‹ Histoire des persécutions de l'église; (volume 2)Chapitre 13 sur 20 · FLAV. DOMITILLA · texte numérisé non relu

FLAV. DOMITILLA

FLAVIA DOHITILU

Tit. Flav. Clemens

Voilà toute la généalogie des Flaviens, d'après les historiens

OU les documents profanes. Le Brutiits de la Chronique d'Eusèbe parle d'une sœur et d'une nièce de Clemens. Il ne nomme pas la sœur, mais il nomme la nièce, Flavia Domitilla. Ce témoignage peut- il prévaloir contre celui de Suétone qui n'attribue à Clemens qu'un seul frère? C'est dans le Martyrologe romain et dans les Actes des saints Nérée et Achillée, sources plus que suspectes^ qu'on a été chercher une sœur de Flavius Clemens nommée Plautilla, dont on a fait la mère de la Flavia Domitilla, la vierge exilée à Poniia. C'est aussi dans ces Actes qu'on trouve Tévêque saint Clément, mentionné comme fils d'un autre frère de Flavius Clemens. M. de Rossi hésile à rattacher ces deux derniers personnages à la fauiille impériale. Sans pousser trop loin le scepticisme, on peut aussi douter de Texistence de Plautilla et de Domitilla la Jeune, et les reléguer dans le domaine de la légende. Les Actes des saints Nérée et Achillée, en effet, où la vierge Flavia Domitilla lient une si grande place, la mentionnent comme la nièce de l'empereur Domitien. Or Demi tien n'a d'autres nièces que la fille de son frère Titus, Julia Augusta, et la fille de sa sœur, Flavia Domitilla, qui portait le même nom que sa mère et fut la femme de Flavius Clemens, celle même dont parle Dion Cassius. Chose étrange ! L'histoire authentique compte trois Flavia Domitilla, la femme de Vespasien, sa fille et sa petite-fille. Cette dernière, frappée avec son époux Flavius Clemens, peut, avec vraisemblance, être revendiquée par l'Église comme chrétienne. Cependant on en fait à peine mention; mais on en invente une quatrième qu'on purifie de la tache de naissance païenne, en lui donnant pour mère une femme baptisée par saint Pierre luimême. On l'entoure de la triple auréole de vierge, de sainte et de martyre, et les écrivains ecclésiastiques répandent sur elle toutes leurs complaisances. Elle devient l'objet d'une pieuse légende, et sous le titre d'Actes des martyrs Nén'ée et Achillée, on écrit sur son compte un roman empreint d'une langoureuse mysticité. On renvoie souvent ses lecteurs aux pièces de cette sorte, mais on ne les lit guère. La barbarie du langage et la puérilité des détails arrêtent trop souvent, dès le seuil, ceux qui entreprennent de les étudier. On ne nous saura peut-être pas mauvais gré de nous arrêter un instant à ces Actes, Ce petit roman de piété nous est donné comme traduit du grec en latin. La date de sa

composition est impossible à fixer. Si ancien qu'il soit, il nous parait évidemment postériew* de plusieurs siècles à Tépoque de Domitien. Il est intéressant cependant en ce qu'il nous fait connaître, dans ses lointaines origines, un coin du mysticisme chrétien . Qui le croirait ? c'est une histoire d'amour. C'est l'amour qui donne à cette légende confuse et composée sans art une certaine unité. Flayia Domitilla est fiancée à un jeune homme qui l'aime et la désu'e ardemment. U s'appelle Âurelianus et est fils d*un personnage consulaire.

« Nérée et Achillée, eunuques et domestiques de Domitilla, c gagnés naguère à la foi chrétienne par le bienheureux et très- « saint Pierre, apôtre de Dieu, voyant leur jeune maîtresse se « couvrir de bijoux et de vèt^ments de pourpre tissés d'or, Ini « dirent : « Quel soin tu prends de parer ton corps pour t'unir « à Âurélien, homme mortel ! Si tu mettais un zèle ^al à orner c ton âme, tu pourrais conquérir pour époux le Fils de Dieu, roi « immortel, qui t'associerait à son éternité et avec lequel tu ne « verrais jamais tes plaisirs avoir un terme ni ta parure se flé- « trir. • — Domitilla leur répondit : « £t n'est-ce pas la meil- (( leure manière d'aimer Dieu, que de prendre un mari et d'avoir « des enfants et de perpétuer le souvenir et l'honneur de son « nom dans une douce et chère postérité ? Qu'il est dur et inbu- « main de mépriser ces joies, et de renoncer à goûter ces délices t< de la vie, et, comme celui qui ne jouit pas de la lumière^ de se « refuser à connaître la volupté ! » — Nérée lui répondit : « Tu « ne vois que le plaisir d'un moment, tu ne vois pas les nom- « breux dangers qui naîtront aussitôt après, lilt d'aîxlrd, quand . t( on t'aura ravi la pureté que tu as apportée en naissant, tu per- « dras ton nom de vierge pour prendre celui de femme, et toi qui « n'as pas souffert de la part de tes parents la moindre atteinte à « ton caractère d'être libre, il te faudra subir pour maître de ta « personne un étranger, entre les mains duquel tu seras comme «< un vil objet qu'il possède. Désormais, plus de libres épanche- « ments. Il ne te laissera plus converser avec tes amis, les « nourrices, tes frères et sœurs de lait. Tes paroles, tes re- « gards, tes oreilles, tes plus simples démarches seront l'objet « de continuels soupçons. » — Domitilla répondit : «Je sais que « ma mère eut dans mon père un mari jaloux et qu^elle souffrit

ce souvent de ses injurieux soupçons. Mais est-ce une raison pour « que je rencontre, moi aussi, un semblable mari? » —<( La plupart « des fiancés, dit Achiliée, se font doux et soumis avant le ma- « riage,mais après, ils trahissent leur vrai naturel. S'ils sont dé- « bauchés, ils séduisent leurs servantes et prerment leur parti « contre leurs maîtresses, alors même que celles-ci ferment les « yeux, et les vengent du dédain non-seulement par des paît rôles, mais encore par des coups ; et, quand on pouvait à peine

• supporter un reproche d'une mère chérie, il faut endurer leurs « violences et leur brutalité. Mais j'admets que ton époux ne « soit ni jaloux, ni libertin, mais plein de douceur et de bonté. « Vois cependant les ennuis et les périls du mariage. Bon gré « mal gré, il faudra que la femme porte nuit et jour dans son « sein le fardeau qu'elle a conçu. Elle en sera languissante, « alourdie, pâle, à peine capable de se traîner sur ses jambes, « dégoûtée des mets salutaires, prise d'étranges envies pour les « aliments nuisibles. » Achillée ajoute des traits vraiment intraduisibles sur les maladies auxquelles expose la grossesse, les risques de Taccouchement pour Tenfant et pour la mère. L*auteur, évidemment, dans le développement de sa thèse, a oublié ses personnages, et que c'est un domestique qui parle à sa maîtresse, un homme à une chaste vierge. En regard de ce tableau, bien fait pour étonner, troubler et dégoûter une âme candide de jeune fille, l'auteur met datis la bouche de Nérée l'éloge de la virginité :

• heureuse la sainte virginité étrangère à tous ces dangers, la « virginité aimée de Dieu et chère à ses anges ! Qui la possède

. « est semblable à Dieu, qui ne Ta plus a perdu en cela sa ressem- « blance avec Dieu, et a revêtu la corruption. La femiçe ainsi « viciée peut, il est vrai, par la pénitence, effacer cette faute;

• mais retrouver son intégrité, jamais. Ah î quelle démence de se c soumettre à la passion d*autrui, et quand on peut atteindre le « prix et la couronne éternelle de la virginité, de s'obliger à gé- « mir et à pleurer sur sa corruption, et à en faire pénitence pour

« mériter son pardon! Ah ! oui, la sainte virginité est parti-

« culièrement agréable à Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit ! De « même qu'une reine passe devant toutes lés autres nobles et « illustres matrones, ainsi la virginité marche avant toutes les « autres vertus et ne cède Je pas qu*au martyre. La Foi la caresse,

c TËspérance Pembrasse, la Charité la couire de baisers; la « patience, le mépris du monde, la persévérance, la vigilance, « la constance, Tbospitalité , toutes les vertus que j'ai nom- « mées et toutes celles que je n'ai pas nommées lui font cortf tégâk et sont ses suivantes, au milieu de la verdure du pa- « radis et des fleurs de la vie étemelle qui ne savent pas se « flétrir, au milieu des bocages des anges et des prairies fraîches « et saintement embaumées, où Ton respire la vie éternelle, où « lair même a le parfum de la vertu, à tel point que celui qui « Ta respiré une fois ne connaîtra plus la tristesse, Tinfirmité et • la douleur, mais portera toujours une âme radieuse et confiante « en son immortalité. » — Âchillée reprit : • Ce que mon frère « vient de rappeler est peu de cbose. D'un vaste fleuve il n'a, en « quelque sorte, puisé qu'un setier. C'est assez pour goûter la i< saveur de l'eau du fleuve, mais il ne lient pas tout entier dans « celte petite mesure. Ainsi aucune parole ne pourrait expliquer « quelles sont les félicités et les délices de cette vie, aucune pen- (( sée ne saurait y atteindre, aucun discours les embrasser. Mais, a dans le siècle même, la vir^nnité garde sa gloire et sa dignité... » — L'auteur oppose encore ici la pureté et la liberté de la vierge dans le monde à la corruption et à la servitude de l'épouse, c tenue enfermée dans sa maison comme dans une prison domestique » et subissant mille outrages de la brutalité de son mari. Ces outrages sont la vengeance de l'ange gardien de la virginité, qui punit de la sorte la vieige de sa chute. Puis l'auteur, dans une prosopopée, fait parler cet ange gardien, qui gourmande ainsi la vierge devenue femme : « Dis-moi, ô créature, quel mal t'a fait « la virginité pour la rejeter loin de toi et admettre à sa place « son ennemie? Quand tu es sortie du sein de ta mère, elle est t( née avec loi; avec toi, elle a été allaitée; elle a toujours été « avec loi comme une compagne fidèle ; avec toi, elle a pleuré « les larmes de Tenlance ; avec toi, elle a été nourrie au milieu « des caresses; avec toi elle a mangé ; avec toi, elle a bu; elle a « partagé les malaises et tes misères corporelles ; elle veillait et « dormait avec toi, se levait avec toi, était avec toi debout ou as- « sise, s'habillait et se parait avec toi, avec toi mangeait et pre « nait place à table ; avec toi elle a appris les lettres, la gram- « maire, l'éloquence, avec toi elle a communié, avec toi elle a

