‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 3)Chapitre 65 sur 93 · NÉ A MADRID, MORT EN · texte numérisé non relu

NÉ A MADRID, MORT EN

Claudio Coello est le dernier peintre de la grande École espagnole du dix-septième siècle, absolument comme les Carrache sont les derniers maîtres de la grande Renaissance italienne ; très-habile artiste, d’ailleurs, comme tous ceux qui arrivent à la fin d’une période glorieuse, et qui ont profité des imaginations et des pratiques de leurs prédécesseurs. Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu de peintres plus savants que les Carrache dans toutes les parties de leur art : composition, dessin, clair-obscur; une correction irréprochable; l’abondance, l’adresse; savoir faire, tout faire, et bien faire. Us s’étaient assimilé les Écoles romaine , florentine , vénitienne, parmesane. Éclectiques prodigieux, qui prétendaient résumer Raphaël, Michel-Ange, Corrége, Titien et tous leurs devanciers. Le goût public s’y trompa longtemps. Je connais en Angleterre un petit Annibal Carrache, les Trois Maries , payé plus de 100,000 francs à la vente de l’ancienne galerie d’Orléans. Cet aveugle fanatisme pour les Bolonais a duré presque jusqu’à nos jours. A présent, fini. Allright!

De même, en Espagne, pour Claudio Coello : «Malgré ses défauts, dit Cean Rermudez, \es professeurs et \es connaisseurs (inteligentes) l’estimaient comme un de nos meilleurs naturalistes , disant que, à l’exemple d’ Annibal Carrache résumant en Italie les bonnes maximes de ses antécesseurs, Coello, en Espagne, avait réuni le dessin d’Alonso Cano au coloris de Murillo et à X effet de Velâzquez, et qu’il fut le peintre ultime de l’Espagne à l’époque où cet art

ÉCOLE ESPAGNOLE

se précipitait vers sa ruine.» Et Bermudez ajoute : « Coello sentait bien cette décadence de Part espagnol, lorsque don Cristobal Ontanon lui disant , à l’arrivée de Luca Giordano : — Ce Jordan (les Espagnols l’appellent ainsi) vient vous apprendre à gagner beaucoup d’argent. — Oui, répondit Coello, et aussi à nous affranchir de beaucoup de scrupules et à nous faire pardonner bien des vices ! »

Hélas! ce fut la venue de cet Italien Fa presto qui fit mourir de chagrin le pauvre Coello. Ces interventions de l’étranger — dans l’art d’un pays — ne sont jamais heureuses. A partir de l’invasion triomphante de Giordano en Espagne, le génie national fut enterré et l’on n’en vit plus jamais aucune résurrection, si ce n’est par les feux follets de Goya, enflammant l’atmosphère artiste au-dessus de la tombe de Velâzquez.

Claudio Coello est né à Madrid, on ne sait en quelle année. Mettons, par approximation, vers 1630, car il fut élève de Francisco Rizi, né en 1608; il fut élève — et ami — de Juan Carreno, né en 1614; il fut collaborateur de Ximenes Donoso, né vers 1628; il fut le maître de Sébastian Munoz, né en 1654. Reste aux archivistes de Madrid à trouver dans les papiers un document relatif à cette date de naissance.

Faustino Coello, père de Claudio, était né en Portugal. Pour que son fils pût l’aider dans sa profession de ciseleur, il lui fit apprendre le dessin. Francisco Rizi, fils d’un Bolonais et élève du Florentin Vicente Carducho, lui parut le meilleur maître possible, et le jeune Claudio entra dans l’atelier de Rizi. On vit tout de suite qu’il avait de grandes dispositions pour la peinture, et bientôt il surpassa tous ses condisciples. Sans quitter l’atelier de Rizi, il fait déjà des peintures monumentales pour le monastère de San Placido, pour l’église de San Andres, pour l’église de Santa Cruz, avec tant de succès, que son maître voulut s’en déclarer l’auteur, afin que le jeune artiste en tirât une plus forte rétribution.

