ce qu'il voulait, a la condition d'une faible redevance en nature et d'un service militaire personnel (1). »
Quoi qu'il en soit, et 'a ne considérer que les grandes lignes du tableau, union et association, aide et secours, travail commun, possession commune, mais partage inégal et proportionnel des fruits, tels sont les caractères de la pro])riélé organisée par l'Église revenue des exagérations des premiers temps, tels sont les caractères de la propriété chrétienne et évangéiique. On combine les avantages, on évite les périls des deux systèmes opposés et extrêmes, de l'individualisme païen et du communisme des premiers siècles. La propriété est reconstituée, la charité l'a iratcrnisée, voila tout.
Je sais bien que l'on compte aujourd'hui la religion parmi les ruines nombreuses (jue ferait l'association.
(Ij L. de Lavergue, Essai sur l'économie rurale de l'Aïujletcrrc, 307.
Je répéterai ce que j'ai dit pour la propriété. La religion a organisé Tassocialion. Où est la nécessité fatale que la fille tue sa mère et que l'association détruise la religion, qui lui a donné la vie ?
Les eflbrts constants du droit au moyen âge, où l'esprit de l'amille et d'association- firent des prodiges, comme l'a très justement fait observer M. Troplong, tendent donc à constituer énergiquement l'association laïque, à en resserrer les liens, a empêcher qu'ils ne se rompent. La taille et la corvée sont imposées par feu, par fouage, et lorsqu'elles sont personnelles, elles doivent être, comme toute redevance, intégralement acquittées par chaque individu, s'ils viennent 'a se séparer (1). Le seigneur s'attribue toute terre vague et inculte, a moins qu'elle ne serve 'a l'usage d'une communauté, et tant que les parsonniers en usent entre eux communément et sans les particulariser (2). Bien plus, le droit de propriété et d'hérédité est subordonné 'a la condition d'être associé, et celui qui quitte la communauté cesse d'hériter (3).
Non seulement on n'héritait qu'a la condition d'être commun, mais encore le parent commun excluait de la succession du parent décédé le non-commun 'a égal degré ou même à un degré plus rapproché (4). Ce
(1) Boutaric, Traité des droits seigneuriaux, 421.
(1) Papon, Arrêts notables : Des droits seigneuriaux, liv. XIII.
(3) « Serfs et mainmortables ne peuvent tester, et ne succèdent les uns aux autres, sinon tant qu'ils sont demeurant en commun. » (Loisel, liv. 1^^', n^ 74. — Voy. Coût, de la Marche, 174; — du duché de Bourgogne, ch. x, art, 13, etc.)
CO Coût, de ta Marche, 217 ; — du Nivernais, etc.
COMMINAI TlÔtf AGRICOLKS. i57
))oinl (le droit iïil vivcmeiU controversé, et Guy Co(jiiilie, le judicieux, après avoir été d'abord avec ceux qui conihaltaient ce texte de loi, revint a l'opinion contraire en motivant ainsi son cliangemenl d'avis :
« Combien (pie j'aie tenu celle opinion entre les raisons susdites,- et pour rautorité de ceux qui l'ont tenue semblable, loutel'ois depuis, en méditant à part moi, m'a semblé [)lus raisonnable de dire que le noncommun soil tenu pour exclus précisément ; car celte loi rigoureuse semble être laite en faveur de la famille, pour la conserver en union, même en ce pays où les ménages de villages ne peuvent être exercés, sinon avec un grand nombre de personnes vivant en commun, et l'expérience montre que les partages sont la ruine des mai ons de village; et |)uisque la loi parle simplement, et que la présomption de son intenlion est (jue ce soit pour conserver les familles, alin (ju'elles ne se séparent, semble qu'il faut suivre la loi telle comme elle est, et dire que le seul parent commun succède (1). »
Dans un autre passage de son commentaire, il appelle ces associations agricoles familles et fraternités (2) ; ailleurs il s'exprime ainsi : « Ces communautés sont vraies familles qui font corps et université et s'entretiennent par subrogation de personnes qui naissent en icelles ou y sont appelées d'ailleurs (5). »
Les membres de la fraternité agricole s'appellent
(1) G. Coquille sur Nivernais : Des bordelarjes.
(2) Id , Des comviunuulés et associaiioiis, art. 3. Ci) Id., Des bordelagcs, arl. 18.
frarescheurs — frères et sœurs ; — ils vivent en Irerage (i). La grande famille s'organise, les rangs, les degrés, les sexes et les âges se confondent dans un immense amour, et tandis que les parents deviennent des amis charnels (2), les amis deviennent des frères (5).
Mais, encore une fois, l'association ne détruit donc pa^ la famille et la propriété, puisque Vexpérience monlre que les partages et le morcellement, au contraire, aboutissent a ce résultat.
C'est d'ailleurs l'opinion formelle de M. Troplong : « Ces associations, que les auteurs du XVl<^ siècle appellent (pielquefois des fraternités pour peindre le sentiment de famille qui les anime, furent très utiles aux progrès de la classe servile; elles montrent surtout la direction de l'esprit de famille vers la communauté et l'association (i). »
« Et puis, dit-il encore, voyez comme la communauté est dans les instincts de la famille î Non seulement il y a les communautés laisihles entre frères et entre époux, mais il y a aussi la com-
(1) « ... Sunt frafres vel cognali, consortes et cohœredes, qui bona communia pro indivise habent, (ru'jylspoî, xotvoStot. i» (Ragneau, art. Frarf.scheux. Yoy. Coût. d'Anjou, 180, 280, 282, 425, 433, 43i, 435 ; — du Maine, 198, 297, 4i0, 448, 449 ; - du Grand- Perche, 214; — du Poitou, Ui, 95, 115, 125, etc..)