« été catéchisée, baptisée, copsacrée par le sang du Christ, avec « toi elle s'est assise aux noces du Christ et de l'Église, d'où naît « chaque jour une innombrable multitude, mais sans que ni Tun « ni Tautre, ni le père qui est le Christ, ni la mère qui est l'Ë- « glise, perdent leur pureté immaculée. Dans Tembrassement du « Christ, en effet, la pureté est préservée et accrue loin qu'elle c disparaisse, et, dans ses enfantements, la virginité de rÉglise « ne fait que devenir plus parfaite... heureuse et sainte virgi- « nité î Toi qui, au milieu des pécheurs, goûtes encore de paie reilles jouissances, quelles sont celles que tu goûteras parmi les « anges, dans les cieux? Combien tu vaux mieux que les royautés « éphémères ! Combien tu es plus brillante que les plus brillantes « pierreries! A toute heure, tu possèdes le plus beau jeune « homme, le Christ, fils du Dieu tout-puissant, resplendissant « de Téclat du diadème, radieux et étincelant de la lumière cé- « leste ! Car, puisque le soleil est son serviteur, quelle doit être « la beauté du maître, quand si grande est la beauté du servi- « teur? Voilà celui qui sera toujours avec toi, ô sainte virginité, « avec toi au milieu de tous les saints, te prodiguant d*éternelles

« caresses spirituelles Choisis donc maintenant celui que tu

« préfères : ou Téternel époux avec les délices éternelles, ou un « homme qui doit mourir avec ses caresses d'un moment. » — Domitilla est troublée par ce langage, elle répond : « Ah ! si cette « science divine eût été mienne naguère, je n'aurais jamais pris « le titre de fiancée et j'aurais pu sans peine aspirer à l'honneur (( de la sainteté, et de mt^me que, baptisée, j'ai abandonné le « culte des idoles, ainsi instruite, j'aurais méprisé tout com- « merce charnel. Maintenant, puisque Dieu a voulu gagner mon « âçpe par le secours de votre parole, j'espère qu'il m'inspirera « comment il faut s'y prendre pour arriver à ce que nous sou- « haitons pour l'amour de lui. » — Achillée et ^érée vont alors trouver l'évêque Clément, que l'auteur appelle ici fils du frère du consul Clément, et l'informe que Domitilla veut renoncer à son futur époux Aurélien, pour être consacrée à Dieu et recevoir le voile de ses mains. Il se rend, en effet, auprès d'elle et la consacre en prévoyant qu'elle prend la route du martyre. En apprenant que sa fiancée renonce à lui, Aurélien s'indigne; des menaces, il passe aux violences et obtient de Domitien que, si elle

refiise de sacrifier, elle soit déportée dans Tile de Pontia. Il pensait que Texil donnerait à réfléchir à la jeune fille et la lui ramènerait docile et soumise. Elle part donc pour Texil avec Nérée et Achillée. — Ici Tauteur a cousu deux épisodes qui rompent singulièrement Tunité du récit. Le premier est Fhistoire de la lutte de Simon le magicien avec saint Pierre, à propos de deox disciples de Simon qui séduisent le peuple de Tile par leurs prestiges. Le second est Tliistoire de sainte Petronilla, ravie par la mort à son fiancé, le comte Flaccus, venu avec des soldats pour la forcer à Tépouser ; et Thistoire de Felicula qui préfère le martyre à la main de ce même Flaccus, qui, après la mort de Petronilla, a tourné sur elle ses vues et ses désirs. Après ce détour un pea long, nous revenons à Domitilla. Aurélien Taime toujours et n'a pas perdu Tespoir de la posséder. Il se rend à Tile de Pontia et essaye de mettre dans ses intérêts et de gagner par des présents Nérée et Achillée, serviteurs de celle qu'il aime. Trouvant ceux-ci incorruptibles, il les fuit battre de verges, les fait transporter à Terracine et les livre au consulaire Memtnius Rufiis, qui ne pouvant les contraindre à sacriiier, leur fait trancher la tète. Cependant Aurélien continue à se donner du mouvement pour obtenir la main de Domitilla. Il apprend qu'elle est encouragée dans son obstination par Eutychés, Yictorinus et Maro. Il obtient de Nenra qu'ils lui soient livrés, les fait sortir de Tile, les envoie travailler dans ses domaines en les séparant, puis les fait périr tous trois d'une mort cruelle, pour les punir du succès de leur propagande parmi le peuple. Après s'être ainsi défait de tous les saints qui étaient la consolation de Domitilla, Aurélien s'adressant à Sulpicius et à Servilianus, jeunes gens de noble naissance : « Je sais « que vous avez pour fiancées Euphr^osyna et Théodore, jeqpes « filles pleines de sagesse, sœurs de lait de Domitilla. Or, quand « j'aurai fait venir Domitilla de son île en Gampanie, faites, je « vous prie, qu'elles se rendent auprès d'elle, et qu'elles la dé- « cident par la persuasion à m'être agréable. » Domitilla ayant < donc été amenée à Terracine, Euphrosyna et Théodora vin- « rent la trouver, et leur joie fut grande de se trouver réunies. « Or, pendant qu'elles étaient à table, Domitilla jeûnait et priait. Ses deux amies lui dirent alors : « Est-ce que, parce que nous mangeons et que nous nous marions, nous ne pouvons adorer

« Ion Dieu ?» — Domitilla leur répondit : « Vous avez pour fian- « ces des jeunes gens de bonne famille. Mais si d^autres, d*in- « fime extraction, voulaient vous séparer d'eux et vous con- « traindre à les recevoir eux-mêmes pour époux, dites-moi, « obéiriez-vous? — Dieu nous en garde, répondirent-elles. — Et

• Dieu m'en garde aussi, reprit Domitilla. Mon noble fiancé est le « fils de Dieu, qui, descendu du ciel, a promis quMl serait l'époux « de celles qui aiment la virginité et la conservent par amour « pour lui; qu'il leur donnerait la vie éternelle, et, après leur « mort, les introduirait dans l'éternelle couche nuptiale du ciel, « et les associerait à la félicité des anges et à toutes leurs délices « au milieu des fleurs parfumées du paradis et des éternels ban- « quels. Voilà ce qu'il promettait, et, comme on ne le crojait « pas, il rendit la vue aux aveugles, purifia les lépreux, guérit « tous les malades et ressuscita les morts. Il témoigna par là « qu'il était bien le fils de Dieu et beaucoup crurent en lui. » « — Alors Théodora prenant la parole : « J'ai un jeune frère que c tu connais, Hérode, qui depuis un ?n est privé de la vue; si « tu dis vrai-, rends-lui la vue au nom de ton Dieu. » — Et Eu- « phrosyna : « Ton frère aveugle est à Rome, mais moi j'ai ici la « fille de ma nourrice, qui, à la suite d'une maladie, a perdu la c parole. Elle peut entendre ; mais ne peut plus articuler un « seul mot. » Et, après avoir dit cela, elle la fit venir; alors Do-

• mitilla, se prosternant en prières et levant les mains au ciel, « dit : a Seigneur Jésus-Christ, toi qui as dit : Je suis avec vous « jusqu'à la consommation des siècles, montre aujourd'hui que j'ai

• porté de toi un vrai témoignage. » Après ces mots, elle fit le « signe de la croix sur la bouche delà muette, et l'enfant aussitôt « s'écria : « Ton Dieu est le véritable, Domitilla, et tout ce qui « est sorti de tes lèvres est la pure vérité. » Alors toutes deux se « jetèrent aux pieds de Domitilla, et crurent et furent initiées « aux mystères du Christ. Le frère de Théodora aussi, amené de « Rome par l'intervention des prières de Domitilla recouvra la « lumière. Et beaucoup de personnes des deux sexes, esclaves ou « de condition libre, qui étaient venues de la ville en ce lieu, « voyant ces miracles, crurent au Christ et furent baptisées. Et « la maison où demeurait Domitilla devint comme une Église. — f Sur ces entrefaites, Aurélien vint avec les deux fiancés dont

« nous avons parlé, amenant avec lui trois chanteurs, comme « pour célébrer le même jour les trois noces. Or, Sulpicius et « Sendlianus, dès qu'ils virent que la muelte parlait et qu'Hé- « rode, frère de Théodora, avait recouvré la vue, ayant appris de « plus tout ce qui s'était passé, crurent aussi. Et, comme Auré- « lien les pressait avec instance de célébrer le même jour les tf trois mariages, eux, en hommes pleins de sagesse, lui dirent : — « Rends hommage à Dieu qui par sa vertu rend la parole à celui « qui est muet et la vue à celui qui est aveugle. » Mais lui, sans « tenir compte de ces paroles, fit enfermer DomitiUa dans une « chambre, pour assouvir librement sur elle sa passion, puis, « après le repas, ayant fait jouer les instruments, il se mit à dan- <f ser follement avec les convives. Ceux-ci s'étant arrêtés par <c lassitude, il continua seul à danser pendant deux jours et deux « nuits sans interruption, jusqu'au moment où il tomba et ren- « dit l'âme. Effrayés de ce spectacle, tous crurent en Dieu le « Seigneur. Or Luxurius, frère d'Aurélien, demanda à Tempecr reur Trajan qull lui fût permis de les forcer à sacrifier et de « punir, comme il voudrait, ceux qui s'y refuseraient. U livra « Sulpicius et Servilianus au préfet de la ville Anianus qui, ne pou- « vant les déterminer à revenir au culte des idoles qu'ils avaient

« récemment abandonné, leur fit trancher la tête Ensuite

« Luxurius se rendit auprès des vierges chrétiennes, dans le « voisinage de Terracine, et, ne pouvant non plus les amener « par aucun moyen à sacrifier, les enferma dans la chambre où « elles demeuraient ensemble et y mit le feu. Le lendemain le « diacre saint Césaire trouva en arrivant les corps de ces vierges « intacts. Prosternées sur le visage, elles périrent en priant le « Seigneur. Saint Césaire les ensevelit ensemble dans un sarco- « phage enterré profondément sous le sol. »

