DES
Chateaubriand, chef de la réforme littéraire, avait une imagination forte, trop forte, disait Bernardin de Saint- Pierre, une sensibilité yive, passionnée, facultés auxquelles il dut les brillantes et harmonieuses qualités de son style et aussi une grande partie de ses défauts. Au commencement de la révolution française, il visita rAmérique. Le nouveau monde, avec ses forêts impénétrables, ses vastes fleuves, ses grands lacs, ses solitudes démesurées, agit puissamment sur sa jeune et ardente imagination et lui oiïrit des aspects qu'aucun poëte grec ou latin n'avait jamais contemplés; pour peindre ses sensations il se créa un style digne de la beauté grandiose des tableaux qui se déroulaient à ses
yeux: il devint le peintre incomparable dos magni-
ficences de la nature, le plus riche coloriste et le prosateur le plus harmonieux de notre langue. Aucun écrivain n'a mieux réussi à rendre avec des sons les formes et les couleurs. Comme peintre de la nature, il est plus animé que Buffon, plus vaste, plus étendu, plus élégant que J.-J. Rousseau, plus puissant et plus varié que Bernardin de Saint-Pierre, et il les surpasse tous les trois par l'harmonie de la phrase et par l'éclat de Texpression. Comme prosateur, il est inférieur à Pascal età Bossuet; il ne sait pas comme eux s'élever naturellement à la puissance et à la grandeur simple : ses effets sont souvent calculés, et sentent l'effort ; il lui arrive de dépasser le but ; sa noblesse devient de Temphase, sa couleur s'exagère et s'étale inutilement. Il ne se contente pas d'exprimer fortement ses idées ; il les embellit, les charge^ d'ornements, et gâte ses plus belles peintures par l'excès et l'affectation : il abuse de la métaphore, de l'antithèse, de l'archaïsme, du néologisme, des rapprochements historiques. La raison et le goût ne l'avertissent pas des erreurs où l'entraînent son imagination et sa vanité d'écrivain. Toutefois le Génie du christianisme,oiiil célèbre les beautés et les bienfaits de la religion chrétienne, exerça une puissante influence sur les idées religieuses et morales et sur le goût littéraire. 11 réconcilia les lettres avec la religion, et l'esprit religieux avec la liberté. Il bannit de la littérature les traditions
du paganisme et leur substitua les splendeurs de l'art chrétien. Il ramena les esprits à l'antiquité grecque, au moyen âge, moins par la science que par l'imagination. Son style brillant enrichit notre langue d'images et d'expressions nouvelles. En un mot, il fit une révolution dans la critique, dans l'histoire, dans le style et dans la poésie.
François-René de Chateaubriand, né à Saint-Malo en Bretagne, était le dernier des dix enfants du comte de Chateaubriand. Il reçut le titre de chevalier et fut destiné à la marine royale. Son enfance, qui fut triste, se passa au village de Plancouët chez sa grand'mère, ou dans le vieux château de Combourg, situé à douze lieues de Saint-Malo.
Le comte de Chateaubriand, ancien oflicier dans la marine marchande, était un homme dur, d'une humeur taciturne et insociable, d'une violence qui effrayait sa femme et ses enfants. L'éducalion sévOre du jeune François développa sa disposition à la rêverie et lui donna celte tristesse mélancolique qui avait été, dit-il, comme le fond de sa vie et qu'il a si souvent décrite avec complaisance et aiïoctatjon. Sa môre, comme la plupart dos mères d'hommes célèbres, était une femme supérieure ; elle était douée d'une imagination ardente et d'une vive sensibilité qu'elle lui transmit.
A huit ans, on le mit au collège de Dol, situé entre
Combourg et Saint-Malo. Il lui arriva dans cette maison une aventure qui montre l'énergie un peu bizarre de son caractère, et où se révèle ce sentiment de l'honneur qui semble avoir été la règle de sa vie.
« Un autre but de nos promenades, dit-il, était les près qui environnaient un séminaire di'EudisteSj d'Eudes, frère de l'historien Mézerai, fondateur de leur congrégation.
« Un jour de mai, l'abbé Égault, préfet de semaine, nous avait conduits à ce séminaire ; on nous laissait une grande liberté de jeux, mais il était expressément défendu de monter sur les arbres. Le régent, après nous avoir établis dans un chemin herbu, s'éloigna pour dire son bréviaire.
« Des ormes bordaient le chemin ; tout à la cime du plus grand brillait un nid de pie : nous voilà en admiration, nous montrant mutuellement la mère assise sur ses œufs, et pressés du plus vif désir de saisir cette superbe proie. Mais qui oserait tenter l'aventure ? L'ordre était si sévère, le régent si près, l'arbre si haut I Toutes les espérances se tournent vers moi ; je grimpais comme un chat. J'hésite, puis la gloire l'emporte : je me dépouille de mon habit, j'embrasse l'orme et je commence à monter. Le tronc était sans branches, excepté aux deux tiers de sa crue, où se formait une fourche dont une des pointes portait le nid.
« Mes camarades, assemblés sous l'arbre, applaudis-
saient à mes efforts, me regardant, regardant l'endroit d'où pouvait venir le préfet, trépignant de joie dans l'espoir des œufs, mourant de peur dans l'attente du châtiment. J'aborde au nid; la pie s'envole; je ravis les œufs, je les mets dans ma chemise et redescends. Malheureusement je me laisse glisser entre les tiges jumelles, et j'y reste à califourchon. L'arbre étant élagué, je ne pouvais appuyer mes pieds ni à droite ni à gauche pour me soulever et reprendre le limbe extérieur : je demeure suspendu en l'air à cinquante pieds.
« Tout à coup un cri : « Voici le préfet ! » et je me vois incontinent abandonné de mes amis, comme c'est l'usage. Un seul, appelé le Gobbien, essaya de me porter secours, et fut tôt obligé de renoncer à sa généreuse entreprise. Il n'y avait qu'un moyen de sortir de ma fâcheuse position, c'était de me suspendre en dehors par les mains à l'une des deux dents de la fourche, et de tâcher de saisir avec les pieds le tronc de l'arbre audessous de sa bifurcation. J'exécutai cette manœuvre au péril de ma vie. Au milieu de mes tribulations, je n'avais pas lâché mon trésor ; j'aurais pourtant mieux fait de le jeter, comme depuis j'en ai jeté tant d'autres. En dévalant le tronc, je m'écorchai les mains, je m'éraillai les jambes et la poitrine, et j'écrasai les œufs: ce fut ce qui me perdit. Le préfet ne m'avait point vu sur l'orme; je lui cachai assez bien mon sang, mais il n'y cul pas
moyen de lui dérober l'éclatante couleur d'or dont j'étais barbouillé.
— « Allons, me dit-il, monsieur, vous aurez le fouet. » Si cet homme m'eût annoncé qu'il commuait cette
peine en celle de mort, j'aurais éprouvé un mouvement de joie. L'idée de la honte n'avait point approché de mon éducation sauvage : à tous les âges de ma vie il n'y a point de supplice que je n'eusse préféré à l'horreur d'avoir à rougir devant une créature vivante. L'indignation s'éleva dans mon cœur; je répondis à l'abbé Égault,avec l'accent non d'un enfant, mais d'un homme, que jamais ni lui ni personne ne lèverait la main sur moi. Cette réponse l'anima; il m'appela rebelle et promit de faire un exemple.
— « Nous verrons, » lui répliquai-je ; et je me mis à jouer à la balle avec un sang-froid qui le confondit.
« Nous retournâmes au collège ; le régent me fit entrer chez lui et m'ordonna de me soumettre. Mes sentiments exaltés firent place à des torrents de larmes. Je représentai à l'abbé Égault qu'il m'avait appris le latin, que j'étais son écolier, son disciple, son enfant, qu'il ne voudrait pas déshonorer son élève, et me rendre la vue de mes compagnons insupportable; qu'il pouvait me mettre en prison, au pain et à l'eau, me priver de mes récréations, me charger de pensums; que je lui saurais gré de cette clémence cl l'en aimerais davantage. Je
tombai à ses genoux, je joignis les mains, je le suppliai par Jésus-Ctirist de m'épargner : il demeura sourd à mes prières. Je me levai plein de rage, et lui lançai dans les jambes un coup de pied si rude, qu'il en poussa un cri. Il court en clochant à la porte de sa chambre, la ferme à double tour et revient sur moi. Je me retraache derrière son lit; il m'allonge à travers le lit des coups de férule. Je m'entortille dans la couverture, et m'animant au combat, je m'écrie : Macte animo, generose puer !
« Celle érudition de grimaud fit rire, malgré lui, mon ennemi ; il parla d'armistice : nous conclûmes un traité; je convins de m'en rapporter à l'arbitrage du principal. Sans me donner gain de cause, le principal me voulut bien soustraire à la punition que j'avais repoussée. Quand l'excellent prêtre prononça mon acquittement, je baisai la manche de sa robe avec une telle effusion de cœur et de reconnaissance, qu'il ne se put empêcher de me donner sa bénédiction. Ainsi se termina le premier combat que me (il rendre cet honneur devenu l'idole de ma vie, et auquel j'ai tant de fois sacrifié repos, plaisir et fortune. »
Chateaubriand acheva ses études à lionnes et à Brest. «Mon aptitude au travail, liit-il, était remarquable,ma mémoire extraordinaire. Je Ils des progrès rapides en mathémaliques, où j'apportai une clarté de conception qui étonnait mon professeur. Je montrai en même temps
8 PRINCIPAUX ÉCHIVALNS FRANÇAIS.
un goût décidé pour les langues. Le rudiment, supplice des écoliers, ne me coûta rien à apprendre. »
A quinze ans, il renonça à la marine, et dit, « pour gagner du temps, » qu'il voulait entrer dans l'Église. Il fut envoyé au petit séminaire de Dinan, où il ne resta que quelques mois. Il déclara à sa mère qu'il n'était pas assez fortement appelé à l'état ecclésiastique.
Il rentra à seize ans dans la maison paternelle et reprit sa vie monotone et triste, dont l'incident le plus remarquable fut l'affection passionnée qu'il ressentit pour sa plus jeune sœur Lucile et qu'il a eu la coupable indiscrétion de peindre, en la transformant, dans le petit roman de René. « Tout nourrissait l'amertume de mes dégoûts, dit-il ; Lucile était malheureuse; ma mère ne me consolait pas ; mon père me faisait éprouver les affres de la vie. » Il voulut se tuer : il introduisit dans sa bouche le canon d'un vieux fusil, mais il eut beau frapper la crosse contre terre, le coup ne partit pas. L'apparition d'un garde suspendit sa résolution ; il remit à un autre jour l'exécution de son projet, et bientôt il n'y pensa plus.
A dix-huit ans, son père lui dit : « Monsieur le chevalier, il est temps de renoncer à vos folies. Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre : vous allez partir pour Rennes, et de là pour Cambrai. Voilà cent louis, ménagez-les- Je
suis vieux et malade, et n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom. » Ce père terrible mourut d'apoplexie peu de temps après le départ de son fils.
Le chevalier de Chateaubriand fit la route de Rennes à Paris avec une marchande de modes, qui lui donna une place dans sa voiture, et qui le trouva bien froid et bien maussade. De là il alla rejoindre son régiment à Cambrai, où il fit son premier apprentissage. « J'appris facilement le maniement des armes et la théorie, et je franchis mes grades de caporal et de sergent aux applaudissements de mes instructeurs. »
Son frère aîné, devenu comte, qui venait d'épouser mademoiselle de Rosambo, petite-fille de M. de Ma- Icsherbes, le rappela à Paris en 1787, pour le présenter à la cour. Le jeune officier eut l'honneur de voir Louis XVI et Marie-Antoinette, qui lui fit un sourire gracieux, de monter dans les carrosses royaux et d'être invité aux chasses royales, choses, dit-il avec son aiïectalion ordinaire de détachement et d'indifTérence, qui le touchèrent fort peu.
Ce que Chateaubriand rechercha surtout ;\ Paris, ce fut la société des gens de lettres et des hommes éminenls. Il vit Fontanes, qui devint plus lard son ami et son menlor littéraire, La Harpe, alors le premier des critiques, Parny, poëte gracieux, Chamfort si spirituel
et si amer, le pocte lyrique Lebrun-Pindare, Mirabeau, le plus grand de nos orateurs parlementaires, qu'il rencontra dans un diner. « On discutait des ennemis de Mirabeau. Il me regarda en face avec ses yeux d'orgueil, de vice et de génie, et m'appliquant sa main sur l'épaule, il me dit : ils ne me pardonneront jamais ma supériorité ! Je sens encore l'impression de cette main, comme si Satan m'eût touché de sa gritTe de feu. »
Il vit souvent M. de Malesherbes, qui l'admit dans son intimité et qui goûtait beaucoup sa conversation originale.
Lorque la révolution commença à se déshonorer par ses excès et que les royalistes, au lieu de la diriger oii de la combattre par la force, sortirent de France, le jeune sous-lieutenant breton résolut de faire un voyage en Amérique. D'une part, il voulait étudier l'homme de la nature et peindre les mœurs des sauvages; de l'autre, il se proposait de découvrir le fameux passage du Nord- Ouest de l'Amérique, dont la recherche a coûté la vie à tant d'intrépides navigateurs, et que l'Anglais Mac-Clure a eu rhoimeur de trouver en 1850.
Au mois d'avril 1791, Chateaubriand s'embarqua à Saint-Malo et eut une heureuse traversée. « Nous jouissions du plus beau ciel, dit-il, les nuits, les levers et les couchers du soleil étaient admirables. » Plus lard il
peignit, dans son Génie du christianisme, ces magnificences du soleil couchant (1).
Chateaubriand débarqua à Baltimore et se rendit à Philadelphie. Il avait une lettre pour Washington et il s'empressa de la lui porter. Le récit qu'il a fait de cette visite est un chef-d'œuvre.
« Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le général Washington n'y était pas; je fus obligé de l'attendre une huitaine de jours. Je le vis passer dans une voiture que tiraient quatre chevaux fringants, conduits à grandes guides. Washington, d'après mes idées d'alors, était nécessairement Gincinnatus ; Gincinnalus en carrosse dérangeait un peu ma république de l'an de Rome 296. Le dictateur Washington pouvait-il (Hre autre qu'un rustre, piquant ses bœufs de l'aiguillon et tenant le manche de sa charrue? Mais quand j'allai lui porter ma lettre de recommandation, je retrouvai la simplicité du vieux Romain.
« Une petite maison, ressemblant aux maisons voisines, était le palais du président des Etats-Unis ; point de gardes, pas même de valots. Je frappai ; une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le gétiéral était chez lui ; elle nie répondit (ju'il y était. Je répliquai que j'avais une lettre à lui remettre. La servante nie de-
(I) PROS/VTKimS, |). 353.
12 PKLNCIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS.
manda mon nom difficile à prononcer en angolais et qu'elle ne put retenir. Elle me dit alors doucement : « Waîk in, sir. Entrez, Monsieur. »
« Elle marcha devant moi dans un de ces étroits corridors qui servent de vestibule aux maisons anglaises ; elle m'introduisit dans un parloir où elle me pria d'attendre le général.