Pour se perfectionner dans le coloris, Coello travailla ensuite chez Carreno, qui, en sa qualité de peintre du roi, lui ouvrit les palais et lui donna facilité de copier les tableaux de Titien et de Rubens, des Vénitiens et des Flamands. C’est sans doute chez Carreno qu’il connut Ximenes Donoso, revenant de Rome1, où il avait passé sept ans et d’où il rapportait un goût pernicieux. Comme il avait surtout étudié en Italie l’architecture et la perspective, et qu’il n’avait guère pratiqué que la fresque, Donoso cherchait aussi à se familiariser avec le maniement de la peinture à l’huile auprès de l’habile coloriste Carreno. *

Coello et Douoso ne tardèrent pas à s’associer pour d’immenses fresques dans les églises et les monuments publics : au presbytère de l’église de Santa Cruz, à la cathédrale de Tolède, à la chartreuse del Paular, à l’église San Isidro el Real, depuis Collège impérial des Jésuites, aux églises de la Trinidad et de San Basilio, à l’Alcazar de Madrid, à la Panaderia (boulangerie) de la place Mayor. Ensemble ils firent aussi les dessins et les peintures pour les arcs de triomphe lors de l’entrée à Madrid de Marie-Louise d’Orléans, première femme de Charles II. Le célèbre arc de triomphe du Prado et les sujets décoratifs de la rue du Retiro, les Rois cl' Espagne offrant des fleurs, des fruits et des bijoux à la nouvelle reine , ont été gravés. Claudio avait encore fourni des esquisses pour d’autres ornementations, par exemple les Travaux d’Hereule , qui furent peints par Francisco de Solis2.

Après avoir exécuté à Saragosse, en 1683, les fresques de la coupole de l'église du Collège des Augustins, Claudio, rentré à Madrid, fut nommé peintre du roi, le 29 mars 1684, succédant à Dionisio Mantuano3, qui venait de mourir. Tous les héritages tombaient sur lui : en 1686, il succédait comme pintor de camara , à Francisco Herrera le jeune ; il succédait à Carreno, dont les titres, les fonctions et les émoluments lui

Ximenes Donozo n'avait quitté l'Espagne pour l’Italie qu’après la mort de son premier maître, Francisco Fernandez, de Madrid, c’est-à-dire après 1646. Son retour à Madrid et sa liaison avec Claudio Coello doivent donc dater de 1653 à 1660.

1 Né à Madrid, en 1629, élève de son père, Juan de Solis, qui s’était formé à Ségovie, chez Alonso de Herrera, ami de Navarrete el Mudo. Mort en 1684 à Madrid, où il avait ouvert une académie très-fréquentée. Il a écrit des biographies d’artistes espagnols, et il a gravé divers portraits pour cet ouvrage, qui n’a jamais été publié. « Peu de professeurs, dit Cean Bermudez avec un enthousiasme exagéré, ont contribué autant que Solis au progrès et à l’éclat de la peinture. »

3 Peintre et architecte, né à Bologne en 1624. Appelé à Madrid en 1656, pour les décorations du théâtre de Buen Retiro, il y mourut en 1684. lia travaillé parfois avec Francisco Rizi, avec Carreno, avec Vicente de Benavides, élève de Rizi.

CLAUDIO COELLO

furent attribués, sans compter des pensions et des faveurs exceptionnelles; il succédait aussi à son maître Francisco Rizi, dont il dut terminer un important travail à l’Escorial.

Ce fut pour Coello « l’occasion de produire une peinture qui doit désormais conserver et honorer son nom. Pour en comprendre le sujet, continue M. Louis Yiardot, d’après une longue notice de Cean Bermudez, il faut savoir que, depuis 1592, on conservait à l’Escorial une hostie {forma) provenant de je ne sais quelle église de Hollande (la cathédrale de Goarcamia (?), dit Cean Bermudez), où, disait-on, les

SAINTE FAMILLE, SAINTE ANNE, SAINT JEAN ET SAINT LOl'IS. Musée de Madrid.

