‹ Histoire des persécutions de l'église jusqu'à la fin des Antonins;Chapitre 3 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La condamnation de Jésus. — Rôle du procurateur Ponce Pilate. — Premières prédications et premières "violences des Juifs. — Intervention de Gamaliel. — Martyre de saint Etienne. — Dispersion des fidèles en Samarie et jusqu'à Antioche. — Saul de Tarse inquisiteur de la Synagogue. — Sa conversion, ses missions et ses persécutions. — Acharnement des Juifs. — Indifférence et laissez-faire^ de l'autorité païenne. — Captivité de saint Paul à Jérusalem et à Césarée. — Son appel et son voyage à Rome. — Incertitude sur les derniers moments de l'Apôtre. — Martyre de saint Jacques à Jérusalem. — Les Juifs seuls adversaires actifs des Cbréliens^dans toute cette période.

C'est parmi les Juifs que le Christianisme trouva ses premiers persécuteurs comme ses premiers adeptes.

Dès le lendemain de la mort de Jésus, la propagande commença, active et enthousiaste; et, avec les conversions, les défiances, les alarmes, les haines et les violences éclatèrent pour étouffer des nou-

véautés dont le caractère et surtout la portée échappaient à tous, mais qui intéressaient évidemment la politique et la religion.

Au milieu d'un peuple asservi, mais non dompté, dont l'oppression n'avait ni lassé la foi ni découragé l'espérance, et qui, sur la parole de ses prophètes, attendait impatiemment des destinées meilleures, tout chef populaire ne pouvait manquer d'être suivi de nombreux partisans. Le Gouvernement romain avait l'œil ouvert, et frappait sans pitié. Les premiers de la nation, de leur côté, craignaient de voir la paix publique compromise, Tordre légal troublé, et, sous prétexte de répression, le bras de Rome s'appesantir plus lourdement sur la Judée 1.

C'est ainsi que nous nous expliquons en partie la condamnation et la mort de Jésus.

Cette condamnation est un fait juif et, à Jérusalem, comme une tragédie domestique. Ce sont les autorités juives qui firent arrêter Jésus, le jugèrent et le condamnèrent. Le procurateur romain se borna à ratifier et à faire exécuter la sentence du Sanhé^ drin. La tradition porte qu'il interrogea Jésus, et tenta quelques efforts pour le sauver. La chose est possible mais, en vérité, peu vraisemblable. De quoi s'agis^ait-il, en effet? D'actes et d'enseignements que les docteurs autorisés taxaient de subversifs et de sacrilèges. L'accusé était Juif; il devait subir la loi

1 Si dimittimus eum (Jesum) sic. omnes credent in eum, et venient Romani ettollent nostrum locum et gentem. (Év. S. Jean, xi, 48.)

juive. Dans quelle pensée ou dans quel intérêt. Pilate eût-il commis avec l'autorité locale et compétente, agissant légalement, la dignité du gouvernement impérial? La vie humaine, la vie d'un petit (humilior) est chose \ile dans la loi romaine; à plus forte raison, la vie d'un étranger et surtout d'un Juif1. Si Pilate trouvait la condamnation de Jésus hors de proportion avec les griefs allégués, on comprend mal que sa bonne volonté ait été vaine et sans effet? La sentence du tribunal juif demeurait lettre morte sans sa ratification. Qui l'empêchait de suivre son penchant à la clémence ou à la pitié? Son veto était souverain. Il ne voulut pas l'interposer. On peut s'expliquer sa conduite de deux manières. Ou bien Jésus lui fut livré comme reconnu coupable d'attentat religieux; et alors il confirma les yeux fermés un arrêt rendu dans les formes, sans songer seulement à entrer dans le fond d'une affaire qui n'était pas de son ressort, et où l'autorité régulière avait prononcé : ou bien, ce qui est plus probable, les docteurs juifs, pour mettre dans leur parti le représentant de Rome, et assurer l'exécution de leur sentence, mêlèrent perfidement dans leurs griefs la politique à la religion. Vu du dehors, Jésus était un agitateur populaire, un séducteur du petit peupler C'est de ce côté qu'on le

i On sait le mot cruel de Tacite, à propos de la proscription et de la déportation de quatre mille sectateurs des cultes égyptiens et juifs dans File de Sardaigne, par un sénatus-consulte donné l'an 19 de notre ère Si ob gravitaient cœli interissent, vile damnum (Annal., if. 85). L'historien romain est ici l'écho de l'opinion commune, qu'il partage.

montra à Pilate. Celui-ci, qui connaissait par expérience l'esprit remuant et indiscipliné qui soufflait en Judée, n'avait rien plus à cœur que d'étouffer, avant qu'ils n'éclatassent, tous les germes d'effervescence populaire qui, si facilement, se tournaient en émeutes et en soulèvements armés. Or les autorités juives faisaient ici la police à sa place, et assumaient librement tout l'odieux d'une condamnation dont Tordre public devait profiter. Pourquoi donc Pilate n'eût-il pas laissé passer la justice du Sanhédrin? La sympathie que les Évangiles attribuent à Pilate est étrange et inexplicable avec l'issue qu'eut l'événement. Pilate dut être indifférent ou hostile. On l'a fait bienveillant pour charger les Juifs et relever les païens. Dans cette pieuse invention, nous croyons découvrir déjà les premiers linéaments de la légende des Actes de Pilate, envoyés à Tibère, et du demi-christianisme, prêté si complaisamment à l'agent impérial. C'est comme une idée qui s'est développée. La tiède et inefficace sympathie devient peu après une adhésion à peine voilée et une ébauche de conversion, si j'ose dire. Il n'y a pas très-loin de l'homme qui par quatre fois tente de sauver Jésus 1 à celui qui adresse à l'empereur le procès-verbal des guérisons miraculeuses qu'on lui attribue, et dontil se porte en partie le garant2.

1 Évang. S. Jean, xvm, 58, 39; xix, 4, 6, i 2-1 5 .

2 Ces Actes de Pilate sont mentionnés par Tertullien [Apolog., ch. xxi). Les actes de la Passion du Christ sont aussi allégués dans les Actes de Tarachus, de Probus et d'Andronicus : Inique, non seis

Jésus avait été frappé, mais son enseignement n'était pas tombé en terre morte. Ses disciples, effrayés et dispersés au premier moment, se retrouvèrent bientôt pleins d'enthousiasme et de confiance en ses divines promesses. La prédication commença. Les discours de Pierre et de Jean ne tardèrent pas à agiter et à toucher les masses. Les chefs du parti sacerdotal les firent arrêter par mesure de police, puis on les relâcha avec ordre de se tenir en repos. Mais nr commandements ni menaces ne pouvaient rien contre l'exaltation de cette foi héroïque. « Jugez vous-mêmes, disaient-ils, s'il est juste de vous obéir plutôt qu'à Dieu *. »

Le mouvement gagnait. Des auditeurs sympathiques affluaient autour des apôtres. Des Galiléens et des habitants des bourgs voisins de Jérusalem les suivaient. Incarcérés une seconde fois, délivrés miraculeusement, disent les Actes, puis saisis de nouveau dans le temple même, et amenés devant le conseil des prêtres, les apôtres alléguèrent encore la force divine à laquelle ils obéissaient, et sans se laisser intimider par les transports de leurs juges, confessèrent hautement Jésus prince et sauveur envoyé de Dieu pour la rémission des péchés d'Israël. Userait-on contre eux des dernières rigueurs? Plusieurs y inclinaient. Gamaliel, un des docteurs les

(ait Maximinus prseses) quem invocas Christum hominem quidem fuisse, factura sub custodia Pontii Pilati et punitum, cujus exstant acta Passionis.