« Je n'étais pas ému ; la grandeur de l'âme ou celle de la fortune ne m'imposent point ; j'admire la première sans en être écrasé ; la seconde m'inspire plus de pitié que de respect : visage d'homme ne me troublera jamais.
« Au bout de quelques minutes, le général entra : d'une grande taille, d'un air calme et froid plutôt que noble, il est ressemblant dans ses gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à la signature qu'il lut tout haut avec exclamation : « Le colonel Armand ! » C'était ainsi qu'il l'appelait et qu'avait signé le marquis de la Rouerie.
€ Nous nous assîmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon voyage. Il me répondait par monosyllabes anglais et français, et m'écoutait avec une sorte d'étonnement; je m'en aperçus, et je lui dis avec un peu de vivacité : « Mais il est moins difficile de découvrir le passage du Nord-Ouest que de créer un peuple comme vous l'avez fait. — Wcll, ivell, yowiy
man! Bien, bien, jeune homme, » s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner pour le jour suivant, et nous nous quittâmes. »
Le jeune voyageur comprit qu'il aurait fallu les secours d'un gouvernement pour exécuter son projet; il y renonça. « Si je ne rencontrai pas en Amérique ce que je cherchais, dit-il, j'y rencontrai une nouvelle muse. » Il ne découvrit pas le passage du Nord-Ouest, mais il trouva une littérature nouvelle. L'aspect varié du Nouveau-Monde produisit, comme nous l'avons dit, une vive impression sur l'imagination du jeune poëte. « Ce qu'il rapporta d'Amérique, dit Villemain, ce fut moins la vérité des détails qu'une impression générale de pittoresque et de grandeur, une étrangeté d'images et de couleurs, qui rajeunissaient la pensée et le langage. » Ses peintures de la vie sauvage ressemblent peu à celles de Fenimore Cooper, qui est bien plus vrai.
En quittant Philadelphie, Ghateahriand visita New- York, Boston, Albany. A Albany il prit un guide hollamlais, qui parlait plusieurs dialectes indiens, il acheta deux chevaux, et s'enfonça dans les solitudes amériricaines, en se dirigeant vers la cataracte du Niagara, dont il a fait uiio inagnilique description, rihemiu faisant, il rencontra un ancien marmiton du général Uochambeau, devenu maître do danse chez les sauvages, qui lui payaient ses leçons avec des peaux de castor cl
des jambons d'ours. « Ils étaient une vingtaine, tant hommes que femmes, tous barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines. Le petit Français, poudré et frisé, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M. Violet (c'était son nom) se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers ; en elTet, je n'ai jamais vu faire de telles gambades (1). »
Chateaubriand menait cette vie errante depuis quelques mois, lorsqu'un jour en descendant l'Ohio, il se rapprocha des lieux cultivés et demanda l'hospitalité dans une ferme américaine, près de Chillicothe, au sud de Golumbus, capitale de l'Ohio. Là un journal anglais lui tomba dans les mains; il y vit la fuite de Louis XVI, son arrestation à Varennes, et les progrès de l'émigration. Toute la noblesse allait rejoindre les princes sur le Rhin et la Meuse. En qualité de gentilhomme, il crut qu'il était de son honneur de faire comme les autres, et il revint d'Amérique, afin de pouvoir émigrer. (( Je crus entendre la voix de l'honneur, dit-il, et j'abandonnai mes projets. » La question d'argent ne
(1) PROSATEUnS, p. 351.
dut pas être étrangère à son retour précipité ; il avait épuisé toutes ses ressources pécuniaires, puisqu'il n'eut pas de quoi payer son passage. Le 10 décembre il partit de Baltimore et arriva au Havre le 2 janvier 1792, après avoir essuyé une tempête qui lui fournil une belle page.
Le voyage de Chateaubriand ne dura que huit mois, y compris l'aller et le retour. Il ne visita que quelquesuns des grands lacs et qu'une partie du cours de TOhio. 11 ne vit point le Mississipi, ni la Louisiane, ni les Fiorides, qu'il décrit dans Aiala et dans les Natchez; il y transporta les scènes des lieux qu'il avait visités. Aussi les critiques américains disent que ces descriptions manquent d'exactitude et de vérité. Ils ont ri des ours enivrés de raisin, des flamants roses, et des perroquets à tète jaune, qu'il place sur les bords du Mississipi, où ils ne se trouvent point.
A peine de retour chez lui, le chevalier de Chateaubriand lit ses préparatifs d'émigration. Il fallait de l'argent. Pour s'en procurer, il se maria et il épousa mademoiselle de Lavigne, (llle d'un ancien olllcier, ami intime de sa sœur Lucile, qui devait avoir une dot de 500,000 francs, et que lu révolution nr tarda pas à miner. « On nie maria, dit-il, alin de me procurer le moyen de m'aller faire tuer au soutien d'une cause que je n'aimais pas.» Bienlùt après, il se sépara de sa pieuse femme, qui n'occupa jamais (ju'une bien petite place
dans son cœur el dans sa vie. Il rejoignit l'armée des princes au siège de Thionville.
Le jeune officier breton paya de sa personne. Dans un assaut donné à la ville, le manuscrit de son petit roman d'Atala, qu'il portait dans son havre-sac, amortit deux balles ; mais il fut blessé à la cuisse par un éclat d'obus. Quelques jours après, il fut atteint de la dyssenterie et d'une violente petite vérole. Le corps des émigrés ayant été licencié, Chateaubriand, dangereusement malade, partit pour Bruxelles à pied. En route il tomba mourant dans un fossé. Des gens du prince de Ligne eurent pitié de lui et le jetèrent dans un fourgon. Il arriva à Bruxelles dans un état pitoyable, « la cuisse entourée d'un torchis de foin, son uniforme en loques, une couverture de laine nouée au cou en guise de manteau. » Il demanda l'hospitalité dans plusieurs maisons; à la vue de sa maladie, on lui fermait la porte au nez. Heureusement il rencontra son frère, le comte de Chateaubriand, qui lui procura un logement et les soins d'un médecin et lui avança vingt-cinq louis.
Dès qu'il eut repris quelques forces, il alla s'embarquer à Ostende pour se rendre dans l'île de Jersey, où il comptait trouver M. de Bedée, son oncle maternel. La traversée fut des plus mauvaises et l'état du malade empira ; on crut qu'il allait mourir. Dans une relâche qu'on fut obligé de faire à Guernesey, le capitaine ordonna de
le descendre à terre et on l'abandonna sur le quai. La femme d'un pilote anglais prit pitié de lui ; elle le fit porter chez elle, lui donna tous les soins possibles et lui sauva la vie. Enfin il put se rembarquer et il arriva à Jersey dans le délire. Il fut quatre mois entre la vie et la mort. Dès qu'il fut rétabli, il ne voulut pas être plus longtemps à charge à son oncle, et il partit pour l'Angleterre.
Il arriva de Southampton à Londres le 21 mai 1793. Sa santé, au lieu de se fortifier par le changement de climat, déclina, et les médecins déclarèrent qu'il ne devait pas compter sur une longue carrière. Il rencontra à Londres son cousin de la Bouetardaye, conseiller au Parlement de Rennes.
Chateaubriand refusa de réclamer l'aumône d'un shilling par jour que le gouvernement anglais accordait à chaque émigré, et chercha à vivre en faisant des traductions d'anglais et de latin. Bienlôt les traductions
manquèrent, et les deux amis se virent exposés à de dures privations. « Mon lit consistait en un matelas et une couverture. Je n'avais point de draps. Quand il faisait froid, mon habit et une chaise, ajoutés à ma couverture, me tenaient chaud. Mon cousin de la Bouetardaye chassé, faute de paiement, d'un taudis irlandais, quoiqu'il eût mis un violon cmi ;;age, vint chercher chez moi un abri contre le conslable. Un vicaire bas-breton
lui prêta un lit de sangle. La Bouelardaye était conseiller au parlement de Bretagne, il ne possédait pas un mouchoir pour s'envelopper la tête; mais il avait déserté avec armes et bagages, c'est-à-dire qu'il avait emporté son bonnet carré et sa robe rouge, et il couchait sous la pourpre à mes côtés. Facétieux, bon musicien, ayant la voix belle, quand nous ne dormions pas, il s'asseyait sur ses sangles, mettait son bonnet carré, et chantait des romances en s'accompagnant d'une guitare qui n'avait que trois cordes. »
Les deux cousins habitaient dans un grenier dont la fenêtre donnait sur le cimetière de Maryle-bone, et quand il faisait froid, ils restiiient au lit, faute de feu. Ils dînèrent d'abori à un shilling par tête dans un cabaret, puis à un demi-shilling ; au déjeuner, on retrancha la moitié du pain et l'on supprima le beurre. Arrivés à leur dernier shilling, les deux amis convinrent de le garder pour faire semblant de déjeuner. Ils passèrent cinq jours sans prendre autre chose que de 1 eau. « La faim me dévorait, dit-il. Je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l'eau ; je mâchais de l'herbe et du papier. Quand je passais devant des boutiques de boulangers, mon tourment était horrible. Par une rude soirée d'hiver, je restai deux heures planté devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des yeux tout ce que
je voyais : j'aurais mangé non-seulement les comestibles, mais leurs boites, paniers et corbeilles. »
Heureusement Chateaubriand reçut quarante écus de son oncle de Bedéo, et on lui proposa d'aller déchiffrer des manuscrits français du xiP siècle, dans le comté de Suffolk, pour une société d'antiquaires. Il résidait ordinairement dans le village de Beccies, situé sur la petite rivière de Waveney qui sépare les comtés de Suffolk et de Norfolk. Parfaitement accueilli, il vit tous les gentlemen du voisinage, fit des promenades à cheval et reprit un peu de santé. Les malheurs de sa famille, annoncés dans lesjournaux, augmentèrent Tintérêt que lui porlait la sociélé anglaise. Son frère, le comte de Chateaubriand, et sa belle-sœur avaient péri sur l'échafaud révolutionnaire avec M. de Malesherbcs et la présidente de Rosambo. Sa vieille mère avait été jetée dans une charrette et conduite du fond de la Bretagne dans les prisons de Paris; sa femme et sa sœur Lucile étaient enfertnées dans les cachots de Rennes. La révolution du 9 thermidor leur sauva la vie.
A Beccies, M. de Chateaubriand lit la connaissance du révérend Yves, ministre anglican, qui habitait dans la petite ville voisine de Bnngay, et «jui l'invita i\ venir demeuHM' chez lui. Sa fille uni(iue, àizée de (|uin7,e ans, conçut i)onr le jeune rnuLiré un sentiment dont on ne tarda pas à s'apercevoir. La mère lui proposa de l'é-
pouser . (( Je suis marié , » répondit-il. Elle tomba évanouie. « Je sorlis, dit Chateaubriand, et sans rentrer dans ma chambre, je partis à pied. J'arrivai à Beccles, et je pris la poste pour Londrs. » 11 laissait des regrets qu'il eût mieux valu prévoir et prévenir.
Revenu à Londres, Chateaubriand y publia en 1797 son premier ouvrage, VEssai sur les Révolutions, qui lui valut quelque célébrité en Angleterre et lui procura « son pain du jour. » Il se proposait de montrer « qu'il n'y a rien de nouveau en histoire: l'homme, faible dans ses moyens et dans son génie, ne fait que se répéter sans cesse ; il tourne dans un cercle dont il tâche en vain de sortir. » On retrouve dans les révolutions passées les personnages et les traits principaux de la révolution française. Pour prouver sa thèse, l'auteur fait une foule de rapprochements, souvent forcés, bizarres, quelquefois justes, et toujours curieux. Il compare Tyr à la Hollande, la Macédoine à la Prusse, Carthage à l'Angleterre, Annibal àMarlborough,Hannon au capitaine Cook, l'influence de la révolution républicaine de la Grèce sur la Perse à celle de la révolution républicaine de la France sur l'Allemagne, la décadence du paganisme à colle du christianisme; il fait le parallèle des philosophes grecs et celui des philosophes modernes, celui d'Agis, roi de Sparte, de Charles l^' et de Louis XVI, celui de Platon, de Fénelon
et de J-J. Rousseau, celui des trente tyrans d'Athènes et des Jacobins; il montre l'Asie envahissant la Grèce pour rétablir le tyran Hippias et l'Europe liguée pour replacer un roi sur son trône. Dumouriez et Jourdan sauvant la France à Jemmapes et à Fleurus comme Miltiade et Pausanias avaient sauvé la Grèce à Marathon et à Platée. Disciple enthousiaste de Rousseau, l'auteur était alors sceptique en politique, en morale, en religion; de là les erreurs de ce livre, dont il fit plus tard justice avec une sévérité qui doit désarmer celle de la critique. « Je ne saurais trop souiïrir, dit-il, d'avoir écrit VEssai sur les révolutions î »
Malgré les défauts du fond et de la forme, VEssai sur les révolutions annonce un travail de recherches, une érudition, des jugements, des vues, un talent d'écrivain qui étonnent dans ce jeune émigré de vingt-huit ans. Bien des pages sont écrites de ce style qui allait faire une révolution dans la langue française. Plusieurs morceaux de VEssai, tels que la description d'une nuit en Amérique et celle de la cataracte de Niagara, ont pu être transportés avec bien peu de corrections dans le Oinic du christianisme.
L'année même de la publication de VEssai^ Chateaubriand vit arriver à Londres M. de Fonlanes, qu'il avait connu à Paris en 1700, et qui fuyait la proscription du 18 fructidor. Il se lia avec lui d'une étroite amitié
qui rappelle celle de Boileau et de Racine. Fontanes, écrivain pur et élégant, critique 11 ii, éclairé, admirateur passionné du xvii° siècle, devint son guide littéraire et lui donna d'excellents conseils. « Je lui dois ce qu'il y y a de correct dans mon style, dit Chateaubriand ; il m'apprit à respecter l'oreille : il m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de mes disciples. »
Au mois de juillet 1798, Chateaubriand reçut d'une de ses sœurs, la comlesse de Farcy, une lettre qui lui annonçait la mort de leur mère. « Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, ajoutait-elle, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession nonseulement de piété, mais de raison ; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux. » — « Quand la lettre me parvint au-delà des mers, dit-il, ma sœur elle-même n'existait plus ; elle était morte aussj des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, celte mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles : ma conviction est sortie du cœur ; j'ai pleuré et j'ai cru. » Il résolut d'expier son premier ouvrage par un ouvrage religieux : toile fut l'origine du Génie du chrùtirmisme.
Lorsque le général Bonaparte, devenu premier consul, eut rétabli l'ordre par le despotisme, il ouvrit aux émigrés les portes de la France. Chateaubriand profita de la permission. Il arriva à Calais au printemps de 1800, muni d'un faux passeport que le ministre de Prusse lui avait donné sous le nom de Lassagne, habitant de Neuchâtel en Suisse.