(2) Ordonnances du Louvre, I, 56-58.
(3) Amis, parents, voisins, proches, paraissent, à l'origine, avoir eu le même droit héréditaire : « Si quelqu'un en mourant laisse des voisins (ricûîos), des lils et des filles, que les fils aient la terre tant qu'il y aura des fils, ainsi que le veut la loi salique. » (Édit de Chilpéric, publié par M. Pertz, dans sa collection des Monuments, IV, 10. — Lehuéron, II, 80.)
(i) Troplong, Contrai de mariage, préface, p. cxiv.
COMMUNAITKS AGRICOLES. iôO
nuinaiilé îles enfanls avec relui de leurs auteurs qui survit après la dissolution du mariage : celle du gendre ou celle de la bru avec son beau-père et sa l)elle-mère, après Tan et jour de demeure en commun. Nest-ce pas la un système complet, expression d'un même esprit, fruit du môme besoin el de dispositions pareilles ?
« L'association, la communauté, voila la combinaison populaire; elle prenait sa place entre les époux par la puissance de la coutume qui les mettait partout. »
Et pourtant ce mot association, celle idée vieille comme le monde, si simple, si féconde et si merveilleusement conciliatrice, est aujourd'bui repoussée comme une nouveauté, bafouée comme une utopie, et persécutée a l'égal d'un danger et d'un crime par ceux-l'a mêmes qui ont confessé sa puissance généreuse et son innocuité ; si bien qu'aujourd'bui (|ue nous vivons sous l'empire du morcellement et de l'individualisme, aujourd'bui que nous ne voyons nulle part l'association, que nous ignorons son existence dans le passé et que nous n'y croyons pas dans l'avenir, nous la repoussons parce qu'elle détruit la religion, la famille et la propriété. Et alors qu'elle existait et qu'on la voyait 'a l'œuvre, elle qui est selon la conslitution de la religion (1) et qui a été oi'ganisée par la religion elle-même, elle était honorée^ respectée et sainte (2), on la favorisait précisément
(1) G. Coquille.
(2) « Société est nom d'honneur, et a en soy quelque sainteté, qui semble être violée et contaminée par poursuites infamantes. » (Papon, le Notaire, I, 13(3.)
pour V enlretenneiJient des familles (1), pour conserver la famille en union, et parce que l'expérience montre que les partages sont les ruynes des ménages (2). Qu'ont donc de sérieux tous ces grands mots et toutes ces formidables accusations ? Verba et voces ! Palabres et vaines paroles qui tombent devant l'étude des faits, et que l'histoire du passé réduit a néant !
L'association s'appelle aussi coterie, mot qui existe encore dans nos campagnes. Héritage colier, tenu colièremenl, tennements cotiers, ces expressions se retrouvent dans une foule de coutumes (5).
Les arrêts ne firent pas défaut pour protéger ces utiles associations et pour confirmer la jurisprudence 'a laquelle s'était rallié G. Coquille. Ce n'est guère qu'entre 1762 et 1777 que l'on rencontre quelques autorisations de partages partiels, et j'en trouve un 'a la date du 1 i août 1657, qui décide que « le non-
(1) Julien Brodeau. — « L'objet de ces concessions était de réunir les familles en sociétés, d'empêcher les partages et d'accroitre l'agriculture. » (Chabrol, sur Auvergne, II, 490.)
(2) G. Coquille. — « C'est dans ces communautés ou sociétés que les mainmortal'lcs s'enrichissent. » (Denis Lebrun, Traité d-is communautés ou sociétés tacites, 17.)
« Le travail de plusieurs personnes réunies profite bien plus que si tout était séparé entre elles. Aussi l'expérience nous apprend, dans le comté de Bourgogne, que les paysans des lieux mainmortables sont biens plus commodes que ceux qui habitent la franchise, et que plus leurs familles sont nombreuses, plus elles s'enrichissent. » (Dunod, Traité de la mainmorte.)
(3) « C'est un mot qui se trouve dans plusieurs coutumes, qui se dit des compagnies et sociétés de villages demeurant ensemble, pour tenir d'un seigneur quelque héritage qu'on appelle tenu en cotlerie, ce qui arrive pu'ticulièrement parmi les gens de mainmorte. » {Bictionn. de Trévoux.)
