CHAPITRE PREMIER
Deux partis au sein de l'Église dans les temps apostoliques : Chrétiens judaïsants et Chrétiens hellénistes. — Défiances de FËglise de Jérusalem envers TÊglise d'Antioche. — Question de la Circoncision. — Ardents débats. — Assemblée dite : Concile de Jérusalem. — La transaction où elle aboutit. — Dispute d'Antioche. — Saint Paul, attaqué et suspect, poursuit toute sa ^ie l'œuvre d'émancipation. — Esprit de concentration chez les Juifs orthodoxes, de largeur et de diffusion chez les Chrétiens.
Ce ne fut ni sans luttes ni sans déchirements que le christianisme parvint à conquérir son indépen dance et à se dégager des liens du judaïsme d'où il était sorti.
Entre les Juifs orthodoxes et le petit groupe des compagnons et des [disciples de Jésus il n'y eut d'abord nulle différence, si ce n'est que ces derniers saluaient en leur maître le Messie que les autres
continuaient à attendre. Séparés sur cela seul, tout leur était commun, croyances, culte et préjugés. Cependant deux tendances ne tardèrent pas à se manifester dans la primitive Église. Après la lapidation d'Etienne, mis à mort comme contempteur du temple et de la loi, les uns parmi les fidèles sont poursuivis, traqués, obligés de fuir de Jérusalem, tandis que les apôtres bien plus connus, puisque leurs chefs avaient comparu deux fois devant le tribunal sacré des Juifs, demeurent dans la ville et ne sont pas inquiétés ^ C'est que, dans la secte naissante, il y a, comme danstbut parti, les modérés et les exaltés, les conservateurs et les révolutionnaires. Et il ne s'agit pas seulement de ces variétés de caractère individuel que l'identité des convictions politiques ou religieuses laisse subsister; il s'agit d'une différence dans la manière d'entendre la docirine nouvelle. Les modérés elles timides sont ceux qui veulent retenir et enchaîner l'Évangile au sein de la cité Juive et réserver aux seuls enfants d'Israël la grâce du salut ; les novateurs prétendent que les étrangers soient appelés comme les Juifs. Les premiers sont ceux qui, comme Pierre, ont besoin qu'un signe divin fasse taire leurs scrupules et leur apprenne à ne plus faire de distinction entre le Juif et le païen ; ceux surtout qui reprochent à Pierre d'avoir été trouver des hommes incirconcis et d'avoir frayé avec eux : les seconds sont ceux qui après le martyre d'Etienne, loin de Jérusalem, sans
Act. post, I, 4; VIII, 1, 14. — Ép. aux Galat., i, 17.
autre règle que leur inspiration personnelle, annoncent librement l'Évangile aux étrangers. « Quiconque, dit l'un d'eux aux Juifs assemblés, croit en Jésus est justifié par lui de toutes les choses dont vous n'a'vez pu être justifiés par la loi*. »
Les purs Juifs frémissaient à de semblables paroles. Ceux qui unissaient la foi nouvelle à un respect scrupuleux pour les traditions dans lesquelles ils avaient été nourris ne pouvaient manquer de trouver excessif, imprudent, téméraire, le zèle de l'apôtre. Plusieurs sans doute ne craignaient pas de l'accuser de faire dévier la doctrine du Maître 'vers de dangereuses nouveautés ou tout au moins de l'engager dans une voie qui n'était pas la véritable.
Deux questions qui contenaient tout l'avenir du christianisme paraissent avoir, à Torigine, agité et divisé les premiers disciples : la question de l'admission des païens et la question de la valeur des observances mosaïques et particulièrement de la circoncision. Sur la 'première on pouvait invoquer contradictoirement Tautorité du Maître. Les uns triomphaient en rappelant ces paroles si formelles de Jésus : « N'allez point vers les Gentils et n'entrez dans aucune ville des Samaritains, mais plutôt allez vers les brebis perdues de la maison d'IsraëP. » Et encore : a II n'est pas juste de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens '. » Mais les autres répondaient
* Act. AposL, xra, 39, 46-47.
• s. Matth., X. 5, 6.
» s. Matth., XV, 24, 26
en citant ces autres paroles sur le sens desquelles il n'y avait guère à se méprendre, et qui étaient le dernier commandement et comme le testament du Maître : « Annoncez l'Évangile à toute créature, prêchez la pénitence et la rémission des péchés parmi tous les peuples. Allez et enseignez toutes les nations \ »
Celte question fut résolue par la force même des choses avant toute discussion, et de la façon la plus large.
Les disciples dispersés après le martyre d'Élienne (36-37) s'étaierit, les uns réfugiés en Samarie, où ils avaient porté TÉvangile ; les autres, entraînés loin de la Palestine, s'étaient adressés aux païens et avaient fait parmi eux de précieuses conquêtes. Les voyages missionnaires de Paul les étendirent encore dans un. plus vaste rayon. On ne semblait pas seulement accueillir les païens, on les allait chercher.
La plupart des Gentils qui se donnaient alors à la foi nouvelle appartenaient à cette classe de bonnes âmes pieuses et « craignant Dieu » comme on disait, qui, dégoûtées des vaines parades de la religion vulgaire, aspiraient à entrer dans le giron d'Israël. On les apipéidiii prosélytes . Ils n'étaient plus païens sans être cependant tout à fait Juifs. L'orgueil des docteurs les retenaient à la porte des synagbgues dans un état d'infériorité. La tache de la naissance était comme ineffaçable aux yeux des Juifs de vieille roche. Tou-
* s. Mattb., xxvni, 19; ib., xvi, 15. — S. Luc, xxiv, 47.
tefois les conversions au judaïsme n'étaient pas rares dans les province3 orientales de Tempire vers le commencement de notre ère. Selon le témoignage de Josèphe, presque toutes les femmes de Damas s'étaient faites Juives*. Le nombre des femmes prosélytes était fort considérable aussi dans la Béthanie et le Hauran.
Leshommes venaient moins facilement au judaïsme. Ils étaient rebutés par de répugnantes conditions. Cependant parmi les docteurs Juifs du temps, ceux de l'école de Hillel, qui subordonnaient les pratiques rituelles à la règle des mœurs, enseignaient (Jue pour être converti il suffisait de Timmersion légale sans qu'il fût nécessaire de se soumettre à la circon cision*. Mais cette opinion était vivement combattue comme contraire à la tradition, particulièrement en Palestine où les rapports entre les Juifs et les païens étaient plus rares et moins cordiaux. Le judaïsme, en général, laissait venir à soi les gentils, il ne les appelait pas. L'école de Schamaï, qui représentait le mieux la fidélité tenace et scrupuleuse aux vieilles pratiques, était opposée à la propagande juive et surtout aux facilités et aux concessions qui, suivant ces docteurs, risquaient d'affaiblir la tradition. Au commencement de Tère chrétienne, en dépit de renseignement des Agadistes, qui prétendaient borner Tessentiel de la
* Josèphe, Ant. jud:, t. 1-3.