A Paris il se lia avec des hommes qui travaillaient à combattre les idées du dix-huitième siècle et de la révolution et luttaient en faveur des principes religieux et conservateurs. Il retrouva son ami Fontanes, qui le présenta chez Lucien Bonaparte, ministre l'intérieur, et le critique La Harpe, que les excès révolutionnaires avaient converti et dont il a tracé dans ses Mémoires un portrait plein de verve et de finesse. « Le verbe haut, la mine animée, il tonnait contre les abus, faisant faire une omelette chez les ministres où il ne trouvait pas le dîner bon, mangeant avec ses doigts, traînant dans les plats SCS maiichettes, disant des grossièretés philosophicjues aux plus grands seigneurs, qui rafi'olaient de 8e3 insolences ; mais, somme toute, esprit droit, éclairé, impartial au milieu de ses passions, capable de sentir le talent, de l'admirer, de pb'uror à de beaux vers ou à une belle action, et ayant un de ces I'dihIs propres à porter le repentir. 11 n'a pas manqué à sa lin : je le vis mourir chrétien courageux, le goiU agrandi par la roli-
gion, n'ayant conservé d'orgueil que contre l'impiété, et et de haine que contre la langue révolutionnaire. »
Chateaubriand fit aussi la connaissance de Jouberl, homme d'un esprit fin, d'un goût pur et délicat, passionné pour la perfection, et dont le portrait, peint dans ses Mémoires, est un modèle de verve, de grâce et de sobriété.
*( Plein de manies et d'originalité, Joubert manquera éternellement à ceux qui l'ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le cœur, et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa grande préoccupation était au calme, et personne n'était aussi troublé que lui: il se surveillait pour arrêter les émotions de l'âme qu'il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne se pouvait empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie : c'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement chez lui pendant ce silence et ce repos qu'il s'ordonnait. Joubert changeait à chaque moment de diète et de régime, vivant un jour de lait, un autre jour de
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viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus rudes, ou traîner au petit pas dans les allées les plus unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage, composée d'ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges.
« Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie; Platon à cœur de La Fontaine, il s'était fait l'idée d'une perfection qui l'empochait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit : « Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons et qui n'exécute aucun air. » Madame de Chastenay prétendait qu'e7 avait Vair d'une âme qui avait rencontré "par hasard un corps, et qui s'en tirait comme elle pouvait : définition charmante et vraie. »
A la même époque, Joubert faisait un portrait sévère et achevé de Chateaubriand, dans une lettre adressée au comte Mole :
« Je voudrais vous dire aussi quelques mots de ce pauvre Chateaubriand.
«Il est certain qu'il a blessé dans son ouvrage (/eGonû' du christiajiisme) des convenances importantes, et (jue même il s'en soucie fort peu, car il croit (jne son talent s'est encore mieu\ déployé dans ces écarts. *
u II est certain qu'il aime mieux les erreurs que les
vérités dont son livre est rempli, parce que ses erreurs sont plus siennes; il en est plus l'auteur.
« Il manque à cet égard d'une sincérité qu'on n'a et qu'on ne peut avoir que lorsqu'on vit beaucoup avec soi-même, qu'on se consulte, qu'on s'écoute, et que le sens intime est devenu très-vif par l'exercice qu'on lui donne et l'usage que l'on en fait. Il a, pour ainsi dire, toutes ses facultés en dehors, et ne les tourne point en dedans.
« Il ne se parle point, il ne s'écoute guère, il ne s'interroge jamais à moins que ce ne soit pour savoir si la partie extérieure de son âme, je veux dire son goût et son imagination, sont contents, si sa pensée est arrondie, sises phrases sont bien sonnantes, si ses images sont bien peintes, etc., observant peu si tout cela est bon : c'est le moindre de ses soucis.
«Il parle aux autres, c'est pour eux seuls et non pas pour lui qu'il écrit ; aussi c'est leur suffrage plus que le sien qu'il ambitionne, et de là vient que son talent ne le rendra jamais heureux, carie fondement de la satisfaction qu'il pourrait en recevoir est hors de lui, loin de lui, varié, mobile et inconnu.
« Sa vie est autre chose. Il la compose ou, pour mieux dire, il la laisse s'arranger d'une tout autre manière. Il n'écrit que pour les autres, et ne vit que pour lui. Il ne songe point à être approuvé, mais à se contenter. Il
ignore même profondément ce qui est approuvé dans le monde ou ce qui ne l'est pas.
« Il n'y a songé de sa vie, et ne veut point le savoir. Il y a plus : comme il ne s'occupe jamais à juger personne, il suppose aussi que personne ne s'occupe à le juger. Dans cette persuasion, il fait avec une pleine et entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans s'approuver ni se blâmer le moins du monde.
«« Un fonds d'ennui, qui semble avoir pour réservoir l'espace immense qui est vacant entre lui-même et ses pensées, exige perpétuellement de lui des distractions qu'aucune occupation, aucune société ne lui fourniront jamais à son gré, et auxquelles aucune fortune ne pourrait suflire s'il ne devenait tôt ou tard sage et réglé. Tel est- en lui ce qu'on pourrait appeler l'homme natif. Voici celui de l'éducation.
« Il parait qu'il se proposa ou qu'on lui proposa de bonne heure, pour dernier terme d'ambition, l'honneur d'être un homme de cour. Si vous y prenez garde, la seule qualité acquise qui ait été imprimée en lui avec force, et qu'il oit invariablement retenue, est celle qui rendrait propre à ce métier, une grande circonspeclion. Tout transparent qu'il est par nature, il est boutonné par système. Il ne contredit point ; il fait três-volontiers des mystères de tout. Avec une âme ouverte, il garde non-seulement les secrets d autrui (ce que tout le monde
doit faire), mais les siens. Je crois que de sa vie il ne les a bien dits à personne. Tout entre en lui, et rien n'en sort. 11 pousse les ménagements et la pratique de la discrétion jusqu'à laisser immoler à ses yeux la vérité, et peut-être quelquefois la vertu, sans les défendre. Il prêterait volontiers sa plume, mais non sa langue, à la plus belle cause du monde. Enfin dans les épanchements et l'abandon même de la société intime, il ne contrarie ses amis qu'avec une répugnance où l'on sent la résistance à l'habitude. Voilà le Chateaubriand social.
« Ajoutez à cela quelques manies de grand seigneur, l'amour de ce qui est cher, le dédain de l'épargne, l'inattention à ses dépenses, l'indifférence aux maux qu'elles peuvent causer, même aux malheureux ; l'impuissance de résister à ses fantaisies, fortifiée par l'insouciance des suites qu'elles peuvent avoir ; en un mot, l'inconduite des jeunes gens très-généreux dans un âge où elle n'est plus pardonnable, et avec un caractère qui ne l'excuse pas assez ; car, né prodigue, il n'est point du tout né généreux. Cette vertu suppose un esprit de réflexion pratique, d'attention à autrui, d'occupation du sort des autres et de détachement de soi, qu'il n'a pas reçu, ce me semble, infus avec la vie, et qu'il a encore moins songé à se donner.
« Le voilà, je crois, tout entier. Le voilà peint et estimé en mal, à la rigueur ; je ne crois pas que sa con-
duite et son caractère puissent mériter un reproclie qui ne soit là. »
Joubert passait Tété dans une maison de campagne, près de Villeneuve-Saint-Georges. Il présenta Chateaubriand à la comtesse de Beaumont, qui habitait le château de Passy, situé dans les environs. Madame de Beaumont était fille du comte de Monlmorin, ministre de Louis XVI, qui avait péri sur l'échafaud. Elle était déjà frappée du mal qui devait bientôt l'emporter. « Je me consacrai à ses douleurs, dit Chateaubriand ; c'est la personne qui tint le plus de place dans mon existence, à mon retour de l'émigration. » De son côté, madame de Beaumont devint admiratrice passionnée du jeune poète.
Cependant Chateaubriand terminait son livre du Génie du christianisme, qu'il avait commencé à Londres aussitôt après son retour aux croyances chrétiennes. Avant de le publier, il voulut sonder le goût de l'opinion, et il donna le petit roman d'Ataldj peinture de la passion chez les sauvages, qui eut un succès prodigieux.
Une orpheline, vouée par sa mère à la virginité, s'éprend d'un jeune sauvage, qu'elle sauve de la mort ; et dans un moment où elle craint de succomber à sa passion, elle s'empoisonne pour ne pas condamner au feu éternel l'âme de sa mère. La passion succombe dans le combat contre la religion.
« C'est {VAtala. ilil-il, que date le bruit que j'ai fait
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dans ce monde. Je devins à la mode ; la tête me tourna. J'ignorais les jouissances de l'amour-propre, et j'en fus enivré. Si je n'ai pas été gâté, il faut que ma nature soit bonne. » Atala est un magnifique tableau d'une nature neuve et sauvage, peint avec un éclat et une richesse de couleurs, avec une nouveauté et une mélodie de langage que ne connaissait pas encore la littérature française. Cette prose si brillante réveilla la poésie ; les vrais disciples de Chateaubriand furent les poëtes. Tout le monde sait par cœur la belle description des tombeaux aériens^ celle d'un orage dans une forêt, celle de la cataracte de Niagara,
Le parti philosophique, révolutionnaire en politique, mais classique en littérature, attaqua ce petit livre avec fureur. On accusa l'auteur d'avoir imité Paul et Virginie ; on blâma le peu d'intérêt de l'action, l'exagération des couleurs, la bizarrerie du style, bien des traits d'une naïveté étudiée, comme celte phrase, que l'auteur n'a jamais corrigée : « Orage du cœur, est-ce une goutte de votre pluie? • C'est du galimatias. Il y a des effets recherchés, comme la description d'une messe dite dans le désert: « L'aurore, paraissant derrière les montagnes, enflammait le vaste Orient ; tout était d'or ou de rose dans la solitude ; les ondes répétaient les feux colorés du ciel et la dentelure des bois et des rochers qui s'enchainent sur leurs rives. L'astre annoncé par tant
de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée que le prêtre en ce moment élevait dans les airs. » Ce rapprochement du lever du soleil et de la consécralioQ de l'hostie est recherché, et la recherche est le contraire du sublime. Bernardin de Saint-Pierre lui-même trouva que Chateaubriand avait l'imagination trop forte. « Je n'ai qu'un tout petit pinceau, disait-il, et monsieur de Chateaubriand a une brosse. > Le public laissa crier les critiques et eut pour Atala les yeux de Chactas.
Enfin en 1802 parut le Génie du christianisme y dont la publication a été le plus grand événement littéraire du xix" siècle. Les philosophes du xviii' avaient représenté le christianisme comme absurde dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, ennemi des lettres et du progrès des lumières. L'auteur entreprit de montrer que « la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arls et aux lettres; que le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites, depuis les hospices pour les malheureux jusqu'aux temples bâtis par Michel-Ange et décorés par Raphaël ; qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, de plus grand que ses dogmes, sa doi;trine et son culte; qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de lu vigueur ù la pensée, offre des formes nobles
à l'écrivain et des moules parfaits à l'artiste. » Loin d'abrutir l'espèce humaine, elle a enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles, qui lui appartiennent exclusivement.
Jamais livre ne vint plus à propos et ne fut mieux secondé par toutes les influences. On venait de subir les terribles conséquences de l'incrédulité. Les contemporains avaient souffert et pleuré comme Chateaubriand, et ils voulaient croire; ils avaient besoin de foi; ils étaient avides des consolations religieuses dont ils étaient privés depuis de longues années. Bonaparte, qui rouvrait les églises et qui désirait fonder sa puissance sur la religion, comme une police des consciences, avait à lutter contre les hommes qui l'entouraient et contre les ennemis déclarés du culte; il fut donc heureux d'être défendu au dehors par l'opinion que le Génie du christianisme avait su conquérir.
J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre avaient commencé la réaction ; ils avaient combattu les doctrines matérialistes et cherché à réveiller le sentiment religieux sans s'élever au-dessus du déisme. Chateaubriand fut leur disciple, et continua leur œnvre. Outre l'avantage do l'apropos. il avait une foi plus chrétienne, une raison plus soumise au joug de l'Évangile. Il s'adressa moins à la raison qu'à l'imagination et au cœur; il chercha moins à convaincre les incrédules, à démontrer
la vérité du christianisme qu'à ranimer l'idée chrétienne par la poésie, qu'à faire aimer et admirer une religioQ qui a enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles inconnues au génie grec et latin.
Le Génie du christianisme se compose de quatre parties, divisées chacune en six livres.
La première traite du dogme et de la doctrine : c'est la plus faible, sauf le cinquième livre, où l'auteur retrouve tout son talent en décrivant les merveilles de la nature pour prouver l'existence de Dieu. Contentonsnous de citer cette peinture achevée d'un nid de bouvreuil : « Nous nous rappelons avoir trouvé une fois un nid de bouvreuil dans un rosier; il ressemblait à une conque de nacre contenant quatre perles bleues; une rose pendait au-dessus tout humide. Le bouvreuil mâle se tenait immobile sur un arbuste voisin, comme une fleur de pourpre et d'azur. Ces objets étaient répétés dans Teau d'un étang avec l'ombre d'un noyer qui servait de fond à la scène, et derrière lequel on voyait se lever l'aurore. Dieu nous donna, dans ce petit tableau, une idée des grâces dont il a paré la nature. »
La seconde et la troisième partie renferment la podtique du christianisme ou les rapports de la religion chrétienne avec la poé.^ie, la liltéraluro et les arts. Ce sont les plus belles : Chateaubriand s'y montre peintir admirable et critique original. Il faut lire ces deux par-
lies tout entières, si l'on veut voir tout ce qu'elles renferment d'appréciations neuves, justes et délicates; c'est de la critique littéraire de l'ordre le plus élevé. Pour prouver quelles puissantes inspirations le génie doit au christianisme, l'auteur compare la Bible et Milton à Homère, Tasse et Racine à Virgile, Bossuet à Tacite, les caractères modernes aux caractères anciens, le merveilleux chrétien au merveilleux mythologique.
La quatrième partie contient Texposition du culte et ce qui regarde le clergé, les ordres militaires, les ordres monastiques et les institutions de charité. 11 y a de magnifiques pages sur les tombeaux chéliens, sur les sépultures de Saint-Denis, sur le couvent du mont Saint- Bernard, sur les missions, surtout celles du Paraguay.
L'ensemble de l'ouvrage laisse à désirer. Moins penseur qu'écrivain, Chateaubriand donne plus de soin à la beauté du langage qu'à la conception des idées, à la disposition du plan, à l'arrangement et à la liaison des diverses parties d'un livre. Ajoutons que Tauteur ne parle que du catholicisme ; encore est-ce le catholicisme du moyen âge, religion d'imagination, de poésie et de légendes; et il lui attribue une influence exagérée sur toutes les œuvres modernes : le païen Philippe de Gommines, par exemple, devient un historien chrétien ; le déiste Buiïon doit au christianisme l'ordre et la clarté de sou style ; c'est grâce au christianisme que Delille et
le sec et athée Saint-Lambert ont porté à sa perfection le genre descriptif, et que « les pompes de l'âge religieux de la France se sont réunies dans Versailles, » qui est peuplée des divinités du paganisme. Chateaubriand s'adresse moins à la raison qu'à l'imagination et au senlimetit, il prouve moins la vérité que la beauté du christianisme, et c'est la beauté poétique plutôt que la beauté morale qu'il fait ressortir; trop souvent il cherche l'éclat aux dépens du vrai et donne des images pour des preuves.
