‹ Histoire des princes de Condé pendant les 16e et 17e siècles (volume 2)Chapitre 132 sur 236 · La Rochefoucauld · texte numérisé non relu

La Rochefoucauld

370 LES PRINCES T)K COXDÉ.

voquer une sédition? cela échoua; — tuer IM. le Prince? on en courut la chance; — entraîner Condé dans une série de fausses démarches? cela réussit à souhait.

Le procès commença immédiatement; le 22 décembre, le procureur général déposait ses conclusions : elles mettaient en cause Retz, Beaufort et le conseiller Broussel. Que faisait dans le réquisitoire ce vieux magistrat, austère et respecté? Déjà on criait au scandale en voyant appeler sur la sellette, sans preuves éclatantes, un archevêque de Paris et un petit-fils de Henri lY ; mais pour Broussel, pas même de soupçon! Aussi les avocats généraux avaient-ils refusé de signer les conclusions. Le tumulte fut grand, et c'est ce qu'on voulait, u Le premier président prit sa longue barbe avec la main, qui était son geste ordinaire quand il se mettait en colère ; Patience, messieurs, dit-il, allons d'ordre. Messieurs de Beaufort, coadjuteur, et Broussel, vous êtes accusés ; il y a des conclusions contre vous; sortez de vos places. » Alors une clameur s'élève : que M. le Prince sorte aussi I Poussant leur riposte, les frondeurs demandent qu'on informe d'abord sur la tentative contre Joly; le coup portait dans le vide, mais c'était une manière d'insulte à l'adresse de Condé ; or (i celui qui savait vaincre les ennemis sur le champ

de bataille ne pouvait souffrir d'être maltraité dans le parlement ». Puis vinrent les vacances de Noël. M. le Prince « eut de violents soupçons de Tartifice du cardinal et voulut s'adoucir ». Il n'était plus temps. On le tenait engrené dans ce procès tout machiné c{ui ne servait qu'à le compromettre et à l'aveugler. Comment n'a-t-il pu saisir aucun des fils de la trame qui s'ourdissait? Les négociations du ministre et du coadjuteur devenaient presque publiques; ils c'neminaient à ciel ouvert. Chaque jour amenait de nouvelles recrues dont on payait le concours par actes authentiques.

A la dernière heure, quand le pacte était déjà conclu, Retz eut un remords : si Condé fait un signe, donne une lueur d'espoir, le coadjuteur lui ramènera toute la fronde, avec les dames, les princes... et il laisse de\iner ce qui se prépare. 3Iais 31. le Prince s'en tient à ses engagements, refuse d'entendre aucune ouverture, de comprendre les allusions. Retz frappe en vain à maintes portes, chez Perrault, La Moussaye, Toulongeon; le duc d'Orléans hésitait encore : il fallut un siège en règle, commencer par l'attaque des dehors, démolir l'abbé de La Rivière ; après plusieurs assauts, Gaston capitula dans les premiers jours de janvier 1650. 11 ne restait plus qu'à exécuter 31. le Pj'ince.

M. le Prince PrioFato raconte avec admiration la scène qui se àvinecnnes, passait, ic 18 janvîer 1650 au matin, clans le ca-

IS janvier ICôO. , . , -, -m, . tnt- '•. i t.»

omet de JMazarm. De Lionne écrit sous la dictée du cardinal; Condé entre subitement, reçoit le plus tendre accueil et, tout en causant, s'approche de la table; le secrétaire d'État n'a que le temps de cacher ses papiers, simule un autre travail; le prince et le ministre échangent des protestations d'amitié, se promènent dans la chambre; il s'agit de mettre la main sur quelques misérables compromis dans le procès La Boulaye ou dans l'affaire des rentiers ; cela peut causer du trouble ; ne serait-il pas à propos de faire monter à cheval une ou deux compagnies de la maison du roi ? Condé approuve : « Prenez le marché aux chevaux'' comme heu de rassemblement, et mettez- y Miossens » ; puis il s'en va. De Lionne avait achevé sa rédaction ; le cardinal signa l'ordre d'arrêter M. le Prince, et Miossens était commandé pour l'escorte.

Le soir, M. le Prince revint au Palais-Royal, monta chez la Reine, restée au lit souffrante; Madame la Princesse douairière était à son chevet.