OOMMI-XAUTÉS AGRICOLES. 46)
commun, quoique plus proche, esl exclu par le commun, qui exclut le seigneur. »
An milieu du XVIIP siècle même, en 1751, un autre arrêt remJu le 1"'' avril prononce « qu'on ne peut pas donner entre vifs un héritage bordelier à quelqu'un qui n'est pas commun en association avec le donateur. »
L'association proportionnelle trouvait jadis a se glisser même dans le cas de propriété individuelle et de fermage, ainsi que le prouve ce passage des commentaires de la coutume de Poitou (1) :
« Enfants de l'associé en bail de métairie prennent part aux fruits. C'est un négoce ordinaire ([ue des frères ou autres associés dans un bail de métairie et colonage parliaire. L'un des frères et associés a des enfants, l'autre non : le bail Uni, les fruits recueillis ou (pii sont sur la terre ne se divisent point entre les frères ou associés par égales portions, mais bien par têtes, suivant le nombre des personnes qui ont fait valoir la métairie, de telle sorte que les enfants de l'associé y prennent portion pour récompense de leur travail et des peines qu'ils ont employés pour la culture des terres. C'est la façon ordinaire de partager entre les paysans et gens de village ; ils appellent cela partager en écuelle ou demi-écuelle, selon l'âge des enfants. »
Ces hommes simples poussaient jadis le désintéressement à un point vraiment évangélique, et qui ferait sourire de pitié les paysans d'aujourd'hui. S'il plaisait à la communauté de laisser (juelques champs
(1) CotiL de Poitou, art 231, n" 6i, comment, de Bouclieul. III 26.
en jachère, un des parsonniers s'en chargeait, faisait les travaux nécessaires, et, après avoir prélevé ses déboursés, donnait à ses coassociés leur part des fruits qu'il avait obtenus (1).
N'était-ce pas encore une inspiration évangélique qui, combinant avec une merveilleuse sagacité les droits sacrés de la propriété avec ceux non moins sacrés du travail, permettait de s'emparer momentanément du sol abandonné par autrui et de le mettre en rapport ï La liberté de travailler n'était-elle pas assurée et garantie, en fait et en droit, a côté de la propriété parfaitement sauvegardée, d'après cette disposition de la coutume de Nivernais que je reproduis, en la faisant suivre des judicieuses observations du commentateur?
Des champaris et parties.
« Art. 1. — Chacun peut labourer terres et vignes d'aulrui non labourées par le propriétaire sans aucune réquisition, en payant les droits de champart ou partie selon la coutume et usance du lieu où est l'héritage assis, jusqu'à ce (jue par le propriétaire lui soit défendu.
« Cette coutume a été introduite pour le bien public, 'a ce que la cueillette des bleds abondât plus, et pour suppléer la négligence ou prévoyance des propriétaires des terres ; pounjuoi ladite coutume doit être favorisée par gracieuse interprétation, et ne faut
(1) Cout. du Maine, art. 449, comment, de J. Brodeau.
COirMlINAUTÉS AGRICOLES. A6?>
pas y raisonner selon les subtililés et rigueurs du tlroil (i).
«... Art. 5. — Pour labourer terres a cliam|)art et vignes a parties, on ne peut acquérir possession ni droit de propriété par prescription, par fjuehjue laps de temps que ce soit. »
Et voyez comme aux yeux de Coquille sont sacrés les droits du paysan sur les fruits de son labeur: « Ce droit du laboureur, c'est la récompense de son travail, du travail de ses chevaux ou bœufs et de sa semence. Cette portion qu'il prend ne se demande pas par droit d'action ou par droit d'hypothèque, ains se prend par lui en droit de propriété. » {Les bonlelages, art. 51.)
L'usage du champart, que l'on retrouve dans plusieurs coutumes ("2), était favorisé 'a ce point que celui qui avait semé la terre et récolté les grands blés ne pouvait être empêcbé par le propriétaire de faire l'année suivante les petits blés.
Ce droit de venir demander sa vie a toute terre laissée inculte fut reconnu aux paysans jusqu'aux jours de la révolution. « La terre, disait l'auteur de Paul et Virginie, appartient non 'a celui qui s'en empare, mais 'a celui qui la cultive. Les lois de la nature sont vraies en général comme en particulier. Un jour je vis hors de la grille de Cliaillot un paysan semer des pois dans un terrain qui, depuis long-
(1) Cliabrol a fait observer aussi que la faveur due aux communautés agricoles avait introduit dans la pratique plusieurs dispositions dérogatives du droit commun. {Coût. cF Auvergne, II, 507.)
(2) Coût, locales de Levroux et de Bouge, ch. m ; — de Vastan, Villeneuve-sous-BariUon., Puy-Saint-Lauriant , ch. ii.)
temps était en friche : je lui demandai s'il était à lui. <■( Non, me dit-il, mais il est permis à tout « homme d'ensemencer une terre qui est plus de « trois ans sans être cultivée. » Je ne sais si cette loi est du droit civil ou du droit romain ; mais il est certain qu'elle est du droit naturel. Dieu n'a fait la terre que pour être cultivée (1). »
On ne saurait comprendre aujourd'hui jusqu'oii allait la fraternité des paysans, et quels immenses bienfaits ils retiraient de ce sentiment divin, si bien mort aujourd'hui dans nos cœurs où l'individualisme s'étend sans partage, et où l'égoïsmc règne et gouverne. On semble vouloir créer une propriété a qui n'en a pas. De là ces droits de glanage, grapillage, panage, glandée, pacage, bois mort ou tombé (2).
Dans le Poitou, et dans bien d'autres provinces (5), le pacage était commun, chacun pouvait envoyer ses bestiaux paître chez ses voisins comme sur ses propres terres, nul ne pouvait se clore, et tout champ devenait champ bestial aussit(5t les récoltes enlevées (4). Toutefois on ne pouvait envoyer les animaux dans les champs avant le troisième jour qui
(1) Bernardin de Saint-Pierre, suite des Vœux d'itn solitaire.