Il y a bien des paradoxes et des assertions injustifiables. En voici quelques exemples :
— « Il n'est rien de beau, de doux, de grand, dans la vie, que les choses mystérieuses. »
Il faut, avant tout, qu'un mystère soit vrai.
— « Dans les premiers âges du christianisme, la sagesse était dans les rochers, dans les cavernes avec les lions; jours trop tôt évanouis I » Les lions seraient donc les meilleurs compagnons de la sagesse?
— « Le plus haut état de civilisation est le plus bas étal de moralité, et devenir poëte, c'est perdre la force de la pensée. » Mais les plus grands poètes ne sont-ils pas au nombre des plus grands penseurs ? • Les ouvrages des grands poètes, dit Fonlanes, renferment souvent plus d'idées utiles et saines que ceux des grands philosophes. On ne peut être qu'un frivole versificateur,
si on ne réunit une tête pensante à une âme sensible. »
— f Adam fut le plus éclairé et le meilleur des liommes, le plus puissant en pensée et le plus puissant en amour. » Que savons-nous d,'Adam ?
— « Les poissons sont privés des organes de la voix, tandis que les animaux terrestres ont des chants et des cris, parce que l'eau a ses voix dans son propre élément, et que la terre au contraire est muette. » Chateaubriand a dit, en parlant d'un autre auteur, que ces hardiesses ont un faux air de génie.
— « Les Français n'ont pas d'historiens, parce qu*ils ne mènent pas une vie assez privée ou assez domestique pour écrire l'histoire. » Mais la vie publique et le maniement des affaires ne sont-ils pas la meilleure des école pour former des historiens et leur donner le sens et l'intelligence des événements?
On pourrait quelquefois reprocher au style des couleurs trop éclatantes, des figures trop hardies, des archaïsmes et des néologismes inutiles, des expressions et des alliances de mots extraordinaires.
Malgré ces défauts, le Génie du christianisme méritait le succès éclatant qu'il obtint. 11 réhabilita la religion chrétienne; il chassa de la httérature les divinités païennes, les remplaça par le vrai Dieu et l'àme humaine, et trouva une poésie nouvelle, que le dix-septième siècle n'avait pas soupçonnée. Il renouvela la critique
littéraire en la rattachant au sentiment intime, et Thistoire en nous faisant remonter à l'étude de nos origines, en nous inspirant le goût du moyen àgc et en appliquant la couleur des temps et des lieux aux récits et aux portraits historiques. Il modifia la langue elle-même en l'enrichissant d'expressions, d'épithètes, de métaphores, d'associations de mots, qui étonnèrent d'abord, et que les écrivains les plus sobres ne se font plus aujourd'hui scrupule d'employer.
Au Génie du christianisme Chateaubriand rattacha l'épisode de René, qui fit moins de bruit que celui d.'Atala. Il se proposait de montrer comment la religion chrétienne a modifié les arts, la morale, l'esprit, le caractère et les passions des peuples modernes. Le héros, qui n'est autre que l'auteur idéalisé, est un jeune homme d'une imagination inquiète, livré à d'inutiles rêveries, rongé par un profond ennui, en proie au vague des passions ou plutôt à la passion du vague, et qui dans son orgueilleuse et égoïste mélancolie veut se tuor. Sa sœur Amélie lui fait promettre de vivre. Il quitte l'Europe et va chercher des aventures dans le Nouveau- Monde, ('e petit roman est l'ouvrage le plus original, le plus durable, (ju'ait écrit Chateaubrianii, parce que c'estcelui où il a été le plus vrai avec les autres et avec lui-même. Le style seul su (lirait pour le faire vivre;
c'est l'œuvre d'un écrivain consommé.
L'auteur a jugé ce petit livre avec une sévérité qui n'est pas exempte d'affectation. « Si René n'existait pas, dit-il dans ses Mémoires^ je ne l'écrirais plus ; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de Renés poëtes et de Renés prosateurs a pullulé; on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues ; il n'a plus été question que de vents et d'orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du collège qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes ; de bambin qui à seize ans n'ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie ; qui, dans Tabime de ses pensées, ne se soit livré au vague de ses passions, qui n'ait frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes stupéfaits d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus, w
Le Génie du christianisme fit connaître Chateaubriand au premier consul. Après l'adoption du Concordat en 1802, Lucien, ministre de l'intérieur, donna une fête à son frère ; Gliateaubriand y fut invité « comme ayant rallié les forces chrétiennes et les ayant ramenées à la charge ». « Bonaparte m'aperçut, dit-il, et m'abordaavec simplicité : sans me faire de compliments, sansquestions oiseuses, sans préambule, il me parla sur-le-champ de l'Egypte et des Arabes, comme si j'eusse été de son intimité et comme s'il n'eût fait que continuer une con-
CHAtEAUBRiAND. .Jî)
versation déjà commencée entre nous. Puis passant sans transiiion à une autre idée: « Le christianisme! Les idéologues n'ont-iis pas voulu en faire un système d'astronomie? Quand cela serait, croient-ils me persuader que le christianisme est petit ? Si le christianisme est l'allégorie du mouvement des sphères, la géométrie des astres, les esprits forts ont beau faire, malgré eux ils ont encore laissé assez de grandeur à ïinfdme. Bonaparte incontinent s'éloigna. »
A la suite de cette entrevue, Bonaparte qui « était un grand découvreur d'hommes », et que l'auteur du Génie du christianisme avait comparé à Cyrus dans la préface de son livre, nomma Chateaubriand secrétaire d'ambassade à Bome, où son oncle, le cardinal Fesch, devait représenter la France.
Au printemps de 1803, Chateaubriand partit le premier pour se rendre à son poste. Contrairement à l'étiquette diplomatique, il demanda une audience au pape, qui lui fit un gracieux accueil et qui lui adressa des compliments llatleurs sur le Génie du christianisme, dont « uu volume était obligeamment ouvert sur sa table. »
Dès son arrivée, le cardinal Fesch se plaigiiit do la présomption de son secrétaire et ne lui épargna pas les déboires. Il le logea au phis haut étage, afTectii de ne point le consulter et le chargea de la signature des passeports et d'autres détails insignifiants. Un homme ilu
caractère, du laleat et de la célébrité de Chateaubriand ne pouvait pas être chancelier d'ambassade. Aussi pensat-il bien vite «à se tirer du bourbier ».
C'est pendant les loisirs forcés que lui laissaient ces fonctions secondaires qu'il adressa à son ami Fontanes son admirable Lettre sur Rome et la campagne romaine^ un des morceaux les plus parfaits qu'il ait écrits, ("est aussi pendant son séjour à Rome qu'il perdit madame de Beaumont, dont il a raconté la mort avec une vérité saisissante. Ce récit est une des meilleures pages des Mémoires d'Outre-Tombe, parce que l'auteur s'y oublie luimême contre son ordinaire.
Tout à coup Chateaubriand reçut la nouvelle que le premier consul l'avait nommé ministre de France auprès de la petite république catholique du Valais; c'était une place nouvelle créée pour lui.
Il quitta Rome le 21 janvier 1804 et se rendit à Paris pour recevoir les instructions du gouvernement. Le 21 mars, jour de l'assassinat du duc d'Enghien, il entendit crier près des Tuileries : « Jugement de la commission militaire convoquée à Vincennes, qui condamne à la peine de mort le nommé Louis- Antoine-Henri de Bourbon. »
« Ce cri, dit-il, tomba sur moi comme la foudre; il changea ma vie, de môme qu'il chaiigea celle de Napoléon . Je rentrai chez moi : je dis à madame de Chateaubriand :
Le duc d'Enghicn vient d'être fusillé. Je m'assis devant une table, et je me mis à écrire ma démission. En osant quitter Bonaparte, ajoute-t-il fièrement, je me plaçais à son niveau. » Il attribuait sans doute à sa plume la môme importance qu'à l'épée de Napoléon.
Cette protestation, que personne n'imita, fait honneur au courage de Chateaubriand. Mais on est peiné de lire dans ses Mémoires que « Fontanes, alors président du Corps législatif, devint presque fou de peur au premier moment, et qu'il le réputait fusillé avec toutes les personnes qui lui étaient attachées. » Il avait dit de Fontanes dans ces mêmes Mémoires : « Il n'était pas possible d'être meilleur homme: timide en ce qui le regardait, il devenait tout courage pour l'amitié ; il me le prouva lors de ma démission à l'occasion de la mort du duc d'Enghien. » En effet, Fontanes osa blâmer l'assassinat de Vincennes et rester fidèle à son ami. Quelques mois après, le premier consul, devenu empereur, lui disait : « Eh bien, Fontanes, vous pensez toujours à votre vluc d'Enghien ? — Sire, répondit Fontanes, il me semble que l'empereur y pense autant que moi. »
Plus tard , l'empereur demanda encore :\ Fontanes : «Voyez-vous toujours ce cerveau brûlé de Chateaubriand? — Oui, sire, répondit Fontanes, il m'a fait hier l'honneur de diner chez moi avant son départ pour l'Orient. — Ah ! il part. »
Rentré dans la vie privée, Chateaubriand commença les Martyrs. Ce livre était destiné, dans sa pensée, à prouver la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux mythologique. Avant d'y mettre la dernière main, il résolut de visiter les lieux oîi devaient se passer les scènes de son roman épique, afin que la description fût vive, animée, exacte, telle qu'on ne peut la trouver que chez un témoin occulaire.
En juillet 1806, il partit pour Venise, et il alla s'embarquer à Trieste pour ce voyage dont il a fait le brillant récit sous le titre modeste d'Itinéraire de Paris à Jérusalem. U visita les ruines de Sparte, Gorinlhe, Athènes, Smyrne, Constantinople, Rhodes, Jérusalem, et revint par l'Egypte, le nord de l'Afrique et l'Espagne. La vue de Grenade et de l'Alhambra lui inspira le petit roman du Dernier Abencerage, un de ses plus charmants
écrits.
Il rentra à Paris en juin 1807, après onze mois d'absence. Il alla s'établir dans une petite maison de campagne, située à une demi-lieue de Sceaux et appelée la Vallée-aux-Loups, qu'il avait achetée et qu'il a rendue célèbre. C'est là qu'il écrivit les Martyrs, l'Itinéraire, le Dernier Abencerage et la médiocre tragédie de Moïse.
Cependant le joug de Napoléon s'appesantissait de plus en plus sur la France. Chateaubriand, devenu propriétaire du Mercure, résolut de donner au despote
un avertissement sévère, et de lui rappeler que l'histoire est chargée de venger l'oppression des peuples. Dans un article sur le Voyage en Espagne de M. de Laborde, il écrivit ces lignes hardies : « L'historien seul peut peindre les crimes des hommes sans en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, Thistorien parait, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire ; il croit inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. » Napoléon fut irrité de cet article. « Chateaubriand, dit-il à Fontanes, croit-ilque je suis un imbécile, que je ne le comprends pas ? Je le ferai sabrer sur les marches de mon palais. » Ainsi, dit M. Guizot, Napoléon ne put souffrir qu'on dît que son historien naîtrait peut-être sous son règne, et il se crut obligé de prendre l'honneur de Néron sous sa garde. Fontanes désarma la colère de l'empereur, qui se contenta de faire supprimer le Mercure.
Les Martyrs furent publiés en 1800. I/auloura exposé dans la préface le but do ce livre : u J'ai avancé, dit-il, que la religion chrétienne me paraissait plus favorable
que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l'épopée. J'ai dit encore que le merveilleux de cette religion pouvait peut-être lutter contre le merveilleux emprunté de la mythologie. Ce sont ces opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un exemple. » Pour prouver sa thèse, il choisit un sujet qui renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, et il plaça l'action au moment de la persécution de Dioclétien, vers la fia du troisième siècle. Voici le résumé de cette action, qui est le dévouement généreux de deux chrétiens.
Cymodocée, fille d'un prêtre païen de la Messénie, nommé Demodocus, s'égare pendant la nuit avec sa nourrice. Elle rencontre un jeune homme chrétien, nommé Eudore, qui la ramène chez son père. Demodocus et sa fille se rendent chez Eudore pour le remercier. On lui demande le récit de ses aventures. Eudore raconte qu'après une jeunesse dissipée passée à Rome ilans tous les désordres, il fut banni de la cour et envoyé dans les Gaules à l'armée de Constance. Fait prisonnier clans un combat, il devint esclave de Pharamond, roi des Francs. A la paix, il recouvra la liberté, se distingua dans une expédition en Bretagne, et fut nommé gouverneur de l'Armorique. Il y rencontra une jeune druidesse, nommée Vellêda, qui lui fit oublier ses devoirs. Pour expier sa faute, il résolut de quitter le ser-
CHATEAURRIANn. 45
vice, et il partit pour l'É^rypte, où il se proposait de demander sa retraite à l'empereur Dioclétien. Il l'obtint, et rentra dans sa famille en Messénie.
Le récit terminé, Cymodocée déclare à son père qu'elle veut se faire chrétienne pour pouvoir devenir l'épouse d'Eudore. Demodocus consent à leur union, afin de soustraire sa fille aux poursuites d'Hiéroclôs, favori de l'empereur Galerius et gouverneur de l'Achaïe. Hiéroclôs furieux fait disperser les fidèles par ses soldats, au moment des fiançailles, et fait appeler Eudore à Rome. Demodocus se détermine à envoyer sa fille à Jérusalem pour la mettre sous la protection de la mère de Constantin. Cymodocée est baptisée dans le Jourdain par saint Jérôme, puis elle se rembarque pour la Grèce. Une tempête la jette sur les côtes de l'Italie, et elle tombe au pouvoir des satellites d'Hiéroclès, devenu premier ministre de Galerius. Grâce à l'empereur, elle est délivrée des mains de ce monstre. Demodocus arrive à Rome. Une persécution terrible éclate contre les chrétiens. Eudore est arrêté par l'ordre d'Iliéroclùs et condamné aux botes. A celte nouvelle, Cymodocée s'échappe d'auprès de son père et court trouver Eudore dans l'amphilhéâtre pour partaf^er son sort. Les deux fiancés sont déchirés par les bètes féroces et reçoivent ensemble la palme du niLirtyre.
L'action plaît par sa simplicité; mais l'intérêt est sou-
46 PRINCIPAUX JÏCUIVAINS FRANÇAIS.
vent ralenti, refroidi par la surabondance des descriptions, par l'abus de l'érudition mythologique et historique, et la lecture du livre finit par devenir fatigante.
Le plan est défectueux comme celui de tous les ouvrages de Chateaubriand; bien des événements sont rapprochés et réunis ensemble avec trop peu d'art. Et que d'anachronismes, que d'invraisemblances, que de faits romanesques, que de détails forcés ou faux! Eudore, mort vers 313, a pour contemporains saint Jérôme, né en 331, Symmaque, né en 350, saint Augustin, né en 354, Pharamond et Mérovée, qui vécurent plus de cent ans plus tard.
