AGUST1N DEL CASTILLO. — JUAN DEL CASTILLO. — ANTONIO DEL CASTILLO
Après la période gothique dont les historiographes font remonter l'origine à Sanchez de Castro, qui peignait à Séville en 1454, l'influence italienne domine exclusivement dans l'École d'Andalousie jusque vers la lin du xvie siècle. Luis de Vargas, élève de Perino del Vaga, et les deu\ Flamands Francisco Frutet et Pedro Campana, sectateurs eux-mêmes de l'Kcole romaine, se continuent dans Pedro de Villegas, Luis Fernande/, Pablo de Cespedès, Antonio de Mohedano , Pacheco et Agustin del Castillo. C'est Roëla* qui, le premier, s'efforce d'échapper à cette influence : on sent nettement poindre en lui des tendances nouvelles : élève des Vénitiens , tempérament réaliste , Roëlas contraste déjà singulièrement dans ses œuvres avec les pâles et froides productions des professeurs restés attachés à la tradition de Vargas. A leur tour. Herrera le Vieux et Juan del Castillo, délaissant les errements de leur maître Luis Fernandez, inclinent au style plus franc et plus libre de Roëlas. L'émancipation s'accentue : c'est le génie national qui se cherche et; se dégage; avec Velazquez, Murillo, Zurbaran et Cano, il va S'épanouir enfin dans toute sa rayonnante et vigoureuse originalité. Les deux Castillo appartiennent à cette phase indécise où l'art national tâtonne encore et n "a p§8
conquis sa complète indépendance. Agustin, l'aîné des deux frères, se montre peu novateur ; à part quelques timides écarts, il semble que, comme Pacheco, son condisciple, il ait préféré s'en tenir à l'imitation du style et du coloris des élèves de Raphaël ; tandis que Juan, par son enseignement plus encore que par ses œuvres, mérite d'être appelé le précurseur de cette brillante École andalouse qui devait donner à l'Espagne un style national et ses plus grands artistes.
Agustin del Castillo naquit à Séville en 1565. Il est élève de Luis Fernandez, peintre peu connu et dont aucune œuvre certaine n'est parvenue jusqu'à nous. Cette lacune est d'autant plus regrettable pour l'histoire de l'art espagnol, que Fernandez fut en même temps le maître de Herrera, de Pacheco et de Juan del Castillo : n'est-il pas présumable que l'artiste qui forma de tels disciples dut, à un titre quelconque, témoigner de quelque valeur?
Au sortir de l'atelier de Luis Fernandez, Agustin del Castillo s'en vint habiter Cordoue et il s'y maria. Personnalité très-effacée, ses biographes ne nous racontent que fort peu de choses touchant sa vie et son talent. Ils disent qu' Agustin fut surtout un habile fresquiste et ils citent avec de grands éloges une Conception, un Père éternel, et quelques autres peintures monumentales qui décoraient des églises et des couvents de Cordoue.
Malheureusement, tous ces ouvrages, dont Palomino note l'importance, exécutés pour des voûtes, des portiques ou des cloîtres à l'air libre, s'altérèrent rapidement et souffrirent bien davantage, au dire de Cean Bermudez, des affreuses restaurations entreprises par des ignorants. Aussi, chercherait-on vainement aujourd'hui, sous les tristes ruines de ces peintures, à retrouver les traces du dessin ou du coloris de leur primitif auteur.