1 Act. Apost., iv7 19.

plus écoutés parmi les pharisiens, conseilla la modération. Les paroles que lui prêtent les Actes *, bien loin de prouver qu'il était, comme on Ta imaginé, partisan secret du Christianisme, montrent, à notre avis, qu'il le considérait comme un de ces mouvements d'exaltation populaire, fréquents à cette époque, provoqués par les communes espérances d'une prochaine rénovation, et qui, après avoir remué un instant le pays, tombaient sans laisser de trace. Le Sanhédrin se rendit à son avis. Les apôtres furent fouettés et renvoyés avec de nouvelles menaces.

C'était le prélude de la persécution.

Le tribunal religieux des Juifs ne pouvait songer à frapper dans la personne des apôtres, des schismatiques et des apostats, car il n'y avait pas encore trace de séparation entre la secte nouvelle et la religion juive. Les disciples de Jésus étaient par dessus tout des Juifs pieux, assidus au temple et à la prière et zélés pour les pratiques anciennes. Jacques, dit le frère du Seigneur, se faisait remarquer par son austère dévotion. « Il y en avait beaucoup parmi les prêtres, dit l'auteur des Actes des Apôtres qui obéissaient à la foi 2. » La rupture éclata décidément et les défiances de l'autorité religieuse se changèrent en hostilité déclarée dès que le temple, la loi et le culte parurent attaqués. Etienne paya de sa vie cette témérité. Il semble avoir été jugé et condamné selon

1 Act. Apost., v, 59-39.

2 Act. Apost., vi, 7.

les formes. Nous ne savons pas au juste ce qu'il enseignait ni quels furent précisément les griefs juridiques allégués à cette occasion. Ilpéritapparemment comme blasphémateur delà loi, et reste le premier confesseur et le premier martyr de la foi chrétienne.

Dès ce moment, les Pharisiens se mettent en mouvement comme pour conjurer la menace d'un schisme imminent. Les fidèles s'enfuient de Jérusalem, se dispersent dans les pays voisins. Autour du temple la persécution sévit. Saul de Tarse se distingue parmi les plus violents. On le voit, inquisiteur volontaire du Judaïsme, fouiller les maisons, en tirer par force les disciples, les contraindre à maudire le nom du Christ, les traîner en prison, les maltraiter de mille manières et mettre à étouffer l'Église naissante ce zèle impétueux et cette activité dévorante qu'il devait bientôt employer à l'étendre et à l'organiser1.

Les fidèles échappés de Jérusalem avaient porté la propagande en Samarie ; plusieurs s'étaient rendus en Phénicie, en Chypre et à Antioche. A défaut de la terre natale, toute terre n'était-elle pas bonne pour la moisson. Mais chaque pas qui rapprochait la doctrine de Jésus des étrangers l'éloignait des Juifs et envenimait les haines publiques et privées. La fureur de Paul ne s'était pas assouvie à Jérusalem. Il obtint du grand prêtre des lettres pour les synagogues de Damas, «afin, disent les Actes, que s'il trouvait quel-

1 ÂcL Apost., vin, 3.

ques personnes de cetle secte, hommes ou femmes, il les amenât prisonniers à Jérusalem1. » Il ne paraît pas naturel de supposer que la mission de Saul à Damas pour arrêter par l'intimidation le premier essor de la doctrine chrétienne ait été un fait particulier, une mesure d'exception réservée à cette seule ville. Il est à croire que le Sanhédrin, s'il étendit sa surveillance et ses proscriptions jusqu'à Damas, comme on le marque, a dû faire de même pour d'autres villes et poursuivre la seefe partout où il pouvait faire entendre sa voix et sentir son action. Avec la prédication, la persécution rayonna au loin, Elle fut au premier jour, une mesure de police religieuse si Ton peut dire, émanant du conseil supérieur auquel ressortissaient les questions d'ordre et de discipline dans les choses sacrées, Bientôt elle fut l'œuvre, nous ne dirons pas des masses, mais de la partie de la population la plus considérable par ses richesses, ses lumières et son attachement aux traditions anciennes. 11 s'en faut en effet que ce soit la lie de la populace juive qui çà et là poursuit les chrétiens : ce sont au contraire les deux partis les plus influents parmi les Juifs, les Sadducéens et les Pharisiens ; les premiers, amis de Tordre à tout prix et pactisant sans répugnance avec l'étranger : les autres, conservateurs étroits et vigilants des rites anciens. Quant à la multitude c'est le fonds où le Christianisme recrute la plupart de ses adhérents :

1 Act. Àpost . ix, 1.2.

c'est en même temps sans doute l'instrument aveugle auquel les passions de ses ennemis font appel pour l'écraser.

L'émoi fut grand à Damas quand on entendit le disciple de Gamaliel, le missionnaire du Sanhédrin, annoncer Jésus-Christ, quand on le vit faire cause commune avec ceux qu'il s'était chargé de poursuivre et de châtier. Dès lors l'intolérance et la rage des Juifs se tournent presque exclusivement contre la personne de Paul, qui, avec la fougue de son caractère, s'est porté à l'extrémité opposée de la carrière où il avait fait ses premiers pas, et d'adversaire acharné d'Etienne s'est fait le propagateur de ses idées et le libre continuateur de son œuvre. Aussi, lorsque après un séjour de près de trois ans en Arabie il reparaît à Damas, les Juifs qu'il veut convertir le traitent en ennemi et se concertent pour le tuer. Il n'échappa à la mort qu'en se faisant descendre la nuit hors de la ville par une brèche des remparts1.

De retour à Jérusalem, suspect d'abord aux disciples qui ignorent sa conversion, puis introduit au milieu d'eux par Barnabe qui se fait garant de sa foi et atteste ses travaux, il attire sur sa tête de nouveaux dangers par la liberté de sa parole et est encore forcé de fuir pour échapper aux violences.

C'est à partir du moment où la secte nouvelle commence à s'étendre hors de la Palestine, et cherche de plus lointains établissements, non pas seulement

1 Act. Apost., ix, 25-25.

par L'initiative de quelques-uns de ses enfants perdus mois par le fait d'une propagande officiellement organisée, que l'opposition des synagogues, c'est-à-dire de l'orthodoxie juive, se prononce surtout. 11 est vrai que les Juifs paraissent plutôt rendre la guerre que la donner. En effet, les missionnaires partis d'Ànlioche s'adressent d'abord aux Juifs. La synagogue est leur centre d'action. C'est là, à Pergeen Pamphylie, qu'ils annoncent que le Messie espéré est venu et qu'il fera ce que la loi de Moïse n'a pu faire x.

