CHAPITRE VII
Louis XI. — Charles le Téméraire. — Immunités des villes. — Charles VIII. — États généraux. — Ravages de Tarmée. — Résistances des paysans. — Soulèvements en Alsace.
<t Femmes de seigneurs et d'usuriers, si roo mettait vos robes de gala sous le pressoir, le sang du peuple en dégoutterait. »
Ràrletta, prédicateur du xv« siècle.
C'est la tactique invariable de tous les prétendants et de tous les héritiers du trône, de se mettre du parti du peuple contre le roi régnant. Après avoir joué ce rôle et déchiré la France pendant quinze années (1), Louis XI oublia vile les promesses de la Praguerie, «t s'empressa de porter la taille au double de ce qu'elle était sous le règne précédent. Les
(1) En avril 1455, Charles VII envoie en Auvergneun de ses officiers afin qu'il travaille à détacher ces contrées du parti de la Praguerie. U
:5t2 HISTOIRE DES PAYSANS.
'4)aysans se révoltèrent aux environs' de Rennes, Angers, Alençon, Aurillac; Louis fit pendre une centaine d'entre -eux, l'ordre fut rétabli, et les tailles furent maintenues au <;hiffre qu'il leur avait assigné.
Le fils de Charles VII ne fit rien directement pour le peuple, mais il fit beaucoup pour lui en haine de la féodalité. La noblesse résista, et Charles, duc de Berry, frère du roi, le comte de Charolais, les ducs de Bretagne et de Bourbon, le comte de Dunois, colorant leurs révoltes du prétexte du bien public, lèvent l'étendard de la guerre 'Civile, après avoir fait publier dans leurs domaines l'abolition des impôts. La bataille de Montlhéry est suivie de la paix de Conflans, et Louis fait à la féodalité en armes toutes les concessions qu'elle désire. Le comte de Charolais donne le premier l'exemple de rétablir sur ses terres toutes les tailles dont l'abolition avait été publiée, de sorte que la ligue du Bien public, comme la Praguerie, aboutit à une plus grande oppression du peuple. La guerre civile servit à l'armée de prétexte pour saccager sur de nouveaux frais les villages, et Louis XI fut contraint d'autoriser les manants à conrir sus aux gens d'armes. (Louandre, Abbeville, l; 369.)
Ce n'était pas sans raison, car sous les yeux du roi même, lorsqu'il revint dans sa capitale (1465), et qu'il fallut loger « dans les bourgs d'autour de Paris et de Brie et autres lieux voisins, les troupes qui le suivaient, elles gâtèrent et déconfirent tous les villages, prirent sans rien payer toutes les provisions qu'elles y trouvèrent, et autres choses appar- Xenant aux habitants du plat pays (1). »
•lui recommande « de faire valoir les désastres des guerres passées, la destruction de la plupart du royaume et des gens de tous états; tant ^e villes, villages, églises destourbées et abandonnées, de femmes for- 'Cées, filles violées, notables et riches hommes venus en mendicité, avec autres maux infinis et innumérables, dont tout le royaume se sent encore et se sentira d'hui à cent ans. » Isambert, Ane. lois françaiseï, lelt. d'avril 1455.
(1) Ckron. de Jean de Troijes,'i^'$>.
GUERUES CIVILES. 513
Survient ensuite la guerre avec le duc de Bourgogne, qui ravage la Picardie el la Normandie, et fait, suivant Texpression de Mézeray, un bûcher de tout le plat pays. Ivres de carnage, les Bourguignons brûlaient les bourgs, et massacraient les habitants lorsqu'ils voulaient disputer à la flamme leurs asiles et leurs récoltes. Autour d'Abbeville seulement, ils brûlèrent plus de dix-sept cents « maisons champêtres ». Bientôt, à force de promener autour d'eux rincendie, ils ne purent plus vivre sur la campagne, et lorsque Charles voulut arrêter le pillage, les chefs refusèrent de lui obéir. La disette vint mettre la dernière main à l'œuvre de destruction si bien commencée par les hommes d'armes. (Louandre, 378-382.)
Les Etats de Normandie (1469) exposèrent au roi la situation déplorable de la province. Ils se plaignirent à la fois « des grands excès, pilleries et maléfices commis par les gens de guerre, du désordre qui était parmi les officiers de la justice ordinaire, des eaux et forêts, des aides et tailles, à la grande charge et oppression des peuples de Normandie », et demandèrent à grands cris « qu'on fît punition des délinquants, tellement que justice fût accomplie, le peuple soulagé, et qu'il pût vivre en paix et tranquillité » (1).
Semblable à Sisyphe, dont le rocher roulait sans cesse vers les abimes, c'est en vain que chaque année, à l'automne, le pauvre ahanier confiait à la terre la semence féconde. Le soldat se ruait sur la campagne et détruisait en un jour le fruit du travail de toute une année. Alors, s'en prenant à Dieu de la famine que les hommes avaient faite, il lui adressait des prières pour détourner les effets de sa colère!
De leur côté, les garnisons d'Amiens et de Saint-Quentin portaient le fer et la flamme dans Tintérieur des provinces de Charles le Téméraire, secondées par des corps d'auxi-
(1) Floquet, Hist. du parlem. ck Normandie^ \, ^TA .
liaires liégeois, qui vengeaient, en dévastant ses domaines, leur exil et la destruction de leur patrie . (D. Plancher, IV, 401 .)
Le duc marche contre ces bandits, semant sur ses pas le pillage et le massacre. Il entre un jour dans une église jonchée de cadavres, se signe dévotement, et dit «quil voyait moult belles choses, et qu'il avait avec lui de moult bons bouchers (Jean de Troyes, 300). » Moins heureux à la porte des villes qu'au milieu des campagnes sans défense, il voit sa furie échouer devant Beau vais, et c'est Jeanne Hachette, cette sœur cadette de la vierge de Domremy, qui porte le premier coup à la victime qu'attendent les paysans de la Suisse, fiers républicains qui, au grand scandale des souverains, donnaient à l'Europe asservie le noble spectacle de leur indépendance et de leur prospérité.
Charles se retire, mais non sans avoir détruit, pendant un siège de six semaines, plus de quatre-vingts villages autour de la ville, broyant aux pieds de ses chevaux les récoltes non encore moissonnées, et massacrant les populations entières (1). II. traverse la Normandie, toujours ravageant les chaumières (Mézeray, VI, 469), et, repoussé devant Dieppe et Rouen, il se retire à Abbeville.
La guerre n'était pas moins acharnée dans la Champagne. Le comte de Roussi, fils aîné du connétable, qui commandait les armées du duc tandis que son père était à la tête de celles du roi, désolait les environs de Tonnerre, Joigny, Troyes, Langres, brûlant partout les villages, et laissant derrière lui le désert pour demeure aux habitants; pendant ce temps, le comte dauphin d'Auvergne se livrait, au nom du roi, à des excès analogues dans la Bourgogne (2) : cette expédition garda le nom de terrible.
(1) Graves, Notice archéol. sur le départ, de TOws, 174.
(2) « Par suite de cette horrible guerre, la population avait été tellement décimée qu'une foule de villages restèrent sans habitants, et qu*en plusieurs endroits des terres labourables se changèrent en forets, faute de cultivateurs. » Ko\3i^é\iM, IVx&l. de la Franche-Comté, 398.