Palomino et Cean Bermudez affirment qu'Agustin del Castillo était savant dessinateur et que ses compositions se recommandent par la simplicité et la noblesse du style. Telles sont, en effet, les qualités saillantes d'une Conception de la Vierge, que possède la cathédrale de Cordoue. Mais, dans cette page, dont il faut louer l'ordonnance, l'attitude naturelle, l'expression élevée et le beau plissé des étoffes, l'éclat du coloris ne rivalise point avec l'exactitude de la forme, et le caractère y fait absolument défaut. En somme, cette composition, conçue et exécutée dans la tradition italienne, n'offre pas, à nos yeux, l'intérêt que présente une Adoration des Rois conservée aujourd'hui dans la cathédrale de Cadix. Ponz raconte, dans son Voyage d'Espagne, qu'il considéra cette peinture avec beaucoup d'attention, la croyant de la première manière de Yelazquez. Mais on lui assura qu'ayant été examinée de près elle portait la signature d' Agustin del Castillo. Comme Cean Bermudez confirme de son côté cette attribution, nul doute que cette toile ne soit un curieux témoignage des efforts que fit l'artiste pour transformer sa manière : il obéit donc, lui aussi, au courant qui emportait l'Ecole; comme Herrera. comme son frère Juan del Castillo, il céda à ce goût de naturalisme qui devait donner aux œuvres des maîtres de l'Andalousie une si haute saveur d'originalité. Agustin del Castillo mourut à Cordoue en 1626. Il laissait un fils, Antonio del Castillo y Saavedra, dont il ne fit guère qu'ébaucher l'éducation artistique.
Juan del Castillo naquit à Séville en 1584, dix-neuf ans après Agustin. Palomino dit qu'il fut élève de Luis de Vargas, mais Cean Bermudez rectifie cette erreur par trop manifeste, puisque Vargas était mort dès 1568, et il établit que Juan reçut, comme son frère, les leçons de Luis Fernandez. Cean a sans doute raison sur ce dernier point, mais nous n'en inclinons pas moins à croire que les ouvrages de Roëlas, établi à Séville dès l'année 1607, alors que Juan del Castillo n'avait encore que vingt-trois ans, exercèrent sur le jeune artiste une influence plus déterminante que l'enseignement de Fernandez. Les pratiques de Roèlas ne tendaient rien moins qu'à bouleverser tout le solennel et systématique appareil de composition des maîtres attachés à la tradition romaine : il ne peignait que d'après le modèle vivant, prenait ses types dans son entourage, parmi ses amis, ses connaissances, et commençait de rechercher le vrai, le réel, en toutes choses; même les accessoires de la vie domestique trouvaient place,
LES CASTILLO (1565-1584-1603). :i
au grand scandale do Pacheco, Justine dans ses compositions religieuses. In autre peintre, Francisco de Serrera, se créait vers le même temps une éclatante originalité. L'énergie de son style, la liberté et la fougue de sa manière, impressionnèrent fortement la jeune École. Comme lloëlas et Herrera, Juan del l'.astillo rompit avec les conventions scolastiques; il ne demanda ses types qu'à la nature, groupa ses
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MARIAGE DE LA VIERGE, par Jn* del Cistillo (luire de SéTille .
ligures avec simplicité, ne peignit que ce qu'il voyait, et s'efforça, mais sans y réussir, de donner à son coloris une vigueur jusqu'alors inconnue aux imitateurs de Vargas. Le premier, il fonda enfin un enseignement régulier, dont le naturalisme, c'est-à-dire le goût du vrai, l'amour du réel et la haine du convenu, est la base. Moya, Cano, Zurbaran, Murillo, Velazquez, et toute la jeune génération qui étudiait alors a Sévitle, allaient successivement s'emparer de ces principes, d'ailleurs en si complète harmonie avec le génie national, et les traduire jusqu'à leur plus liant degré d'expression et de caractère. Si. dans ses
œuvres, toujours empreintes des timidités qui avaient marqué ses débuts, Juan deî Castîllo reste inférieur à la brillante pléiade d'artistes formés à ses leçons, et quoique ces œuvres soient le plus souvent confondues aujourd'hui tantôt parmi les productions des maîtres de la période italienne, tantôl parmi les ouvrages de ses propres élèves en quête d'une manière personnelle, c'est du moins sa gloire, et elle demeure indiscutable, d'avoir pressenti les véritables tendances de l'École et d'être l'inspirateur des plus grands artistes de sa patrie.