Le dédain et les murmures durent accueillir ces déclarations. Qui donc en Asie-Mineure avait entendu parler de Jésus et de prédications qui avaient eu pour principal théâtre un petit canton de la Galilée? Les premiers delà nation, les chefs et les gardiens de la religion l'avaient condamné comme séducteur. Est-ce que les destinées d'Israël étaient changées ? Ceux qui ne séparaient pas la venue du Messie d'une restauralion glorieuse du peuple élu, demandaient les signes de cet avènement, et si le joug brutal de Rome avait cessé de peser sur la Judée.

La curiosité indifférente ou dédaigneuse irritait Paul et lui faisait oublier toute mesure. Il insistait plus encore sur la déchéance de la loi et la stérilité des observances. Les sourires se changèrent en clameurs et en huées. Paul et ses compagnons furent chassés de Perge comme des fauteurs de désordre, non par le menu peuple, mais

1 Act. Apost., xni, 58-59.

par les plus importants parmi les Juifs de la cité1.

A Iconium, où les missionnaires se rendirent au sortir de Perge, les mêmes scènes se renouvelèrent. 11 leur fallut fuir encore pour se soustraire à la fureur des Juifs. ALystres, tout près dlconium quelques païens les prenant pour des divinités voulaient leur sacrifier. Des Juifs venus d'Anlioche et d'Iconium changèrent ces dispositions à tel point que Paul, lapidé, traîné hors de la ville, fut laissé pour mort sur la place. Des disciples le ranimèrent, le guérirent et le firent partir pour Derbé. Les missionnaires éprouvaient que la route qui mène au royaume de Dieu est semée d'épreuves et d'afflictions de toute espèce2.

À Jérusalem, la communauté chrétienne était plus tranquille, parce qu'elle était moins hardie dans sa, propagande, moins agressive en face de l'ancienne loi, ou, pour parler plus exactement, moins détachée des observances et des pratiques de la dévotion dont saint Paul paraissait faire si bon marché. Cependant, quelques années auparavant, en 44, elle avait vu deux de ses chefs frappés. Hérode Agrippa, petit-fils d'Hérode le Grand, dont l'historien Josèphe loue la douceur et l'exacte piété, fit décapiter Jacques, fils de Zébédée, et mettre Pierre en prison. Josèphe ne fait pas mention de ces événements, mais le témoignage des Actes est formel3; et ce que dit l'historien juif du zèle religieux d'Agrippa et de son

1 Act. Apost., xni, 5D.

2 Act. Apost., xv, 21.

r> Act., Apost., xn, 1-5.

goûl pour la popularité1 explique suffisamment ces fiolences contre des novateurs que le Sanhédrin avait déjà condamnés, et qui, si réservés qu'ils fussent à Jérusalem, ne laissaient pas d'appeler leur maître celui que les interprètes de la loi avaient fait périr comme un blasphémateur. Pierre sortit de prison et Agrippa étant mort cette même année, les frères ne manquèrent pas de dire que Dieu avait puni leur persécuteur et vengé ses fidèles2.

L'opposition que Paul avait rencontrée de la part des Juifs à son premier voyage (46-50) ne l'empêcha pas d'en entreprendre un second plus étendu. Dans l'intervalle, avaient eu lieu l'affaire de la circoncision et les débats de l'assemblée de Jérusalem. Paul, ce semble, au commencement, montrait plus de réserve. Il avait à ménager à la fois et les jalouses défiances des apôtres et les susceptibilités des Juifs orthodoxes. Avec ses compagnons, il s'avança dans l'Asie-Mineure jusqu'à la Galatie qu'il avait effleurée dans sa première mission, traversa la Mysie, s'embarqua à Troas et passa en Macédoine, où nous le trouvons d'abord à Philippes, colonie romaine située sur les confins de la Thrace.

Les Juifs y étaient peu nombreux. Ils n'avaient pas de synagogue et se réunissaient dans une enceinte en plein air sur les bords du Gangas ou Gangitès. C'est là que Paul se rendit le jour du sabbat avecSilas,

1 Josephe, Ant.jud., xix, 8, 5.

- Act. Apost., xiii, 23.

Timothée et Luc : plusieurs femmes furent touchées de leurs paroles et se convertirent. L'histoire d'une servante qui prédisait l'avenir, que Paul délivra, dit-on, du démon prophétique qui la possédait, la colère des maîtres de cette pauvre fille privés des gains qu'ils tiraient de ces prédictions, n'expliquent pas très-bien le soulèvement populaire dont parlent les Actes, le recours aux magistrats et l'accusation de troubler la ville et d'enseigner des nouveautés défendues1.

Ces Romains de Philippes qui protestent contre l'illégalité de la prédication apostolique et les nouveautés illicites qu'on répand dans la ville, comment peuvent-ils dire qu'il ne leur est pas permis d'embrasser les opinions judaïques? Où donc, si ce n'est parmi les païens, les Juifs trouvaient-ils leurs prosélytes, et quelle loi défendait aux uns d'enseigner leur religion, aux autres de l'adopter? Mais ce récit est d'un témoin oculaire, et il s'explique si l'on veut songer que, dans celte circonstance, ces Romains qui se plaignent et viennent porter devant les magistrats cette étrange accusation ne sont que les organes des Juifs et n'agissent qu'à leur instigation.

Quoi qu'il en soit, l'accusation fut accueillie. Les Duumvirs donnèrent satisfaction aux plaignants, et, sans vouloir entendre les accusés, les firent battre

1 Cucurrit plebs adversus eos et offerentes eos magistratibus dixerunt : hi hommes conturbant civitatem nos tram cum sint Judsei et annuntiant morem quem non licet nobis suscipere cum simus Romani. [Act. Aposl., xvi, 20, 21.)

de verges et mettre en prison comme des malfaiteurs de bas étage. Le lendemain, ordre fut donné de les élargir, afin qu'ils quittassent la ville. Paul alors protesta contre les violences auxquelles Silas et lui avaient été soumis, et fit entendre qu'ils étaient citoyens romains1. Le droit avait été violé. Les magistrats, avertis, accoururent, firent des excuses , rendirent la liberté aux prisonniers en les suppliant de quitter la ville. C'était la première rencontre de la doctrine nouvelle avec l'autorité romaine.