* M,-J. Derenbourg, Essai sur V histoire et la géographie de la Palestine, d'après les Thalmuds et les autres sources rabbiniques, t. I, p. 224 et suiv.
loi à robservation des prescriptions morales, la tendance dominante dans les écoles juives était de maintenir strictement l'intégrité des ^ieux rites et d*en aggraver plutôt la rigueur. La propagande organisée et voyageuse, les missions envoyées au loin sont des faits chrétiens et non juifs. Il y avait nécessité pour le christianisme de s'offrir de la sorte aux Gentils. S'il demeurait en effet en Palestine, s'il n'osait sortir de la synagogue, il était condamné à vivre de la vie chétive et clandestine d'une petite secte parasite et à s'éteindre bientôt obscurément, battu en brèche à la fois par les païens et les Juifs et incapable d'alléguer contre les premiers la consécration du temps ^ et de briser l'opposition active ou l'inertie de résistance des seconds. D'un autre côté il faut chercher l'explication des succès de la foi nouvelle dans la largeur d'esprit de ses missionnaires et dans leur facilité. Toutes les âmes éprises d'élévation morale, qui goûtaient surtout dans la religion de Moïse la simplicité et la hauteur du dogme, et que rebutaient les gradations humiliantes, se donnaient de plein cœur à l'Évangile lequel leur apparaissait comme un Judaïsme plus simple, plus humain, plus doux et plus tendre à la commune faiblesse.
Mais le dissentiment des écoles de Schamaï et de
^Hillel partageait précisément la petite société chrér
tienne. L'admission des païens avait passé. Mais il
* Hi ritus quoquo modo inducti antiquitate defenduntur. Tacite, Ilist,, V, 5.
fallait les purifier, disait-on, de la tache d'idolâtrie suivant le$ règles delà discipline mosaïque. Il fallait les astreindre à la circoncision. C'était revenir sur une question résolue en la posant sous une autre forme. En effet, si les païens, pour être admis dans rÉglise, devaient auparavant traverser le Judaïsme, c'était en vain qu'on avait abjuré l'odieuse distinction des purs et des impurs et proclamé ledroitdes païens au salut par Jésus-Christ. D'autre part la prétention paraissait impolitique, car en établissant le Judaïsme et ses rites comme condition del'initiation chrétienne, on augmentait le nombre des degrés qui séparaient les Gentils de TÉghsc. Elle était enfin le contrepied de l'enseignement de Jésus et des prescriptions suprêmes decelui qui avait dit : a Annoncez l'Évangile à toute créature. »
C'est à Antioche que la question s'éleva. Cette ville, où les Juifs vivaient familièrement avec leurs prosélytes et sans raideur avec les païens, où la population était pressée, mêlée, crédule, avide de toutes les nouveautés, eut de bonne heure une nombreuse colonie chrétienne, et la preuve en est, que c'est à Antioche que les disciples de Jésus prirent ou plutôt reçurent le nom de chrétiens. Or, ïes convertis d*Antioche, gens de toute race et de toute nation sans doute, et sortis la plupart du paganisme, se souciaient assez peu des traditions judaïques chèrement conservées par les fidèles de Jérusalem*. De là une
Voir les Apôtres de M. E. Renan, tout le chapitra zn.
rivalité assez aigre entre les deux villes, dont l'une représentait la fidélité étroite à la loi antique et Tesprit de conservation, l'autre le dédain du formalisme légal et l'esprit de liberté. Dès l'an 42, le bruit des conversions des païens d'Antioche avait éveillé les scrupules des Hierosolymites. Barnabe avait été envoyé en Syrie pour remédier au désordre, x'est-àdire pour ramener au respect de la loi et à l'observation des pratiques nécessaires les derniers venus de l'Église ^ Mais il avait été gagné par Fenthousiastne commun. Neuf ans plus tard (42-51) il revenait à Antioche avec saint Paul, justement fiers tous les deux de leurs nouvelles conquêtes. Le ressort de la Métropole de la Syrie en était considérablement accru ; car les Églises nouvellement fondées à Chypre et dans la partie méridionale de l'Asie-Mineure , composées presque exclusivement de païens , étaient le fruit d'une mission envoyée et entretenue par les frères d' Antioche. Les Hierosolymites furent scandalisés de cette invasion des païens dans l'Église. Ne seraient-ils pas désormais en minorité, eux les anciens, les fils d'Israël, pour lesquels principalement, à ce qu'ils croyaient, le Sauveur était venu? De quel droit, disaient-ils, Paul, chrétien de la dernière heure, et lui-même intrus dans la Société qu'il avait d'abord persécutée, de quel droit Barnabe, chargé quelques années auparavant de modérer l'excès de son zèle et de faire la police delà loi, avaient-ils, sans consulter les
* Act. Apost., XI, 20, 21.
Douze^ dispensé les Gentils du joug salutaire et obligatoire de la loi et acheté de faciles conquêtes au prix d'exorbitantes concessions?
Huit ou neuf ans auparavant les frères d'Antioche avaient fermé la bouche à ceux de Jérusalem grâce à un secours d'argent qu'ils avaient envoyé pour les besoins de cette Église famélique ^
Mais la tolérance s'était épuisée avec l'aumône. Le danger avait pris depuis lors d'inquiétantes proportions. Ce qui avait passé comme une exception se tournait en règle. Les plaintes et les récriminations éclatèrent avec plus de force et formèrent comme une note discordante au milieu de l'allégresse universelle à Antioche. Il semble qu'alors quelques fidèles, selon le cœur des Douze, aient été envoyés en Syrie pour y apporter les remontrances de TÉglise-mère. En tous cas, s'ils n'étaient pas les délégués de l'Église de Jérusalem, ils étaient ses interprètes. Or ces hommes « descendus de la Judée » prêchaient dans la capitale delà Syrie « qu'on ne pouvait être sauvé si l'on n'était circoncis. »
Paul et Barnabe leur résistèrent avec énergie. Toute leur œuvre était mise en question, bien plus, le Christianisme lui-même. Il est aisé de se figurer l'âpreté de ces débats et les raisons passionnées alléguées de part et d'autre. Les députés de Jérusalem rappelaient la noblesse de la race d'Israël, l'antiquité et la sainteté de ses coutumes conservées à travers
* AcL Apo8t„ XI, 2d-50.
tant de vicissitudes par une grâce d'en haut ; Moïse, l'instituteur de la natipn, n'avait-il pas été la voix de Dieu même ? Us ajoutaient que si le Chrétien était un Juif accompli, il fallait, avant d'aspirer à l'état de Chrétien, ne pas commencer par faire litière des riteç qui constituaient l'essentiel du Judaïsme. A quoi Paul et ses ahiis répondaient que les formes rituelles qui avaient suffi aux générations passées et préparé Tâge actuel étaient devenues inutiles depuis la venue de Jésus ; qu'eux-mêmes l'avaient reconnu par le fait puisqu'ils avaient embrassé la foi nouvelle; que parmi les Juifs non convertis même plusieurs dou-. taient de l'efficacité des pratiques et de la vertu de la circoncision. Ces disputes n'aboutissaient p^s. Les esprits s'aigrissaient. Quelle autorité avaient ces hommes venus de Judée? Portaient-ils la parole au nom des anciens? Pour s'en éclaircir et défendre en même temps leurs droits et la cause de la liberté, ceux d'Antioche résolurent d'envoyer une dépulation à Jérusalem. Paul et Barnabe, orateurs-nés de cette cause, étaient à la tête des délégués. Dans son Épître aux Galates^ saint Paul nous dit qu'il « monta à Jérusalem par suite d'une révélation. » Ce mot n'exclut en rien l'idée d'une mission. Il peut signifier seulement que Paul en eut le premier l'idée, .qu'il la fit adopter aux chrétiens d'Antioche, l'organisa et en fut l'âme ^ Les champions de la liberté Évangélique n'étaient pas en majorité à Jérusalem comme à An-
* Conférez ÉpU. aux Galates, ii, 4 et 2, avec Actes, xv, 2.