Telle est Thistoire légendaire de Flavia Domitilla la Jeune. C'est ia lutte de l'amour profane et de l'amour divin, la glorification et le triomphe du dernier. Je vois, dans ce récit, l'œuvre d'une imagination exallée par Tascétisme et la solitude et appliquant une rhétorique d'école, qu'on voudrait parfois plus déhcate, à célébrer les joies mystiques des noces de Tâme avec Dieu. Aurélien, sans doute, est un amant bien farouche, mais le mariage y est condamné bien durement, et le vrai Chrétien peut, ce semble,

accepter ces mots de la jeune 011e : a Qtiœ potest esse melior caritas quam habere virum, suscipere liheros per quos posteritas dulcissima possit propagari et tant generis dignitatem quam me" moriam nominis non deleri. » Pour ce qui est du fond historique de ce récit, il est absolument impossible à démêler. Ce n'est pas assez de dire, avec M. de Rossi, que ces Actes sont obscurs, incomplets et d'une autorité incertaine. Ils sont décousus et composés sans art, mais ni obscurs ni incomplets. Qu'il nous soit permis de faire observer maintenant, que ni Dion, ni Eusébe, ni son historien Brutius ou Erutius, ou Brutianus, ni saint Jérôme, qui rappelle que rîle de Pontia avait été illustrée par l'exil de Flavia Domitilia (clarissima quondam feminarum)*, ni les Actes de Nérée et d'Achillée, ni le Martyrologe romain ne parlent de deux Flavia Domilillas mais d'une seule. Dion ne connaît que la Flavia Domitilia, nièce de Domitien et femme de Clemens. Eusèbe ne parle que d'une Flavia Domitilia, nièce de Clemens, sans dire qu'elle fût vierge. Les Actes de Nérée et d'Achillée et le Martyrologe romain en ont fait une vierge. Mais, dans le premier de ces deux documents, elle est dite nièce de Domitien. Reste à savoir si l'hypothèse n'est pas plus forte d'imaginer deux Domitilia, dont Texistence n'est expHcitement affirmée nulle part, ou de supposer une erreur dans l'indication des liens de parenté et une confusion dans le lieu d'exil. Bien que, dans une note du Martyrologe romain, on lise que le fait de l'existence de deux Flavia Domitilia est plus clair que la lumière du jour, il nous semble qu'il convient d'appliquer ici le mot de Scot, « non sunt entia prœter necessitatem multiplicanda, » et qu'il est plus naturel de n'admettre qu'une seule Flavia Domitilia, nièce de Domitien, comme parlent les Actes que nous avons cités, et felnme de Clemens, comme Dion le rapporte.

La découverte récente faite à Qome, près de l'ancienne Via Ârdeatina, où plusieurs indices considérables permettent de supposer c}ue se trouvait le domaine de Flavia Domitilia, d'un édifice sépulcral à ciel ouvert * ; les très-sérieuses raisons que M. de Rossi a données, pour assigner ce monument à un temps très-r

* Hieronyra. Epist. XXVII.

* Bullett. di Arch., crist. mai juin 1865.

voisin de Page apostolique, et pour lui attribuer une destination chrétienne, sont de nouveaux arguments d*où Ton peut conclure que, vers la un du premier siècle, le christianisme jouissait à Rome de la plus large tolérance.

Il y a -eu, sous le règne de Domitien, une persécution trè^ violente. Ce sont les philosophes qui Font subie. Tacite, dans le passage incomparable qull nous a laissé sur cette époque, au commencement de sa Vie d'Agricola, et Pline le Jeune, dans plusieurs de ses lettres, sont très-explicites sur ce point. Metius Modestus, Arulenus Rusticus, Herennius Sénécion, Helvidius Priscus le Jeune, Junius Mauricus, Ârtémidore, £aphrate, Ëpictète, la fleur des honnêtes gens de Rome, politiques et philosophes, furent exécutés ou bannis. On n'épargna même pas les femmes : Arria, Fannia, Gratilla, payèrent de TexU leurs sentiments d'indépendance et de fierté virile. La pensée libre fut réputée séditieuse, proscrite et poursuivie à mort, sous ce gouvernement qui n'admettait aucun contrôle et s'irritait même du silence. À la fin de ce règne, pour des causes difficiles à démêler, il y eut quelques condamnations prononcées contre un certain nombre de Chrétiens (?)' ou de personnages suspects de chi'istianisme. Mais ces condamnations de Tan 95, moins nombreuses et moins cruelles que celles de fan 64, et dont les motifs ne nous sont pas donnés explicitement par les historiens, n'ont pas du tout le caractère d'une proscription générale. On n'y saurait voir, en vérité, un dessein arrêté ou un parti pris d'étouffer une religion naissante. Le christianisme de Flavius Glemens, de Domililla, de Glabrion, de Civica Cerealis et de Salvidienus Orfitus, n'est pas même une ciiose parfaitement démontrée. Ce n'est qu'une induction vraisemblable.

Nous entrons donc dans l'opinion de M. de Rossi plus qu'il ne l'a fait lui-nuMne. Il afiirme que le christianisme, au premier siècle, a joui dans l'empire d'une pleine tolérance légale, mais celte tolérance, selon lui, a été violée deux fois par des édits solennels qui ont amené deux persécutions générales, la première sous Néron, la seconde sous Domitien. 11 semble qu'il y ait contradiction à soutenir en même temps la légalité du christianisme et la persécution sévissant à deux reprises dans l'empire entier par suite d'édits solennels. Nous croyons donc que le savant

archéologue romain agrandit, outre mesure, la portée des événements de l'an 64 et de l'an 95. Oui, en fait, les Chrétiens furent frappés en masse à Rome, par Tordre de Néron, mais, si l'impopularité notoire de la secte les désigna au choix du prince, la raison de ses rigueurs fut, non une divergence d'opinions en matière religieuse, mais l'incendie de Rome qu'il leur attribua. On peut supposer aussi que quelques chrétiens furent exécutés ou bannis, à la fin du règne de Domitien, mais ces condamnations, dont on ne saurait dire précisément les motifs, n'eurent aucun caractère de généralité. Dans les deux cas, ce furent des coups d'autorité frappés en dehors de toute préoccupation politique ou religieuse, et qui n'étaient pas de nature à fonder une tradition et à fixer la jurisprudence dans l'empire au sujet du christianisme.

Du martyre de sainte Félioîté et de ses sept fils^.

Dans l'histoire encore à faire des rapports de l'empire romain avec le Christianisme, un des épisodes qui ont le plus occupé la critique savante, c'est le martyre de sainte Félicité et de ses sept fils. MM. Cavedoni, Borghesi, de Rossi ont direclement ou indirectement touché à ce sujet. Tous trois, prenant pour accordée lauthenticité du document dans lequel ce fait est raconté, ou laissant de côté celte question fondamentale d'authenticité, ont cherché, en se fondant sur des noms propres ou sur des circonstances prétendues historiques qui se trouvent mentionnées dans cette pièce, à déterminer la date de cet épisode historique.

* Ce travail vient d'être lu à l'Institut {Académie des inscriptions et belles-lettres) dans les séances du 7, du 14 et du 21 mai de la présente année 1875.

Nous nous proposons d*examiner les conclusions où M. deRossi est arrivé à ce propos. La condamnation et Texécution d*une famille de huit personnes, une veuve et ses sept fils, à Rome, dans un temps où la vie humaine était réputée chose vile, et où le sang de tant de malheureux, souvent pour des raisons si futiles, était répandu, n'est pas en soi un événement considérable; mais, dans Tespèce, il s'agit de personnes frappéi^s pour leur seule profession de loi chrétienne, par jugement du préfet de la ville, la première autorité après celle du prince, et par mandat de Temperour, et cet empereur est, de Taveu de tous» un des plus humains et un des plus doux que Rome, et peut-être le monde, ait connus. La chose vaut donc la peine d'être examinée de près.

Depuis Trajan, et suivant la tradition qu'il avait inaugurée, là politique du pouvoir impérial en face des Chrétiens n'avait été nulle part décidément agressive, ni systématiquement violente. Il ne semblait pas qu'il y eut encore une question chrétienne. Ignorés ou méprisés en haut, en butte à l'indifférence dédaigneuse des lettrés S et parfois aux insultes et aux huées de la foule, suspects à tous, et matière de récits étranges et d'abominables rumeurs *i les Chrétiens vivaient cependant et croissaient en silence, jouissant d'une incontestable tolérance de fait, bien que la profession chrétienne tombât sous le coup de la loi. Deux pièces, apocryphes il est vrai, la lettre de l'empereur Hadrien à Minicius Fundanus, proconsul d'Asie, et la lettre de l'empereur Antonio le Pieux au Conseil des Cités de la même province^, sans parler du témoignage de Méliton de Sardes*, de Tertullien^ et de Xiphilin ^, attestent, à n'en pas douter, la douceur ou le laisser-aller du gouvernenjenl vis-à-vis des Chrétiens, dans la première moitié du second siècle. Il n'est pas nécessaire, pour tirer cette induction, que ces lettres aient été écrites en effet. D suffit qu'on ait pu les attribuer à ces deux princes et que des écrivains ecclé-

* Origéne, Contre Celse, liv. III, passim.

* Tertullien, Apologét., Vil, Minucius Félix Octavius, 28, 50, 31.

' S. Justin, à la fin de la première Apologie et Appendice de la deuxième.

* Eusèbe, Hist. Eccl., IV, 9, 26.

* Tertullien, Apolog., 5.

* Xiphil., épit. Dion. Vie d'Antonin le l'ieux, XVI.

siastiques, légèrement ou non, les aient citées comme dictées et envoyées par eux.

Cependant, les règnes d'Hadrien et d'Antonin le Pieux avaient vu plusieurs condamnations et exécutions de Chrétiens, soit dans les provinces, soit à Rome même.