De Philippes, Paul et Silas se rendirent à Thessa- Ionique, après avoir traversé, sans s'y arrêter, Amphipolis et Apollonie, Les Juifs à Thessalonique recommencèrent les mêmes manœuvres et essayèrent encore d'exciter les défiances de l'autorité. Les missionnaireSî cette fois, n'attendirent pas qu'on vînt les prendre. Ils quittèrent la maison d'un nouveau disciple, nommé Jason, chez lequel ils logeaient, et se dérobèrent aux recherches. On se saisit de Jason et de quelques autres nouveau-convertis, et on les conduisit devant les magistrats. « Ce sont des gens, disait-on, qui sèment partout le désordre. Ce sont des séditieux et des rebelles qui enseignent à mépriser l'autorité de César et prétendent qu'il y a un autre

1 On ne peut s'empêcher de s'étonner de cette tardive revendication. Un mot pouvait arrêter l'exécution d'une sentence odieuse et cruelle. Comment les deux apôtres ne l'ont-ils pas prononcé? Luc et Timothée paraissent, à cette occasion, avoir été laissés tranquilles et libres.

roi qu'ils appellent Jésus1. » C'était le même perfide grief que les Juifs de Philippes avaient mis en avant. On n'en pouvait trouver qui fût plus capable de toucher les magistrats romains. Mais quelle apparence que la paix publique et les destinées de l'empire fussent entre les mains de deux obscurs discoureurs? Ne connaissait-on pas bien Jason et ses amis pour des hommes sans ambition, amis de l'ordre et du repos? L'accusation tomba d'elle-même. Jason et les autres donnèrent caution et ne furent pas retenus. Paul et Silas se rendirent de nuit à Berée. Ils y retrouvèrent des Juifs de Thessalonique qui tentèrent encore d'ameuter la foule contre eux. Ils se séparèrent alors et Paul s'embarqua seul pour Athènes.

Il ne paraît pas que la prédication apostolique laissa de traces bien profondes parmi les Athéniens, mais elle n'çxcita pas d'orages et fut sans péril pour Paul. Les Juifs s'indignaient sans doute de l'entendre dire que Dieu n'habite pas dans les temples construits par la main des hommes, sans faire d'exception pour le temple de Jérusalem; de l'entendre citer des poètes païens et parler de Jésus ressuscité. Mais les Grecs, légers, moqueurs et en même temps toujours curieux de nouvelles doctrines, se contentaient de dire en souriant : « C'est apparemment quelque sophiste qui vient ici prêcher des dieux étrangers2. »

A Corinthe, les Juifs, exaspérés par les succès de

1 Hi omnes contra décréta Cœsaris faciunt regem alium dicentes esse Jesum. [Act. Apost., xvn, 6, 8.)

2 Act. Apost , xvn, 18.

Paul parmi les étrangers, voulurent renouveler là scène de Philippes el tentèrent d'intéresser à leurs colères le représentant de L'autorité publique. Ils invoquèrent la justice du proconsul d'Achaïe Marcus- Anmeus Novatus, frère aîné de Sénèque, qui, après adoption, avait pris le nom de Gailion. C'était u homme de mœurs douces, d'un esprit très-ouvert et très-éclairé. Il refusa d'intervenir. La réponse qu'il fit aux accusateurs est remarquable. «0 Juifs! dit-il, s'il s'agissait de quelque injustice ou de quelque méfait dont vous seriez victime-, je vous écouterais volontiers, mais s'il ne s'agit que de doctrine, de disputes de mots et de votre propre loi, voyez à vous entendre entre vous. Je ne veux pas me faire juge en pareille matière1. » Il s'ensuivit une sorte de mêlée et le chef de la synagogue fut chargé de coups,

Ces échecs des Juifs auprès des dépositaires de la puissance publique irritaient leurs ressentiments sans les user. A Éphèse, ils surent habilement exploiter l'intérêt et le fanatisme, et parvinrent à exciter une émeute contre Paul et son entourage. Des magistrats subalternes couvrirent encore l'Apôtre de leur protection, le sauvèrent de la fureur populaire et apaisèrent la sédition-.

Dans d'autres circonstances, les Juifs tentèrent, à ce qu'il semble, de se faire justice à eux-mêmes. En effet, Paul, opposant son apologie aux sourdes atta-

1 Âct. At o.s/.. xvt;i. 14, 15.

- Act. Âpost., xix. 24-40,

ques des Chrétiens judaïsants, écrit : « J'ai reçu des Juifs, en cinq différentes fois, trente-neuf coups de fouet. J'ai été battu de verges par trois fois... J'ai été dans le péril de la part des voleurs, dans le péril de la part de ceux de ma nation, dans le péril de la part des païens, au milieu des villes et au milieu des déserts1. »

On conçoit quels tristes pressentiments durent assiéger l'Apôtre quand il se mit en route pour Jérusalem. Dans l'entraînement des luttes de toute espèce qu'il avait engagées ou subies, il avait rompu de plus en plus avec les traditions du Mosaïsme, objet de la commune vénération dans la ville sainte. Désavoué par les Chrétiens judaïsants, regardé par Jacques et ses amis comme un allié indiscret, dangereux et pis encore; honni par les Juifs comme un blasphémateur et une peste publique, que pourrait-il seul contre tous? Les Chrétiens judaïsants ne se hâteraient-ils pas d'acheter la tranquillité en le livrant? Les magistrats romains voudraient-ils ou pourraient-ils le défendre contre le déchaînement d'un peuple entier? Mettraient-ils en balance la cause de l'ordre et la vie d'un homme? Disputeraient-ils au parti sacerdotal le jugement d'une affaire purement religieuse?

Dès son arrivée, il subit l'amertume des récriminations de Jacques. Il consentit cependant à témoigner par quelques actes extérieurs d'un respect pour le temple que sa carrière apostolique démentait. Mais

1 II Ép. aux Corinth., xi, 24-26.

des Juifs d'Asie l'ayant aperçu dans le lieu saint crièrent au scandale et à la profanation, ameutèrent la foule contre le destructeur des vieilles coutumes et l'ami des païens1. Pctul est jeté hors du temple, menacé d'être mis en pièces. Les soldats romains arrivent, et le tribun Lysias, qui commandait à la forteresse Àntonia. Les accusations pleuvent, mêlées d'invectives. Le tribun fait conduire Paul à la forteresse. Il ne comprenait rien à ce tumulte. Quelques jours auparavant, un Égyptien, se disant prophète, avait séduit et entraîné une grande foule à la montagne. Les rebelles avaient été rudement châtiés, mais le chef s'était échappé. Ce chef, n'était-ce pas celui-là même dont le peuple détrompé voulait faire justice2? Sans cesse la garnison romaine était en éveil pour dissiper ces attroupements et courir sus aux agitateurs3. L'Apôtre obtient de parler au peuple du haut des degrés de la forteresse. Il rappelle l'histoire de sa vie jusqu'au moment « où Dieu l'a envoyé vers les Gentils. » A ces mots, les Juifs poussent des cris de mort. Le tribun, qui ne sait ce dont il s'agit, mais croit avoir affaire à un imposteur vulgaire, ordonne qu'il soit bâtonné et que la torture lui arrache l'aveu de son crime. « Vous est-il permis, dit Paul au centurion qui l'a fait charger de liens, de battre de verges un citoyen romain qui n'a point été condamné. » Le tribun