tioche, mais leur zèle et Tardeur de leurs convictions compensaient leur petit nombre. Pour avoir changé de terrain la dispute sans doute ne changea pas de caractère. Paul avait amené avec lui un incirconcis, Titus récemment converti, un de ses disciples préférés. Cette espèce de Bravade n'était pas faite pour adoucir les. esprits. Elle dut au contraire les monter au plus haut point.
Il fallait que Paul fût bien sûr de sa fermeté pour venir ainsi affronter le Judéo-Christianisme dans son fort. Il n'ignorait pas quelle opposition il allait rencontrer. Il comptait sur la bonté de sa cause, sur les amis qui l'accompagnaient et sur lui-même. La lutte commença sans doute dès son arrivée. Paul et Barnabe exposèrent l'Évangile qu'ils avaient annoncé et leurs merveilleux succès. On leur répondit que c'était un faux Évangile et des succès de mauvais aloi, dont nul ne pouvait se réjouir. On les accusa d'avoir trahi renseignement de Jésus et compromis l'Église en la remplissant indiscrètement d'idolâtres non purifiés. Paul, il est permis^de le croire, avec sa nature bouillante et irritable, ne demeura pas muet. On disputa sans tomber d'accord, jusqu'à ce qu'on s'avisât de porter la question devant le seul tribunal qui fût capable de la résoudre, devant l'Eglise assemblée. Ne fallait-il pas que le sens individuel: reconnût un juge? Ce juge que nul ne pouvait récuser, si haut qu'il s'estimât, ce juge moins passionné, moins accessible aux suggestions de la vanité ou de lorgueil, plus dégagé aussi des préventions, plus éclairé et
plus prévoyant, c'était FÉglise tout entière sans excepter un seul de ses membres qui désirât être entendue, c'était la communautédes fidèles délibérant et décidant, sous l'inspiration du Seigneur, en pleine liberté et avec une autorité souveraine.
Nous ne connaissons l'assemblée de Jérusalem que par deux documents, originaux, il est vrai, et contemporains de Tévénement, et partant du plus haut prix : une page de YÉpître de saint Paul aux Galatès (les 10 premiers versets du chapitre u) et un chapitre entier ou peu s'en faut du livre des Actes (les 31 premiers versets du chapitre xv). Ces deux morceaux ne sont pas absolument conformes entre eux, mais ils ne renferment rien non plus de contradictoire. Le récit des Actes est plus ample et plus développé. Plusieurs détails qu'on y trouve manquent dans la Lettre de Paul, mais la teneur de cette lettre ne les exclut pas. De même, certains faits mentionnés dans la lettre n'ont pas trouvé place dans les Actes. Mais on pourrait aussi les y introduire sans que rien y détonnât. Les différences de forme, de ton et d'accent sont plus imporlantes. La narration des Actes est pâle et fort effacée. Celle de Paul témoigne de la chaleur des passions qui se mêlèrent à ce débat et en porte la marque à chaque ligne. On a dit, et cela est trèsvraisemblable, que le livre des Actes avait été écrit dans une pensée de conciliation. Peut-être, pour le sujet spécial qui nous occupe, l'auteur n'a-t-il pas voulu laisser place dans son œuvre à un souvenir pénible et peu édifiant pour les premiers Chrétiens, et
a-t-il, dans ce but, adouci ou dissimulé l'aigreur et la vijplence des dissentiments de cette époque. Le même parli-pris expliquerait qu'il ait complètement passé sous silence la fameuse dispute d'Antioche, qui eut lieu peu de temps après. La narration de Paul est moins unie, moins impersonnelle, plus heurtée et plus vivante. Cela tient à la profonde individualité de TApôtre, si insouciant des procédés de composition, et répandant si naturellement son âme entière dans ses lettres. Cela tient à ce que Paul se met en scène d un bout à Tauire de cette épître qu'on peut considérer comme une apologie. Mais ceci est peu de chose. La grosse différence des deux textes consiste dans le rôle qu'y jouent les principaux chefs de l'Église. Dans le récit des Actes^ Pierre, Jacques, Paul et Barnabe, sont si bien d'accord entre eux qu'on ne comprend guère d'où est née lu nécessité d'une réunion extraordinaire de la communauté chrétienne et d'un si solennel débat. Est-ce donc pour étouffer les scrupules de quelques obscurs figurants de l'Église qu'on s'est assemblé avec ce fracas? Une cause si infime explique mal une si grave mesure. La lettre de Paul nous présente autrement le rôle des personnes. A plusieurs reprises, Paul se pose en face des hommes les plus considérés de l'Eglise, Céphas, Jacques et Jean ; il ne leur épargne pas l'ironie. Il nomme Pierre comme le champion de l'Évangile de la circoncision, qui n'est pas le sien, et dont les prétentions causaient justement tous les démêlés d'alors. On ne saurait révoquer ep doute l'absolue sincérité de saint Paul, tout
en faisant la part de la passion qui l'anime. Nous croyons que là où les deux récits diffèrent, il faut suivre de préférence la lettre aux Galates. Il paraît bien, en effet, que Fauteur des Actes a atténué les divisions intestines de l'Église primitive, et pacifié après coup l'attitude plus ou moins hostile des apôtres vis-à-vis de Paul. 11 y a tel verset du même livre qui s'explique mal après ces atténuations et ces lacunes*. Au contraire, plusieurs passages des Épîtres de Paul aux Corinthiens, sans parler des témoignages qu'on peut tirer de V Apocalypse et des Clémentines, confirment tout ce qui se trouve dans YÉpître aux Galates en général, et en particulier dans le chapitre dont nous voulons parler.
Avant qu'on se résolût à faire décider la question par la communauté, il parait qu'il y eut à Jérusalem des pourparlers et des conférences particulières. Saint Paul le dit formellement*, et la tenue même de l'assemblée suffit pour le faire supposer. Deux Évangiles étaient en présence, l'Évangile judaïque et l'Évangile des Gentils ; le premier défendu avec plus ou moins d'ardeur par une partie au moins du conseil des Douze et par la plupart des Chrétiens hiérosolymites, l'autre par Paul, Barnabe, et leurs compagnons de Syrie portant la parole pour les fidèles d'Antioche et les nom-
* Les Versets 20 et 21 du chapitre xxi des Actes sont fort difficiles à accorder avec le chapitre xv. Ils semblent impliquer un désaccord qui s'est prolongé : il semble même que Jacques ait oublié son discours à l'Assemblée de Jérusalem, et la convention qui a suivi. L'école de Paul est appelée là une école d'apostasie.