1 . Ce marché se tenait le samedi^ près des remparts, là où aboutit aujourd'hui la rue de la Paix, Celui du mercredi se tenait sur la rive gauche, mais hors Paris, au delà de Saint- Victor.

Après un t'-chaiige de paroles banales, Sa Majesté congédia les visiteurs. C'est la dernière fois que Condé vit sa mère. Il se rendit à la salle du conseil, chercha cjuerelle à l'abbé de La Rivière, causa avec Mazarin et d'Avaux; on lui trouvait Tair anxieux. Le duc d'Orléans ne parut pas, se souciant peu de voir violer sous ses yeux la parole qu'il avait donnée à son cousin. Les autres membies du conseil arrivèrent successivement, entre autres le prince de Conti et M. de Longueville le dernier. Aussitôt 31azarin fit avertir la Régente qu'on l'attendait; c'était le signal convenu. Anne d'Autriche se mit en prière avec son fils.

Le cardinal appelle l'abbé de La Rivière : « J"ai un mot à vous dire » ; et il sort avec lui. Au même moment, le capitaine des gardes de la Reine entrait; 31. le Prince crut que Guitaut ' venait lui parler de quelqu'un des siens, — car il protégeait toute la famille, — et s'avança : « Que me voulez-vous, Guitaut? — Ce c{ue je vous veux, monsieur ! j'ai l'ordre de vous arrêter avec le prince de Conti et M. de Longueville. — Guitaut, cette raillerie ne vaut rien; cessons là, je te

1. François de Cominges. Son cousin, surnommé « le petit Guitaut />, le futur correspondant de M'"^ de Sévigné, était alors cornette des chevau-légers de Condé et fort dans rintiraité de M. le Prince. Voir ci-de;sus p 201.

prie. — Monsieur, Votre Altesse peut bien connaître à mon air que ce n'est pas raillerie » —

Condé parut rêver un moment : « Au nom de Dieu, retournez auprès de la Reine; je la supplie que je puisse lui parler ! »

Personne n'avait entendu. Condé se rapprocha du groupe des conseillers; son visage semblait un peu ému : « Eh bien ! mes frères, nous sommes arrêtés; moi qui ai toujours si fidèlement servi le Roi et qui me croyais assuré de l'amitié de M. le cardinal ! » — Tous restaient confondus : le chancelier s'offrit pour aller trouver la Régente; Servien le suivit; ils ne revinrent pas; mais Guitaut reparut : « La Reine m'a commandé d'exécuter ses ordres. » M. le Prince avait retrouvé son sang-froid, parlait librement de choses indifférentes. « Soit! fit-il, mais où me conduirez-vous? Je vous prie que ce soit dans un endroit chaud. »

Cominges, neveu de Guitaut et son lieutenant \ montre le chemin; derrière la porte qu'il pousse, apparaît l'exempt Saint- Elam avec son bâton;

1. Cominges (Gaston-Joan-Baptiste, comte de), homme d'esprit et de sens, très sûr et solide, lieutenant- général le 1G juillet 'l6o2, mort le 27 mars 1670 à l'âge de cinquante-sept ans. — Son père, Charles, capitaine d'infanterie, avait été tué devant Pignerol en 1630. — Lui-même, attaché de bonne heure à la personne de la Régente, servit peu à la guerre, mais remplit nombre de missions de confiance.

près de cet officier, sur le palier crun degi'é fort obscur et sans lumière, se tiennent neuf gardes, carabine à la main. — Le souvenir des états de Blois passa par l'esprit de Condé; il fixa Cominges : « Vous êtes gentilhomme; que veut dire ceci? — Sur mon honneur, monsieur, il ne s'agit que du bois de Vincennes. »

On traversa le jardin. 31. de Longue^^lle, « ayant mal à une jaml^e et ne trouvant pas agréable de s'en servir en cette occasion d, marchait lentement, soutenu par deux hommes. Six heures venaient de sonner; il faisait obscur, et la porte de la rue n'était pas encore ouverte; quelques gendarmes du roi apportent des flambeaux. A la lueur des torches, Condé reconnaît les cavaliers qui chargeaient à côté de lui le 20 août 16^8; il les regarde, s'arrête : « Ce n'est pas ici la bataille de LensI » s'écrie-t-il. Nul écho ne' répond; appuyés sur leurs armes, les soldats baissent les yeux. « Allons I » et M. le Prince monte dans le carrosse qui venait d'arriver. A la porte Richelieu. Miossens prit l'escorte avec le détachement que Condé lui-même avait fait placer au marché aux chevaux.