1 Act. Apost., xxi, 28.

2 Joseph., Antiq. jud., xx, 6. — Guerre contre les Rom., n, 25. — Act. Apost., xxi, 58. — Eusèbe, Hist. eccl, n/ 21.

5 Joseph., Antiq. jud., xx. 6.

qui se souvient des lois Valeria et Porcia renvoie les exécuteurs et amène le lendemain son prisonnier devant le tribunal des Juifs, « Frères, dit Paul, jusqu'à cette heure ma conscience est entièrement pure devant Dieu. » A cette parole, Ananias, grand-prêtre, ordonna à ceux qui étaient près de lui de le frapper au visage. Cependant, Paul sait se défendre avec adresse et diviser ses juges en alléguant comme l'unique grief de ses ennemis sa croyance à la résurrection. La séance se passe en débats tumultueux entre les Pharisiens et les Sadducéens. Le tribun ne peut rien démêler au milieu des vociférations qui se croisent. Il faut encore une fois que ses légionnaires interviennent pour retirer Paul des mains de ces forcenés et le ramener à la citadelle. Les Juifs préparent un guet-apens. Le tribun, prévenu du complot, fait conduire Paul sous bonne escorte à Césarée, résidence du gouverneur Félix . « Il ne voit pas dans cette affaire, écrit-il en même temps, matière à condamnation. 11 ne s'agit que d'un désaccord entre des Juifs au sujet de leur religion1.» Quelques jours après, le grandprêtre, spontanément ou sur mandat, avec quelques membres du Sanhédrin et un orateur chargé de soutenir l'accusation, se rend à Césarée : « Cet homme, dit l'avocat des Juifs, est une peste publique. Il met le trouble et la division parmi tous les Juifs. C'est le chef de la secte séditieuse des Nazaréens. Il a même osé profaner le temple. » Les Juifs présents en témoi-

1 Act. Apost., xxin. 27-50,

gncnt. Paul répond qu'il est arrivé à Jérusalem, il y a douze jours, pour adorer Dieu ; il n'a disputé avec personne ; il n'a pas attroupé la foule dans le temple, ni dans les synagogues, ni dans la ville. Il sert le Dieu de ses pères et croit tout ce qui est écrit dans la loi et dans les prophètes. Félix ne rend pas d'arrêt, mais garde Paul en prison, tout en lui laissant la liberté de recevoir ses amis. Porcius Festus ayant succédé à Félix (août 60), les Juifs revinrent à la charge, demandant la faveur de juger Paul à Jérusalem. Festus les convoqua à Césarée et les mit en présence de l'accusé. On peut imaginer facilement cette nouvelle scène. Les Juifs répétaient énergiquement leurs anciennes accusations, mêlant perfidement la religion et la politique, représentant l'accusé comme l'ennemi juré de toute autorité, et l'accablant sous les noms de blasphémateur, de sacrilège et de factieux. Et Paul répondait qu'il n'avait rien fait contre la loi des Juifs ni contre l'empereur. Festus, qui ne comprenait rien à cette contestation, inclinait par désir de popularité à livrer aux Juifs le jugement de son prisonnier. Celui-ci, pour se soustraire du même coup aux embûches des Juifs et à la justice suspecte du gouverneur romain, en appela au tribunal de César.

Paul avait été traité par Festus avec une bienveillante indifférence. Il fut remis par lui avec quelques autres prisonniers à un centurion, pour être transporté à Rome et y vider son appel. Le voyage fut long, et traversé par une tempête épouvantable (Act. Apost., xxvn). Enfin, après une relâche de trois mois a Malle,

au commencement du printemps de l'année 61, saint Paul, accompagné de plusieurs amis venus à sa rencontre, entrait dans la ville marquée par la Providence pour devenir la Jérusalem chrétienne. La colonie juive établie à Rome était assez nombreuse. Auprès d'elle, par le fait de quelque disciple ignoré, le Christianisme s'y était introduit, et vivait, obscur et libre, au milieu de cette vaste population mêlée où si facilement on se fait un désert.

Afranius Burrhus était encore le préfet du prétoire. Saint Paul fut confié à la garde d'un prétorien. Le rapport de Feslus et le témoignage du centurion qui Pavait amené lui valurent apparemment de ne pas être traité comme un homme dangereux. Il loua à ses frais un petit logement, put aller et venir, recevoir et entretenir tous ceux qu'il voudrait. Peu de jours après son arrivée, il réunit les principaux d'entre les Juifs ®t entreprit de se justifier et de les gagner à sa foi. Chose étrange et difficile à croire quand on sait les rapports fréquents de la Syrie avec Rome, les chefs de la synagogue n'avaient pas entendu parler de lui, et ne savaient ni pourquoi ni de quoi ceux de leur nation l'accusaient1. Paul discuta longuement avec eux, en persuada quelques-uns, mais trouva le plus grand nombre intraitable, et obstiné dans des préjugés qu'il déclarait vains et dans des espérances qui, selon l'Apôtre, n'avaient plus d'objet. On se sépara fort aigrement, les Juifs mécontents de Paul, et celui-ci mau-

1 Act. Apost., xxviii, 21.

dissant leur raideur et leur aveuglement. L'Apôtre semble avoir trouvé les païens plus maniables. Dans ce fumier de la Rome de Néron, il y avait plus d'une paillette d'or ; bien des âmes fatiguées, recueillies, éprises d'idéal , aspirant au relèvement intérieur , et qui réagissaient par austérité volontaire contre l'universelle dépravation. Paul et les amis qui l'avaient suivi firent dans ce milieu de nombreuses et précieuses conquêtes. Quoique confié à la garde d'un prétorien , il était libre dans toutes ses démarches, allait et venait sans empêchement, recevait ceux de Rome ou ses amis d'Asie-Mineure qui lui envoyaient des lettres ou de l'argent, correspondait avec eux. Sa prison fut un foyer de prédication. Le livre des Actes rapporte qu'il vécut deux ans de la sorte, « enseignant avec pleine franchise et en toute liberté ce qui concerne le Seigneur Jésus 1 . » Ses chaînes l'avaient fait connaître dans le prétoire. On se demandait quel était ce prisonnier allant et venant avec le soldat auquel il était lié, et qui semblait si peu dangereux qu'à part cette garde de chaque instant, il pouvait faire et dire tout ce qu'il voulait, disputer avec ceux-ci, endoctriner ceux-là, envoyer au loin et recevoir des amis et des lettres. Les Juifs manquaient à Paul, il gagna- nombre de païens, et jusque dans celte domesticité orientale dont Néron aimait à s'entourer. Acte paraît avoir été plus qu'à demi-chrétienne, et le nom des esclaves et des affranchies qui l'entou-

1 Àct. Aiwsl.jxxxm,, 31.

raient et que nous connaissons par plusieurs inscriptions l font penser que sa maison était une sorte d'église ébauchée. Cependant les divisions qui, en Galatie et à Corinthe, avaient séparé les fidèles et engendré tant d'âpres disputes, sévissaient à Rome. Depuis les Juifs purs et orthodoxes, jusqu'aux Chrétiens les plus éloignés du Judaïsme, on peut croire qu'il y avait comme une gamme de couleurs. La variété qui composait la suite ou Pécole de Paul n'était pas la plus nombreuse. Les chaînes de l'Apôtre n'avaient pas fini les discordes et opéré l'union. Paul, dans ses dernières lettres, lesquelles pourtant sont plus encore d'un dogmatisant que d'un lutteur, fait plus d'une allusion « aux mauvais ouvriers » dont il faut se garder2.