* Ép. aux Galatesy u, 2 et suiv.
breux convertis d'Asie-Mineure. Lequel était le vrai? Les cérémonies légales et la circoncision étaient-elles oui ou noo de Fessence du Christianisme, et devaientelles à ce titre être imposées aux païens qu'on accueillait? C'est sur ce point que les deux partis étaient divisés. Telle fut la question que l'assemblée de Jérusalem eut à résoudre. UÉpître aux Galates ne parle d'aucune grande délibération commune, mais il est difficile de croire que l'auteur des Actesy très-explicite à ce sujet, puisqu'il nomme les orateurs et nous donne deux discours, ait pu inventer à plaisir un fait de cette importance. Le silence de Paul permet d'affirmer tout au plus que celte réunion n'eut ni la pompe, ni l'éclat, ni l'organisation canonique que les écrivains ecclésiastiques lui ont attribués après coup, et qui ne convenaient guère à un temps où la hiérarchie n'était guère plus constituée que le dogme. Assurément l'assemblée de Jérusalem ne fut pas précédée d'une convocation officielle. Qui donc avait titre pour la faire ? Le conseil des Douze . était entouré d'un grand prestige ; il jouissait à Jérusalem d'une incontestable influence.il affectait même le rôle de gardien jaloux de la foi commune. En plusieurs circonstances, et notamment dans l'affaire dont nous parlons, il tenta d'étendre sa surveillance jusqu'en Syrie, mais son auloiité était toute morale, elle avait sa source dans le respect des fidèles. 11 ne possédait pas une souveraineté effective déterminée, rien qui ressemblât à un droit de juridiction sur les diverses Églises* Parmi les Douze y qui sont peut-être
ces « personnages considérés >» dont parle saint Paul, deux noms sont en relief, Pierre et Jean, fils de Zébédée. Saint Paul les nomme avec Jacques, et les appelle, en se servant peut-être ironiquement de l'expression de ses adversaires, « les colonnes de l'Église. » Des trois quel est le premier, quel est le chef et y a-t-il un chef? La tradition est très-affirmative et répond hardiment : Pierre. La critique, plus timide, ne connaît pas de sûre réponse à cette double question. VÉpître aux Galates, non plus que toutes les autres lettres de saint Paul, n'en fournit pas. Pierre y apparaît seulement comme le chef du parti de la circoncision. 11 en est de même du livre des Actes. Le héros de ce livre, c'est Paul. Pierre, assurément, ne lui est pas subordonné, mais il y occupe une moindre place. Et dans Tépisode de l'assemblée de Jérusalem, Pierre et Jacques sont mis de pair. Si Pierre parait ouvrir la séance et donner son avis le premier, ce qui déjà est contestable — Luc n ayant cité que deux discours, le premier qu'il donne n'est pas nécessairement celui qui a été prononcé le premier de tous — c*est Jacques qui fait acte de président en concluant, en résumant le débat, en exprimant doctrinalement, si Ton peut parler ainsi, son sentiment et la pensée de l'Eglise, en se faisant l'organe du Saint-Esprit. De cela seulement et d'un autre passage des Actes, où il est dit que Paul et ses compagnons, à leur dernier voyage à Jérusalem, se rendirent chez Jacques où tous les anciens s'assemblèrent, il est permis de supposer qu'entre tous Jacques avait la
DISSENTIMENTS miÉRIEURS DANS L'ÉGUSE PRIMITIVE. 17
première place. Cette induction acquiert plus de force encore quand on se représente qu'il passait pour le frère du Seigneur, et était auprès 'des Juifs orthodoxes eux-mêmes, suivant Josèphe, en grande odeur de sainteté ; et qu'on note qu'en tête d'un document apocryphe, il est vrai, mais d'une haute antiquité, en tête des Clémentines^ dans la suscriplion de deux curieuses épîtres, on donne à ce même Jacques les titres de Seigneur et de chef de V Église universelle^ d'Évêque des évêques gouvernant la sainte Église des Hébreux qui sont à Jérusalem j et toutes celles qui ont été fondées en quelque lieu que ce soit par Vaide de la Providence^ Il s*en faut tant du reste qu'on ait le droit, à s'en tenir aux textes de saint Paul, d'accorder à saint Jacques ou à saint Pierre une primauté réelle, un droit de juridiction ou de direction souveraine dans l'Église, ({neVÉpître aux Galates est justement le contre-pied de cette idée ; et d'un autre côté que la réunion de l'Église de Jérusalem a eu précisément lieu pour suppléer à cette absence de droit chez un membre quelconque de l'Église. Si Pierre, Jacques ou Jean eussent été reconnus aptes à légiférer d'une manière efficace et avec une autorité souveraine, eût-on songé à chercher une solution dans une délibération commune ? Le recours à Tautorité collective marque l'insuffisance de l'autorité d'un seul. Lorsque Paul, Barnabe et leurs amis quittèrent Anlioche pour
* En tête dçs Clémentines, les suscriptions des ÉpUres de Piene à Jacques t et de Clément à Jacques,
Jérusalem, ils ne se rendaient pas à une convocation. Us allaient spontanément, ou sur l'inspiration des frères de Syrie, trouver à Jérusalem les maîtres de ceux qui étaient venus troubler les esprits de leurs disciples par des exigences vaines et dangereuses à leur gré. Le concile naquit donc de la situation et de la force des choses. Il vint du manque d'entente entre les deux partis, du refus de l'un de se soumettre à l'autre, et de la reconnaissance implicite d'une seule autorité légitime, celle de l'Église réunie.
Si nous cherchons, en effet, quels furent les mem' bres de l'assemblée de Jérusalem, nous verrons bien qu'on doit renoncer à appliquer à ce concile les règles qui plus tard présidèrent à la composition de ces grandes assemblées. Le concile de Fan 51 est une assemblée essentiellement populaire. Qui pourra y distinguer les évoques des prêtres ou des anciens? Anciens, prêtres, évêques, ces trois termes sont synonymes à Fàge apostolique. Autour des Douze^ s'ils étaient tous présents, et de leurs principaux chefs et dé Jacques, ce le rempart du peuple^ » on ne trouve que des anciens et de simples fidèles. Ce n'est pas par délégation que les membres de l'assemblée siègent ; non que l'universalité des fidèles soient en effet présents ; mais tous ceux qui se trouvaient alors à Jérusalem, d'où qu'ils vinssent et de quelque race qu'ils fussent, purent assister à la réunion et être entendus. Le souvenir des services rendus, la valeur personnelle et la force des raisons marquèrent à chacun sa place et mesurèrent apparemment son autorité et son
influence. On peut dire, au reste, que c'est la gravité du sujet en discussion, la vivacité des débats et leurs suites, Pimportance personnelle des adversaires, la présence d'un plus grand nombre d'étrangers, qui ont, dans l'histoire des temps apostoliques, mis en saillie rassemblée de Jérusalem, et lui ont mérité le titre de concile. Journellement, en effet, les Chrétiens se réunissaient pour traiter ensemble les affaires, grandes et petites, qui intéressaient la communauté. N*est-ce pas devant l'Eglise assemblée que l'auteur des Actes introduit Pierre, se justifiant d'avoir été trouver le centenier Corneille? Les Églises, dans ces premiers temps, ne sont autre chose que des assemblées permanentes de fidèles.