Le paganisme que nous donne Chateaubriand est celui d'Homère; sous Dioclétien, le paganisme était un culte dégénéré, expirant; on n'y croyait plus. Cicéron disait que de son temps deux augures ne pouvaient se regarder sans rire. Quant au christianisme, l'auteur peint, non la simplicité du culte des premiers siècles, mais le culte pompeux du dix-septième. Il oppose le paganisme d'Homère au christianisme de Bossuet, qui en est séparé par un intervalle de 3000 ans, et il nous présente souvent une mythologie d'opéra, comme dans le Génie du christianisme il avait peint le catholicisme poétique du moyen âge.
On sait que Chateaubriand a un merveilleux talent pour la description. Il en abuse da[is les Martyrs, et il
tenle l'impossible, lorsqu'il entreprend de décrire les joies du ciel et les tourmenls de Tenfer. La description de l'enfer et du paradis sont difiicilcs à faire. « On manque de renseignements, » disait une femme d'esprit. Chateaubriand est resté, dans cette peinture, bien audessous de Fénelon, son maître, qui ne peignit que le Tartareet les Champs-Elysées du paganisme. On sourit lorsqu'il montre les personnes de la Trinité conversant ensemble et le Père adressant un discours au Fils.. 0 L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au Père, et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs impénétrables. Un triangle de feu paraît alors à l'entrée du Saint des Saints. »
En dépit de ses efforts et de son talent, l'auteur ne réussit pas à prouver la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux mythologique. Après les Martyrs, comme après les chefs-d'œuvre de Dante et de Millon, les vers de Boileau restent vrais :
De la foi d'un chrétien les mystères torribh'S D'ornements égayés ne sont point susceptibles.
Fonlanes avait réfuté, en 180?, la théorie exposée par son ami dans le Génie du christianisme. « La majesté du christianisme, avait- il dit, dans un article du Mercure, est trop sévère pour soulTrir de tels ornements. Si on veut l'embellir, on la drgrade. Comment agrandir ce qui est infini ? Comment cnaycr une religion quia révélé
48 PRINCIPAUX ÉCRIVAINS FRAiNCAlS.
toutes les misères de l'homme ? D'ailleurs le christianisme a des traditions précises et des traditions invariables, dont ne s'accommode point un art qui ne vit que de fictions. »
Chateaubriand fut plus heureux à montrer la supériorité des mœurs chrétiennes et des caractères chrétiens, qui ont plus de pureté, de noblesse, de profondeur et d'élévation que les mœurs et les caractères des païens. Il a fait une peinture admirable de nos mœurs nationales, de la Gaule, de l'armée romaine, de l'armée franke, et des combats que les Romains et les Franks se livrèrent sur les bords du Rhin. C'est la lecture de ces belles pages qui révéla à Thierry la vérité historique faussée par les historiens, et qui décida de sa vocation.
« J'achevais mes classes au collège de Blois en 1810, dit-il, lorsqu'un exemplaire des Martyrs circula dans le collège... J'éprouvai d'abord un charme vague et comme un éblouissement d'imagination ; mais quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réllexion m'attacha au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa rencontre avec une armée de Franks.
« J'avais lu dans l'histoire de France, à l'usage des élèves de l'école militaire , notre livre classique : « Les
« Francs ou Français, déjà maîtres de Tournay el des « rives de l'Escaut, s'étaient étendus jusqu'à la Somme... « Clovis, fils du roi Ghildéric, monta sur le trône en « 481, el affermit par ses victoires les fondements de la « monarchie française. »
« Toute mon archéologie du moyen âge consistait dans ces phrases et quelques autres de même force, que j'avais apprises par cœur : Français^ trône, monarchie^ étaient pour moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles Franks de M. de Chateaubriand parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, de ce camp retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands boeufs, de cette armée rangée en triangle où l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus. A mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus vivement; l'impression que lit sur moi le chant de guerre des Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et marchant d'un bout de la salle à l'autre, je répétai à haute voix el en faisant sonner mes pas sur le pavé :
Pharamond! Pharanioiid I nous avons combattu avec l'épée. Nous avons lancé la franciscjue à deux tran-
chanis ; la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie ; le corbeau na-, geait dans le sang des morts; tout l'Océan n'était qu'une plaie: les vierges ont pleuré longtemps. Pharamond! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée.
« Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en moi ; mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même' pendant plusieurs années; mais lorsque, après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. »
Le style des Martyrs est magnitique : il y a dans celte prose un coloris, une richesse, un éclat, que n'avait pas même notre langue poétique. Quelques livres sont écrits avec une élégance, une pureté, une netteté, une précision, qui ne laissent rien à désirer. La diction ne faiblit que quand la pensée n'est pas vraie. Alors il y a de l'afTectation dans l'expression, dans les images, dans les comparaisons, cl jusque dans la simplicité qui est
trop étudiée. Ce sont les descriptions qui sont les plus belles pa^es des Martyrs. Gomme l'auteur peint bien la cime indéterminée des forêts, le ciel noyé de la Scandinavie, les horizons noirs et plats de la Germanie, ce ciel sans lumière qui semble vous écraser sous sa voûte abaissée, ce soleil impuissant qui ne peint les objets d'aucune couleur! Ce sont des expressions hardies et neuves dans notre langue. Chateaubriand trouve dans la prose des effets d'harmonie imitative que ne désavoueraient pas nos meilleurs poëtes. En voici des exemples : « La lame se lève, elle approche, elle se brise :on entend le gouvernail tourner avec effort sur ses gonds rouilles. » — « Satan arrive au pied de sa royale demeure. Les gardes du palais se lèvent et laissent le marteau d'airain retomber avec un bruit lugubre sur la porte d'airain. » — « Lerauque son de la trompette du Tarlare appelle les habitants des ombres éternelles : les noires cavernes en sont ébranlées, et le bruit d'abîme en abîme roule et retombe. »
A côté de l'harmonie sombre de la demeure de Satan, voyez la douce mélodie du dernier chant deCymodocée, qui fut pour la jeune vierge le chant du Cygne (l). Citons encore, comme un modèle, la description d'un ouragan dans le désert (2). (ihnteaubriand atteint souvent aussi la perfection dans la narration. Voyez, par exemple,
(1) PuosMRims, p. 355.
CO Id., p. 358.
52 l'HINr.IPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS.
le combat des Romains et des Franks, au livre vi, et le sacrifice d'Eudore, où l'intérêt est si habilement ménagé jusqu'au dernier mot (1).
Le livre des Martyrs souleva de violentes et amères critiques. Le gouvernement, hostile à l'auteur, le fit déchirer dans ses journaux, qui contestèrent les idées, les faits, les caractères, le style même qu'on alla jusqu'à traiter de bizarre et extravagant. Il y a, en eiïet, des bizarreries, comme cette phrase sur la planète de Saturne, « Cette terre en deuil qui, loin des rayons du jour, porte « un anneau ainsi qu'une veuve inconsolable. » C'est burlesque. Chateaubriand perdit confiance et courage, il crut qu'il s'était trompé. « Les chrétiens de France, dit-il dans ses Mémoires^ à qui j'avais rendu de si grands services en relevant leurs autels, s'avisèrent bêtement de se scandaliser de mes fictions, peu chrétiennes, disaient-ils. Et ce fut l'évèque de Chartres qui se chargea de faire justice des horribles impiétés de l'auteur du Génie du christianisme. Je crus de bonne foi l'ouvrage tombé : la violence de l'attaque avait ébranlé ma conviction d'auteur. » Fontanes vint en aide à son ami et le consola comme autrefois Boileau avait consolé Racine des injustes critiques contre la tragédie de Phèdre. Il lui adressa ces stances mélodieuses et charmantes, qui renferment un jugement littéraire :
(I) pKOSATliUnS, p. 3J7.
Chateaubriand, le sort du Tasse Doit l'instruire et te consoler.
Trop heureux qui, suivant ta trace, Au prix de la même disgrâce.
Dans l'avenir peut l'égaler !
Contre toi du peuple critique Que peut l'injuste opinion ?
Tu retrouvas la muse antique Sous la poussière poétique Et de Solime et d'ilion.
Du grand peintre de l'Odyssée Tous les trésors te sont ouverts, ' Et dans ta prose cadencée Les soupirs de (Jymodocée Ont la douceur des plus beaux vers.
Aux regrets d'Eudore coupable Je trouve un charme dilTorent, El lu joins dans la même fable Ce qu'Alhène a de plus aimable, Ce que Sion a de plus grand.
Le public, sans souscrire absolument au jugement de Fontanes, lut beaucoup les Martyrs, qui coiUiiiULVent la réaction commencée par le Génie du christianisme et augmentùreiit l'admiration et la sympathie pour la religion chrétienne.
Deux ans après, Chateaubriand publia Vltin&raire de Paris à Jérusalem, où il inséra les descriptions et les observations dont il n'avait pu faire usage dans le poëme des Martyi's. Ce livre original et intéressant, le mieux composé de ses ouvrages, ne trouva que des admira-
teurs. Il n'y a plus ces couleurs trop brillantes, ces figures trop hardies, ce luxe d'images, ces alliances de mots, qui avaient dérouté la critique. Le style se distingue par l'élégance, la souplesse, la variété, le naturel et souvent par une simplicité familière. On ne peut guère y blâmer que l'abus d'une érudition souvent hasardeuse, la répétition des réflexions sur les vicissitudes des choses humaines, celle de ces idées de tristesse et de mélancolie, qui finissent par fatiguer le lecteur, et quelques hors-d'œuvre, comme l'histoire des guerres puniques et de la ruine de Carthage, celle de la dernière croisade et de la mort de saint Louis.
Le voyage de la Grèce est peut-être supérieur à celui de la Palestine. Ce fut un plaidoyer en faveur des Grecs ; Fauteur rappelait avec enthousiasme ce qu'ils avaient été, et avec douleur ce qu'ils étaient devenus sous la stupide oppression des Turcs. Il y a néanmoins des pages neuves et admirables sur la Judée, « cette terre travaillée par des miracles, qui semble respirer encore la grandeur de Jéhovah et les épouvantements de la mort, » sur ses stériles montagnes d'un blanc poudreux, sans ombre, sans arbre, sans herbe, sans mousse, sur la cité des désolations, dont l'apparition soudaine au milieu d'une solitude désolée â quelque chose d'effrayant. Cilons-cette description de la triste Jérusalem.
'( Vue de la montagne des Oliviers, Jérusalem pré-
sente un plan incliné sur un sol qui descend du couchant au levant. Une muraille crénelée, fortifiée par des tours et par un château gothique, enferme la ville dans son entier, laissant toutefois au dehors une partie de la montagne de Sion, qu'elle embrassait autrefois.
t Les maisons de Jérusalem sont de lourdes masses carrées, fort basses, sans cheminées et sans fenêtres ; elles se terminent en terrasses aplaties ou en dômes, et elles ressemblent à des prisons ou à des sépulcres. Tout serait à l'œil d'un niveau égal, si les clochers des églfses, les minarets des mosquées, les cimes de quelques cyprès, et les buissons de nopals ne rompaient l'uniformité du plan. A la vue de ces maisons de pierre, renfermées dans un paysage de pierres, on se demande si ce ne sont pas là les monuments confus d'un cimetière au milieu d'un désert.
« Entrez dans la ville, rien ne vous consolera do la tristesse extérieure : vous vous égarez dans de petites rues non pavées, qui montent et descendent sur un sol inégal, et vous marchez dans des flots de poussière ou parmi des cailloux roulants. Des toiles jetées d'une maison à Taulre augmentent l'obscurité de ce labyrinthe; des bazars voûtés et infects achèvent d'ô'.er la lumière à la ville désolée; quelques chétives bouli(iues n'étalent aux yeux que la misère ; et souvent ces boutiques mêmes sont fermées, dans la crainte du passage d'un cadi. I\t-
sonne dans les rues, personne aux portes de la ville ; quelquefois seulement un paysan se glisse dans l'ombre, cachant sous ses habits le fruit de sou labeur, dans la crainte d'être dépouillé par le soldat; dans un coin à l'écart, le boucher arabe égor^^e quelque bête suspendue par les pieds à un mur en ruines : à l'air hagard et féroce de cet homme, à ses bras ensanglantés, vous croiriez qu'il vient plutôt de tuer son semblable que d'immoler un agneau. Pour tout bruit dans la cité déicide, on entend par intervalles le galop de la cavale du désert : c'est le janissaire qui apporte la tête du Bédouin, ou qui va piller le fellah. »
L'année môme de la publication de Vltinérairey l'Académie française élut Chateaubriand à la place de Joseph Chénier, qui venait de mourir, et l'empereur approuva le choix. Chénier, ancien conventionnel, avait voté la mort de Louis XVI. Selon l'usage, le nouvel élu devait faire un discours de réception et louer son prédécesseur. Chateaubriand, ancien émigré, ne put s'empêcher de flétrir le régicide de Chénier. La commission de l'Académie lui demanda de modifier son discours. Il s'y refusa, et son fauteuil resta vide. Quelques jours après, le préfet de police le fit inviter à s'éloigner de Paris; il se retira à Dieppe, d'où il ne tarda pas à retourner à la Vallée-aux-Loups. Il ne parait pas que l'empereur fût bien irrité contre lui. A propos des prix décennaux, qu'il
avait instilués pour les sciences, les arts et les lettres, il fit demander à l'Académie pourquoi elle n'avait pas même mentionné le Génie du christianisme, et il dit à Fontanes que, puisque l'Académie ne l'avait pas trouvé digne de concourir pour le prix, il lui en donnerait un, qu'il le nommerait surintendant général de toutes les bibliothèques de France. Ce projet n'eut pas de suite.
Bientôt les événements offrirent à Chateaubriand une occasion de donner cours à la haine secrète qu'il nourrissait contre l'empereur. Napoléon, qui, depuis quelques années, semblait défier la fortune et se jouer du sort des peuples, finit par succomber sous les efTorts de l'Europe entière coalisée. Pour achever de le perdre dans l'opinion publique et préparer la France à accepter l'ancienne lamille royale, Chateaubriand écrivit, en 181 i, son trop fameux pamphlet intitulé : Buonaiparte et les Bourbons, qui, selon l'expression de Louis XVIII, valut à la cause royale plus (ju'une armée de cent mille hommes. C'est une invective violente où il flétrit avec une exagération passionnée, injuste, le despotisme de l'empire, ses excès, ses fautes, ses crimes, et l'accuse de la dépopulation et de la ruine de la France. Emporté par la fougue de la colèri', il traite Napoléon {.Vctranyer^ le trouve absurde en admiiiistralion, il rabaisse même ses talents militaires, « égales, sinon même surpassés par plusieurs de nos généraux, » il Tarcuse d'avoir
plus corrompu les hommes et fait plus de mal que tous les tyrans de Rome ensemble. « Encore quelque temps d'un pareil règne, et la France n'eût plus été qu'une caverne de brigands. » Ce pamphlet avait le tort impardonnable d'accabler d'injures et de déconsidérer le chef de l'armée française, au moment où cette armée était battue et où la France était envahie par l'Europe entière. L'intérêt de parti étouffait les trop légitimes douleurs de la patrie. Plus tard, Chateaubriand rendit plus de justice à Napoléon dans les Mémoires d'Outre-Tombe.