C'est ainsi qu'à Smyrne, au commencement de l'année 155, Statius Ouadratus étant proconsul de la province d'Asie, pendant la solennité d'un ludus venatoriusy dont Tasiarque et archiéreus Philippe de Tralles faisait les frais, quelques chrétiens de Philadelphie — douze, dit-on, — après s'être préparés et encouragés mutuellement au martyre, comme à un grand combat et à un fécond exemple à donner, vinrent, dans l'effusion brûlante de leur foi, se dénoncer eux-mêmes £t provoquer les rigueurs *. L'un d'eux, t qui avait trop présumé de ses forces, faiblit devant l'appareil du supplice et abjura solennellement. Les autres, plus forts que la douleur, sortirent vainqueurs de la lutte • et obtinrent la mort qu'ils souhaitaient. Polycarpe, réputé le chef des ÉgHses d'Asie, le séducteur des faibles, l'ennemi et le destructeur des dieux, fut réclamé par la foule de l'amphithéâtre, poursuivi, recherché, trouvé dans la campagne voisine où il s'était réfugié, ramené à la ville par les agents de la police locale, interrogé dans quelque coin du bâtiment où se donnaient les jeux par le proconsul en personne, et inflexible aux adjurations comme aux menaces, livré à la multitude furieuse sans qu'aucune sentence explicite paraisse avoir été prononcée, brûlé tumultuairement, et comme la flamme paraissait l'épargner, percé d'un glaive sur le bûcher. /

Quelques années plus tard, en 160, à Rome, un chrétien du nom de Ptolémée, dénoncé par un centurion pour fait de propagande clandestine, après un sommaire interrogatoire devant Lollius Urbicus, préfet de la ville, fut mis à mort sur son aveu qu'il était chrétien*.

Mais le martyre des Philadelphiens, à Smyrne, ressemblait à un suicide véritable. Celui de Polycarpe était moins un acte de la puissance publique qu'un fait d'émeute populaire. Celui de

* Ruinart, Acta Mart. sine, et selecta, Epist. Ecclesise Smym, de Marty, S. Polyc. et Soù, ejus, p. -77-91.

- S.' Justin, \\ Apolog. initia.

Ptolémée était le résultat d'une vengeance privée. Dans ces diverses circonstances, ie pouvoir impérial n'avait pas poursuivi d'office. Ses a«>ents s'étaient teni^ dans les limites du rescrit de Trajan qui faisait loi : Conquirendi non sunt ; si. deferantur et arguantur puniendi sunt ^ .

Dans le même temps, à Rome, un chrétien sorti de la Palestine syrienne, Justin, homme éclairé» instruit, qui était arrivé à la secte nouvelle après avoir fait, pour ainsi dire, le tour des doctrines de la philosophie profane, tenait école ouverte de christianisme. Il enseignait et discutait librement. Bien plus, il avait eu la singulière audace, dans deux longs discours écrits, adressés, à plus de dix ans d'intervalle à Fempereur Antonin le Pieux, au.\ deux Césars, au sénat et au peuple romain, de confesser hautement sa foi et de la défendre fièrement : il n'avait pas craint, dans ces deux plaidoyers, de renvoyer aux sectes rivales et à la religion officielle les accusations et les outrages qu'on prodiguait à celle dont il se faisait gloire d'être le docteur et le héraut. L'autorité n'en avait pris nul souci, et n'avait pas songé à demander compte, de cette hautaine profession de foi, à l'auteur de ces deux faciums. Il est vrai que Justin portait le manteau de philosophe, livrée fort à la mode à cette heure ; il est vrai qu'il n'était pas plus sévère que Lucien pour les cultes régnants et leurs diverses pratiques. D'un autre côté, il semblait révérer Heraclite, Socrate, Platon, Musonius, comme les maîtres de son esprit et ses premiers initiateurs dans la foi. Le philosophe couvrait, peut-être, et défendait en lui le chrétien.

Cependant, lo 7 mars 161, Antonin le Pieux étint mort, Marc- Auréle et Liiciiis Verus, ses fils adoptil's, prirent • ensemble la pourpre. Pour la première lois, le pouvoir impérial était partagé.

Le nouveau régne débuta mal. Les Parthes, qui déjà inquiétaient Antonin le l'ieux dans ses derniers jours, devinrent décidément menaçiints. Les Cattes, du côté de la Germanie et de la Rhétie, remuaient; la Bretague s'agitait*. 11 fut décidé que Verus irait défendre les Irontières de l'extrême Orient. Plusieurs généraux solides et éprouvés, Avidius Cassius, Furius Saturni-

' Pline le Jeune, X, llép. à la 97* lettre.

- Jul. Capilol., MarC'Aurèle, VllI. '

nus et Statius Priscus, devaient mener la campagne sous le commandement nominal du jeune prince. La même année 162, le Tibre déborda et une cruelle disette suivit l'inondation*. La colère des dieux semblait frapper Tempire. Une nombreuse famille chrétienne fut immolée, dit-on, à cette occasion pour apaiser le ciel irrité.

C*est, en effet, à cette année 162 que les derniers travaux de M. de Rossi rapportent la condamnation et le martyre de sainte Félicité et de ses sept fils.

Voici tout d'abord le récit de ce martyre multiple, tel qu'on le lit dans le recueil des]Acia Sincera et Selecta de Buinart.

« Au temps de l'empereur Antonin, il y eut un mouvement (seditio) parmi les pontifes, et Félicité, femme très-illustre, fut frappée avec ses sept fils très-chrétiens. Demeurée veuve, elle avait consacré à Dieu sa chasteté, et nuit et jour livrée à la prière, elle était un grand objet d'édification pour les âmes pieuses. Or, les pontifes voyant que, grâce à elle, la bonne renommée du nom chrétien s'était accrue, vinrent trouver l'empereur Antonin à son sujet et lui dirent : « Cette veuve, avec ses sept fils, fait outrage à nos dieux et les irrite contre votre salut. Que votre piété sache que si elle ne rend pas hommage à nos dieux, leur colère sera telle qu'il n'y aura pas moyen de la fléchir. » Alors, l'empereur Antonin enjoignit au préfet de la ville Publius, de la contraindre, elle et ses fils, à sacrifier pour apaiser le courroux des dieux. Publius donc, préfet de la ville, se la fît amener en particulier et, tantôt par de douces paroles, tantôt en essayant de l'intimider par la perspective du dernier supplice, il l'engageait à sacrifier.

x« Mais Félicité lui dit : Tes caresses de langage ne sauraient m'amollir, ni tes menaces m*ébranler. J'ai avec moi un esprit saint qui ne me laisse pas vaincre par le diable. Je suis en sécurité, car vivante je serai plus forte que toi ; et, si tu me fais mourir, morte, je triompherai de toi mieux encore.

« Publius dit : Malheureuse, s'il est doux pour toi de mourir, laisse au moins vivre tes enfants,

« Félicité répondit : Mes fils vivront s'ils ne sacrifient pas aux

' JuL Capitol., Marc-Aurèle, VIU.

idoles, mais s'ils commettent un pareil crime ils iront à la nM)rt éternelle.

« Le lendemain, Publius siégea au forum de Mars» et ayant ordonné qu'on la lui amenât avec ses fils, il lui dit : « Aie pitié de tes fils, braves jeunes gens, et qui sont dans la première fleur de la jeunesse. »

« Félicité répondit : Ta miséricorde est impie et ton adjuration cruelle. Et se tournant vers ses fils, elle ajouta : Portez les yeux au ciel, mes enfants, et regardez en haut. C'est là que le Christ vous attend avec ses saints. Combattez pour vos âmes et montre^ vous fîdèles dans Tamour du Christ.

« Entendant cela, Publius ordonna de la frapper au visage et lui dit : Oses-tu bien, moi présent, engager tes fils à mépriser les ordres de nos maîtres?) hta monita dare vt dominontm nosirorum jussa contemnant ?

« Alors il appela le premier des fils, nommé Januarius, et tantôt il lui promettait tous les biens possibles, tantôt le menaçait des verges s'il refusait de sacrifier aux idoles.

« Januarius répondit : Tes conseils sont insensés. La sagesse de mon Seigneur me soutient et me fera surmonter tous tes supplices. Aussitôt le juge le fit battre de verges et reconduire en prison. Il ordonna ensuite qu'on lui présentât le second fils, nommé Félix.

« Comme Publius l'engageait à sacrifier aux idoles, celui-ci répondit avec fermeté : Nous n'adorons qu'un seul Dieu à qui 410US offrons le sacrifice d'un pieux dévouement. Garde-toi de croire que tu pourras m'éloigner, moi ou quelqu'un de mes frères, de l'amour du Seigneur Jésus-Christ. Apprête tes verges et ta sanglante colère. Notre foi ne peut être ni vaincue ni changée.

« Le juge le fit retirer; on amena le troisième fils, nommé Philippus ; il lui dit : Notre seigneur l'empereur Antonin — Dominus noster imperator Antoninus — a ordonné que vous sacrifiiez aux dieux tout- puissants ; à quoi Philippus répondit : Ils ne sont ni dieux ni tout-puissants. Ce sont sinmlacres vains, misérables et insensibles, et ceux qui auront consenti à leur sacrifier encourront un péril éternel.

« On éloigna Philippus et le quatrième fils, nommé Silvanus,

comparut. Le juge lui dit : A ce que je vois, vous vous êtes concertés avec votre détestable mère pour mépriser les ordres des princes et courir tous ensemble à votre perte: — Prœcepta principum contemnentes.

« Silvanus répondit : Si nous avions craint cette mort qui ne dure qu'un moment, nous nous exposerions à la mort éternelle. Mais comme nous savons véritablement quelles récompenses sont destinées aux justes, et quelle peine est préparée aux pécheurs; forts de notre foi, nous négligeons la loi humaine pour garder les or-dres de Dieu. Ceux, en effet, qui méprisent les idoles et obéissent au Dieu tout -puissant goûteront la vie étemelle. Mais ceilx qui adorent les démons iront avec eux dans la mort, consumés par la flamme éternelle.

« On éloigna Silvanus et on fit approcher le cinquième fils, Alexandrinus. Le juge lui dit : Tu auras pitié de ton âge et de ta vie,] qui ne fait que commencer, en te gardant d'être rebelle (si non fuerit rebellis) et en obéissant à ce qu'il a plu à notre roi Antonin (régi nostro Antonino) d'ordonner ; sacrifie donc aux dieux pour devenir Tami des Augustes (ut possis amicus Augustorum fieri)f pour sauver ta vie et gagner leur faveur.

« Alexander répondit : Je suis serviteur du Christ, je le confesse de bouche, je le porte dans mon cœur et je Tadore incessamment. Cet âge tendre où je suis, et dont tu parles, a la sagesse de la vieillesse quand il adore un seul Dieu. Tes dieux, en effet, iront avec leurs adorateurs dans la mort éternelle.