Quand on regarde de près la difficulté soumise à la •réunion de Jérusalem, on comprend qu'il n'était pas sans péril de lui donner une solution tranchée. La bonne foi était égale chez les deux partis, égales l'ardeur et l'obstination. Chacun d'eux estimait qu'il avait pour lui la justice et la raison. Ni l'un ni l'autre ne voulait céder et se soumettre. Imposer la circoncision et les pratiques légales aux païens convertis, c'était rayer de la communion de l'Église la multitude de ceux que Paul et Barnabe y avaient reçus, et perdre le fruit précieux des prédications faites à Antioche,* dans l'île de Chypre et dans l' Asie-Mineure. Les déclarer obligatoires à l'avenir, c'était tarir la source où le Christianisme avait puisé ses forces, et lui fermer le monde romain ; c'était, de plus, à la place de deux partis, en créer trois, en introduisant une division et
comme deux classes parmi les recrues sorties du paganisme. C'était encore risquer de produire un schisme ; car élait-il sûr que Paul et les exailés de son école, moins scrupuleux que lui peut-être, obéiraient à une décision qui les condamnerait au silence ou à rapostasie?Ne les entendrait-on pas dire, eux aussi, qu'il est « juste d'obéir à Dieu plutôt qu*aux hommes. » D'autre part, proclamer la stérilité des rites judaïques n'était-ce pas alarmer la conscience des Chrétiens issus des familles juives, et les mettre dans Talternative d'abandonner la secte ou de répudier les traditions de leurs ancêtres? Qui pouvait dire quel serait le choix du plus grand nombre? N'allait-on pas provoquer des désertions en masse à Jérusalem, et briser le point d'appui que la foi nouvelle avait trouvé auprès des synagogues ?
On peut croire que ces raisons et d'autres semblables furent exposées chaudement dans l'assemblée. Nous n'avons pas les Actes de ce Concile, ni rien qui y ressemble. Il n'est pas présumable qu'on tint registre des délibérations, ni que les dires de chacun furent notés par un secrétaire et conservés. Nous ignorons les noms de tous les orateurs et le nombre des sessions, et si même il y en eut plusieurs. Paul et Tauteur des Actes nous font entendre que la discussion fut longue et vive, et cela ne peut étonner que ceux qui ignorent l'énergie des passions religieuses et quelle ardeur on met à défendre des convictions plus chères que la vie. Les discours de Pierre et de Jacques qu'on trouve dans le livre des Actes, et qui
ne peuvent être considérés que comme des à peu près, nous paraissent de nature à éveiller quelques doutes. La défense des idées de Paul est mise dans la bouche de Pierre. Jacques conclut dans le môme sens. Tous les chefs de l'Église sont d'accord. Nul contradicteur important n'est nommé. Or, il nous semble difficile de concilier le discours de Pierre et l'attitude qu*il suppose, avec ce que dit saint Paul dans sa lettre. Par trois fois, en effet, Paul nous présente Pierre comme l'apôtre de la circoncision, c'està-dire, si les mots ont un sens, comme l'apologiste des plus étroites pratiques et le champion plus ou moins ferme de la cause et du parti judaïques. Il en est de même de Jacques et de Jean qu'il ne sépare pas de Pierre.
Évidemment, les deux discours des Actes ont été composés après coup ; il est certain cependant qu'ils contiennent quelque chose d'historique. Paul termine le court récit de cet épisode par ces mots : « Reconnaissant la grâce qui m'a été donnée, Jacques et Céphas et Jean, qu'on tient pour les colonnes de l'Église, me donnèrent leurs mains droites, ainsi qu'à Barnabe, en signe d'union, afin que nous, nous allassions vers les Gentils et eux vers les Circoncis, recommandant seulement que nous nous souvinssions des pauvres (de Jérusalem), ce que je me suis appliqué à faire précisément à cause de cela^ » Ces mots Veulent dire qu'on finit par s'entendre, — du fond
' Épitre aux Galates^ ii, 9-10.
du cœur ou par politique, peu importe, — cpie la matière de la propagande chrétienne fût divisée en quelque sorte en deux parts, le monde juif et le monde païen. Jacques, Pierre et Jean s'attribuèrent le premier et durent y exercer « l'apostolat de la circoncision ». Paul et Barnabe eurent le second et gardèrent la liberté d'y prêcher TÉvangile universel et sans condition. Chacun, en somme, garda sa foi et put continuer son œuvre. Le statu quoj qu'il paraissait périlleux de troubler en établissant une unité artificielle dont personne ne voulait, si l'adversaire n'en faisait les frais en abdiquant ses idées propres, fut maintenu et consacré. Ce n'était pas une solu* tion, mais un compromis, une transaction. Nous n'y saurions voir pour notre compte un hommage rendu à la liberté et à la conscience individuelles, mais seu* lement un acte de conciliation : non une décision doctrinale, mais une sorte de concordat. Dogma* tiser, c'est distinguer le vrai du faux. L'Église ne le fit pas ; choisir, c'est exclure ; prescrire, c'est défendre; l'Église se garda de l'un et de l'autre. Après la clôture de l'assemblée de Jérusalem, on ne saurait dire certaiiiement ce que pense l'Église au sujet de la circoncision et de la valeur des rites juifs. L'absolu, poursuivi et proclamé si fièrement dans les assemblées ecclésiastiques postérieures, fut ce jour- là ajourné et comme évité à dessein. La question pouvait être envisagée du côté du vrai et du faux, elle lé fut sans doute ainsi au commencement, et c^est pour cela que le discours 3e Pierre, à Touverture du débat.