(2) Basnage approuve toutes ces anticipations faites sur le droit de propriété, parce que « l'intérêt public avait prévalu sur la liberté du particulier. » (Sur Coût, de Normandie, art. 82.)
(3) Coût, de Normandie, d'Acqs, etc.
(4) « Par le droit général de la France, les héritages ne sont en défense et en garde que quand les fruits sont dessus ; et dès qu'ils sont enlevés, la terre, par une espère de droit des gens, devient commune à tous les hommes, riclies ou pauvres, également. » (De Laurière, sur Loisel, règle 15, liv. Il, tit. ii.)
coMMiNAri'Ks .vr.Ricor.EP. i<»5
suii la récolte (l), afin de laisser au\- pauvres le lemps (le glaner les épis échappés de la main des moissonneurs (2). Touchant ressouvenir hihlicpie hien oublié de nos jours ! Souvent, dans les prés, on eidevait l'herbe à la fourche pour abandonner le ratelage auv pauvres, et le glanage comprenait jusqu'aux gerbes déliées dans le transport (5). Les dépenses nécessitées par l'éducation, l'apprentissage, la dot, les noces de l'enfant, étaient supportées par la communauté tout entière (4). Si l'un avait des constructions a faire, il prenait 'a discrétion du bois dans la forêt commune, et tous, au premier appel, accouraient l'aider "a transporter les matériaux.
Malgré leur nombre, les parsonniers ne suffisaient pas toujours à exécuter seuls les détails de la besogne nécessitée par la gestion de ces immenses fernjcs. Aussi appelaient-ils 'a leur aide toute une hiérarchie de serviteurs (|ui, en outre de leur salaire, obtenaii^nt une gratilication, un dividende plus ou moins élevé, suivant l'accroissement du bétail ou l'abondance de la moisson (5). Vérilablement membres de la famille, ils étaient logés, nourris, habillés,
(i) Cnut. d'Amiens, 2i4 ; — de Péronne, 206, etc;
('2) « Laquelle ordonnance fut faite par monseigneur saint Louis, roi de France, afin que les pauvres, membres de Dieu, y pussent avoir glanaison. » (Bouteillier, .S'om>ne rwra/e, liv. l", tit. lxxxviii.)
Ci) Léopold Delisle, BIO.
(4) c< Vrai est quant à l'étude du fils et dotation de la fille, parce que ces charges ne sont pures volontaires, à respect du père à son enfant... Quand la communauté est d ■ tous biens universellement, l'impense faite pour un des enfints des associés doit être des biens communs, pourquoi les dépenses du festin de nopces des enfants ne doivent è re récompensées. » (G. Coquille, sur Nivernais.)
(5) Monteil, Hist. des Français des divers états (xviii= siècle).
4G6 Histoire des paysans.
payés en nalure, ce qui empêchait qu'ils ne pusseiU taire un mauvais usage de leurs gains ; il est vrai que cela leur eût emnêché également de leur trouver un bon emploi, mais l'occasion et les moyens de le faire n'existaient pas.
Il y avait d'abord tout un menu peuple de domestiques sans désignation spéciale, et qui prenaient le nom de baylets. Le plus humble parmi ceux qui avaient un grade particulier était le puolier ou gardeur de dindons. Les autres échelons étaient occupés par le rogas, le plus petit berger ; Tégossier, qui gardait les juments ; le vacher, dont la modeste fonction était souvent les invalides d'un vieux serviteur ; le bassibier, ou gardeur de brebis ; le pastour, deuxième grand berger ; le majorai, pastor major ; puis le bouriagre, ou maître valet ; le botier ou bouvier ; le trabotier, au-dessus du bouvier, et le fournier, chargé de la confection du pain. On distinguait encore le prayer, qui avait la surveillance générale des prêts, et le closier général, chargé d'inspecter les clos, c'est-'a-dire les vignes qui, étant la propriété la plus précieuse et aussi la plus exposée, puisqu'elle ne se récolte qu'a l'automne et au plus fort de la saison des chasses, était close de murs, 'd'où les vignerons s'appelaient closiers.
Dans les lieux où les habitants avaient renoncé a la communauté, elle était cependant conservée en partie relativement au soin du bétail. Dans chaque endroit, il y avait le pâtre du village, le porcher, le vacher du village. Chacun d'eux faisait entendre tous les matins le son bien connu du cornet suspendu 'a son côté. A ce signal, toutes les élables s'ouvraient,
COMMUNAUTES AGIUCULES. H\l
les animaux se rendaient d'eux-mêmes au rendez vous habituel, et il les conduisait aux pâturages communs. Le soir arrive, le cornet retentissait de nouveau, les animaux le suivaient, rentraient au village, et chacun regagnait son étable particulière. Un homme aidé de (juelques chiens suiTlsait a celte besogne, (jui aujourd'hui occupe tous les enfants, les éloigne forcément de l'école pendant huit mois sur douze, et entretient fatalement Tignorance dans les campagnes.