disciples fanatiques de Zwingle l’avaient profanée par un indigne sacrilège. Charles 11 imagma, en 1(181, d’ôter cette hostie d’un reliquaire où elle gisait cachée, pour la mettre en évidence sur l’autel de la sacristie. C’est ainsi qu’il voulut remercier le Ciel de la délivrance de Vienne menacée par les armées ottomanes. Mais le retable de cet autel n’était pas assez riche pour une telle destination; le roi chargea Rizi d’en élever un nouveau, tout en bronze et en marbre, et de peindre le tableau qui devait servir de voile à l’ostensoir. Rizi fit exécuter le retable, mais il mourut, ne laissant du tableau qu'un dessin. Coello reçut du roi la mission de l’achever. M’approuvant pas le point de vue qu’avait adopté Rizi, Coello dut changer toute l’ordonnance de la composition. Sur une toile d’environ six mètres de hauteur et seulement trois de largeur, il avait à représenter la procession royale qui porta l’hostie à sa nouvelle place, en

ÉCOLE ESPAGNOLE

choisissant l’instant où le prêtre donne la bénédiction aux assistants agenouillés. Il fallait une grande adresse pour ajuster un tel sujet aux proportions de la toile et pour éviter la monotonie des attitudes. Ces difficultés furent vaincues par Coello avec un extrême bonheur, et les portraits du roi, du prieur, du premier ministre, duc de Medina-Cœli, et d’une cinquantaine d’autres personnages se trouvèrent merveilleusement encadrés dans cette vaste scène, surmontée d’une dévote allégorie. Ce tableau, qu’on appelle el Cuadro de la Forma , coûta à Coello plus de trois années d’un travail assidu. »

De l’Escorial, cependant, Coello avait été rappelé un moment à Madrid pour donner les esquisses de décorations à faire dans la galerie del Cicrzo et dans le palais ancien, peinture et architecture. Il choisit pour sujet la fable de Psyché et Cupidon , et, avec l’agrément du roi, il s’adjoignit Palomino, qui exécuta les fresques de la galerie.

El Cuadro de la Forma eut un succès prodigieux. Toute la cour était affolée de Coello, et le pintor de camara fut accaparé de nouveau par les portraits officiels, portraits de la reine mère, Mariana d’Autriche, de la seconde femme du roi Carlos, Mariana de Neuburg, et d’autres grands personnages. Il avait, de plus, à diriger la restauration des tableaux de la galerie royale.

En 1691, Claudio hérite encore du titre de peintre de la cathédrale de Tolède, qui n’avait été conféré à personne depuis la mort de Rizi. Tous les honneurs et tous les bonheurs! La plus haute position dans l’art, « sans qu’aucun artiste, dit Cean Bermudez, put lui disputer cette suprématie. » L’année suivante, tout s’écroule, et Coello se sent frappé à mort. Voici l’Italien Fa presto!

Luca Giordano avait été mandé pour de grandes peintures dans l’église de l’Escorial, et il arriva à Madrid au mois de mai 1692. Il avait alors soixante ans! Ah ! le terrible vieillard! il va en faire, des peintures, pendant ses dix années de séjour en Espagne ! Deux cents tableaux pour les monuments publics, et peut-être une centaine d’autres, dispersés dans les collections particulières !

Coello, qui fut pourtant un des plus hardis praticiens et un des producteurs les plus féconds de toute l’École espagnole, Coello était vaincu. N’était-ce pas aussi une insulte à son talent, un affront que lui faisait le débile Carlos? Il peut y avoir de la fierté dans la jalousie. Il y avait sans doute aussi du patriotisme — et de cruels pressentiments — dans la jalousie de Coello. Eh bien! que le règne de l’étranger tue l’art national! Claudio abandonna son pinceau et se laissa mourir : 20 avril 1693. Il fut enterré dans l’église de San Andres.

Il est sûr que Coello fut un peintre richement doué, savant dessinateur, franc coloriste, et passionné pour son art. « S’il eut vécu dans le bon temps de Philippe II, dit Bermudez, il eût été un de nos meilleurs peintres espagnols. » « Malheureusement, ajoute M. Louis Viardot, à l’époque de Coello, la décadence était partout : le mauvais goût dans les lettres et les arts marchait de pair avec l’avilissement de la monarchie et de la nation. « Le milieu dans lequel s’exerce un homme de génie compte sans doute pour beaucoup dans la gloire que lui attribue la postérité.

Coello a laissé quantité de dessins, et même trois eaux-fortes, un Calvaire , avec la Vierge, saint Augustin et sainte Monique, et les portraits de Carlos II et de la reine mère, Mariana d’Autriche. Ses meilleurs élèves furent Sébastian Munoz et Theodoro Ardemans.

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