‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 4)Chapitre 32 sur 83 · CARBONNEAU. SC · texte numérisé non relu

CARBONNEAU. SC

éclatantes couleurs tous les types de l'ancienne Espagne. C'était plaisir de les voir défiler au fond de leur cadre, minces, souples et brunies, passionnées et dédaigneuses tout ensemble; hautaines comme des flwHHrinon. mignonnes comme des Andalouses. Le profane s'y confondait tellement avec le sacré, et les costumes du temps de Philippe III s'adaptaient si singulièrement à ces images de jeunes filles canonisées, qu'on ne savait si c'étaient là des séraphins descendus du ciel dans l'attitude et sous les vêlements des infantes. On eût dit

voir passer toute la grandesse du Paradis. Mais quelle fierté d'allure dans ces doux anges au teint mauresque et au charmant petit pied ! Quel luxe d'ajustement surtout ! Celle-ci, sur sa robe chamarrée, porte un surtout vert brodé en or. A son glaive, on la reconnaît pour sainte Catherine qui, ne pouvant être rouée vive, fut décapitée. Celle-là, jeune et belle, se nomme sainte Lucie; elle est habillée d'une magnifique robe rouge à brocards d'or et à grands plist rès-accusés : elle tient un plat d'argent contenant les deux yeux, symbole de son martyre. Une autre joue de l'orgue sous les traits de sainte Cécile, et tandis que ses fines mains effleurent le clavier sacré, elle lève les yeux avec un indicible sentiment d'amour et semble prêter l'oreille à quelque lointaine harmonie qui du haut des régions divines répond à ses chants. De ce côté, sont les patronnes de Séville, sainte Justine et sainte Ruffine. On les reconnaît aux petits vases qui indiquent la profession de leur père, potier de terre à Séville; elles sont vêtues de ces brillantes étoffes à raies noires et jaunes qu'on affectionne dans les pays du soleil, étoffes épaisses et pesantes comme du cuir de Hongrie, sur lesquelles tranchent des écharpes vertes , légèrement glacées de tons chauds et mordorés.

Zurbaran trouvait ainsi à satisfaire son merveilleux talent pour les draperies, talent dans lequel les plus illustres Vénitiens et Paul Véronèse lui-même ne l'ont point surpassé. Mais nulle part il n'usa de ce talent, on peut même dire il n'en abusa, autant que dans les portraits de deux saintes fort renommées et en grande vénération parmi le peuple de Madrid, sainte Marine et sainte Barbara. Cette dernière est la protectrice des nobles dames, la gardienne des âmes d'élite, la confidente des péchés délicats et mignons. Elle est parée comme une châsse, et l'on devine sa suprématie rien qu'à sa robe lamée d'or et à ses bijoux; elle a de grands airs, la poitrine en avant, le regard dédaigneux, et elle ne sauve pas tout le monde. Sainte Marine, au contraire, est la patronne des pauvres ; vêtue en bergère, pastorcita, elle est coiffée d'un modeste chapeau de paille et jouit du privilège de conduire les plus humbles dans le royaume des cieux.

De telles peintures, inspirées par le goût du temps et aussi par les idées particulières à la nation espagnole, n'étaient pas au fond ce qui convenait le mieux au génie de Zurbaran, et volontiers il revenait à sa vraie nature, quand il peignait l'ascétisme du cloître et ses victimes. Ses plus beaux tableaux dans ce genre furent ceux qu'il exécuta pour la chartreuse de Xérès. Il en puisa les sujets dans l'histoire de cet ordre des chartreux qu'avait illustré l'héroïque saint Bruno. La Réception de saint Bruno par le pape fut le thème d'une de ses compositions les mieux traitées. Il peignit également le fameux Miracle de saint Hugues, dont la tradition s'était si pieusement conservée parmi les chartreux : saint Hugues , évèque de Grenoble , étant arrivé dans leur monastère au moment où les religieux se mettaient à table, changea subitement en tortues le gibier qui leur était servi. Ce tableau se compose de neuf figures, sept moines assis autour de la table du réfectoire et le saint évêque assisté d'un jeune acolyte qui paraît fort surpris du prodige qui vient de s'opérer sous ses yeux. Ces graves peintures, d'une tristesse solennelle, toutes remplies du sentiment monastique et de l'esprit de Dieu, ne sont plus aujourd'hui dans la chartreuse de Xérès; elles furent transportées à Madrid il y a environ quarante ans. L'auteur du Dictionnaire des peintres espagnols raconte qu'étant allé visiter cette chartreuse avec le célèbre amateur Lebrun , celui-ci crut voir dans neuf chartreux qui étaient peints au pourtour de l'autel autant de figures de Lesueur : « Il fut bien étonné, dit-il, quand j'écrivis sur ses tablettes le nom de Zurbaran. »

La signature du peintre apposée au bas du grand rétable de la chartreuse de Xérès atteste que Zurbaran y termina ses travaux en 1633, et qu'à cette époque il était déjà peintre du roi. Bien n'indique cependant qu'il eût fait dès lors un voyage à Madrid, car, au dire de Palomino, ce fut en l'année 1650 seulement que Zurbaran fut appelé dans cette capitale par Velasquez, ami privé de Philippe IV, et qu'il fut chargé par ce monarque de peindre an palais du Buen Retiro les travaux d'Hercule. Philippe IV avait pour la peinture un goût particulier qu'il avait contracté sans doute dans la fréquentation de Velasquez. Un jour qu'il visitait les salles dont il avait confié la décoration à Zurbaran, il s'arrêta, dit Palomino Velasco, pour voir de près l'ouvrage de l'artiste, qui venait justement d'y mettre la dernière main et de le signer Zurbaran, peintre du roi. Philippe IV lui frappa familièrement sur l'épaule en disant : « Peintre du roi et roi des peintres. »

Zurbaran s'était marié à Séville avec dona Leonora Jordera, de laquelle il eut plusieurs enfants. Un acte daté du 14 décembre 1657, et retrouvé par Cean Bermudez dans les archives du chapitre de la cathédrale de Séville,

FRANÇOIS ZURBARÀN (1598). 7

porte concession viagère par Zurbaran à l'une de ses filles d'une maison située rue de los Abades. On a raconté qu'une aventure sanglante avait troublé l'existence de Zurbaran; qu'un duel dont il avait été le héros et dont

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