« Il renvoya encore celui-ci et fit amener le sixième, Vitalis, et lui dit ; Toi, sans doute, tu as envie de vivre et de ne pas aller à la mort. Vitalis répondit : Quel est celui qui souhaite mieux vivre de celui qui adore le vrai Dieu ou de celui qui recherche la protection du démon? — Eh! qu'est-ce que le démon, dit Publius? — Tous les dieux des nations sont des démons, répondit Vitalis, et aussi ceux qui les adorent.

« Celui-ci ayant été emmené, on fit venir Martialis, le septième, et Pubhus lui dit : Bourreaux de vous-mêmes, vous nîeprisez les ordonnances des Augustes (Augustorum instituta contemnitis) et vous vous précipitez de vous-mêmes à votre perle. Martialis répondit : Oh si tu savais quel châtiment est réservé aux adorateurs des idoles ! Mais Dieu se retient encore de vous faire sentir sa

colère, à vous et à vos idoles. Car tous ceux qui ne reconnaissent pas le Christ pour vrai Dieu seront envoyés dans le feu éternel.

« Alors Publius fit emmener ce dernier comme les autres, et manda à l'empereur le procès-yerbal de tout ce qui s'était passé.

« Or Ântonin les remit aux mains de divers juges pour les faire punir de divers supplices. L'un de ces juges fît mourir le premier sous des coups de martinet garni de plomb. Un autre fit tuer à coups de bâton le second et le troisième. Un autre fit précipiter le quatrième ; un autre fît trancher la tête aux trois derniers. Un autre fit décapiter leur mère. Ainsi» par divers supplices, tous furent faits vainqueurs et martyrs du Christ; et triomphant avec leur mère, ils quittèrent ce monde et s'envolèrent pour être récompensés dans le ciel, eux qui, par amour pour Dieu, méprisant les menaces des hommes, les tourments et les coups devinrent dans le royaume des deux amis du Christ, qui vit et règne avec le Père et T Esprit-Saint dans les siècles des siècles*. »

Nous nous placerons d'abord sur le terrain de M. de Rossi. C'est-^-dire que nous supposerons la pièce authentique et à peu près contemporaine des événements qu'elle retrace. U s'agit de savoir à quelle date il faut rapporter ces événements.

Des noms des martyrs qui y sont cités on ne saurait tirer aucune réponse à cotte question. Januarius, Félix, Pliilippus, Silvanus ou Silanus, Alexander ou Alexandrinus, Vitalis, Martialis et Félicitas, sont évidemment des cognomina. Ils ne nous instruisent en rien sur le chef de cette famille. Ce sont des noms qu'on trouve fréquemment au second et au troisième siècles. Tout au plus est-il permis d'induire que ceux dont on parle ici étaient de petites gens, de sang affranchi et de ceux que la loi romaine désigne ordinairement par le mot humiliores.

Parmi ces huit noms, deux appartiennent à une très-ancienne tradition chrétienne, ceux de Félicité et de Janvier *.

* Ruinart, Âcta Martyrum sincera et selecta. Passio sanctae Felicitatis, etc. Ualisb., in-8°, p. 72-75-74.

* Les noms de Januarius et de Martialis ont été restitués dans une inscription deVKspagne chrétienne par M. Edmond Le Blant. — Voir la tréssoiide étude qu'il a publiée dans le Journal des savants, année iSTô, sur

Grégoire le Grand, à la fin du sixième siècle, savait Thistoire de la mort de Félicité après ses sept enfants. Il Ta appelée plus que martyre. Une inscription votive, citée par Boldetti', ancienne sans doute, mais de basse époque, atteste la vénération particulière dont elle était Tobjet parmi les fidèles.

Enfin, un fragment d'inscription, lu par M. de Rossi, trouvé à droite et tout près de la Salaria, et portant ces simples mots : AT SANCTA FE, c'est-à-dire Ad Sanclàm Felicitatem, indique ou le prix qu'attachaient les fidèles a reposer après leur mort auprès de la sainte, ou plutôt que son nom servait à désigner la crypte ou le cimetière dans lequel elle avait été déposée et qu'on appelait communément cœmeterium Maximi Via Salaria*, Mais de cette inscription on ne peut rien inférer, ni sur la mort de Félicité, ni sur la date de cette mort. Et quand on accorderait à M. de Rossi que trois hexamètres barbares, cités dans Gruter ', furent écrits sur le sépulcre de Félicité et eurent pour auteur le pape Damase, cela ne servirait de rien pour établir ni le genre, ni la date de sa mort.

Nous n'en savons pas beaucoup plus d'une manière certaine sur saint Janvier.

M. de Rossi a très-heureusement restitué une inscription damasienne, trouvé près de la via Appia, dans le cimetière dit de Prétextât. On y lit BEATISSIMO MARTVRl lANVARIO DAMASVS EPIS- COP. FECIT*.

Un peu auparavant, dans le même endroit, le hasard avait fait découvrir une superbe crypte souterraine, mais construite en solide maçonnerie. Les murailles portaient encore les marques d'un revêtement en marbre grec. La façade qui regarde l'intérieur était faite en briques, décorée de pilastres et de corniches en terre cuite. La voûte du haut en bas était couverte de peintures à fresques, personnages, ou motifs de décoration. L'une de

les Inscriptiones Hispanix christianx de M. Hùbner, p. 8. Cette mention de Januarius et de Martialis provient d'un marbre trouvé à Guadix.

* PETRVS ET PANCABA BOTVm POSVEM MARTYRE FELiaTATI. Boldetti Cimit, p. 421. ,

* De Rossi, Bullet. di Arch. CrUt., ann. 1863. Juin. ' Gruter, 1171, 10. i

* De* Rossi, Bullet. di Arch. CrisL, ann. 1863* Mars.

i48 APPENDICE.

ces scènes avait été percée, et au-dessus de l'ouverture du loctdw qui la coupait horizontalement dans presque toute sa largeur, M. de Rossi put lire june inscription] où l'intercession de Janvier. d*Agapitus et de Felicissime martyrs, étaient invoqués pour le rafraîchissement de Fàme d'un personnage du nom duquel les deux dernières lettres étaient à peine lisibles*. Agapitus et Felicissimus, diacres de Sixte II, étant morts martyrs au milieu du troisième siècle, vers 258, sous Valérien, cette inscription permettait de porter le martyre de saint Janvier à une époque antérieure. Mais à laquelle ?

M. de Rossi empi'unte un premier argument au caractère de cette crypte monumentale, qu'il regarde sans hésiter comme le lieu de sépulture de saint Janvier. Le style des pilastres et des corniches, et la beauté des fresques dont la voûte est couverte, reporte l'esprit, selon M. de Rossi, au second siècle, jusqaa Page des premiers Antonins.

f.e savant archéologue de Rome puise ensuite des argumoits dans les Actes que nous avons cités.

Il remarque que tantôt il y est question d'un seul empereurdn nom d'Antonin . et tantôt de plusieurs empereurs comme s'ib ivgnaient ensemble. A plusieurs reprises, le préfet rappelle les Dixlonnances des Augustes. A Tun des frères, il dit : t Sacrifie pour devenir Tami des Augustes, ut possis Augvuàorum amùas fieri. j»

M, de Rossi en conclut que, lorsque ces faits eurent lieu, le pouvoir souverain était partagé, et que l'un des princes, peut- • être le seul à ce moment présent à Rome, s'appelait Antonin.

Ov ceci s'applique fort bien à la période pendant laquelle H3n> Auivle, Antonin et Lucius Verus régnèrent ensemble, de loi ï ItUK On arrive à un résultat plus précis encore, si Ton veut reniaix]uer qu'il est parlé de la nécessité d'apaiser la colère -ies dieux, l'èclamation qui s'applique très-bien à l'année 165. simulée par un débordement du Tibre, et, à la suite, par uDe iimine.

Cette conclusion sera en quelque sorte forcée, si Ton p-eat 5^-

• REKRIGEKI IvNVaKIVS AGaTOPVS FEUCISSDI. XARIYRES. ^:^:. x= Ar<k. Criil,. l^6ô. Mar».

montrer que le personnage qui était, en 162, investi de la préfecture urbaine, portait, en effet, le prénom de Publius, par lequel les' Actes le désignent. Et ce prénom mis à la place du nom s^expliquerait naturellement par Thypôthèse que le texte latin des Actes aurait été traduit du grec.

Or, Borghesi a fait la démonstration. Le préfet de Rome de l'ad 162 s'appelait Publius Salvius Julianus.

Borghesi, dans des notes encore inédites sur la série des préfets de Rome S a restitué le cursus honorum de Salvius Julianus.

Il exerçait la préture, quand il rédigea Tédit perpétuel en

D gouverna ensuite la province d'Aquitaine en qualité de legatus Augusti proprœtore.

Il fut ensuite appelé à siéger comme jurisconsulte dans le conseil d'Hadrien.

D fut élevé au consulat par Antonin le Pieux Tan 148.

Deux ans plus tard, il était avec Popilius Pedo curator hcorum publicorum, charge confiée aux récents consulaires.

Enfin, un rescrit d' Antonin le Pieux où Salvius est désigné par ce mot : qui juri dicundo prœest, ne peut être adressé qu'au préfet de Rome.

Dans l'intervalle, entre 158 et 160, il avait obtenu un second consulat en qualité sans doute de consul suffectus.

Enfin, un rescrit des deux frères Augustes, Marc-Aurèle et Yerus, où ils rappellent amicus noster vir clarissimus, juris aucior atteste qu'il prolongea sa vie jusque sous le régne de Marc- Aurèle.

La préfecture de Salvius Julianus, et ses deux consulats, du reste, sont attestés explicitement par Spartien *, et son prénom de Publius par une inscription lapidaire.

« Ainsi, l'année 162, assignée au martyre de saint Janvier, dit M. de Rossi, est suggérée par l'examen de toutes les circon-

* Je dois la communication de ces notes manuscrites à la complaisance de M. Léon Renier, membre de l'Institut, président de la commission chargée par l'Académie des inscriptions et belles-lettres de continuer la publication des œuvres complètes de l'illustre archéologue de Saint-Marin, commencée par la liste civile de Napoléon III.