Quoiqu'il en soit, c'est vers cette date que le Christianisme entre dans l'histoire profane et prend, si l'on peut dire, un état-civil. Tacite et Suétone, en parlant de ces années, témoignent bien que l'opinion populaire ne les confondait pas avec les Juifs3. Ceux-ci plus nombreux, plus habiles à sepousser,s'accommodant mieux aux mœurs du temps, contribuèrent sans doute à décrier les Chrétiens. Les Juifs haïs et méprisés présentaient les Chrétiens comme des impies et des ennemis publics? Or, que pouvaient être aux yeux de l'aristocratie et de la bourgeoisie

1 Voir Fabretti, Inscript., p. 124-126; Orelli, 755-2885; Henzcn, 5412-5415.

2 Ép. aux Philipp., m, 2 et suiv. Ep. aux colas. Voir E. Renan, V Antéchrist, ch. i et ch. iv.

5 Tacite, Ann., x\, 44. — Suétone, Néron, 16.

romaines ces gens sortis de la nation juive pour la plupart et que les Juifs même répudiaient comme des scélérats?

On peut dire que, dans les deux ou trois ans qui précédèrent le massacre de Pan 64, la haine infatigable des Juifs et leurs odieuses calomnies qui, par l'entremise de Poppée à demi-affiliée au Judaïsme1, arrivaient peut-être jusqu'à l'entourage de Néron et aux oreilles même du prince, préparèrent cette épouvantable tragédie. La première lettre de saint Pierre, document contemporain, qu'elle soit de sa main ou de quelque autre, contient des conseils de conduite qui prouvent combien les Chrétiens étaient suspects et quelles accusations couraient sur leur compte. Ne disait-on pas que c'étaient des prédicateurs de guerre civile , des destructeurs de toute loi et de toute discipline domestique et civile, des hommes vivant en parasites sur les marges de la société et ne rêvant que bouleversement et désordre 2? Facilement la police devait faire main-basse sur eux. Dans toutes les grandes capitales il y a un levain de mauvaises passions et de détestables appétits qui s'agitent dans les bas-fonds, une obscure légion dispersée et cachée dans les temps calmes, qui sort de terre et s'amasse dans les moments de désordre, toute prête à se ruer au pillage. C'est l'idée vague que les personnes éclairées se faisaient alors de la clandestine éruption

1 Josêphe, Ant.jud., XX, vin, 11. — Renan, Antech., en. vi. - Renan, Antech., p. 36 et suiv.

chrétienne. Pour Tacite et ses amis, Chrétien et scélérat sont termes synonymes.

A quel moment Paul comparut-il devant le conseil impérial? On ne le sait pas bien. Dans la IIe épître à Timothée il est fait mention d'une première défense qu'il aurait présentée et d'où il serait sorti vainqueur, bien qu'il eût eu l'amertume de se voir délaissé. Quoique ce document soit d'une authenticité plus que douteuse, le fait d'une comparution peu de temps après son arrivée à Rome, à la fin de Fan 61 ou au commencement de l'année suivante , paraît vraisemblable. L'accusation est connue depuis longtemps. Elle s'était produite à Corinthe devant Gallion, à Jérusalem devant Lysias, à Césarée devant les deux gouverneurs qui s'étaient succédé pendant la captivité de Paul. Les Juifs avaient essayé de transformer en affaire politique un débat purement doctrinale! exclusivement religieux. Paul, avaient-ils dit, attaque nos coutumes, blasphème notre religion, trouble l'ordre et la paix publics. Ce dernier point seul pouvait intéresser l'autorité romaine. Paul répondait facilement à cette accusation de crime d'État. Il protestait qu'il respectait les puissances établies et n'avait jamais rien tenté contre les lois et l'autorité de l'empereur. Le témoignage de Festus confirmait son dire et sans doute aussi celui du centurion à la garde duquel il avait été commis pendant sa longue traversée, et qui l'avait toujours trouvé doux, patient et plein de courage. Or, qui pouvait soutenir que c'était attenter aux lois de l'État que de mettre en doute l'efficacité

de certains rites étrangers? Les Romains s'en souciaient moins encore que Paul, et l'autorité qui accordait la franchise au Judaïsme n'était pas faite pour le garantir contre les dissidences ou les interprétations téméraires. La loi romaine ne devait aux Juifs que la protection commune. Elle ne garantissait pas l'intégrité de leurs usages et n était pas armée pour combattre et poursuivre les hérésies. Se faire Juif ou cesser de l'être, l'être d'une façon ou d une autre, professer et répandre telle ou telle opinion sur la vertu sanctifiante du culte judaïque pris dans son entier ou dans telle ou telle de ses cérémonies étaient choses licites ou, pour mieux dire, indifférentes aux yeux du législateur, et qui ne tombaient sous le coup d'aucune loi. Que Paul, tout en se disant Juif exact et scrupuleux adorateur du Dieu de ses pères, n'entendît pas sa religion de la même manièreque la majorité de sa nation, cela résultait des vives accusations des Juifs. Mais la puissance publique n'avait pas pour mission de sauvegarder la pureté des traditions religieuses des populations qu'elle gouvernait. Rien n'avait été plus sensé, plus équitable, plus d'accord avec l'esprit et la lettre de la loi romaine que la réponse du proconsul d'Achaï aux chefs de la synagogue de Corinthe et que ce mot du rapport que le tribun Lysias envoyait à Félix avec son prisonnier. « Je trouvai qu'il était accusé sur des questions de leur loi, mais qu'il n'avait commis aucun crime digne de mort ou de prison1. » Festus et Agrippa, après

1 Act. Apost., xxni, 29.

avoir entendu Paul avaient dit de même : « cet homme n'a rien fait qui mérite la mort ou la prison. »

Telle dut être aussi l'opinion du préfet du prétoire, et le sentiment du tribunal impérial fut, à n'en pas douter, favorable à l'accusé. « Le Seigneur, dit le pseudo-Paul de la IIe à Timothée, m'a fortifié afin que ma prédication eût une pleine efficacité, que les Gentils l'entendissent et que je fusse tiré de la gueule du lion1. » Il est possible cependant qu'après une première comparution et une sentence favorable à l'accusé, les intrigues des Juifs aient empêché que Paul fût rendu à la liberté, et que l'affaire fût demeurée sans solution. Peut-être le sage et juste Burrhus avait-il rendu le premier arrêt peu de temps avant sa mort, et Tigellinus lui ayant succédé, l'insistance des Juifs obtint que cet arrêt fût suspendu dans ses effets jusqu'à plus ample instruction. De la sorte a pu se former la légende de la double captivité de l'Apôtre.