Beaucoup de ces sociétés agricoles subsistèrent jusqu'à la révolution, et j'espère que, même après rinléressant extrait de Coquille, on ne lira pas avec indifférence les détails qui suivent sur celles d'Auvergne, observés par Lègrand d'Aussy, auquel j'ai déjà emprunté quelques lignes :
« Autour de Thiers (1), et en pleine campagne, sont des maisons éparses habitées par des sociétés de paysans dont les uns s'occupent de coutellerie, tandis que les autres se livrent au travail de la terre. Outre ces habitations particulières et isolées, il en est d'autres plus peuplées dont la réunion forme un petit hameau et dans les(|uelles la communauté est plus intime encore. Le hameau est habité par les diverses branches d'une même famille qui, livrée uniquement 'a l'agriculture, ne contracte ordinairement de mariage qu'entre ses différents membres, qui vit en communauté de biens, a ses lois, ses cou-
(l) Le village de hx (lelle-snr-Thiers, dans le Puy-de-Dôme, me semble témoigner encore aujourd'hui, par son nom seul, de l'existence de CCS ccmmunaulés d'Imbitants.
468 IIISTOIP.R DES PAYSANS.
lûmes, cl qui, sous la conduile d'iui chef qu'elle se J donne el qu'elle peul déposer, forme une sorle de | république où tous les travailleurs sonl communs, , parce que tous les individus sont égaux. .:
« Il y a dans les environs de Thiers plusieurs de | ces familles républicaines : Tarante, fiaritcl, Terme, ■ Guiltard, Bourgade, Beaujeu, etc. Les deux premières sonl les plus nombreuses, mais la plus ancienne, ainsi que la plus C('!lèbre, est celle des (ïuittard. Le hameau que forme el qu'habite la famille des (îuiltard . est au nord-ouesl de Thiers el à une demi-lieue de la ville. Il s'a|)pelle Pinon ; ce dernier nom a même, dans le pays, j)révalu sur le leur |)ropre, et on les nomme les Pinon. Au mois de juillet 1788, quand je à les ai visités, ils formaient quatre branches ou quatre ; ménages, en tout dix-neuf personnes, tant hommes ] que femmes et enfants. Mais le nombre des hommes ^ ne suflisanl pas pour l'exploitation des terres et les travaux, ils avaient avec eux treize domestiques, ce qui portait la population a trente-deux personnes. On | ignore l'épocjue précise où le hameau fut fondé. La | tradition en fait remonter rétablissement au XII^ siècle (I) ; l'ailminislralion des Pinon est paternelle,
(1) Chabrol, qui parle aussi des Pinon, les fait remonter aux temps les plus reculés. (II, 499.)
Il est à croire que la tradition n'exagère point ici, et un passage d'un historien qui écrivait dans la première moitié du XIl'^ siècle prouve que ces communautés sont antérieures à cette époque : M Mos in omnibus fere Galli;c provinciis oblinuit ut seniori fratri ejusquc liberis palerna hereditati cedat auctoiitas, caîteris ad illum tanquam ad dominum respicientibus. » (Olho Frigensis, In rjeslis Frederici iinperaloris.)
Voir aussi Guérard, Carlul. de Saint - Père de Chartres, 1^ part., liv. II, VI.
COMMINAI TKS AdlilCoLKS. 'l(i!l
mais ('leclive. Tous les membres de la comiminaulé s'assemblent, à la pluralité des voix ils se choisissent un chef qui prend le litre de maître, et qui, devenu père de toute la famille, est ohligé de veiller a tout ce qui la concerne.
« Tous travaillent en commun a la chose publique, logés et nourris ensemble, habillés et entretenus de la même manière, et aux dépens du revenu général ; ils ne sont plus, en quelque sorte, que les enfants de la maison. Ce maître, en qualité de chef, perçoit l'argent, vend et achète, ordonne les réparations, dispense 'a chacun son travail, règle tout ce qui concerne les maisons, la vendange, les troupeaux ; en un mot, il est la ce qu'est un père dans sa famille. Mais ce père diffère des autres en ce que, n'ayant qu'une autorité de dépôt et de confiance, il en est responsable à ceux dont il la tient, et qu'il peut la perdre de même qu'il l'a reçue. S'il abuse de sa place, s'il administre mal, la communauté s'assemble de nouveau, on le juge, on le dépose ; il } a des exemples de cette justice sévère.
« Les détails intérieurs de la maison sont confiés a une femme. Le département de celle-ci est la bassecour, la cuisine, le linge, les habillements, etc. ; elle porte le titre de maîtresse. Elle commande aux femmes, comme le maître commande aux hommes ; ainsi que lui, on la choisit 'a la pluralité des suffrages, et ainsi que lui on peut la déposer. Mais le bon sens naturel a dit à ces simples paysans que si la maîtresse se trouvait être femme ou sœur du maître, et que ces deux préposés mancjuassent de la probité nécessaire a leur gestion, tous deux réunis
auraient trop d'avantage pour nuire a la chose publique. En conséquence, pour prévenir ces abus, par une des lois constitutives de ce petit Etat, il est réglé que jamais la maîtresse ne sera prise dans le ménage du maître. Celui-ci, comme son titre l'annonce, a l'inspection générale, et jouit du droit de conseil et de réprimande. Partout il occupe la place d'honneur ; s'il marie son fils, la communauté donne une fête 'a laquelle sont invitées les communes voisines ; mais ce fils n'est, comme les autres, qu'un membre de la république, il ne jouit d'aucun privilège particulier, et, quand son père meurt, il ne succède point 'a sa dignité, 'a moins (|u'on ne l'en trouve digne et qu'il ne mérite d'être élu à son tour.
