I. A VIERI.K DE DOriEtJII Musre roj.il de Madrid
productions d'Albert Durer, permettent cependant d'établir avec certitude que Gallegos suivait étroitement la tradition des mailles du Nord et qu'il la transmit lui-même à tout un groupe d'artistes castillans. Son influence s'elendit-elle à Morales? C'est là une hypothèse probable sinon certaine. Fntre les tableaux de la cathédrale de Salamanque et les premières productions de Morales, on saisitde telles analogies de procédé et de manière quClles ne sauraient être' jugées fortuites : même coloris un peu sec, mais également plein d 'éclat : même dessin ressenti, même modelé' timide, même rendu minutieux des détails et des accessoires. S'ils ne suflisenl pas à démontrer que Morales est très-probablement un disciple du maître de Salamanque. ces analogie-. trop frappantes pour qu'on n'en cherche pas les causes ailleurs que dans la communauté de l'origine et de la
tradition adoptée, sont du nioins intéressantes à constater; il appartient à l'érudition espagnole de diriger dé ce côté d'attentives et nouvelles recherches et de nous révéler si des liens d'école rattachent effectivement Morales à Fernando Gallegos.
L'étude de ceux des ouvrages de Morales dont l'authenticité ne saurait être mise en doute prouve qu'au cours de sa longue carrière, le génie de l'artiste, si peu varié en général dans ses manifestations, subit pourtant une transformation profonde.
En écartant tout d'abord, comme indignes de son pinceau, les Ecco homo décharnés, les Mater Do/orosa grimaçantes, et toutes les natures chétives, aux membres mal attachés et aux formes anguleuses, qu'il faut rendre aux tristes imitateurs du maître, on distingue, dans l'ensemble de son œuvre, deux périodes bien distinctes.
Dans la première, Morales peint volontiers des compositions d'un grand nombre de figures; les personnages y sont parfois traités de grandeur naturelle, et son exécution, presque large et aisée, contraste singulièrement avec ses productions plus tardives. Un Portement de Croix, une Vierge avec l'enfant Jésus tenant un oiseau attaché au bout d'un fil; Saint Joachim embrassant sainte Anne, de l'église paroissiale de la Conception, à Badajoz ; les six sujets de la Passion qui décorent le maître-autel de l'église de Higuera de Fregenal, ainsi que quelques autres ouvrages demeurés en Estramadure, appartiennent incontestablement à cette première et plus libre manière ; elle paraît s'étendre jusque vers 1550.
Autour de cette date, Morales restreint l'importance de ses compositions; il n'aborde plus que des sujets d'une seule figure ou de deux au plus, ne dépassant guère, pour les dimensions, une tête ou un buste à mi-corps, et reproduisant presque constamment l'un ou l'autre de ces trois motifs : YEcce homo, la Vierge soutenant le Christ mort, et le Christ à la colonne. En même temps, l'artiste modifie le caractère de son exécution.
Sur des fonds bitumineux, son dessin, plus expressif, cerne d'un trait ferme les contours de ses ligures d'une sveltesse peut-être un peu grêle, mais empreinte d'une grâce mélancolique et singulièrement élégante; son coloris un peu sec, presque monochrome, mais ferme et brillant comme l'émail, son modelé délicat, procédant par demi-teintes et accusant finement le relief, rappellent, comme facture, les patients procédés des miniaturistes; la recherche exquise qu'apporte encore Morales à parfaire ses chevelures, si vraiment soyeuses que, selon l'expression de Palomino, « l'on est tenté de souffler dessus » ; le soin un peu puéril qu'il met à bien détacher chaque poil de la barbe, à bien rendre toutes les gouttelettes de sang qui tombent du front de ses Christs couronnés d'épines, ou les larmes de ses Vierges pâmées de douleur; tout cet ensemble, mélange d'archaïsme et d'originalité, donne aux productions de cette seconde manière une physionomie spéciale, très-serrée, très-nerveuse et tout à fait individuelle.