Plusieurs passages des Lettres aux Colossiens, aux Éphésiens et aux Philippiens écrites durant cette longue captivité de Paul confirment les derniers mots du livre des Actes sur la liberté relative dont jouit l'Apôtre pendant qu'à Rome il attendait le jugement définitif du tribunal impérial. Nous y voyons qu'il avait autour de lui un cercle d'amis qui partageaient sa foi et s'étaient faits ses consolateurs et ses compagnons volontaires, cercle en quelque sorte mobile, se renouvelant par le va-et-vient des personnes et for-

1 II Timoth., iv, 10-17.

manl comme une école de résignation et de propagande que le prisonnier dirigeait. La maison où Paul é lait prisonnier formait une véritable petite Église, un centre de prières et d'activité apostolique. On y échangeait des conseils, des espérances et des projets d'avenir. Nul de ceux qui en faisaient partie ne parait avoir être impliqué dans le procès du maître, ni soumis à aucune surveillance, ni obligé de comparaître avec lui. Le fait seul de ce libre et sympathique entourage semble marquer que la captivité de Paul ne fut ni très-étroite ni très-rigoureuse.

Il y eut sans doute plusieurs phases dans ce long procès. De là chez Paul des moments de lassitude, de découragement et de doute et aussi l'espérance de nouveaux voyages, et chez ses amis des alternatives de trouble et de hardiesse1. Les Juifs assurément ne s'abandonnaient pas. Les récriminations et les calomnies s'entassaient sur la tête de l'Apôtre. Jusqu'où traîna cette longue affaire et comment se termina-telle ? Les deux ans dont parlent les Actes comprennentils le temps entier pendant lequel dura l'instruction? Dans le courant de l'année 65, la sentence d'élargissement fut- elle prononcée? Il est permis de le supposer. Les derniers temps de la vie de l'Apôtre des Gentils sont enveloppés d'obscurité. Resta-t-il à Rome ? Retourna-t-il en Asie-Mineure visiter et fortifier par sa présence les Églises de son cœur qui lui devaient tout et qui faisaient sa consolation et sa

4 Voir E. Renan, Anlech., ch. iv.

joie? La tradition qui le fait se diriger vers l'extrême Occident et porter l'Evangile en Espagne, peut-elle être reçue et a-t-elle un fondement historique? À ces questions diverses toute réponse est une hypothèse. Pour notre part nous pencherions pour la première et nous croirions volontiers que Paul était à Rome lors des événements de juillet et d'août 64. En tout cas, à partir du printemps de Pan 65, la critique perd la trace de Paul.

Pendant que FÂpôtre des Gentils, après avoir vainement invoqué pendant près de deux ans la justice de Félix et de Festus attendait à Rome le jugement du conseil impérial, la communauté chrétienne de Jérusalem était douloureusement frappée dans son chef et dans quelques-uns de ses membres.

Depuis le drame du Golgotha, saint Jacques dit « le rempart du peuple » vivait à Jérusalem auprès du temple ou plus exactement dans Penceinte même du temple, toujours en prières, toujours prosterné, usant ses genoux sur les dalles du sanctuaire où, par exception, il avait la permission d'entrer, jeûnant, sacrifiant, observant fêtes, sabbats et jours consacrés, selon les règles strictes de la synagogue, comme le plus rigide pharisien. Par sa douceur, sa réputation de sainteté, son amour pour les pauvres et ses bonnes œuvres, il avait su se concilier l'estime de tous. Jérusalem, en ce moment, était en proie à de singuliers désordres. Les divisions entre les diverses classes de la population étaient extrêmes. Les fonctions religieuses s'achetaient à beaux deniers cornp-

tants. L'avidité, la dureté de cœur, la mollesse et la corruption des riches et des hauts fonctionnaires faisaient sortir du sein des masses des lamentations et des annonces prophétiques sur les malheurs prochains du peuple de Dieu, ou donnaient lieu à des satires et à des chansons populaires. Zélotes, brigands et sicaires pullulaient. Les rixes étaient fréquentes dans la ville, et, sur les montagnes voisines, les agitateurs facilement suivis. Les répressions sommaires de la force armée romaine étaient impuissantes à mettre l'ordre dans un pays troublé dans ses dernières profondeurs et déchiré par les partis1.

Festus mourut en Judée dans les premiers mois de 62 et Albinus fut nommé pour lui succéder. Dans le même temps, Hanan, le cinquième fils du grandprêtre Anne, qui avait joué un rôle prépondérant dans la condamnation de Jésus, fut élevé au grand-pontificat par Hérode-Agrippa II. C'était un homme dur, hautain, sans scrupules, qui partageait toutes les idées des Sadducéens pour lesquels, comme on sait, les espérances messianiques étaient de dangereuses utopies et la résurrection une pure chimère. On comprend de quel œil il devait regarder saint Jacques, l'ami des petits et le plus fervent apôtre de la résurrection à Jérusalem. On ne pouvait accuser Jacques ni ses amis de fomenter l'agitation. Ils vivaient serrés les uns contre les autres, se gardant de toute propagande extérieure, et partageant sans doute les

1 Voir E. Pienan, Antéch., ch. ni.

préventions des Juifs à l'égard des missions et du prosélytisme actif. Le nouveau gouverneur Àlbinus n'était pas encore arrivé. Hanan profita de cette vacance du pouvoir politique, assembla un conseil, y fit comparaître Jacques et quelques autres, les accusant d'avoir contrevenu à la loi, et les fit condamner à être lapidés. La sentence fut exécutée aussitôt.

L'historien Josèphe, qui rapporte ce fait en ces termes et dont le récit paraît tout à fait authentique, ajoute ces réflexions : « Tous ceux de Jérusalem qui avaient de la piété et un véritable amour pour l'observation de nos lois, se formalisèrent singulièrement de cette action. Ils envoyèrent secrètement vers le roi Agrippa pour le prier de mander à Hanan de ne plus rien entreprendre de semblable, vu qu'il avait forfait à la justice. Quelques-uns même se rendirent au-devant d' Albinus et lui représentèrent que le grand-prêtre, en assemblant ce conseil, avait empiété sur ses droits. Albinus entra dans ce sentiment et écrivit à Hanan une lettre pleine de colère et de menaces, et Agrippa lui ôta le grand-pontificat qu'il n'avait exercé que quatre mois \ »

Eusèbe raconte autrement le martyre de saint Jacques d'après Hégésippe, historien du second siècle et auteur d'une histoire des temps apostoliques. La scène dans Hégésippe est infiniment plus dramatique et peut-être pour cela même moins vraisemblable.