« Une autre loi fondamentale, observée avec la plus grande rigueur, parce que d'elle dépend la conservation de la société, est celle qui regarde les biens. Jamais, dans aucun cas, ils ne sont partagés : tout reste en masse, personne n'hérite, et, ni par mariage, ni autrement, rien ne se divise. Une Guittard sort-elle de Pinon pour se marier, on lui donne six cents livres en argent, mais elle renonce 'a tout, et ainsi le patrimoine général subsiste en entier comme auparavant. 11 en serait de même pour les garçons, si quelqu'un d'eux allait s'établir ailleurs...
« Toutes les fois que leur ouvrage n'exige pas qu'ils soient séparés, ils travaillent ensemble ; il y a pour les repas un lieu commun : c'est une grande et vaste cuisine tenue très proprement... On y a pratiqué une niche qui forme, en quelque façon, chapelle, et qui contient un Christ et une Vierge. L'a, tous les
CO.MMUNAITKS AGRICOLES. 4-71
soirs, après le souper, on fait la |)nère en commun, mais celte prière n'a lieu que le soir. Le malin, chacun lait la sienne en i)arliculier, parce i[ue, la plupart (les travaux étant dilîérenls, les heures du lever le sont aussi.
« Indépendamment de la propriété du liameau, les Guillard possèdent encore un bois, un jardin, des terres, des vignobles, et beaucoup de châtaigniers. Mais outre que leurs terres sont pauvres et qu'elles ne rapportent que du seigle, les trente-deux bouches qu'ils ont 'a nourrir consomment toute leur récolte et ne leur permettent pas d'en vendre. D'ailleurs ces cultivateurs, respectables par leurs mœurs et par leur vie laborieuse, font encore dans le lieu de leur séjour des charités immenses. Jamais pauvre ne se présente chez eux sans y être reçu, jamais il n'en sort sans avoir été nourri ; on lui donne de la soupe et du pain. S'il veut passer la nuit, il trouve a coucher ; il y a même dans la ferme une chambre particulière destinée 'a cet usage. En hiver, on pousse l'humanité plus loin encore : les pauvres alors sont logés dans le fournil, et, ^n les nourrissant, on leur procure de plus une sorte de chaulfoir qui les garantit du froid.
« Je n'oublierai de ma vie un mot simple que m'a dit, a ce sujet, le maître actuel. Curieux de connaître jusque dans les plus petits détails l'établissement (ju'il gouverne, j'en parcourais avec lui les bâtiments. En traversant une cour, j'aperçus [dusieurs gros chiens qui aussitôt aboyèrent, c Ne craignez rien, « me dit-il, ils aboient pour m'avertir ; mais ils ne « sont pas méchants : nous les élevons a ne pas
« mordre. — Et pourquoi ne mordraieut-ils pas? « répondis-je. De là cependant dépend votre sûreté. « — C'est que souvent il nous vient un mendiant « pendant la nuit. Au bruit des chiens, nous nous <f levons pour le recevoir, et nous ne voulons pas « qu'ils lui lasseat du mal ou qu'ils l'empêchent « d'entrer. »
Voilà l'association agricole réalisée, vivante, prise sur le fait. Qu'y a-t-il donc là qui détruise ou mette en péril la société, la religion, la famille, la propriété, et tout ce qui est et restera éternel et sacré parmi les hommes? Qu'il nous serait facile de retourner d'où ils viennent ces traits impuissants, et nous transportant dans un de ces villages ou régnent et s'épanouissent l'individualisme et le morcellement, de montrer la propriété individuelle et jalouse anéantissant dans le cœur du paysan, devenu insociable, la famille et la société, la religion et la charité !
11 reste en effet aujourd'hui bien peu de chose de ces fraternelles coutumes d'autrefois. Néanmoins, dans sa curieuse Excursion dans la Nièvre^ M. Dupin aîné a décrit une de ces communautés agricoles qu'il a trouvée existant encore en 18 iO, à Saint-Benindes-Bois, non loin de Nevers. Ce qu'il expose ne fait que conlirmer tout ce que vient de dire Legrand d'Aussy ; je me contenterai donc de reproduire sa conclusion, qui me paraît de la plus haute importance :
« Dans la suite de mon voyage, j'ai vu la contrepartie. Après avoir pénétré par Decise et Fours jusqu'à Luzy, je suis revenu par la montagne Saintllonoré, les bains romains, et par la commune de
COMMUNAUTÉS AGRICOLES. i73
Préporclié, non loin de Villnpourçon (pays des porcs). Dans cette commune existait jadis un iJirand nombre de communaut(''s; la plus célèbre, celle qui a subsisté la dernière, était celle des Gariots. Le siège de cette communauté se trouve sur une petite butte entourée d'un ravin qui en rend Taccès assez dilïicile. Ce pays est aussi pajivre que celui de Saint-Benin est fertile. On n'y récolte que du seigle, du sarrasin, et, depuis trente a quarante ans seulement, des pommes de terre. Cette communauté cependant vivait et nourrissait tous ces membres. Depuis la révolution, on a voulu partager. Dans le nombre des parsonniers, quelques-uns ont prospéré et sont a l'aise, mais d'autres sont tombés dans un état fort misérable. Le dernier maître, qui réside actuellement h Préporché, a emporté chez lui comme un trophée le grand pot de la communauté. Les autres restent groupés sur le mamelon des Cariots. Les grandes chambres ont été divisées. La grande cheminée est partagée en deux par un mur de refend. Les habitations sont chétives, malpropres ; les habitants, un peu sauvages, se montraient inquiets et presque etîrayés h notre aspect. A peine s'ils voulaient ou pouvaient répondre a nos questions. A notre départ ils nous suivaient des yeux, comme on suit l'ennemi qui opère sa retraite, en se glissant derrière leurs maisons.