Cette voiture sortant de Paris au galop, entourée de mousquetaires et de gendarmes, fut remarquée; des faubourgs on signala son passage.

Le bruit se répandit que M. de Beaufort était reconduit au bois de Vincennes. Les rues se remplirent de monde ; les chaînes furent tendues ; Paris semblait prêt à prendre les armes. Quand on sut que c'était le vainqueur de Rocroi, Fribourg, Norlingue et Lens qui allait en prison, la colère se changea en allégresse ; la ville fut couverte de feux de joie\

Cependant, le carrosse qui emmenait les trois princes suivait de mauvais chemins de traverse sur les pentes de Montmartre et de Belleville; tout à coup il versa. Leste et alerte, M. le Prince s'élance dans la campagne. Le chef de l'escorte le retient : « Rassurez-vous, monsieur; je n'ai pris aucune précaution contre ce voyage » ; et après une pause : « Cependant, Miossens, si tu voulais? — Monseigneur, partout ailleurs je suis votre serviteur; ici, je ne suis que le serviteur du Roi. » Et il mit la main sur la crosse de son pistolet.

Miossens était de la maison d'Albret, allié de la famille royale, ami de Condé, qu'il avait suivi dans plusieurs campagnes - .

1. On les ralluma un an plus tard quand Condé fut remis en liberté.

2. Sou frère, François- Alexandre, sire de Pons, avait épousé la sœur de Marthe du Vigean. — Son autre frère, François- Amanjeu, compromis dans un duel, avait été tiré d'affaire par lo duc d'Anguien (1643. Voir t. IV. p. 497).— Lui-même, César-

Cinq chevaux de charrette, arrêtés au passage, relevèrent la voiture embourbée, et vers neuf heures du soir, les portes du château de Yincennes se refermaient sur les prisonniers. Gominges restait chargé de leur garde. Rien n'était prêt, ni lit ni souper. A La Pissotte. on trouva des œufs et du pain, pas de vin. « ^lais Rantzau est ici », dit M. le Prince. Quelqu'un monta au haut du donjon où le maréchal était enfermé; en effet, il avait du vin. Les princes furent logés au-dessous de lui. Tandis que les soldats portaient de la paille, Condé prit des cartes laissées dans le corps de garde, et fit une partie avec Gominges. Souvent il posait son jeu, méditant, parlant seul ou s'adressant à son partenaire : « Gomprenez-vous rien à mon arrestation? — Eh! monsieur, rappelez-vous pourquoi Tibère ne pouvait souffrir Germanicus. »

Les grandes lignes de la conduite de 3L le Prince causa pe>-kui>

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sont belles; ses actions sont d'un fidèle sujet, erimenniium,

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d un bon rrançais, L attitude est hautaine, la

Phébus d'Albret, tête fine et railleuse, maréchal-de-camp et sous-lieutenant des gendarmes de la garde, s'était distingué en 4646 au siège de Dunkerque; il devint maréchal de France, prit le nom de d'Albret, et mourut en 1676, âgé de soixantedeux ans.

parole imprudente, les procédés violents, les prétentions excessives ; nuls ménagements, nulle mesure; il était incapable de modération : Promptum ad asperiora ingenium \ Avec les notes des « Carnets », quelques emprunts aux pamphlets du jour ou du lendemain, en relevant certains mots malheureux, de maladroites démarches, on peut lui faire un procès de tendance, sans trouver matière à aucune accusation sérieuse. Et puisque Cominges rappelait Germanicus et Tibère, nous pouvons citer Tacite : Causa periculi non crimen ullum, sed gloria viri-. Il n'y avait pas de crime à punir, de péril à écarter; mais la gloire d'un homme faisait peur.

Reste la raison d'État, excuse de tous les méfaits politiques, des violences comme des faiblesses coupables. C'est l'argument qui a séduit bien des âmes honnêtes, entraîné plus d'un gouvernement à sa perte; c'est le ma.nteau qui recouvre toutes les ambitions, les grandes comme les médiocres, le masque sous lequel se cachent la cupidité, la soif des honneurs. Combien peut-on compter d'actes honnêtes, vraiment courageux, profitables aux peuples, qui aient été inspirés par la raison d'État?

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