Les Scribes et les Pharisiens, effrayés des progrès

1 Josèphe, Anl. jud., xx? 9, 1.

do la doctrine chrétienne à Jérusalem, seraient venus trouver Jacques, le priant de détromper le peuple au sujet de Jésus qu'on prenait pour le Christ. Ils l'auraient invité à monter au haut du temple pour être mieux vu et mieux entendu de la foule. Mais Jacques, trompant leur attente, aurait saisi cette occasion de faire une solennelle et éclatante profession de foi chrétienne. Et le peuple aurait crié : hosannah au fils de David! Et les prêtres, exaspérés de l'audace de Jacques, l'auraient fait précipiter du sommet du temple1.

Les sympathies universelles pour le chef pacifique des Chrétiens de Jérusalem, les regrets qu'inspira sa mort et l'explosion qu'elle excita contre son meurtrier, prouvent bien que le petit-rameau chrétien de Jérusalem était à peine détaché du tronc judaïque. Chose digne de remarque : ce sont les mêmes hommes, les Pharisiens pieux et entêtés de leurs anciennes traditions, qui tout à l'heure poussaient des cris de mort contre Paul à Césarée et poursuivent à Rome sa condamnation, qui pleurent la mort de Jacques et le regardent en quelque sorte comme un martyr. L'un est à leurs yeux un traître et un blasphémateur; l'autre, un juste dont le sang crie vengeance, la victime d'impies contre lesquels ils protestent violemment, un fils des vieux prophètes, dont le ciel punira la mort sur la malheureuse Jérusalem2.

1 Eusèbe, Hist. eccl., u, 23.

2 E. Renan, V Antéchrist, ch. m, p. 66 et suiv.

Nous sommes arrivés à Tannée 64, à la veille de ce qu'on appelle la première persécution. On voit que les épreuves n'ont pas manqué à l'Église naissante, avant même qu'elle eût à subir le premier choc de l'autorité romaine.

Dès le lendemain de la mort de Jésus, et sur le sol même où il avait payé de sa vie les hardiesses de sa parole et ses attaques contre les formes arides de la religion officielle, le mouvement qu'il a créé se continue. Indécis d'abord, et cherchant sa voie, mais remuant les masses aux aspirations desquelles il répond merveilleusement. Les Juifs, émus, et voyant se développer le germe qu'ils croyaient avoir étouffé, arrêtent, emprisonnent, menacent les premiers disciples, sans pouvoir éteindre leur enthousiasme ni décourager leur zèle. Au premier jour, cependant, les Pharisiens sont hésitants en face d'une agitation dont le caractère ne leur paraît pas décidément hostile aux traditions anciennes. Bien plus, ils couvrent les apôtres d'une protection^ ironique si l'on veut, mais efficace contre les Sadducéens, qui voulaient en finir par une exécution sommaire, qui fût à la fois un châtiment et un exemple. Mais lorsque saint Etienne ose mettre en doute la vertu et l'avenir des institutions mosaïques, les Pharisiens prennent parti, crient au sacrilège et lapident le blasphémateur. La persécution une fois allumée s'étend comme un incendie, et dévore à l'aveugle tous ceux qui avouent Jésus pour le Messie. Ce qui, la veille, excitait les sourires, estdevenu un danger public. Des

prédications hier innocentes sont aujourd'hui réputées révolutionnaires, impies, sacrilèges. Les grands mots résonnent: le Temple, la Loi,TOrdre, la Société, sont menacés. Les sectaires se taisent, se cachent, s'enfuient. Une sévère inquisition frappe coupables et suspects, à Jérusalem et au loin. Des commissaires, à Damas et ailleurs, sont chargés de faire la police de la loi et de sévir contre les apostats. Saint Paul, l'un d'entre eux, subitement illuminé, change de parti, et de Pharisien farouche devient le plus audacieux des apôtres chrétiens. Dès lors c'est sur sa tête que se rassemblent toutes les haines, d'autant plus vives qu'elles s'adressent à un ami de la veille. Durant la période que nous avons parcourue, les Chrétiens de Jérusalem trouvent l'art de vivre en bonne intelligence avec la Synagogue. Non qu'ils renient leur foi ou l'effacent, non qu'ils transigent avec leur conscience. La conférence de Jérusalem et la fameuse décision où elle aboutit prouvent sans doute que la prudence politique peut s'allier à l'enthousiasme. Mais cette prudence s'appellerait hypocrisie dans ce cas. C'est que sincèrement, profondément, ils sont à la fois Juifs et Chrétiens, peut-être un peu plus Juifs que Chrétiens. C'est qu'ils ne se distinguent du commun des Pharisiens que par une exactitude plus grande à prier, à sacrifier, h jeûner^ à observer les pratiques légales. La nation juive n'est pas complice du meurtre de Jacques, fils de Zébédée. Et peut-être cet apôtre, condamné par un prince religieux, avait-il bu à la coupe d'Etienne? Quanta

la condamnation de saint Jacques le Mineur, le chef de l'Eglise de Jérusalem, les Juifs protestèrent, comme on Ta vu, loin d'applaudir, et firent destituer Je grand prêtre qui avait ordonné son supplice. Mais contre saint Paul, la nation juive est unanime et sans merci dans son infatigable inimitié. L'Apôtre des Gentils passe sa vie entière à entraîner les Chrétiens timides, à les pousser dans la voie d'Etienne qu'il a élargie, et qui est, selon lui, la vraie voie du Christ; à combattre contre les défiances qu'excite parmi les Chrétiens d'origine juive l'Évangile anti-judaïque qu'il enseigne; à répondre aux accusations que provoque sa foi impatiente de demi-mesures, et indocile aux sous-entendus et aux faux-fuyants; et d'un autre côté à faire face aux Juifs, dont il essaie vainement de secouer les préjugés. Ceux-ci s'acharnent après lui et le pourchassent de ville en ville comme un traître et un perturbateur de leurs coutumes, avec un fanatisme qui dure pendant vingt ans sans s'épuiser. A Antioche de Pisidie, à Icône, à Lystres, à Philippes, à Thessalonique, à Bérée, à Corinthe, à Éphèse, à Jérusalem, à Césarée, à Rome enfin, l'indomptable héraut de l'Évangile universel traîne les Juifs, attachés pour ainsi dire à ses flancs, linsultant, le harcelant, le maltraitant de mille manières, excitant ici les soupçons des magistrats par de perfides insinuations; là attisant le fanatisme païen; ailleurs, eux les rebelles incorrigibles, faisant sonner bien haut le respect qu'on doit aux lois et à l'autorité impériale ; ailleurs ne reculant pas devant un lâche

guet-apens pour se défaire de leur ennemi; enfin fatiguant sans doute de leurs récriminations et de leurs calomnies la maîtresse de Néron, pour rengager à assurer, à hâter la condamnation du grand criminel et de ses complices.

Les Juifs, en somme, sont donc les seuls adversaires du Christianisme jusqu'en 64; et comme l'idée chrétienne dans sa forme la plus vivante, la plus libre, la plus originale, se personnifie en quelque sorte en saint Paul, c'est contre lui aussi que se tourne et que se ramasse l'opposition juive. On peut croire qu'en août 64 Néron se souvint des accusations qu'ils avaient semées.

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