« A Jault, c'était l'aise, la gaieté, la santé ; aux Gariots, c'était la tristesse et la pauvreté.
« Est-ce donc a dire que les habitants de la campagne devraient reprendre ou continuer le régime des communautés? Certes je ne méconnais pas, pour la Nièvre surtout, l'avantage de la division des pro-
priétés, le bien-être qui résulte pour chacun d'avoir sa maison, son jardin, son pré, son champ, son ouche, tout cela bien cultivé, bien soigné. Mais l'association bien conduite a aussi ses avantages : j'en ai signalé les heureux effets ; et là où elle existe encore avec de bons résultats, je fais des vœux pour qu'elle se maintienne et se perpétue.
« Je crois surtout que, pour l'exploitation des fermes, il serait fort utile aux paysans de rester ensemble. Une nombreuse famille suffit par elle-même à l'exploitation ; trop faible, il laut y suppléer par des valets, et ces mercenaires, qu'il faut payer fort cher, emportent le plus net du produit, et n'ont jamais pour la culture et le soin du bétail la même attention que les maîtres de la maison. Ajoutez que les enfants, restant avec leurs pères et mères, reçoivent tout k la fois les exemples et les leçons de leurs parents ; séparés d'eux, mis en service trop jeunes, la corruption s'en empare et bien souvent la misère les atteint.
« D'un autre côté, le fait des partages exercés trop souvent et poussés trop loin opère un morcellement tel que les enfants du môme père ne peuvent plus se loger dans les bâtiments, et que les morceaux de terre, devenus trop petits, se prêtent mal à la culture. »
Voilà donc, mis en regard et étudiés sur le vif, l'association préconisée et le morcellement condamné par l'homme qui fut longtemps le premier magistrat debout de la cour suprême. Il réfute de la façon la plus décisive, c'est-a-dire par le fait, toutes les objections banales d'immoralité, de désordre, d'impossi-
GOMMUNAUTr;S AORir.ÔLES, i/,)
hililé, etc., que Tignorance, la prévention ou la mauvaise foi prodiguent a cette idée si juste et si simple. Ce contraste de la misère des Gariots tombés en régime de propriété personnelle et morcelée, avec l'aisance, la santé, la gaieté des Jaults restés (idoles h l'association, tout cela, dans sa bouche, est concluant et irréfutable. Ajoutons (jue, sur tous ces points, M. Troplong est exactement de l'avis de M. Dupin.
« Ces débris respectables de vieilles institutions, dit-il, résisteront-ils longtemps encore aux principes de dissolution que le droit commun a placés 'a côté d'elles ? Cette vie commune se prolongera-t-elle comme une source d'émulation, de bons exemples, de bon gouvernement agricole f C'est ce qn'il n'est pas permis d'espérer dans nn siècle où la centralisation de jour en jour plus active promène en tous sens l'égalité de lois et de mœurs. »
Dans l'Allier, voisin de la Nièvre, les mômes usages existent encore aujourd'hui, et je lis dans les Esquisses historiques et statistiques sur le département de l Allier , par Ph. de Séréville, vice-président de la Société d'agriculture (1860) :
« Les communautés de familles faisant valoir a moitié fruit avec les fermiers les domaines qu'ils cultivent ont été jusqu"a nos jours l'usage le i»lus répandu ; plusieurs générations passaient sanscpi'elles songeassent 'a quitter la terre, qui pour eux était le berceau de famille ; ces mœurs existent encore dans l'arrondissement de Gannat, du côté d'Échassières, où elles ont beaucoup de ressemblance avec celles de l'Auvergne... » (P. 50.)
Il faut néanmoins le reconnaître, les communautés dliabitants d'autrefois portaient dans leur sein le ver rongeur qui devait les faire périr, et pendant tout le cours du XVIIP siècle Tesprit philosophique combattit, jusqu'au succès, le dogme évangélique de la fraternité, du rapprochement des cœurs et des forces, et l'anéantit 'a la (in au profit du morcellement et de la liberté individuelle. Cela se comprend : la propriété associée d'alors tenait de trop près 'a la communauté ; elle en avait conservé trop des principaux caractères, et ce dernier vestige du communisme des premiers jours que leur avaient légué les monastères devint le germe de leur dissolution. La propriété n'était qu'associée, mais la vie était commune et trop rapprochée. 11 fallait demeurer sous le même toit, manger 'a la même table, coucher même dans la chambre commune (1). On y étouffait donc ftiiile d'air. Mais le tort en était surtout a la misère, qui ne permettait pas à la maison-hameau de s'élargir et de prodiguer a tous la lumière et l'espace, et, tout en rapprochant les familles pour la production et la consommation,
(1) « Le feu est la marque d'un ménage et famille es villages, car en chaque famille et communauté, ores qu'ils soient plusieurs mariés, tous n'ont qu'un four, où s'apprête à manger pour tous, auprès duquel tous dînent et soupent, auprès duquel les femmes accouchent de leurs enfants, et n'y a cheminées ni chambres particulières de chaque marié, t (Coquille, sur Nivernais : Des servitudes et tailles, art. 13.)