* Spartien Didius Julianus, init.

stances et de toutes les personnes* indiquées ou motionnées dans les Actes de sainte Félicité

« On objectera peut-être, dit-il, que ces Actes nomment comme empereur régnant plusieurs Augustes dont Tun est un Ântonin, et que cet Antonin n'est pas nécessairement Antonin le Pieux ou Ântonin le Philosophe, mais pourrait bien être aussi Antonin Garacalla ou Antonin Elagabale. Le fait du partage du pouvoir exclut Ëlagabale comme il exclut Antonin le Pieux. Reste Garacalla. Après la mort de Septime Sévère, de février 311 à février 212, Garacalla et Geta régnèrent ensemble, le premier ardent à usurper toute Tautorité, le second plus occupé à défendre sa vie menacée par son frère qu'à gouverner. Or, bien que les Actes de sainte Félicité parlent des lois et de Tautorité des Augustes, c'est le seul Antonin qui juge, porte la sentence et condamne. En outre, en 21 1 , la persécution ordonnée par Septime Sévère durait et sévissait encore. D'un autre côté, nous savons que le préfet de Rome qui interroge Félicité et ses fils était un Publius, mais cette indication seule n'emporte pas Tannée 162. Enfin, le. style de la crypte et des fresques de la voûte dont on a parlé n'est pas un signe mathématique d'une année plutôt que d'une autre. Il convient au temps des premiers Antonins, mais peut se rapporter aussi au tanps de Garacalla.

« Sans insister donc, ajoute M. de Rossi, sur le caractère de l'architecture et le style des fresques, bien que, dans ce cas particulier, ce soient des indications de grande valeur, les raisons chronologiques suffisent à résoudre la difficulté en question. En 162, nous trouvons réunies toutes les circonstances relatées dans les Actes, coïncidence qui, vu leur nombre, ne saurait être at tribuée au hasard. Il n'en est pas de même en 211.

« En cette année, il n'y a nul indice de ces calamités publiques auxquelles les pontifes font allusion quand ils parlent de la nécessité d'apaiser la colère des dieux. J'omets cette considération et les autres. Mais, pour moi, le nom du préfet de Rome, Publius, fait décidément pencher la balance en faveur de l'année 162. En effet, non-seulement, en 211, nous ne connaissons pas de préfet de Rome qui ait porté ce prénom, mais il est à peu près certain que le préfet de Rome de cette année ne s'appelait pas de la sorte.

c Dans ce temps, les préfets de la yille, ou pendant la durée même de leur magistrature, ou après être sortis de charge, selon un usage constant, obtenaient un second consulat.

« Or, en 212, Gains JuliusAsper, qui fut préfet de Rome vers cette époque, étant consul pour la seconde fois, il est permis de dire qu'il occupa la préfecture urbaine jusqu'aux derniers mois de Tannée précédente 211. D'un autre côté, an ne trouve dans les fastes aucun autre personnage deux fois consul qui ait pu être préfet en cette année et qui porte le prénom de Pi]d)iius. Le seul qui ait pu remplir cette charge avant Gains Julius Asper est le célèbre Lucius Fabius Gilo, lequel fut deux fois préfet, au rapport de Spartien, et dont la seconde préfecture, qui dura, selon moi, plusieurs années, tombe certainement après son second consulat et avant le meurtre de Géta, c>st-à-dire entre 205 et 211. Donc, dans Tannée 211-212, c'est unLucius ou un Gains, et non unPublius qui tient la préfecture de Rome ^.

« Enfin, dit encore ailleurs M. de Rossi, d'après Tantique calendrier de Bûcher, les lieux de sépulture de sainte Félicité et de ses sept fils furent les mêmes ou différents, suivant que ces martyrs, comme le rapportent les Actes, furent exécutés ensemble ou séparément. La chose est aisée à entendre. La multitude païenne était çà et là soulevée par les pontifes contre les Chrétiens. Marc-Âurèle ayant >décidé de la calmer en livrant à sa fureur Félicité et ses sept fils, les victimes furent partagées en divers groupes et exécutées en divers lieux, pour mieux satisfaire la foule grondante, per meglio contentare la moUitudine tumultuante. Et les fidèles présents recueillirent ces saintes dépouilles et les ensevelirent de même ensemble ou séparémefit dans les cimetières voisins des lieux d'exécution *. »

Ainsi, selon M. de Rossi, les faits historiques, le style de la Grypte, la série des préfets de Rome, toutes ces circonstances et les autres successivement exposées, et qui valent surtout par le faisceau qu'elles forment, obligent à assigner Tannée 162 au martyre de sainte Félicité et de ses fils.

Entre les mailles fort serrées* en apparence, de Targumenta-

* Bullet. di Arch. Crist, ann. 1863, p. 91.

* De Rossi, Bullet. di Arch, Criât., 1863« p. 19.

tion de M. de Rossi, la critique, ce nous semble, peut se faire jour et passer.

On nous accuserait peut-être de déplacer le terrain de la discussion, si, laissant le cas particulier qui nous occupe di Tépisode de sainte Félicité et de ses fils, nous examinions la question générale de la persécution de Marc-Aurèle. Tertullien, presque contemporain de ce règne, et Tun des plus passionnés défenseurs de rËglise, a écrit que le successeur d'Antonin le Pieux fut particulièrement favorable aux Chrétiens ^ Ce témoignage n'exclut pas, sans doute, quelques rigueurs locales et lointaines, comme la tragédie racontée par la lettre des Églises de Lyon et de Vienne *, mais il est peu compatible avec une exécution de huit personnes, accomplie à Rome même, sous les yeux du prince, par ses ordres exprès et avec les raffinements qu'on raconte. Dans les scènes de Lyon, rempereur n'apparaît pas. La police locale avait commencé les arrestations, le légat impérial, sans en référer à l'empereur, avait sévi. Marc-Aurèle, interrogé tardivement, aurait répondu par deux lignes qui sont la paraphrase du rescrit de Trajan '. R était alors à peine de retour des bords du Danube, se préparait à y retourner, fatigué jusqu'au dégoût du fardeau du pouvoir. La lettre du légat devait lui peindre la situation sous les plus noires couleurs. 11 répondit d'appliquer la loi. En 162, les circonstances sont différentes, il est à Rome, voit les choses de près et les juge plus froidement.

Et au moment même où l'on suppose, sur la foi d'une pièce doni nous parierons tout à Theure, mais dont Tauthenlicité ne parait pas inattaquable à la critique timide de Tillemont, que Marc-Auréle, pour apaiser la rage fanatique de la populace déchahiée en plusieurs quartiers de Rome, hvre à ses appétits et lui partage les membres d'une famille, et s'étudie à la repaître à la façonj de Néron des supplices variés d'une malheureuse veuve et de ses sept fils, doHt plusieurs touchaient encore à Tenfance, nous savons, par des monuments incontestables, que le même

* Apolog., 5.

* At nos e contrario ediraus protectorem. (TertuU., Apol., V.)

' Quippe rescriptura fiierat a Gœsare ut confltentes quidem gladio cœderentur; hi vero qui negarent, dimitteienlur incolumes. {Epist. Eccl. Yienn. et Ludg., XII. — Ruinart, Act. Martyr. Sine, p. 114.)

prince s* appliquait à venir au secours de Tenfance, de la faiblesse et du dénuement par des mesures philantropiques et charitables. Il étendait et affermissait l'institution des enfants assistés. Il créait la préture tutélaire, confiait à un magistrat spécial la surveillance des tuteurs et les intérêts des pupilles ^

Il est certain que le récit des Actes de Félicité fait un singulier contraste avec ces institutions et ces premières mesures de Marc-Aurèle, et qu'avant de mettre à la charge de ce prince ces cruautés gratuites qu'on lui impute, on a droit de demander des ' preuves absolument péremptoires. Nous oserons soutenir qu'on ne les a pas fournies.

L'indication chronologique qu'on peut tirer du style d'un monument et de peintures décoratives est fort peu précise. M. de Rossi l'accorde. C'est s'avancer beaucoup que de dire qu'à ce signe on peut sûrement déterminer un siècle. Il en est du style d'une œuvre d'art comme des caractères et de la langue d'une inscription lapidaire. Ce sont des à-peu-près sur lesquels il est téméraire d'asseoir une date fixe et certaine. Nous possédons des inscriptions authentiques du second siècle qui paraissent appartenir à de basses époques.

La crypte dite de saint Janvier est curieuse, du reste, et intéressante. La voûte, peinte à fresque, nous présente des scènes qui troublent les opinions qu'on se fait généralement sur les idées communes dont on croit que se nourrissaient les Chrétiens des premiers âges. On imagine que leurs pensées étaient enveloppées, si l'on peut dire, d'un voile de tristesse, qu'ils détestaient la vie et les joies de la nature. Que trouve-t-on sur cette voûte? Les représentations les plus riantes. En bas, une scène champêtre, et au milieu le Bon Pasteur portant sur ses épaules l'agneau sacré. Au-dessus, une moisson mûre, et, parmi les épis, de jeunes enfants tenant gaiement la faucille ou brandissant le fléau : au-dessus, quatre bandes de guirlandes de fleurs et de fruits, et, çà et là, de petits oiseaux voletants, ou ^e pres-

• Cette dernière institution, qui était d'ordre civil, empêchait la dispersion des fortunes et assurait par là la perpétuité des grandes familles, n'avait pas sans doute été inspirée par une pensée de charité. Elle avait pour effet cependant de préserver les droits et de garantir les intérêts des mineurs.

sant dans de frsdches corolles comme dans des nids, et laissant passer leurs têtes gracieuses. Il n^est pas malaisé de tourner ces motifs décoratifs en symboles mystiques ; mais n'est-ce pas raf- ' finer à l'excès ? Qui prouvera, du reste, que ces peintures aient été exécutées par des Chrétiens? Ce sont peut-être des dessins d'ornementation commune. Nous n'avons donc rien à dire ni rien à tirer de cette chambre sépulcrale trouvée dans le cimetière de Prétextât. L'attribution qu'en suppose M. de Rossi, fûtelle incontestable ; fût-il prouvé que tous les matériaux qui composent ce monument et toutes les peintures qui le décorent sont du même temps et eurent la même destination, la crypte pourrait être aussi bien rapportée à Tan 220 ou 230 qu'à l'année 162.

Venons aux circonstances historiques.

Nous savons par Gapitolin qu'en 162 les eaux du Tibre débordèrent, ruinèrent un grand nombre d'édifices à Rome, firent périr beaucoup de bétail dans la campagne, et occasionnèrent une famine cruelle.