D'après le nombre et l'importance des ouvrages dont il enrichit les églises et les couvents de l'Estramadure. on présume que Morales dut passer la presque totalité de son existence dans sa ville natale. Son génie y était du reste grandement honoré, et, du vivant même du peintre, ses concitoyens lui décernèrent un éclatant témoignage de leur admiration en donnant son nom à la rue qu'il habitait à Badajoz. Tolède, Burgos, Valladolid, Séville, Grenade, connurent de bonne heure ses ouvrages, et sa renommée se répandit rapidement dans l'Espagne entière. Plus heureux que Joanès, que Vargas et que tant d'autres artistes ses contemporains, dont le talent n'eut pour théâtre que l'étroite enceinte d'un couvent ou d'une seule cité et dont la réputation ne franchit que longtemps après leur mort les limites de leurs provinces, Morales se vit appeler à la cour. C'était vers 15G3, à l'époque où Philippe II venait de jeter les fondements de l'Escorial et préparait d'avance tout ce qui devait concourir à la décoration du royal monastère. Ébloui sans doute d'une telle distinction, Morales, renonçant à la simplicité de sa vie ordinaire, se présenta devant Philippe avec le faste et l'apparat d'un grand seigneur. Ces dehors magnifiques lui attirèrent les railleries des courtisans et déplurent au roi. Philippe ne lui commanda qu'un seul tableau : un Christ marchant au Calvaire, qu'il donna à l'église de San Geronimo de Madrid ; il fit ensuite payer à l'artiste ses frais de route et le congédia.
LUIS DI MOIIALKS (1509).
Profondément blesse dans ioa naïf orgueil, Morales revint a Badajoz. De celte entrevue, dont il s'était
promis la fortune, il ne rapportait que l'humiliation et le découragement. Iles lois sa santé s'altéra, sa vue - 'all'aihlit. ses mains tremblèrent et le rendirent promptement inhabile à continuer de peindre ses patients chefs-d'œuvre. Délaissé de tous et bientôt accablé par les infirmités de In vieillesse, il tomba, de chute en chute, dans un affreux tlénùineut.
LA CIRCONCISION («usée rojal de Madrid:
Le seul document relatif à Morales que Iran Itermudez ait retrouvé dans les archives de la cathédrale de Bajadoz atteste précisément l'état de pauvreté où en était déjà arrivé l'artiste en 1575. Le I I février de cette année, il vend au licencié Itucnnvida, pour le prix de cent ducats, une vigne qu'il possédait dans la partie haute de la Vega de Merida.
C'est dans la plus misérable situation que, quelques années après, en 1581, Philippe II revit Morales. Le roi revenait de Portugal et traversait Hadajoz. Le peintre alla se placer sur le passage du monarque, qui s'arrêta, ému de pitié : « Vous êtes bien vieux, Morales, dit le roi. — Oui, sire, et bien pauvre. » Philippe lui accorda sur-le-champ une pension de 300 ducats; cinq ans après, en 1586, Morales mourut.
fi ÉCOLE ESPAGNOLE.
Les grandes cathédrales de l'Espagne et quelques églises de l'Estramadure ont conservé les plus importantes productions de Morales. À ne prendre que celles dont l'authenticité est incontestable, ces productions ne sont pas nombreuses. Morales peignait et dessinait lentement, et l'application minutieuse qu'il apportait dans son exécution explique assez la rareté de ses ouvrages Malgré l'invasion française et la suppression des couvents, qui ont fait connaître et permis d'étudier, en dehors de leur patrie, les peintres espagnols, bien peu d'ouvrages du divino Morales ont franchi les Pyrénées. Des trois tableaux, réunis sous son nom, dans l'ancienne Galerie espagnole, au Louvre, deux au moins paraissaient douteux ou apocryphes; actuellement encore, le même Musée relègue dans quelque coin obscur un Portement de Croix, inscrit cependant au Catalogue sous le nom de Morales, et qu'on juge sans doute indigne de nos regards.