Ce n'était pas cependant, surtout dans les derniers temps, une condition indispensable :
« Si les communs habitent en différentes maisons, pourvu qu'ils vivent en commun, et qu'ils aient même pain et même sel, le partage n'est pas présumé. » (Prohet, cité par Chabrol, sur Coxtt. iV Auvergne, III, 516.)
COMMUNAUTÉS AGRICOLES. Ail
de consacrer les droits de risolement en sauvegardant les légitimes besoins de la vie intime. Que n'a-t-clle, en elTet, comme le couvent, les galeries couvertes et les longues colonnades du cloître, les vastes salles communes a côté des chambres nombreuses et séparées, les cours spacieuses et les vastes horizons? Alors nous n'y regretterions plus rien, — que la liberté absente, mais dont l'heure n'était pas venue encore.
Le principe était bon, charitable, évangélique, mais le mode d'application du principe était mauvais, incomplet et oppressif. Aussi cette idée d'association et de communauté se présentait-elle aux grands démolisseurs de cette époque indissolublement liée à celle de la féodalité religieuse et nobiliaire ; la conmiunauté, pour eux, c'était le couvent ; l'association, c'étaient ces réunions de serfs que leur travail acharné ne parvenait qu'imparfaitement a affranchir, et qui devaient battre l'eau des fossés autour du noble manoir où le maître goûtait les douceurs du sommeil, en chantant à demi-voix :
Pà, pà, renote, pâ, Veci monseigneur que Dieu gâ (1) !
Ils lie voyaient pas l'immense progrès relatif accompli par ces institutions d'un autre âge, et (|ui n'eût pu l'être sans elles ; de même qu'aujourd'hui certains
(1) Paix, paix, grenouilles, paix,
Voici monseigneur que Dieu garde !
J'ai dit que j'oubliais un grand nombre des vexations imposées par les seigneurs à leurs sujets. Celle-ci, cependant, est une de
novateurs aventureux ne tiennent pas assez compte du prodigieux développement industriel et agricole enfanté par la libre concurrence et le morcellement de la terre. Chaque chose ne peut venir qu'a son heure.
Peut-être aussi fallait-il que la propriété affectât tour a tour toutes les diverses formes qu'elle peut revêtir, afin que l'homme pût choisir, au milieu des ruines du passé, les matériaux éprouvés qui serviront de base a l'édifice de l'avenir.
Il y a deux forces dans l'homme : la personnalité et la sociabilité. Autrefois, la personnalité était étouffée ; aujourd'hui, c'est la sociabilité. Le labeur de notre siècle est de chercher la formule définitive qui leur assurera une satisfaction harmonique.
Pascal a donné la loi du progrès social avec celte sûreté de coup d'œil et cette concision de parole qui sont le propre du génie : « La nature va par progrès, dit-il : Uns et reditus. Elle passe et revient, puis va plus loin ; puis deux fois moins, puis plus que jamais. » Quand, en 1780, le soleil de juillet marqua enfila flieure de la liberté, les liens qui retenaient les serfs dans l'organisation étroite de la communauté agricole pesèrent trop lourds sur leurs épaules; ils les rejetèrent, et l'on comprend combien la propriété
ceUes auxquelles on fait le plus souvent allusion. Voici l'art. 18 de la Coutume de Driicat :
« Item, et a ledit droit que, quand il couche et pernote en son chastiau du dit lieu, tous les subgietz du dit lieu de Drucat sont tenus battre l'ieaue, estans auprez du dit chastiau, pour empeschier que les raines ou grenouilles ne lui faicent noise, sur peine et amende à chacun subgiet. » (Bouthors, I, 484.)
Voy. aussi Congrès scientifuiue de Douay (1836), p. 568.
divisée, morcelée, parliculière, dut séduire ces aifrancliis d'hier que la nécessité avait faits associés. Peutêtre fallait-il, morcelant le sol et élargissant la demeure commune, laisser la culture associée et combiner les avantages des deux systèmes contraires en évitant leurs écueils. La vérité est rarement dans les extrêmes. Du premier coup on se jeta dans Texcès opposé a celui d'où l'on sortait. On signale aujourd'hui les périls nombreux de cet émiettement indéfini du sol et de la culture, et tout naturellement quehiues rêveurs n'y voient de remède que dans la communauté. Prenons donc notre parti de ces réactions contraires, et, abandonnant à leurs regrets ces navigateurs en amont, comme les appelle Chateaubriand, toujours submergés dans leur lutte insensée (1), laissons dériver vers l'avenir notre esquif qu'entraîne le courant des jours. L'humanité, dans sa marche lente et majestueuse à travers les siècles, s'avance toujours éclairée par cette colonne mystérieuse qui guidait au milieu du désert le peuple des Hébreux. La lumière est pour ceux qui vont en avant, et derrière il n'y a que ténèbres et précipices.
(1) Chateaubriand, Études litsloriques.
FliV DU TOMR TROISIEME.