La premièreRestauration eut lieuen 1814. Louis XVIII, en montant sur le trône de son frère Louis XVI, octroya une Charte qui organisait le système parlementaire et garantissait la liberté individuelle, la liberté des cultes, le vote de l'impôt et le respect de la propriété. Malheureusement il est plus facile de donner des lois que de les faire entrer dans les mœurs et de les observer. « La race légitime, étrangère à la nation pendant vingt-trois années, dit Chateaubriand, était restée au jour et à la place où la Révolution l'avait prise, tandis que la nation avait marché dans le temps et dans l'espace. Ue là l'impossibilité de s'entendre et de se rejoindre. » Pour engager les esprits à la conciliation, il publia une brochure intitulée : Réflexions politiques, où il réfutait les objections des libéraux qui trouvaient la Charte incomplète, et celles des ultra-royalistes, qui ne voulaient point de
Charte et demandaient le rétablissement de la monarchie absolue et de l'ancien régime. « La cour, dit-il, en reçut une impression que ma fidélité aux Bourbons n'a pu effacer. » Louis XVIII disait à ses familiers : « Donnez-vous de garde de jamais admettre un poëte dans vos affaires : il perdra tout. Ces gens-là ne sont bons à rien.» Ce n'était pas l'opinion de notre poëte : il prétendait peut-être plus encore au génie politique qu'au génie littéraire.
Cependant Chateaubriand fut nommé ministre d'État sans portefeuille, et bientôt après, ministre plénipotentiaire du roi en Suède. Le 18 janvier, il assista à l'exhumation des restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Leurs corps, enterrés depuis 1793 à neuf pieds de profondeur, sous une épaisse couche de chaux vive, avaient dû être promplement consumés. On ne trouva que des ossements. « Au milieu de ces ossements, dit-il dans ses Mémoires, je reconnus la tête de la reine par le sourire que celte tête m'avait adressé à Versailles. » Quelle prétention et quelle irrévérence envers l'auguste victime !
La première Restauration n'eut pas une longue vie. Le gouvernement de Louis XVllI accorda trop aux émigrés, licencia les officiers de l'Empire, alarma les intérêts créés par la llévolution, cl froissa les idées de liberté et d'égalité. Napoléon, informé du mécontentement qui gagnait les esprits, partit secrètement de l'ilc
d'Elbe, débarqua sur la côte de Provence et arriva en triomphe à Paris. Le roi, se voyant délaissé, avait quitté la capitale et s'était réfugié à Gand. Chateaubriand l'accompagna et reçut le titre de ministre de l'intérieur par intérim. Le 12 mai 1815, il rédigea un Rapport sur Vétat de la France. Il y faisait l'éloge flatté du gouvernement de Louis XVIII et une critique passionnée de celui de Napoléon, et défendait la Charte que le parti absolutiste accusait d'avoir causé tout le mal.
En revenant de l'exil pour la seconde fois,Louis XVIII, à qui le duc de Wellington avait presque imposé pour principaux miaistres le prince de Talleyrand, ancien évêque d'Autun, et Foaché, ex-oratorien, régicide, devenu duc d'Otrante, s'arrêta au château d'Arnouville, près de Gonesse. « Le soir, vers les neuf heures, dit Chateaubriand, j'allai faire ma cour à Sa Majesté. Introduit dans une des chambres qui précédaient celle du roi, je ne trouvai personne; je m'assis dans un coin et j'attendis. Tout à coup une porte s'ouvre ; entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tète de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l'évoque apos-
CHATEAUBRIAND. Gl
tat fut caution du serment. » Tacite a-t-il rien de supérieur à ce tableau ?
Après la seconde Restauration, Chateaubriand, nommé pair, devint, dans la haute Chambre, chef du parti ullraroyaliste. Il fit une opposition implacable au ministère Talleyrand, à celui du duc de Richelieu, à celui du comte Decazes, et combattit avec violence les principes et les hommes de la révolution. Il entreprit de faire l'éducation politique des hommes de son parti et de rallier les émigrés à la Constitution, et il écrivit son livre de la Monarchie selon la Charte. Il y exposait d'une manière nette et précise les principes du gouvernement parlementaire. Le roi, dit-il, n'est, en vertu de la charte, qu'un être moral, essentiellement nul et sans volonté propre, il règne et ne gouverne pas ; les ministres sont responsables et doivent sortir de la majorité delà chambre des députés.
Après cette exposition irréprochable des doctrines constitutionnelles, il s'élève contre les principes et les hommes de la révolution ; il exclut du pouvoir tous les révolutionnaires et les envoie cultiver leurs chanips. Il veut que les premières places de l'Etat soient conliées aux honnêtes gens, aux hommes de probité et de vertu, c'est-à-dire aux émij^nés. 11 se contente de sept par département : un évè(jue, un commandant, un préfet, un procureur du roi, un président de la cour prévôtale, un
6â PRINCIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS.
commandant de gendarmerie et un commandant des gardes nationales. « Que ces sept hommes-là soient à Dieu et au roi, et je réponds du reste. » Le journal libéral le Censeur lui fit cruellement remarquer qu'il en oubliait un huitième : le bourreau. Notre publiciste demande, en outre, l'établissement de familles aristocratiques, comme sauvegarde du trône, et il veut qu'on accorde au clergé des propriétés particulières, la tenue des registres de l'état civil et le monopole de l'instruction publique. Ce catéchisme constitutionnel, où se trouvent mêlés le faux et le vrai, et où l'auteur prend souvent des images pour des raisons, est écrit d'un style sobre, précis, animé, qui n'a rien de la langue poétique si familière à l'auteur des Martyrs.
Chateaubriand venait de terminer cet ouvrage, lorsque Louis XVIII, effrayé des tendances ultra-royalistes de la chambre introuvable, où dominaient les amis insensés du trône, en prononça la dissolution. Irrité de cette mesure, il ajouta à son livre un Post-Scriptum violent, où il s'écriait que le système des intérêts révolutionnaires triomphait, et où il représentait le roi comme dominé par des ministres révolutionnaires, qui l'entraînaient à sa perte. Chateaubriand n'avait pas cette fermeté de jugement ni cette discipline de l'esprit sans lesquelles on ne peut traiter les affaires politiques. Ses écrits polémiques sont virulents, irritants. Il prétendait
verser df3 l'huile sur nos plaies ; mais c'est de l'huile bouillante qu'il verse. Louis XVIII, offensé qu'on élevât des doutes sur sa volonté personnelle et qu'on l'accusât de faiblesse, fit saisir le livre et raya l'auteur du nombre des ministres d'Etat. Privé des appointements de 12,000 fr. attachés à sa place, Chateaubriand se vit réduit à vendre sa bibliothèque et sa maison de la Valléeaux-Loups.
Cependant les élections envoyèrent à la nouvelle chambre une majorité modérée, et les ministres restèrent au pouvoir. Chateaubriand, non content de les combattre dans la chambre des pairs, fonda avec MM. de Bonald et de Lamennais le journal le Conservateur, où il attaqua aveuglément toutes leurs mesures; il traita de révolutionnaire leur politique conciliante et alla jusqu'à accuser de trahison M. Decazes, le ministre favori de Louis XVllI. Singulière inconséquence, il aimait sincèrement la liberté, et il faisait une guerre acharnée au gouvernement qui s'eiïorcait de la donner à la France. Sa vanité était blessée, il croyait la monarchie perdue si elle ne l'appelait pas à la diriger. Au reste, il déploya les qualités d'un redoutable polémiste : la vivacité du trait, réclat et la vigueur du style, l'exagération de la passion. Grand fut le succès du Conservateur. « La révolution opérée par ce journal, dit-il avec orgueil, fut inouïe : en France, il changea la majorité dans les
chambres; à l'étraiiger, il transforma l'esprit des cabinets. Ainsi les royalistes me durent l'avantage de sortir du néant dans lequel ils étaient tombés auprès des peuples et des rois. »
Un crime détermina la chute du ministère Decazes. La mort du duc de Berry, fils puîné du comte d'Artois, assassiné en 1820 par un garçon sellier,fanatique républicain, provoqua une réaction de l'opinion publique. Un député de l'extrême droite accusa M. Decazes de complicité avec l'assassin, et Chateaubriand écrivit dans le journal le Conservateur que « les pieds lui avaient glissé dans le sang. » Il voulut plus tard atténuer ce mot cruel et calomnieux : « J'ai dit que les pieds lui glissèrent dans le sang, écrit-il dans ses Mémoires^ ce qui signifie, non pas qu'il fut coupable du meurtre, mais qu'il tomba dans la mare rougie qui se forma sous le couteau de l'assassin. » Louis XVIII, pressé par sa famille, qui menaça de ne plus reparaître aux Tuileries, se crut obligé de se séparer du minisire qu'il appelait son fils.
Le duc de Richelieu, homme modéré, mais plus agréable aux royalistes, reprit le pouvoir. MM. de Villèle et de Corbière, amis de Chateaubriand, entrèrent au Conseil avec le titre de ministres d'État sans portefeuille. Chateaubriand, qui s'était rendu impossible par la violence de son opposition, fut nommé ambassadeur en Prusse. — « Je quittai la France, dit-il avec dépit.
laissant mes amis en possession d'une autorité que je leur avais achetée au prix de mon absence. » Il ne promena pas longtemps son ennui à Berlin. Au bout de quelques mois, il demanda et obtint un congé, à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux, fils du duc de Berry.
Pendant son séjour à Paris, MM. de Villèle et de Corbière, mécontents de la politique modérée du duc de Richelieu, donnèrent leur démission, et il suivit leur exemple « par fidélité pour ses amis ». Ces démissions amenèrent la retraite du ministère. Le duc de Richelieu, attaqué avec violence par les ultra-royalistes, qui le trouvaient trop libéral, et par les libéraux, qui le trouvaient trop royaliste, essuya plusieurs échecs dans les chambres et porta au roi sa démission le 15 décembre 1821.
MM. de Villèle, de Corbière et de Montmorency devinrent les chefs de la nouvelle administration, composée d'ultra-royalistes, r.hateaubriand, t que le roi consentait toujours à éloigner, » obtint l'ambassade d'Angleterre. Il parait qu'il se plut pou à Londres, et qVi'il y plut médiocrement. Il excila dans la société anglaise plus de curiosité que d'enthousiasme : on le considérait plutôt comme un brillant écrivain que comme un solide penseur, el l'on prisait peu ses talents politiques. Il a exhalé sa nianvaise humeur dans ses Me-
moires: « Toute renommée vient vite au bord de la Tamise et s'en va de même, dit-il... je me serais écliautré mal à propos pour obtenir quelques renseignements delà Cour à Londres: en vain vous parlez, on ne vous écoute pas... La journée de Londres était ainsi distribuée : à six heures du matin, on courait à une partie fine, consistant dans un premier déjeuner à la campagne ; on revenait déjeuner à Londres ; on changeait de toilette pour la promenade de Bond Street ou de Hyde Park ; on se rhabillait pour dîner à sept heures et demie ; on se rhabillait pour l'opéra ; à minuit on se rhabillait pour une soirée ou pour un rout. Quelle vie enchantée ! J'aurais préféré cent fois les galères. Le suprême bon ion était de ne pouvoir pénétrer dans les petits salons d'un bal privé, de rester dans l'escalier obstrué par la foule, et de se trouver nez à nez avec le duc de Somerset, béatitude où je suis arrivé une fois. Les Anglais de la nouvelle race sont infiniment plus frivoles que nous ; la tète leur tourne pour un show ; si le bourreau de Paris se rendait à Londres, il ferait courir l'Angleterre. » Notre ambassadeur n'épargne pas même les Renés anglais, qui étaient un peu ses disciples. «< En 1822, dit-il, le fashionable devait offrir au premier coup d'œil un homme malheureux et malade ; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais
grandie un moment par surprise, par oubli, pendant les préoccupations du désespoir; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal; lèvres contractées en dédain de l'espèce humaifie ; cœur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l'être. »
Chateaubriand commet bien des bévues quand il blâme les innovations qui se préparaient en Angleterre : il dit que l'amour-propre emportait Canning jusqu'à parlera la tribune la langue du propagandiste, que le duc de Wellington, son successeur, venait démolir, que lord Grey et O'i^nnell, ouvriers en ruines, travaillèrent successivement à la chute des vieilles institutions. Mais ce fut pour alfermir ces institutions, en les corrigeant, que le duc de Wellington consentit à l'émancipation catholique préparée par O'Gonnell, et que lord Grey fit enfin adopter la réforme parlementaire, dont il était depuis trente ans l'avocat infatigable.
Une révolution qui éclata en Espagne vint bientôt offrir à Chateaubriand l'occasion de jouer un grand rùle politique. Le parti constitutionnel espagnol entreprit de forcer le roi Ferdinand VII à rendre à la nation les institutions libérales qu'elle s'était données pendant sa lutte héroïque contre Napoléon. Ferdinand, prince méchant et borné, voulut résister et devint prisonnier des cortès. Les gouveriiements absolutistes de l'Europe s'alarmèrent et convoquèrent en 18? 2 un congrès a
Vérone, pour s'entendre sur le moyen de comprimer l'esprit révolutionnaire dans la péninsule. « Comme ma tête était remplie des affaires d'Espagne, dit Chateaubriand, et comme je rêvais un plan pour Thonneur de la France, je croyais pouvoir être de quelque utilité au nouveau congrès en me faisant connaître sous un rapport auquel on ne songeait pas. » A sa demande, il fut nommé un des plénipotentiaires qui devaient accompagner à Vérone le vicomte de Montmorency, ministre des affaires étrangères.
Louis XVIII et M. de Villèle, chef du cabinet, voyant que la guerre était repoussée par l'opinion la plus saine et la plus générale et prévoyant l'opposition de l'Angleterre, voulaient temporiser, éviter la guerre ou la faire à leur heure, sans paraître obéir à l'ascendant des cours absolutistes de Russie, de Prusse et d'Autriche. Chateaubriand, pour plaire au roi et au premier ministre, avait feint de partager leur modération et s'était montré ouvertement opposé à l'intervention des puissances du Nord dans les affaires du Midi. M. de Montmorency, persuadé qu'il fallait étouffer la révolution en Espagne si on ne voulait pas la voir éclater en France, dépassa ses instructions officielles, et le congrès décida que la France ferait la guerre au gouvernement insurrectionnel de l'Espagne. A son retour à Paris, sa con- (luile l'ut désapprouvée par le roi et le premier ministre.
et il crut devoir donner sa démission. Chateaubriand, son ami, qui au fond partageait ses idées et qui avait contribué à sa retraite par sa dissimulation et par une conduite un peu tortueuse, accepta son portefeuille avec trop d'empressement. Il obtint le ministère des affaires étrangères, depuis longtemps l'objet de son ambition. Une fois libre d'agir, il cessa de dissimuler et poussa à la guerre, qui fut décidée. Au reste, il conduisit habilement la politique pendant l'expédition, qu'il appelle avec orgueil « sa guerre d'Espagne ». Sa correspondance avec Ganning, opposé à l'intervention, est un modèle de patriotisme, de raison et de fermeté.