Le Musée royal de Madrid n'est pas lui-même très-riche en œuvres choisies : La Vierge de douleurs, les deux Ecce homo, une Tète de Christ, ainsi que la Vierge et l'enfant Jésus ne sont que d'estimables peintures. La Circoncision est une œuvre plus intéressante : « Ce dernier tableau, dit M. Yiardot dans ses « Musées d'Espagne, me paraît le plus important et le meilleur; mais, dans tous, Morales se montre « pleinement. S'il a les défauts habituels de son époque, s'il est minutieux et léché, surtout dans l'exécution « de la barbe et des cheveux ; si l'on peut lui reprocher trop de dureté dans les contours et trop peu de « relief dans le modelé, au moins faut-il reconnaître qu'il dessinait avec soin et correction, qu'il entendait « savamment l'anatomie des nus, et rendait admirablement la fine dégradation des demi-teintes ; il faut « reconnaître surtout qu'il excellait dans les expressions de douleur religieuse et que nul n'a mieux réussi « à peindre les angoisses poignantes d'un Christ couronné d'épines, ou d'une Vierge percée des sept épées « de douleur ' . »
Le Musée du Fomento possède un Christ entre les deux Larrons, qui rappelle la première facture de Morales et non la plus parfaite; plus heureux que les grandes collections de la capitale, le Musée provincial de Tolède a recueilli deux précieuses peintures du maître : un Christ, d'un travail exquis, et une Notre-Dame de la Solitude, d'un fini incomparable.
L'une des plus belles compositions de Morales se trouve malheureusement enfouie dans la sacristie de l'église de San lsidro el Real, à Madrid : c'est un Christ à la colonne qu'on ne peut entrevoir qu'à grand' peine, à la lumière des cierges. La souffrance physique du Christ, sa résignation divine, le pardon miséricordieux que son regard, voilé par de longues paupières, adresse à l'apôtre renégat et la contrition profonde de saint Pierre, sont admirablement exprimés dans ce chef-d'œuvre, de l'exécution la plus nerveuse et de l'effet le plus solennel et le plus saisissant. Comparable pour la naïveté et l'élévation du sentimenl religieux aux plus sévères productions des maîtres italiens qui ont précédé la Renaissance, cette page est peut-être sans rivale, même dans l'œuvre de l'artiste, sous le rapport de l'expression ; elle atteint une intensité si aiguë, si poignante, qu'elle semble surhumaine. Mieux que les commentaires de ses biographes, cette peinture explique pourquoi Morales reçut de ses admirateurs le surnom de Divino.
Dans ses remarquables Etudes sur la peinture espagnole, publiées en 1833 par la Revue de Paris, M. T. Thoré a décrit un très-beau tableau de Morales qui faisait alors partie de la galerie Soult. « Le tableau « de M. Soult, — dit M. Thoré, — la, Mère de douleurs, représente la Vierge à mi-corps, tenant dans ses « bras le Christ mort. J'ai vu à l'ancienne exposition de MM. Hanter, rue de la Chaussée-d'Antin, une « répétition de ce sujet, que Morales a reproduit plusieurs fois, car il y en avait un dans l'église des h Carmélites déchaussés d'Avila, un à Sainte-Catherine de Zafra, de Grenade, un dans la cathédrale de « Badajoz, et un autre, que je soupçonne celui de M. Soult, dans l'église Saint- Augustin de la même « ville. La mort est merveilleusement rendue sur les traits glacés du Christ, mais la face divine a « conservé un calme inaltérable qui révèle la résurrection; la douleur de la Vierge-mère est si solennelle <( et si intime, qu'on s'arrête à rêver devant ce grand drame de souffrance et d'amour. Comme exécution, « cette peinture n'offre pas une analogie bien marquée avec Y Ecce homo du Louvre attribué au même
1 Les Musées d Espagne, par M. Louis Yiardot I'a.vs. 1850.