nous semble peu compatible avec le caractère que Paul lui donne dans son épître. Mais ce point de vue fut bientôt abandonné. On n'en fit pas acception dans la décision finale, puisqu'on ne donna raison ni tort à personne. Aussi, si Ton déplace le discours de Pierre, si on le fait passer du début de l'assemblée à la fin, il est fort compréhensible que Tapôtre des Circoncis ait, sinon prononcé les paroles que Tauteur des Actes lui prête, du moins exprimé des idées analogues, et conseillé à ses amis de faire, à son exemple, le sacrifice de leur foi à la cause de la paix nécessaire et de l'union à tout prix. On n'est plus surpris alors que la teinte judaïque des idées de Pierre ait disparu. La plus vulgaire habileté lui commandait de ne pas dire alors tout ce qu'il pensait et sa conscience ne' pouvait lui reprocher de rien dire qu'il ne pensât pas. L'auteur des Actes attribue à l'assemblée de Jérusalem le décret suivant, envoyé aux Syriens et aux Ciliciens sous forme de lettre : « Les apôtres, les anciens et les frères aux frères d'entre les Gentils qui sont à Antioche et en Syrie et en Cilicie, salut I Ayant appris que quelques-uns des nôtres vous ont troublés en vous tenant des discours qui ont bouleversé vos âmes, sans avoir reçu de nous aucun mandat, il nous a paru bon, après nous être réunis tous ensemble, de choisir des représentants pour vous les envoyer avec nos bien-aimés Barnabe et Paul, ces hommes qui exposent leurs vies pour le nom de notre seigneur Jésus-Christ. Nous avons donc envoyé Judas et Silas, qui vous diront aussi de bouche les mêmes
choses ; car il a paru bon à Tesprit saint et à nous de ne vous imposer aucune charge nouvelle, sauf sur ces points-ci, qui sont indispensables : C'est que\ous vous absteniez des viandes sacrifiées aux idoles, et de sang, et d'animaux étouffés, et d'impudicité, toutes choses contre lesquelles vous vous trouverez bien de vous tenir en garde. Portez-vous bien M »
LÉpître aux Galates ne rapporte pas ce décret et ne mentionne d'aucune manière les interdictions qu'il contient. Ce n'est pas, ce semble, une raison pour le nier absolument. Peut-être Fauteur des Actes a-t-il solennisé à l'excès une convention amiable et donné la forme de règles canoniques à un arrangement verbal conclu familièrement. 11 serait bien étrange que Paul n'eût pas parlé, pas même par voie d'allusion, de ces interdictions si précisément formulées et si solennellement communiquées à ses propres Églises par des mandataires spéciaux porteurs d'une espèce d'encyclique synodale. Il serait étrange encore qu'un peu plus tard il eût traité si cavalièrement une de ces interdictions et écrit, comme il la fait, qu'il était indifférent en soi de manger des viandes provenant des sacrifices. Si, au contraire, ces prétendus décrets en forme ne furent autre chose qu'un accommodement verbal, et comme les clauses d'un traité de paix proposées et acceptées un peu en l'air, Faul a pu les oublier, les regarder comme transitoires et d'intérêt secondaire, et les
* Act. Ajwst., XV, '23.
interpréter à l'occasion avec une pleine liberté.
Qu y a-t-il d'ailleurs dans ces fameux décrets? Le minimum de Judaïsme que les Juifs orthodoxes imposaient à leurs prosélytes. Repoussée sur la question de la circoncision, trouvant impolitique de Timposer et impossible de la faire accepter, la majorité de l'assemblée, qui inclinait vraisemblablement du côté des Douze, s'accula décidément dans cette dernière position, et, pour sauver Thonneur des armes, se contenta de ces faciles conditions auxquelles les autres se résignaient, laissant à l'avenir le soin de gagner définitivement la cause qu'ils avaient défendue et d'achever l'émancipation commencée. La paix, comme il arrive, fut faite de concessions mutuelles. Plusieurs espéraient-ils que l'assemblée de Jérusalem établirait l'unité au sein de la société chrétienne? C'est douteux. L'unité dans la foi est chose qu'il n'est au pouvoir de personne de fonder d'un seul coup. Elle est l'œuvre du temps. Elle ne se comprend guère dans une religion en travail. La variété est le signe et en même temps le produit de Ja vie. D'ailleufs, eût-elle été possible et souhaitable, elle ne pouvait s'établir que par l'abdication volontaire ou forcée d'un parti, par la domination des uns et la suppression ou l'absorption des autres, par un amoindrissement général de liberté.
L'expression de « parti » ou « d'école » n'est pas ici trop forte. Le dogmatisme critique est souvent, il est vrai, un peu prompt à mettre en formules et à enfermer dans des catégories d'insaisissables nuances
26 lES PERSÉCUTIONS DE L'ÉGLISE.
de sentiment, et détermine parfois avec une rigueur trop étroite des divergences vagues et confuses. Beaucoup assurément, parmi les Chrétiens de la première génération, avaient été élevés dans le giron d'Israël; mais, puisqu'ils s'étaient convertis à la foi nouvelle, c'est que la loi de Moïse et ses anciennes prescriplions, et tout Tensermble de pratiques et d'observances dont les docteurs orthodoxes l'avaient encore surchargée, ne leur disaient plus rien et n'offraient point à leurs aspirjations plus vives ou plus tendres un suffisant aliment. D'autres, d'une piété plus formaliste, pouvaient se faire scrupule de rien négliger ou de rien retrancher des prescriplions traditionnelles. Ces deux sortes d'esprit se rencontrent dans les fidèles de toute religion. On les devait trouver aussi parmi les fidèles sortis du paganisme, dont les uns étaient plus tournés vers les actes de dévotion, les autres plus libres de ces liens et n'attachant que peu de prix aux pratiques extérieures. Mais l'importance de ces divergences pour la constitution du Christianisme, la vivacité et la durée des débats qu'elles suscitèrent à l'âge apostolique, et leur retentissement au delà de ce temps, sont tels, qu'on peut dire qu'aucune hérésie postérieure ne mit autant en question le sort de l'Église.
La convention de Jérusalem, en somme, laissa la liberté à tous. Aux Chrétiens sortis de familles juives, on recommanda de garder les vieilles coutumes et les vieux rites, et on le leur permit certainement. Aux Chrétiens d'origine païenne, on n'imposa nulle
obligation, si ce n'est un minimum de Judaïsme, comme nous avons dit, facile à observer et qui n'avait rien de rebutant.
Une pareille solution, bien qu'elle ne décidât rien, et peut-être même par cela seul qu'elle ne décidait rien, était un grand pas de fait dans la voie où saint Paul et ses amis avaient mis si résolument le Christianisme ; car, pour la cause qu'ils soutenaient, ne pas être vaincus, c'était triompher, et, du moment qu'on ne déclarait pas que les rites judaïques étaient de l'essence du Christianisme, c'est-à-dire strictement obligatoires pour tous les fidèles, quelle que fût leur origine, tôt ou tard la doctrine nouvelle devait s'en affranchir complètement.
Cependant, il n'est pas au pouvoir d une assemblée de changer le cœur des hommes. La convention de Jérusalem n'avait pas fait des Chrétiens judaïsants des hommes nouveaux. Il s'en fallait que tous à Jérusalem et ailleurs eussent applaudi aux concessions faites aux païens convertis. Ceux même qui les regardaient comme utiles et y avaient adhéré conservaient plus d'une arrière-pensée et ne pouvaient s'empêcher de mettre une différence entre eux, les enfants d'Israël, et les étrangers. Le besoin d'union et la crainte d'un schisme avaient inspiré une transaction, mais non fondé l'union et la concorde. On avait accordé la liberté aux païens convertis, on ne leur accordait pas l'égalité. Comment en eût-il été autrement? Les préjugés de certains Chrétiens judaïsants étaient trop vivaces pour être extirpes par un décret, et ce décret
même, loin de fondre ensemble tous les membres de la coitimunaulé chrétienne, maintenait entre eux un principe de séparation en dispensant les uns des pratiques auxquelles les autres étaient tenus, et consacrait le dualisme qu'il n'avait pu briser.
Les disputes continuèrent donc entre les Chrétiens circoncis et les Chrétiens incirconcis , les uns aspirant à regagner le terrain perdu , les autres prétendant au delà de ce qu'on leur avait accordé.