Grâce à la disposition du peuple espagnol, la campagne d'Espagne ne fut qu'une promenade militaire. L'armée française, commandée par le duc d'Angoulème, passa laBidassoa le 6 avril 1823, entra dans Madrid le 24 mai et prit Cadix le 1" octobre. Le roi captif recouvra sa liberté et reprit le pouvoir absolu. C'était la Charte qu'on venait de détruire dans la péninsule. Chateaubriand eut le tort de ne rien faire pour prévenir le retour du despotisme brutal, qui avait causé le soulèvement de l'Espagne, et les vengeances sauvages de Ferdinand VII, qui se montra impitoyable envers les vaincus. Il aurait dû prévoir cette sanglante réaction, lui qui a peint Ferdinand cruel et débaurhé comme Vitellius, et qui dit dans ses Mémoires : • En fait de
prévision et de conception indépendante, personne ne saurait nous en montrer. » En échange des sacrifices de la France, il aurait pu obtenir, l'oubli du passé et des institutions libérales pour l'avenir.
Le ministre français devait d'autant plus exiger des garanties, qu'il connaissait bien la race incorrigible des rois absolus. « Le pouvoir permanent les enivre, dit-il dans VHistoire du Congrès de Vérone ; ils perdent les notions de la terre ; tout ce qui n'est pas à leurs autels, prières prosternées, humbles vœux, abaissements profonds, est impiété. Leur propre malheur ne leur apprend rien ; l'adversité n*est qu'une plébéienne grossière qui leur manque de respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences. Ces hommes, par le laps du temps, deviennent des choses ; ils ont cessé d'être des personnes ; ils ne sont plus que des monuments, des pyramides, de fameux tombeaux. »
Après avoir heureusement terminé sa guerre d'Espagne, Chateaubriand faisait des plans pour la grandeur de la France, pour lui rendre ses frontières naturelles, pour la soustraire à la honte des traités de Vienne et de Paris. Son renvoi du pouvoir vint dissiper ces rêves brillants : « il fat chassé comme un valet qui avait volé la montre du roi sur la cheminée. » Chateaubriand, pour être le premier écrivain de son siècle, se croyait le premier homme d'État de l'Europe. Il
frémissait de ne pas être le chef du ministère ; il supportait avec impatience la prépondérance de M. de Villéle, qui était l'homme politique du cabinet, qui avait la confiance du roi et des chambres, et qui sentait sa supériorité. « Chateaubriand a bien plus d'esprit que moi, disait-il; mais j'ai plus de jugement que lui ; et ce n'est pas l'esprit qui emploie le jugement, c'est le jugement qui emploie l'esprit. » Chateaubriand se conduisait envers le premier ministre avec une hauteur présomptueuse, en rival plutôt qu'en collègue subordonné. Leur antipathie éclata à propos de la conversion de la rente cinq pour cent en rente trois pour cent, proposée par le ministère. Chateaubriand qui, à l'en croire, était « mieux instruit des finances que les .trois quarts de ses collègues, » désapprouvait la mesure et la blâmait dans les salons. Cependant il promit de la soutenir devant la chambre des pairs. Il ne tint point pnrole : pendant neuf jours que dura la discussion, il garda le silence. Cette conduite lut considérée comme une trahison par le roi et les autres ministres, et son renvoi fut décidé. M. de Villèle, aveuglé par le ressentiment, oublia, en se débarrassant de son inconiniodc collègue, les égards qu'il devait à une ancienne amitié, à un talent éniinent, et que lui commandaient les simples lois de la politesse. Le 6 juin I82't, Chateaubriand reçut tout à coup celte lettre d'un laconisme si rude : m Monsieur le vicomte,
j'obéis aux ordres du roi en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre. Villèle. » Cette ordonnance destituait le ministre des affaires étrangères. Chateaubriand fut mortellement blessé du ton de la lettre et de la manière dont il était chassé. « Je rugis, o dit-il. Son ami M. Berlin, propriétaire du journal des Débats, courut au ministère et demanda pour lui l'ambassade de Rome ; il ne put l'obtenir. Il dit à M. de Villèle que son journal pourrait bien le renverser comme il avait renversé M. Decazes. « Vous avez renversé son ministère en faisant du royalisme, répondit M. de Villèle ; pour renverser le mien, il vous faudra faire de la révolution. » Il eût été plus beau de supporter l'injure en silence avec la dignité d'un grand caractère et de rester lidèle à ses opinions et à son parti. Chateaubriand se serait élevé dans l'estime des hommes et se serait fait regretter de ses anciens amis. La passion l'emporta sur la foi politique. Il n'avait pas cette élévation d'âme qui sait pardonner. Il écrivait en 1822, à M. de Marcellus, en parlant de Canniog : « L'amour-propre blessé ne se repent <( jamais, ne revient jamais, ne pardonne jamais. » « — Les blessures qu'on me fait, dit-il plus tard, dans un langage peu chrétien et peu monarchique, ne se ferment jamais. Si un homme me donnait un soulllet, il aurait ma vie ou j'aurais la sienne ; si c'était un roi... n Celte
phrase interrompue signifie sans doute qu'il lui faudrait la vie d'une monarchie. Celle jouissance lui fut donnée. « Je repris mes armes, » dit-il. Chevalier du trône et de l'autel, il se jeta dans l'opposition libérale, et il commença conlre ses collègues de la veille une guerre ardente, implacable, dans la chambre des pairs, dans des brochures et dans le journal des Débats. Le gentilhomme légitimiste se fit journaliste démocrate ; il se montra surtout zélé défenseur de la liberté de la presse. Les coups que, dans son aveugle vengeance, il porta au ministère frappèrent souvent la royauté ellemême et sapèrent les fondements de la monarchie légitime, qu'il avait tant contribué à rétablir par sa plume, et dont il accéléra la chute.
Après une lutte acharnée de trois ans, Chateaubriand eut la joie de voir tomber son adversaire. M. de Villèle, abandonné des ullra-royalistes, dont il contenait les prétentions, et harcelé par les libéraux, (|ui lui reprochaient ses concessions au parti sacerdotal, fut contraint de se retirer devant cette étrange coalition royaliste et révolutionnaire (1828).
Il ont pour successeur M. de iMarlignac,lioiuinc aimable et modéré, plus agréable au parti libéral. Chateaubriand, que la violence de son opposition rendait impossible comme ministre, fut nommé ambassadeur ;\ Rome, a Si j'étais tant passionné pour l'ambassade de
Rome, dit-il avec son orgueilleuse indifférence, c'est précisément parce qu'elle ne menait à rien, et qu'elle était une retraite dans une impasse. » En se rendant à son poste il passa par Turin et fut présenté à la cour. La reine lui dit : « Seriez-vous un parent de ce Chateaubriand qui a écrit quelque chose ? «
Outre l'ambassade de Rome, Chateaubriand reçut du ministère une somme d'argent qu'on est affligé de le voir accepter. M. de Villèle payait 144,000 francs par au au journal des Débats pour prix de son appui. En apprenant la disgrâce de son ami, M. Rertin avait renoncé à la subvention et déclaré la guerre au gouvernement. A l'arrivée du ministère Martignac, non-seulement on rétablit la subvention, mais le propriétaire du journal exigea qu'on lui payât, en outre, la subvention retranchée pendant qu'il avait combattu le ministère Villèle. On lui compta 500, OOJ francs, dont 200,000 pour Chateaubriand, comme indemnité pour son traitement de mmistre d'État, qu'il n'avait pas touché depuis 1816. Trois ans auparavant, Chateaubriand avait publié une édition complète de ses œuvres, et en avait retiré 500,000 francs, sans pouvoir rétablir sa fortune épuisée par ses goûts fastueux, ses prodigalités, son incurie, sa bienfaisance même. 11 semait l'or, il aimait à donner. « Je ne suis pas tendre, disait-il un jour; mais je ne puis refuser un malheureux. C'est la plus facile ma-
nière d'être chrétien ; l'aumône est plus aisée que la pénitence. »
Le ministère Martignac, qui s'appliquait à concilier les deux partis hostiles, ne concilia personne ; autant aurait valu recommander à des fous d'être sages. Après dix mois d'oiïorls inutiles, il fut battu par une coalition de la droite et de la gauche, à propos de la loi sur l'administration départementale , que les royalistes trouvaient trop démocratique, et les libéraux trop aristocratique. Il donna sa démission, et fut remplacé par le ministère Polignac, qui représentait toutes les prétentions de l'ancien régime (18'29).
Chateaubriand se démit de son ambassade, qui n'avait duré que sept mois, et revint en France. Avant de remettre sa démission, il demanda une audience au roi, qui se montra disposé à le recevoir comme son ambassadeur. Il refusa de se présenter comme ambassadeur, et il ne fut pas reçu. Il reprit sa redoutable plume et lit dans les Débats une guerre violente aux nouveaux ministres. Le ministère, en minorité dans les deux chambres, aima mieux faire un coup d'I'Uat que do se retirer. Le 25 juillet 1830, trois ordonnances suspendirent la liberté de la presse, cassèrent la chambre des députés nouvellement élue, et changèrent la loi élortorale. A cette nouvelle, Paris se souleva, cl la lutte se termina par la défaite du gouvernement.
Chateaubriaad venait d'arriver à Dieppe, lorsqu'il apprit les événements de Paris. Il accourut pour défendre les libertés publiques. Le 30 juillet, lendemain de son retour, il sortit pour savoir des nouvelles. Des jeunes gens, l'ayant reconnu près de la colonnade du Louvre, l'entourèrent en criant : Vive le défenseur de la liberté de la presse ! Vive Chateaubriand 1 « Un de ces jeunes gens passa tout à coup sa tête entre mes jambes, dit-il, et m'enleva sur ses épaules. » On le porta en triomphe jusqu'au palais du Luxembourg, où siégeait la chambre des pairs. « Qu'on détruise la monarchie, leur criait-il ; en huit jours, avec la liberté de la presse, je l'aurai rétablie. » Folle présomption ! Le Créateur seul a pu dire : « Qu'on détruise ce temple, et je le rebâtirai dans trois jours. »
Cependant Charles X avec le Dauphin avait abdiqué en faveur du duc de Bordeaux, son petit-fils, enfant de neuf ans ; il avait nommé le duc d'Orléans lieutenant général du royaume et l'avait chargé de faire proclamer Henri V. Le duc d'Orléans convoitait le trône ; « il l'attendait, se renfermant dans sa fausseté, comme l'araignée attend le moucheron qui se prendra dans sa toile.»
Le 7 août, Chateaubriand fit un effort dans la chambre des pairs pour sauver la couronne du jeune Henri V. Le discours qu'il prononça dut être bien amer au roi déchu et à ses derniers conseillers. Il s'éleva contre
« les affreux ministres qui avaient souillé la couronne, soutenu la violation de la foi par le meurtre, et s'étaient joués des serments faits au ciel, des lois jurées à la terre; » il loua « la défense juste, héroïque, du peuple de Paris, soulevé pour défendre la loi contre la conspiration de la bêtise et de l'hypocrisie » ; il flétrit « la lâcheté de ces généreux royalistes, dont les exploits projetés ont fait chasser les descendants de Henri IV à coups de fourche ». Il termina en plaidant avec éloquence la cause du jeune roi. Il ne s'était concerté avec personne, etil ne fut point soutenu. « Il y avait, ditil, une impatience de parjure dans cette assemblée que poussait une peur intrépide ; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps n'allait pas, dès demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un Juif bien avisé n'aurait pas donné une obole. »
A propos de ce discours, qui fut le dernier prononcé par Chateaubriand, disons que, bien que sa parole exerçât beaucoup d'empire à la chambre des pairs, il était moins grand comme orateur que comme polémiste. Il n'avait pas ce talent de l'improvisation que la contradiction excite et agrandit. 11 méditait et colorait à loisir ses brillants discours, dont la magniliconce n'avait pas toujours le naturel et la vérité du débat politique. Et comme chef de parti, il n'avait pas ces petits soins, ces attentions minutieuses, ces complaisances d'esprit, qui
attirent et retiennent de nombreux partisans; il afiFectait une fierté polie, souvent glaciale, une réserve orgueilleuse, une dédaigneuse indifférence, qui éloignaient de sa personne.
Le duc d'Orléans chercha à s'attacher Chateaubriand ; il lui fit dire qu'il serait charmé de le voir. Chateaubriand se rendit au Palais-Royal, « sans se flatter d'un succès, mais pensant qu'il pouvait faire entendre des vérités utiles. » Il supplia le prince d'être le tuteur et le soutien du jeune roi. <f Vous êtes investi de tous les pouvoirs, lui dit-il. Allons rejoindre Henri V ; appelez auprès de vous, hors de Paris, les chambres et l'armée; sur le bruit de votre départ, l'effervescence tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir éclairé et protecteur. Quel rôle pour vous, monseigneur ! vous pouvez régner quinze ans sous le nom de votre pupille ; vous aurez eu la gloire unique dans l'histoire d'avoir pu monter au trône et de l'avoir laissé à l'héritier légitime ; en même temps vous aurez élevé cet enfant dans les lumières du siècle, et vous l'aurez rendu capable de régner sur la France ; une de vos filles pourrait un jour porter le sceptre avec lui. » Tout fut inutile- Louis-Philippe, homme d'un égoïsme résolu, aima mieux mettre la couronne sur sa tête. Il fit offrir Tambassade de Rome à Chateaubriand, qui la refusa. Heureux de terminer sa carrière politique comme il l'avait commen^
cée, il se démit de la pairie et renonça à la pension viagère de douze mille francs attachée à la dignité de pair.
Chateaubriand ne cessa de maudire le gouvernement de Louis-Philippe et d'en prédire la chute. « Si l'on peut juger de la conduite du nouveau personnage élu, par ce que l'on connaît de son caractère, il est présumable que ce prince ne croira pouvoir conserver sa m.onarchie qu'en opprimant au dedans et en rampant au dehors. Le tort réel de Louis-Philippe n'est pas d'avoir accepté la couronne; son véritable tort est d'avoir été tuteur infidèle, d'avoir dépouillé Venfant et V orphelin, délit contre lequel l'Écriture n'a pas assez de malédictions : or, jamais la justice morale n'a manqué de punir les infractions à la loi morale.
« Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et contradictoires périra dans un temps plus ou moins relardé par des cas fortuits, par des complications d'intérêts intérieurs et extérieurs, par l'apathie et la corruption des individus, par la légèreté des esprits, l'inditTérence et IViïacemcnt des caractères; mais, quelle que soit la durée du régime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la branche d'Orléans puisse pousser de profondes racines. »
Va\ IS3I, (ihateaubriaiid reprit la i)lume et il écrivitle pamphlet 1)6' la Restauration et de la Monarchie élective, où il explifjuait son refus de servir le nouviMu gouverne-
ment. « Je n'ai point voulu, dit-il, me mettre en contradiction avec moi-môme, armer mon long passé contre mon court avenir, rougir à chaque mot qui sortira de ma bouche, ne pouvoir me relire sans baisser la tête de honte.