Mais où y a-t-il, dans les Actes de sainte Félicité, mention de ces faits ? La colère des dieux est une expression très-vagu^. Les prétendus pontifes viennent dire à Antonin que l'impiété de Félicité et de ses fils outrage les dieux, et qu'ils resteront irrités tant qu'elle n'aura pas sacrifié, elle et ses enfants. A part ce que cette requête a de puéril et d'invraisemblable, dans toute la suite de l'Empire, les guerres étrangères ou civiles et mille autres circonstances permettent de parler de la colère des dieux. L'allusion à rinondation et à la disette est ici trop peu précise, encore une fois, pour qu'on en puisse tirer une date, et particulièrement celle de Tannée 162.

Nous continuons à délier peu à peu le faisceau des preuves présentées par M. deRossi.

Il paraît bien, d'après les Actes, que l'Empire, au moment où eut lieu l'exécution de sainte Félicité et de ses fils, était partagé entre plusieurs princes dont l'un s'appelait Antonm. Mais, sans descendre au delà de l'année 212, nous trouvons plusieurs époques où l'Empire fut, en effet, partagé entre plusieurs Augustes dont l'un s'appehùt Antonin, et des intervalles plus longs que ceux que M de Rossi a marqués.

11 veut qu'on choisisse entre le temps où Marc-Aurèle et Lu-

dus Verus ftirent associés au pouvoir, et Tannée unique (de février 211 à février 212) pendant laquelle Aiilonin Caracalla etson frère Geta régnèrent conjointement.

De mars 161 au mois de décembre 169, Marc-AUrèle etLucius Verus furent tous deux empereurs et augustes.

Mais, de juin 177 au 1 7 mars 180, TËmpire ne posséda-t-il pas deux Augustes, Marc-Aurèle Antonin et son fils GomnK)de? Dès Tannée 175, Commode futassodé à la puissance tribunilienne, et, deux ans après, à la dignité d'Auguste. Dès ce moment, les inscriptions témoignent de la dualité des Augustes, et les rhéteurs comme iËlius Aristide disent communément les empereurs.

De février 211 à février 212, Antonin Caracalla et Geta furent tous deux empereurs et augustes.

Mais, depuis Tannée 198 jusqu'en février 211, TËmpire ne posséda-t-il pas aussi deux Augustes, dont Tun s'appelait Antonin? Ce sont Septime Sévère et Antonin Caracalla. Et, à partir de 208 ou 209, Gela ayant été investi du titre d'Auguste, il y en eut trois en même temps.

Ainsi, les exipres&ïons prœcepta prindpum, Augustorum instituta, employées dans les Actes de sainte Félicité, entendues dans un sens strict, peuvent s'appliquer à ces diverses périodes.

Bien plus, il en est une qui ne parait pas convenir au temps de Marc-Aurèle. C'est Texpression dominorum nostrorum jussa. Les monuments épigraphiques ne nous la montrent employée qu'à la fin du second siècle et au commencement du troisième. On dira peut-être qu'un narrateur populaire, comme l'auteur inconnu du récit du martyre dont nous parlons, n'est pas tenu de se servir des termes officiels, ou prend ceux en usage de son temps, sans songer à l'anachronisme. Mais il faut remarquer que cette expression de dominorum nostrorum ne se trouve pas dans la partie narrative de la passion de sainte Félicité, mais -dans l'interrogatoire et placée dans la bouche du préfet de la ville, et, dans l'hypothèse où ce préfet serait Salvius Julianus, dans la bouche du plus illustre jurisconsulte du temps, d un hq^ime qui devaif savoir à fond les tours du langage officiel, et qui n'était pas de caractère à innover dans Tadulation.

Donc, la critiqué n'est pas nécessairement condamnée à ce choix restreint auquel l'argumentation de M. de Rossi paraît la

réduire, et le terme dominorum noitrorum jussa semble devoir nous reporter fort au delà de Tannée 1 62 où le savant archéologue de Rome s'est fixé.

D'autre part, dans les Actes de Justin et de ses compagnons, dont la condamnation paraît plus précisément datée, puisque le préfet de Rome qui- les interroge est nommé Rusticus, lequel, consul Tan 162, fut préfet de Rome Tannée suivante ; il n'e^ nullement question de plusieurs empereurs. Rusticus, à deux reprises, allègue Tédit de Tempereur (edictum imperatoris)^ ce que nous entendons non d'un édit particulier de Marc-Âurèle seul présent à Rome, en 163, mais du vieil édit de Trajan.

Or comment, dans Thypothèse de M. de Rossi, le préfet de Rome, en 162, pouvait-il attester les ordonnances des Augustes (Aitgustorum jussa), et Tannée suivante, un autre préfet mentionner seulement V edictum imperatoris? N^est-ce pas un nouvel indice que les deux récits ne se rapportent pas au même temps, et que le Publius des Actes de Félicité n'est pas le prédécesseur de Rusticus? Autrement, cette différence de langage dans deux bouches officielles, à quelques mois d'intervalle, serait absolument inexplicable.

Nous arrivons à ce Publius des Actes. Quel est ce personnage? Borghesi a établi que Salvius Julianus, le compilateur de Tédit perpétuel, a porté le prénom de Publius. U a montré fort ingénieusement que la préfecture de Publius Salvius Julianus s'interpose entre celle de LoUius Urbicus, mort avant la fin du règne d'Antonin le Pieux, et celle de Rusticus, consul de Tan 162 et préfet de Rome Tannée suivante.

Or, étant admis que Publius Salvius Julianus a été préfet de Rome en 162, il ne s'en suit pas nécessairement que ce soit justement lui qui ait interrogé Félicité et ses fils. 11 faudrait, pour que cette conclusion fût inévitable, que TAntonin qui, à la requête des pontifes, ordonne au prélet d'instruire, ait été Marc-Aurèle, et que, soit sous le même prince, dans les trois dernières années du règne, soit sous un autre Antonin, sous.Caracalla et Septime Sévère par exemple, nul préfet de Rome n'eût porté le prénom de Publius. Or cette démonstration, fort aisée à faire quand il s'agit de Tannée unique pendant laquelle Caracalla et Geta régnèrent ensemble, n'est pas fiiite, et dans l'état de nos connais-

sances sur la suite des préfets de Rome, paraît impossible à faire pour les quatorze années qui s'écoulèrent depuis le moment où Antonin Caracaila fut nommé Auguste jusqu'à la mort de Geta, 198-212. Dans ses notes manuscrites sur les préfets de Rome, Borghesi ne cite dans le règne de Sévère que deux préfets de la ville : Caius Domitius Dexter, préfet de 193 à 196, et Lncius Fabius Gilo, de 203 à 211, et sous Garaçalla et Geta, Gains Julius Asper, de 211 à 212.

Or, dans Fintervalle de 195 à 203, peut-on affirmer a priori qu^ucun personnage portant le prénom de Publius n*a pas été investi de la préfecture urbaine? 11 s'en faut que nous connaissions toui^ les consulaires de ce temps, ni tous les prénoms du petit nombre de ceux que nous connaissons ^

Au reste, pour discuter utilement sur le prénom d'un personnage consulaire et pour faire dépendre la date d'un épisode historique de la découverte de ce personnage, il faudrait qu'il n'y eût aucun doute sur la pleine authenticité du document où il en est fait mention, ou au moins sur l'époque probable où cette pièce anonyme a été écrite.

Peut-être M. de Rossi, avant d'établir le savant et ingénieux échafaudage dont nous venons d'examiner les éléments, eût-il dû commencer par répondre à cette question préalable. Que vaut, en soi, le récit de la passion de sainte Félicité ? Ne serait-ce pas une narration légendaire, un travail d'imagination et d'édification, dont quelques faits plus ou moins réels mais de date incertaine ont seulement fourni la matière et le canevas ?

N'est-il pas possible que dans un intérêt de parti, ou pour élever un monument à la gloire du Christianisme, au temps de Constantin, quelque bel esprit ait mis en œuvre une tradition orale, entrepris de dresser un pendant au récit biblique de la mère et des sept fils du livre des Machabées, et d'illustrer quelque ancien document ? Ou bien cette narration est-elle une page d'histoire véritable, dont l'autorité est égale à celle qu'on accorde à un texte de Tacite ou de Dion Gassius?

* Les consuls nommés trois, puis quatre fois par an se multiplièrent singulièrement vers la fin du régne do Commode. La fantaisie de ce prince au lieu de hait, en créa jusqu'à vingt-cinq en une seule année. (Dion. 1. 72.)

458 APPEHmCS.

C*est là en somme la vraie question. Le récit de la mort héroïque de sainte Félicité et de ses sept fils a été inséré dans les Acta martyrum sincera et selecta de Ruinart. Mais le pavillon de Ruinart, si Ton peut dire, couvre nombre de morceaux justement suspects. Il y a un grand choix à £sdre dans ce choix. Parmi ce recueil le plus sérieux et le plus judicieux sans contredit, des compilations hagiographiques, Tapocryphe abonde et la fantaisie, et jusque dans le meilleur la l^nde a une place. Dans la plupart des pièces qu'on y lit il y a lieu de distinguer les préfaces et les épilogues des interrogatoires proprement dits. Cette dernière partie la plus solide et la plus authentique des deux est fréquemment encadrée entre des exordes et, des conclusions dont la critique ne saurait guère accepter les traits. Et dans les interrogatoires mêmes il se trouve parfois des dissonances et des notes criardes^ si Ton ose ainsi parler, qui trahissent la composition d'école.

Une lecture attentive de la passion de sainte Félicité telle qae Ruinart nous Ta donnée suggère à l'esprit quelques scrupules.

L'attitude et le langage du juge Publius conmiis à Tinstruction de cette affaire, usant tour à tour de prières et de menaces pour séduire ou intimider les martyrs, conjurant la mère d'avoir pitié sinon d'elle-même au moins de ses enfants, qu'attend la faveur impériale, s'ils se laissent fléchir, s'irritant de la résistance qu'il rencontre, et l'attribuant à une entente secrète ; ses paroles paternelles, caressantes puis tournant à l'ironie et à la menace : c'est la vérité même, la vérité éternelle et la vérité de situation. Ce sont là des traits qui sont dans la nature des choses et qui se rencontrent dans un si grand nombre d'actes de martyrs qu'il serait excessif d'en révoquer en doute le caractère pleinement historique. D'autre part la tenue de ceux qu'on interroge : cette sainte femme dont l'âme est pleine en quelque sorte du Dieu qu'elle invoque, lequel est son espoir, son refuge et sa force ; ses encouragements à ses fils au pied même du tribunal et à la face du juge impuissant et courroucé, ces mots touchants et fermes : « Portez les yeux au ciel, mes enfants et regardez en haut : là le Christ vous attend avec le chœur des saints. Combattez pour vos âmes, demeurez fidèles dans l'amour du Christ.» Ces mots d'une si grande hau-

DU MARTYRE DE SAINTE FÉLICITÉ ET DE SES SEPT niS. 459

teur esthétique et morale; les courtes réponses de ses fils invincibles et s'enhardissant mutuellement dans la confession de leur foi et de leurs espérances. Tout cela est à la fois grand, vrai, pur, authentique, recueilli, on peut le dire, des lèvres mêmes des martyrs. C'est ainsi que les saints athlètes du camp chrétien, selon Texpression d'Origène, ont dû faire et parler; c'est ainsi qu'ils ont combattu.