Paul, après un fructueux voyage apostolique de trois ans, était revenu à Antioche se reposer de ses fatigues auprès de ses amis (54). On ne s'entretenait que de l'heureuse moisson qu'il avait faite. La joie était générale. Un incident vint la troubler. Pierre, qui ne restait plus stationnaire à Jérusalem, arriva à Antioche. Il parut d'abord s'ouvrir à la commune allégresse, et, sans scrupules, il mangeait avec les incirconcis. Mais, quelques frères étant venus de Jérusalem d'auprès de Jacques ou de sa part, il s'éloigna des amis de Paul , comme si leur contact était funeste. Plusieurs Chrétiens hébraïsanis d'Antioche suivirent son exemple, et Barnabe lui-même, le zélé compagnon de Paul, sans crainte de donner un démenti à son passé, fit comme eux*. Paul, ainsi abandonné, ne faillit pas à sa cause. Il résista à Pierre et, en face, le reprit hardinrient. 11 blâma avec énergie ces défiances contraires à l'esprit de la récente décision , et plaida
* Veir M. Renan, Saint Paul, chîip. x tout entier.
vivement la cause de l'égalité des Chrétiens circoncis et des Chrétiens incirconcis*.
Si Moïse et les commandements de la loi suffisent à la justification et au salut, disait Paul, à quoi bon croire en Jésus-Christ? Croire en Jésus-Christ c'est, qu'on le veuille ou non, délaisser la loi, c'est déclarer qu'elle est insuffisante et inefficace et que ses ordonnances sont stériles. Vous , Juifs de naissance, fils d'une race élue, vous n'avez pas cru que les œuvres de la loi pussent vous sauver puisque vous avez reçu l'Évangile, p^uisque par la loi elle-même (prophéties) vous êtes sortis de la loi, vous êtes mort^ volontairement à la loi. Or, quelle hypocrisie de professer extérieurement un respect superstitieux pour des formes que vous avez abandonnées ! Quelle inconséquence de prétendre assujettir les païens à un joug que vous avez secoué, à une loi que vous avez déclarée sans valeur le jour où vous vous êtes donnés à Jésus- Christ! Vous vous êtes mis dans Télat des Gentils par rapport à la loi ; vous avez, en devenant Chrétiens dépouillé le Judaïsme, et vous voulez forcer les Gentils devenus Chrétiens à judaïser, à observer une loi qu'ils n'ont niconnue ni pratiquée et dont la foi en Jésus est la condamnation, comme si la loi qui ne vous sert de rien pouvait leur servir et que la foi qui seule suffit à votre salut, ne suffisait pas à les sauver. Si la foi en Jésus est chose vaine, Jésus est un imposteur et son enseignement un piège. Mais non,
* Éj/. auâi Galates, li et suiv
ce n'est point en vain que Jésus est mort pour nous sur la croix.
Les Actes se taisent sur la dispute d'Antioche, mais ce silence ne peut prévaloir contre le témoignage si explicite de saint Paul. Il est possible seulement que, racontant plus tard aux Galates les vicissitudes de sa carrière apostolique dans un but d'enseignement et d'apologie, il ait donné à sa polémique avec Pierre et les Chrétiens timorés de Jérusalem un caractère de fermeté dogmatique qu'elle n'eut pas en réalité à cette époque. Cependant, si Ton admet que F incident d'Antioche eut lieu trois ans après la discussion de Jérusalem, et que, depuis ce temps, les semences d'opposition se fussent développées et les divergences accrues, comme il est naturel, chacun abondant dans son sens, et les délégués de Jacques insistant d'autant plus sur la sainteté et le caractère obligatoire des vieilles observances que Paul paraissait en tenir moins compte, on comprend que Tapôlre des Gentils, avec sa nature bouillante, se trouvant dans un milieu sympathique, ait saisi avec ardeur la première occasion de gourmander l'orgueil judaïque que couvrait mal , en quelquesuns, un Christianisme superficiel, et, posant la question sur un terrain brûlant , peut-être évilé à dessein jusque-là, publiquement, hautement, sans ambages ni réticences, devant Pierre et les mandataires de Jacques, n'ait pas craint de déclarer que la loi de Moïse était consommée, ses prescriptions annulées, ses œuvres détruites et que la foi en Jésus
seule suffisante et seule nécessaire, élevait les étrangers au niveau des plus purs Chrétiens de la Palestine.
La vivacité du débat d'Antîoche tient sans doute au caractère naturellement impétueux de Paul; mais, qu'on ne s'y trompe pas, il ne js'agit pas là d'une affaire d'amour-propre ni seulement d'une question de forme ou de discipline. L'essence même et l'avenir du Christianisme sont engagés dans cette querelle. La question qui s'agite est au fond celle-ci : Le Christianisme est-il une doctrine distincte, indépendante, efficaceparelle-mêmeetparelle seule, sans autre lien avec le Judaïsme qde celui de la filiation et de l'origine, ou bien n'est-ce autre chose qu'un Judaïsmerenouvelé, élargi, développé, animé d'un esprit nouveau, acceptant plus aisément l'accession des païens, mais conservant et leur imposant étroiteme^t son bagage de rites, sa discipline et son culte? On comprend que sur cette question les fidèles devaient penser différemment selon qu'ils étaient nés Juifs ou païens. Ces derniers, en effet, apportaient à la nouvelle doctrine une âme libre et sans attaches. Les Juifs dès l'enfance étaient engagés. Leurs habitudes religieuses, leur culte, étaient pour eux un dépôt sacré, plus qu'un dépôt, une partie de leur âme et, si l'on peut dire, le reste de leur patrie.
Après Antioche et la vigoureuse leçon que Paul avait donnée au pharisaïsme chrétien, rien n'était fini et la division s'était peut-être creusée davantage entre les adversaires. On peut en suivre la trace dans
l'histoire des temps apostoliques et au delà de cette première période où domine Penlhousiasmeet où l'on semble moins s'inquiéter d organiser que de conquérir. Des contre-missions sont organisées pour miner l'enseignement de Paul*. Les accusations qui avaient retenti au retour de son premier voyage en Asie-Mineure se traînent derrière lui. On continue de dire qu'il sacrifie la pureté de la doctrine à un vain désir de popularité. On présente sa prédication comme un enseignement de fantaisie. On s'efforce de détruire son autorité en rappelant son passé, en insinuant qu'il n'a été ni auditeur ni délégué de Jésus. On allègue qu'il substitue son sens propre à la vraie tradition qu'il ignore et n'a pu puiser à sa source *.
A ces accusations et à d'autres semblables saint Paul répondait en invoquant fièrement son titre d'apôtre de par Jésus-Christ et Dieu le Père. Il avait beau jeu pour se défendre de chercher à plaire, lui qui portait presque seul tout le poids de la haine des Juifs. Il répondait en exposant de nouveau et avec plus de force encore la nature propre de la doctrine de Jésus et les rapports de l'ancienne alliance et de la nouvelle. 11 déclarait hautement que la loi avait fait son temps, qu'elle était consommée, que l'œuvre du Christ avait été d'affranchir les âmes de la servitude de la loi et de la servitude de l'idolâtrie. Il affirmait
» Ép. aux Gai, i, 7 ; ii, 42. — AcL Ap., xv, 1 ; Ép. de Jude, 8 et
suiv.