Juan del Castillo réunit bientôt autour de lui un groupe important d'élèves : les premiers furent Murillo, à qui, selon quelques auteurs, le rattachait un lien éloigné de parenté, Andrès de Médina, dont on a des gravures à l'eau-forte, et Pedro de Médina Valbuena, peintre estimable, qui concourut plus tard avec Murillo à fonder l'Académie de dessin de Séville. Dans un voyage que Castillo fit à Grenade et où il eut occasion de peindre divers tableaux pour des particuliers, Miguel Cano, père d'Alonso, lui confia son fils. Pedro de Moya, qui était aussi de Grenade, fut présenté en même temps à Castillo, et les deux nouveaux disciples accompagnèrent le maître lors de son retour à Séville.
La maison de Castillo, située, croit-on, derrière l'église paroissiale de San Marcos, sur laplazuela de las monjas de Santa lsabel, était, selon Palomino, le rendez-vous de quiconque désirait se perfectionner dans l'art de peindre : « Su casa era la escuela mas frequentada de cuantos deseaban aprovechar en el arte de la pintura1. » En même temps que Castillo, trois autres maîtres professaient à Séville avec éclat : Roëlas, qui formait Francisco Varela et Zurbaran; Herrera le Vieux, qui avait pour élève son frère Bartolomé, et enfin Francisco Pacheco. C'est avec ce dernier qu'étudiait Diego Velazquez, entré d'abord chez Herrera; le talent de ce maître, bien que profondément sympathique au jeune artiste, n'avait pu toutefois lui faire accepter ses rudesses et ses brutalités, et Velazquez l'avait quitté. Mais l'enseignement du froid Pacheco ne répondait point au tempérament de l'élève dont les premiers essais, manifestement inspirés de la manière de Castillo, attestent qu'il s'inspira plus volontiers des ouvrages du peintre réaliste. Une remarquable émulation s'établit alors entre ces divers ateliers. Séville, la plus florissante cité de l'Espagne, était encore un centre privilégié pour l'art. Les incessantes commandes des communautés religieuses et des personnages d'un rang élevé; les achats que pratiquaient les marchands qui, en retour de riches cargaisons, envoyaient des peintures aux Indes-Occidentales; les expositions publiques, à l'époque de la fête du Corpus, sur les degrés delà cathédrale ou sur le passage de la procession ; les critiques des littérateurs et les sonnets louangeurs des poètes concouraient à rendre cette émulation plus féconde et stimulaient puissamment les artistes.
C'est pour les couvents de Séville, et plus particulièrement pour les églises des Pères Dominicains, que Juan del Castillo peignit ses plus importants ouvrages. Ponz signale, dans l'église de Regina Angelorum, un tableau de la Vierge au Rosaire accompagnée des saints Pierre et Paul et d'un saint Dominique à genoux, qu'il n'hésite point à attribuer à Murillo, dans sa première manière. Or, ce tableau est de Juan del Castillo. Plus circonspect dans l'examen des belles compositions qui ornaient autrefois le maître-autel de l'église de Monte Sion et que, sur l'assertion de Palomino, l'on attribuait à Alonso Cano, Ponz en découvrit cette fois le véritable auteur et s'assura même que la plupart de ces toiles portaient la signature de Juan del Castillo. Une grande Assomption de la Vierge, surmontée du Couronnement, occupait le milieu de ce retable; sur les côtés étaient figurées l'Annonciation, la Naissance' de la Vierge, la Visitation et F Adoration des Rois, et, à la base, les saints docteurs avec saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin. On voit aujourd'hui, au Musée de Séville, cinq tableaux qui nous paraissent avoir fait partie de cet ensemble, dispersé sans doute lors de la suppression des couvents. Ces peintures appartiennent au meilleur faire de l'artiste, et elles donnent bien la mesure de ce talent de transition qui unit la période d'imitation italienne à l'ère de complet affranchissement de l'École.
Vers la fin de sa vie, Juan del Castillo quitta Séville et alla habiter Cadix. C'est là qu'il mourut en 1640, ,à l'âge de cinquante-six ans.
1 Palomino. Vida de los Pintores eminentes espanoles.