En vain quelque froid éplucheur de textes citera ce mot d'un des frères bravant le juge et provoquant ses colères : « Imminéant verberOf stent cruenta consilia, fidès nostra nec vinci potesl nec mutari » et y notera un accent déclamatoire. En vain on alléguera cet autre mot d'un des plus jeunes : « Infirma œta$ quam cemis canam habet prudentiam si unum Deum colat. L'âge tendre m tu me vois possède la sagesse de la vieillesse quand il adore un seul Dieu. » — Ces hautaines bravades étaient fréquentes dans la bouche des martyrs; l'exaltation du courage n'attendait pas le nombre des années, et la force d'âme éclatait dans les corps les plus débiles. Dans ces instructions étranges les rôles semblaient parfois retournés : le martyr faisait la leçon et menaçait, le juge se montrait humble et suppliant. Et l'enthousiasme profond et sincère, dans ses explosions naïves, on le sait, parle parfois un langage qui confine à la rhétorique.

Mais si la partie officielle en quelque sorte des actei de sainte Félicité, j'entends l'interrogatoire, l'ensemble des questions et des réponses, nous paraissent d'une authenticité inattaquable, il n'en est pas de même de la partie proprement narrative de ce document, j'entends du cadre où cet interrogatoire est inséré, du prologue et de l'épilogue des Actes.

Celte espèce d'émeute des pontifes contre une famille chrétienne, dans une ville où toutes les sortes de superstitions avaient leurs coudées franches et s'étalaient librement, où le collège des pontifes, se recrutant lui-même par l'élection ou la cooptatio, était un corps plus laïque que religieux dont les membres n'étaient pas prêtres et ne présidaient pas aux sacrifices officiels, mais exerçaient en même temps les diverses charges du cursus honoruniy a quelque chose d'étrange et d'invraisemblable. Les pontifes ne sont pas à Rome, à proprement parler, ministres du culte, et l'empereur, en quahté de Pontifex MoûùmuSf est le chef

telle date précise et certaine. L'Antonin nommé ici et le préfet Publius ne pourraient-ils pas être, le premier pris au hasaûrd, le second inventé de toute pièce? Ne suffit-il pas, pour que Fauteur inconnu de cette pièce ait placé la scène qu^'il raconte au temps d'Antonin, temporibus Antonini, qu'une tradition tenace ait conservé le souvenir, soit en Asie, de l'exécution des Philadelphiens et de Polycarpe à Smyme; soit en Occident, de la sanglante tragédie de Lyon et de Vienne, deux épisodes qui eurent lieu, non sous le même règne, mais tous deux an temps d^Ântonin, temporibtM Antonini ?

Cette interprétation, pour être hypothétique, n^est pas inacceptable a priori.

Nous le répétons, cependant, si Tartifice et l'imagination ont une place considérable dans les Actes dont nous parlons, l'histoire aussi peut revendiquer la sienne. L'auteur inconnu de la passion de sainte Félicité a travaillé sur des faits conservés, soit par la tradition, soit par des documents écrits. L^ récit qu'il bous a laissé repose certainement sur un fond historique. Nous ne songeons à nier, ni l'existence de Félicité et de Jaôvier, ni leur exécution, ni l'existence et la condamnation des autres donnés ici comme les Ois de l'une et les frères de l'autre.

Mais nous croyons que, ni les prétendues circonstances historiques telles qu'on les trouve dans notre texte, ni le style de la crypte de la via Appia, encore qu'elle ait contenu, en effet, le corps de saint Janvier, ni la mention de plusieurs Augustes dont Fun se serait appelé Anlonin, encore qu'on ait de très-solides raisons pour écarter Tannée unique où Caracalla partagea le pouvoir avec Geta, ni enfin Tindication fort vague du préfet Publius, encore que le préfet de Rome de l'année 162 ait porté ce prénom, n'impliquent nécessairement que l'exécution de Félicité, de Janvier et des autres, ait eu lieu précisément l'an 162.

S'il nous fallait maintenant substituer une autre hypothèse à celle de M. de Rossi, voici celle à laquelle nous nous arrêterions.

Les accusés, disent les Actes, furent remis à divers juges, exécutés en divers quartiers de la ville, et, selon les traditions recueillies par les anciens martyrologes, ensevelis séparément.

« Unm judex, dit le texte, primum fratrem plumbatis occidii.

« Aller (judex) secundum et tertium fustibus mactaviU

« Alius quartum prœcipitio interemit,

« Alites in quirUum, sextum et septimum capitalem fecit subire senientiam.

a Aliîis matrem illot'um capite truncari jt^sU. »

On trouve ici, ce nous semble, Tindice de faits distincts qui eurent ]ieu à différents intervalles. Autant la narration distingue déjuges, de sentences, d'exécutions et de genres de mort, autant nous distinguerions d'épisodes.

S'agit-il d'une seule et même famille ? L'interrogatoire n'a plus de base, si on le nie, et tout ce morceau qui nous parait vivant et pris sur le fait, se dissout s'il ne s'agit plus d'une mère et de ses enfants. Cependant l'intervention de nouveaux juges, après que le préfet de Rome a prononcé et la division de l'exécution, dans l'hypothèse d'un épisode unique restent fort embarrassantes. Nous admettrions plus volontiers qu'il s'agit en effet d'une famille unique mais de condamnations successives.

A quelle époque, maintenant, se sont passés ces faits ?

Supposons qu'on découvre une inscription nouvelle contenant, avec le nom propre Antoninus, les> mots Dominorum nostrgfuniy sans hésiter, les épigraphistes affirmeront qu'elle appartient à la fin du règne de Septime Sévère, à l'époque où Caracalla et peut-être aussi Geta, partageaient le titre d'Auguste avec leur père.

Or nous sommes ici dans ce cas. Si, dans le récit de la passion de sainte Félicité, le minimum historique se réduit aux noms des martyrs exécutés, à leur interrogatoire, au fait de la pluralité des Augustes, dont l'un est un Antonin, le terme Dominus noster Antoninus et l'expression Dominorum nostrorum défendent de penser au règne de Marc-Aurèle et de Lucius Verus.

Nous savons, d'un autre côté, par Spartien, que Septime Sévère, par un édit explicite, proscrivit les propagandes judaïque et chrétienne. Judœos fieri mb gravi pœna vetuit, idem etiam de christianis sanxit, dit le chroniqueur.

De Marc-Aurèle, on ne dit rien de semblable. S'il laissa, çà et là, frapper quelques Chrétiens, nul ne dit qu'il ait promulgué contre eux aucun édit nouveau, ni qu'il ait aggravé par des prescriptions nouvelles les vieilles ordonnances de Trajan* La dureté

de Sévère et la cruauté de Caracalla sont connues. Hs firent mourir sans scrupule nombre de sénateurs, de consulaires et de personnes obscures, — multos ohscuri hci, dit Spartien. — Ils surveillèrent el poursuivirent, avec une extrême rigueur, Tombée même des factions * . Ces personnes obscures et ces factieux font penser aux Chrétiens, étrangers, sans doute, aux partis politiques, mais jouissant peut-ê)re intérieurement des maux qui ravageaient l'Empire — (il y a à ce moment, on le sait, une renaissance ou une recrudescence des idées millénaires) — associés, en tout cas, par des liens secrets, et pour cela seul suspects à des princes déliants, attachés à la vieille discipline et impatients de toute opposition.

Que si Ton est très-frappé du monument de la via Âppia et du style de la fameuse crypte, on peut se souvenir que Septime Sévère fit construire et réparer un grand nombre d'ouvrages magnifiques *. L'architecture et les arts décoratifs furent donc cultivés et encouragés sous ce règne. Ce n'est qu'un peu plus tard que commence, sous ce rappqrt, une décadence qui ne s'arrêtera plus.

Reste la difficulté de trouver, sous Septime Sévère et Caracalla, et particulièrement vers 202 ou 203, un préfet de Rome portant le prénom de Publias. Mais si, dans les Actes écrits peut-être un siècle ou deux après les événements qu'ils racontent, ce vague prénom est historique, qui empêche de supposer qu'il a été porté par un préfet de Rome entre 198 et 205. Cet hitervalle demeure vide diuis la liste des préfets de Rorne restitués par Rorghesi? Publius Cornélius Anullinus est consul pour la seconde fois en 199. N'a-t-il pas pu occuper la préfecture urbaine un, deux ou trois ans après?

Que si on allègue que Sévère et Caracalla étant ensemble à Rome, il est difficile de supposer que Caracalla ait pu prendre sur lui de donner directement, et de lui-même, des ordres au préfet de la ville. N'y a-t-il pas lieu de répondre que, dans les affaires de cette sorte, qui revenaient au préfet de la ville comme au chef suprême de la police urbaine, et parfois même étaient

* Fuit prseterea delendarura cupidus factionum. Spart. Sévère.

* Sunt per plurimas civitates opéra ejus insignia... RomaB omnes œdes publicas quse vitio temporuin labebantur instauravit. Spart. Sévère.

jugés par le préfet du prétoire, Antonin Garacalla ait, au nom ou en place de son père, ordonné d'instruire? Une pareille intervention dans une affaire qui semblait au pouvoir de petite importanee, est moins invraisemblable, assurément, que Témeute des pontifes dont parlent les Actes. ,

Si donc il nous fallait remplacer par une autre date la date de 162, qui nous parait inadmissible pour toutes les raisons que nous avons présentées, nous choisirions, non comme certaine, mais comme plus probable, Tune des trois ou quatre premières années du troisième siècle.

FIN DE l'appendice.

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