* Apocalypse, ii, 2, 9, 20; m, 9. — Homél, pseudo-détn., u, 17;
DISSENTIMENTS INTÉRIEURS DANS L'ÉGLISE PRIMfTlVE. 33
qu'il n'y avait plus lieu à d'orgueilleuses distinctions, que les Grecs et les barbares; les esclaves, les femmes et les hommes libres étaient tous égaux en Jésus-Christ*.
C'est en Galatie, pendant que l'Apôtre n'élait plus là pour soutenir et confirmer les faibles et les hésitants, que se produisaient ces attaques. Paul alors à Éphèse luttait avec une rare énergie pour la cause du libre Évangile. De progrès en progrès, grâce à son activité, le Christianisme se dégageait insensiblement de ces gênes que l'esprit de conciliation avait à demiimposées, et que depuis on cherchait à rendre plus lourdes. Il avait été décidé que la circoncision et les pratiques légales seraient gardées par les Juifs convertis. Pendant que quelques-uns semblaient revenir sur ces concessions, l'Apôtre ne craignait pas d'écrire que ce n'était rien d'être circoncis ou incirconcis, et que cette pratique 4 est qu'une stérile mutilation'; il ne cessait de décrier la casuistique pharisaïque et de taxer d'insignifiaiice et de vanité les œuvres de la loi. On avait prescrit aux païens convertis de s'abstenir des tiamdes immolées aux idoles et Paul écrivait quQ les idoles ne sont rien et que se nourrir des chairs qui leur sont offertes est indifférent au fond'^. De là des controverses pleines d*aigreur et de perfides menées pour entraver la propagande de Paul, et des échanges de dures paroles.
* Ép. aux Gal.y n, H et suiv.; vi, 13.
* I Corinth., vu, 19. — Galat., vi, 15.
5 J Corinth., chap. viii entier et ch. ix init.
Des deux côtés on se traitait de blasphémateurs et de faussaires, de visionnaires et de suppôts de Satan*.
.« Sont-ils Hébreux? écrivait saint Paul. Je le suis, moi aussi. Sont-ils de la race d'Israël? Je le suis aussi. Sont-ils ministres de Jésus-Christ? Quand je devrais passer pour téméraire, j'ose dire que je le suis encore plus qu'eux '. »
Qui sont-ils donc ceux dont parle Paul? Les mêmes sans doute auxquels il dit n'avoir pas voulu céder à Jérusalem, bien qu'ils parussent les plus considérables parmi les fidèles et comme les colonnes de l'Église. Ces <x archi-apôtres, » comme il les appelle encore (II Corinth., xi, 5), ne sont-ce pas ceux avec lesquels, contre lesquels il avait disputé à Jérusalem, ceux qui avaient provoqué la scène d'Antioche, ceux qui divisaient l'Église de Corinthe? Au dernier voyage de Paul à Jérusalem, n'est-ce pas l'un d'eux qui l'accuse à mots couverts d'être le docteur de l'apostasie*?
Dans la littérature pseudo-clémentine, Pierre est représenté comme le constant adversaire de Paul, le suivant à la piste pour détruire ses maléfices et guérir les âmes qu'il a infectées de son venin. Jacques y est appelé l'évêque des évoques, et joue le personnage d'un grand pontife arbitre souverain de la pure doc-
* RecognU., pseudo-clem., iv, 34, 35. — Homél. ps.-^l.^ ut 17; xvn, 13, 70; II Ép, aux Corinth,, , xi, xui.
* II Ép. aux Corinth., xi, 1 et suiv.
5 Act. Âpost.i XXI, 21 : àTrodTaai'av StBàvxtti.
trine, dont lé certificat est nécessaire pour qu'on soit apôtre légitime. Pierre est le soldat de la foi légale, qui poursuit Terreur en tous lieux et assure le triomphe de la vérité ^
Au reste, qu'importent les noms propres? Les dissentiments et la lutte intestine entre le Christianisme judaîsant et le Christianisme libre et éniancipé n'est pus chose contestable. Paul fit beaucoup pour le triomphe de ce dernier. Le temps fit plus encore. A mesure que le Christianisme se rapproche des païens et les admet sans leur demander autre chose que la bonne volonté, la simplicité de cœur et la foi sincère, le monde juif où il a pris naissance et poussé ses premières racines se ferme devant lui..
L'éloignement des Juifs orthodoxes pour les païens s'accroît en quelque sorte en proportion de la facilité avec laquelle les Chrétiens les accueillent. Us se concentrent et s'isolent de plus en plus dans leur loi, l'entourent et la hérissent de pratiques et de prescriptions plus étroites, et s'enferment comme dans un cercle d'observances plus rigoureuses.
C'est un curieux spectacle que ce mouvement opposé d'expansion chez les Chrétiens et de concentration chez les Juifs. Le Christianisme tend à l'abolition complète du rituel légal. Le Judaïsme multiplie les liens qui doivent rattacher à la loi des enfants d'Israël. Le Christianisme nie la vertu des pratiques, les docteurs juifs enseignent que « la doctrine n'est pas
* Homél. pseudo-clem., m, 59.
le principal, mais Fœuvre. » Paul et ses amis ouvrent libéralement et presque sans condition l'Eglise aux idolâtres. Les rabbins imaginent à ce moment même une liste de dix-huit mesures pour séparer plus radicalement que jamais le fils d'Israël du païen. Us défendent d'acheter le pain, l'huile, le fromage, le vin, le vinaigre et autres comestibles chez les païens, de parler leur langue, d'accueillir leur témoignage et leurs offrandes, etc. ; enfin par mille prohibitions que leurs pères n'avaient pas connues, surtout en Syrie, ils entreprenneni d'élever une barrière infranchissable entre l'idolâtfe et l'adorateur du Dieu vivant*.
Cet esprit d'exclusion exagérée, cet effort pour se resserrer en eux-mêmes que les étrangers appelleront sombre insociabilité, a quelque chose de grave et de touchant. C'est au nioment où tout leur manque, l'indépendance et la patrie qu'ils ont perdues, l'intégrité religieuse qui est menacée, la tolérance qu'on leur fait payer au prix d'exactions intolérables, au moment où l'administration romaine les foule sans pitié, où les Chrétiens sortis de leur sein les répudient, qu'on les voit plus sévères que jamais pour eux-mêmes, endurcir et, à ce qu'ils pensent, fortifier leur loi et s'enfermer dans leur religion, rendue inaccessible, comme dans un asile inviolable. Ainsi les rôles étaient renversés. La vieille religion des patriarches et des prophètes , pour devenir plus étroi-
Derenbourgi ouvrage cité, p. 272-275.
tement nationale, prenait le caractère rigoriste d'une secte, tandis que la doctrine de Jésus, dépouillant Fesprit sectaire, s'élargissait et s'ouvrait pour embrasser riiumanité.