« Il y a des hommes qui, après avoir prêté serment à la République, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, à l'Empire en une, à la première Restauration, à l'Acte additionnel aux Constitutions de l'Empire, à la seconde Restauration, ont encore quelque chose à prêter à Louis-Philippe : je ne suis pas si riche. »
L'année suivante, un message de la duchesse de Rerry, qui cherchait à soulever la Vendée en faveur de son fils Henri V, compromit Chateaubriand aux yeux du pouvoir. Il fut arrêté le 12 juin comme inculpé de complot contre l'État et enfermé pendant douze heures dans un cachot. Le lendemain, le préfet de police lui donna pour prison une chambre de son appartement et l'entoura de soins et d'égards. Au bout de quinze jours, il fut mis en liberté.
C'est pendant sa captivité que Chateaubriand composa en l'honneur de la jeune Eliza Frisell, fille d'un Anglais de ses amis, qui venait de mourir, la gracieuse romance de la Jeune fille et de la Jeune fleur.
Il descend le cercueil et les roses sans lâches Qu'un père y déposa, iribul de sa douleur ; Terre, tu les portas, et maintenant tu caches Jeune tille et jeune fleur.
Au sortir de prisoB, Chateaubriand, ruiné par la banqueroute de l'acquéreur de ses œuvres, se trouva dans de cruels embarras d'argent et se vit harcelé par une nuée de créauciers. « 0 argent que j'ai tant méprisé, s'écrie-t-il, je suis forcé d'avouer que tu as pourtant Ion mérite. Quand on n'a point d'argent, on est dans la dépendance de toutes choses et de tout le monde... Je pourrais bien m'adresser aux monarques; comme j'ai tout perdu pour leur couronne, il serait assez juste qu'ils me nourrissent. Mais cette idée qui devrait leur venir ne leur vient pas, et à moi elle vient encore moins. » Mais si cette idée ne lui est pas venue, comment a-t-il pu l'écrire? Au reste, l'idée vint à Charles X, qui, informé de sa détresse, lui envoya de l'exil une somme de vingt mille francs et offrit de lui continuer la pension de pair à laquelle il avait renoncé par son relus de prêter serment. Chateaubriand accepta les vingt mille francs a comme un prêt momentané »>, mais refusa la pension.
Grâce aux bienfaits du roi déchu et à vingt mille francs qu'il reçut de son neveu le comte de Chateaubriand, il se débarrassa des dettes les plus pressantes. Il n'en devint pas plus heureux. Comme il avait refusé de prêter serment au nouveau gouvernement, il ne voulut pas lui devoir la protection qui est due à tous. 11 résolut de s'expatrier tout à fait, et en 1831 il partit pour la
Suisse. C'est pour le rappeler que le chansonnier Béranger lui écrivit les belles strophes qui commencent ainsi:
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins? N'entends-tu pas la France qui s'écrie:
Mon beau ciel pleure une étoile de moins ?
Ta voix résonne, et soudain ma jeunesse Brille à tes chants d'une noble rougeur ! J'offre aujourd'hui, pour prix de mon ivresse. Un peu d'eau pure au pauvre voyageur.
Le peu d'accueil qu'il trouva chez l'étranger et le regret de la France le ramenèrent bientôt à Paris.
En 1833 il publia un Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry, devenue prisonnière de Louis-Philippe, son oncle, et enfermée au secret dans la citadelle de Blaye. Il lui disait dans une éloquente péroraison : « Madame, votre fils est mon roi. » Il fut poursuivi, mais acquitté par le jury. Bientôt après, la noble capr tive trouva moyen de lui faire parvenir un message secret. Elle le chargeait de partir pour Prague, afin d'annoncer à Charles X son mariage secret avec le comte napolitain Lucchesi-Palli, et d'obtenir qu'elle conservât son rang de princesse française et la tutelle de son fils. Clialcaubriand se mit on route et s'acquitta de sa mission. L'accueil que lui fil le vieux roi lui arracha des larmes. Il a laissé de ri;Ue triste cour exilée une pein-
ture qui fait peine à lire. Il divulgue, presque en se moquant, les petitesses de la famille royale et raille sans pitié le cardinal de Latil, le baron de Damas, le duc de Blàcas, dont les conseils avaient sans doute été funestes à la royauté, mais qui n'étaient plus que les courtisans de l'exil. Il a beau dire que « le malheur le trouvera toujours pour second ; » il tient à montrer qu'il fut le seul sage au milieu de l'imbécillitégénérale, au risque de faire briller son esprit aux dépens de sou cœur.
Il y a de belles pages dans le récit de ce voyage d'Allemagne, comme ces paroles pleines d'une tendresse respectueuse pour le vieux roi :
« La dernière fois que je vis les princes proscrits, c'était à Cuschlierhad en Bohême; Charles X était couché, il avait la fièvre ; on me fit entrer de nuit dans sa chambre; une petite lampe brûlait sur la cheminée; je n'entendais dans le silence des ténèbres que lu respiration élevée du 35° successeur de Hugues Gapel. Mon vieux roi ! voire sommeil était pénible ; le temps et l'adversité, lourds cauchemars, étaient posés sur votre poitrine... En marchant d'un pied l'urlif vers votre couche solitaire, du moins je n'étais pas un mauvais songe comme celui qui vous éveilla pour aller voir expirer votre (ils! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en
larmes: « Le ciel vous garde de tout mal à venir, dormez en paix ces nuits avoisinant votre dernier sommeil! Assez longtemps vos vigiles ont été celles de la douleur; que ce lit de l'exil perde sa dureté en attendant la visite de Dieu ! Lui seul peut rendre légère à vos os la terre étrangère. »
En revanche, que de choses sont indignes de l'auteur de Vltinéraire ! Telle est cette phrase, qui n'est pas la seule tache: « Législatrice du inonde, Rome assise sur la pierre de son sépulcre, avec sa robe de siècles, projette le dessin irrégulier de sa grande figure dans la solitude lactée. » C'est du galimatias.
De retour à Paris, Chateaubriand ne tarda pas à reconnaître l'impossibilité de renverser l'odieuse monarchie de Juillet. Alçrs il tomba dans un profond découragement; il se relira du monde et partagea son temps entre ses travaux littéraires et la société de quelques amis. Isolé de l'ancien parti royaliste par sa longue et violente opposition, il accueillit avec un singulier empressement quelques amitiés démocratiques, qui lui attiraient de la popularité. Il voyait entre autres nouveaux amis le brillant journaliste républicain Carrel, le célèbre astronome Arago, le poëte Béranger, qui avait chansonné le trône, l'autel et tout l'ancien régime, Lamennais, qui brûlait alors ce qu'il avait adoré et qui maudissait en style biblique les rois, les grands et les
prêtres. Une femme entreprit de guérir l'esprit malade, la misanthropie chagrine du grand poêle. C'était madame Récamier, fille d'un ancien administrateur des postes et veuve d'un banquier lyonnais ruiné. Cette femme, séduisante par la beauté, la grâce, l'espril, la bonté, s'était vu rechercher en mariage par le prince Auguste de Prusse, le duc Matthieu de Montmorency, le duc de Laval, le philosophe Balanche, et J.-J. Ampère, plus jeune qu'elle de vingt-trois ans. Coquette habile, satisfaite d'être admirée, adorée, elle avait refusé ces brillants hommages, et avait su changer ses adorateurs en amis dévoués et respectueux. Elle vivait alors retirée au couvent de l'Abbaye-aux-Bois, rue de Sèvres, où elle réunissait un groupe d'hommes distingués dans les lettres et la politique. Son salon devint le dernier asile de l'insurmontable ennui de Chateaubriand. Pendant plus de vingt ans, elle dépensa des trésors de tendresse, de dévouement, de générosité, pour panser les blessures de ce cœur ulcéré, distraire ses tristesses, dissiper sa mélancolie morose, et supporta avec une patience angéliqueses prétentions, son humeur fantasque, ses lyranniques exigences. Chateaubriand, tout égoïste et tout orgueilleux (ju'il était, sentait le prix de ce dévouement si tendre et si ingénieux. 11 ne pouvait se passer de celle qu'il appelait sa Béatrix. Il le lui disait dans une pièce de vers, qui se terminait par celle strophe gracieuse :
Jusqu'à mon dernier port, douce et charnnante étoile, Je suivrai ton rayon toujours pur et nouveau ; El quand lu cesseras de luire sur ma voile, Tu brilleras sur mon tombeau.
Il est douteux cependant que ce superbe égoïste ait rendu à celle qu'il appelait sa Béatrix ce qu'il recevait d'elle en affection.
Au milieu des préoccupations et des luttes politiques, Chateaubriand avait trouvé le temps, la force et la liberté d'esprit de se livrer à des travaux littéraires. En 1825, il avait écrit, à la prière de Charles X, des Mémoires surlaVie du duc de Berry, véritable panégyrique, inspiré par le royalisme le plus sentimental. La même année, il avait publié les Natchez^ qu'il avait composés pendant son voyage d'Amérique, et dont il avait tiré les épisodes à'Atala et de René et plusieurs descriptions insérées dans le Génie du christianisme. 11 y raconte les malheurs des Natchez, nation sauvage de la Louisiane. C'est un ouvrage bizarre, où il peint l'Amérique en style d'IIomére et la France dans le style des Peaux-Rouges. Le principal défaut est la double forme du livre. La première partie est une espèce d'épopée avec invocation, exposition, fictions, merveilleux môle à des événements modernes, division en livres ou chants, prose poéli(iue ayant toutes les hardiesses de la poésie. La seconde partie, bien supérieure à la première, est un roman écrit en
prose ordinaire. En 18.?6, Chateaubriand avait donné une nouvelle édition de son Essai sur les Révolutions, accompagnée de notes nombreuses, où il corrigeait sévèrement les erreurs de ce livre, jusqu'alors inconnu en France.
En 1836, Chateaubriand vendit à une société ses Mémoires, commencés en 1811 et continués à différentes époques, qui ne devaient paraître qu'après sa mort. On s'engagea à lui payer une somme de deux cent cinquante mille francs, dont il acquitta ses dettes, et à lui servir une pension viagère de douze mille francs. Cet arrangement, joint ù la publication de quelques livres de commande, assura l'indépendance de sa vieillesse. Parmi ces ouvrages qu'il écrivit pour vivre et qui n'ajoutent rien à sa gloire, on peut citer les Quatre Stuarts, des Voyages en Amérique, en Italie et en Auvergne, des Études historiques, une Analyse de l'Histoire de France, un Essai sur la littérature anglaise, une tiiiiluelion du Paj^adis perdu, une Vie de Rancc, le Congrès de Vérone et la Guerre d^ Espagne.
Les Quatre Stuarts sont un brillant morceau, où l'auteur se plaît à raconter les curiosités do l'histoire, non sans coniineltr(» une liuile d'erreurs.
Les Voyages m Amérique et ru It-ih'r, {\u'\ rontieiiiieiit (juelques pages dignes de la plume di* l'auteur, sont précédés d'une préface où il résume les voyages faits dans toutes les parties du monde.
Les Études historiques, que l'auteur appelle t le plus long travail de sa vie, celui où il a remué le plus d'idées et de faits », sont une espèce de résumé de l'histoire de l'empire romain et des premiers siècles du christianisme. Chateaubriand y veut imiter le ton imposante! solennel de Bossuet ; il ne réussit pas. L'aigle deMeaux s'élève sans effort, et son style est un grand modèle de mesure, de calme et de réserve. Chateaubriand semble confondre l'effort avec la force ; il vise à l'effet, il abuse de la métaphore, de l'antithèse, du néologisme, et manque souvent de chasteté.
Il y a cependant de beaux fragments, comme les considérations sur la marche des sociétés païenne, chrétienne et barbare, le tableau de l'agonie du monde païen, celui de la royauté nomade d'Attila. Mais c'est une œuvre incomplète et souvent peu exacte. Le style seul a reçu tous les soins de l'auteur, sans être exempt des fautes de mesure et de goût, trop ordinaires à Chateaubriand. Telle est cette phrase sur la mortd'Atila: « Attila creva du trop de sang qu'il avait bu et des voluptés dont il se gorgeait. «
La préface renferme une énumération des sources de l'histoire de France et un jugement sur nos principaux historiens. Il y a des éloges pour tous les contemporains, môme pour le volumineux et insupportable compilateur (^apefigue, « digne disciple de l'école bénédic-
tine, » même pour le chansonnier Béranger, qui ne s'attendait pas sans doute à ligurer parmi les historiens.
L'Analyse de l'Histoire de France n'est guère qu'un programme, où Ton trouve plus de curiosités que d'enseignements. Une partie du règne des Valois est seule écrite dans la grande manière de l'auteur.
L'Essai sur la littérature anglaise, « écrit, dit tristement Chateaubriand, pour conserver mon indépendance d'homme, » est un ouvrage incomplet, composé de notes disparates et de hors-d'œuvre, qui fut fait dans l'espace d'un an. Un an ne suffit pas pour lire tout ce qu'un peuple a écrit pendant sept à huit cents ans, et pour juger tous les monuments d'une littérature qui touche à tant de questions. L'auteur y parle de toutes choses, surtout de lui-môme : il donne de longs extraits de ses Mémoires, alors inédits, et il répète bien des choses empruntées aux Quatre Stuarts et à d'autres ouvrages déjà publiés. On n'est pas moins étonné de voir figurer dans cette Histoire de la littérature anglaise Luther, Voltaire, Mirabeau, Danton, Sieyès, Benjamin Constant, Fontanes, Delille, Gilbert, Lamennais, dont il cite la belle parabole de la Mère et la Fille, Reboul avec sa jolie élégie de l'Ange et l'Enfant, et Lamartine, et Carrel, et Béranger, et le capitaine Uoss et bien d'autres qui n'ont rien i faire avec le sujet. Cinq pages sont consacrées à Henri VIll écrivain, et quatorze au pédant
Jacques I" et à son Basilicon Doron ou Présent Royal, que personne ne lit plus.
En revanche, que d'auteurs sont omis ! que d'autres n'obtiennent qu'une mention dédaigneuse! que d'autres sont nommés pêle-mêle sans distinction de mérite! Chateaubriand n'accorde que quelques lignes à Ghaucer, l'immortel auteur des Contes de Canterbury, qui fut, après Dante, le plus grand génie poétique du moyen âge. Il ne donne que des détails insignifiants sur le règne d'Elisabeth, qui fut l'époque la plus brillante de la littérature anglaise, et que l'amour-propre national met au niveau des siècles de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV. Il omet Marlowe, l'Eschyle de la poésie anglaise, Massingcr et bien d'autres ; il se borne à nommer les deux collaborateurs Beaumont et Fletcher, et Ben Jonson, qu'il appelle Johnson, et Bacon, le père de la philosophie expérimentale et un des plus grands prosateurs anglais. Spenser, modèle de richesse, de grâce et de délicatesse, qui est l'Arioste et le Rubens de la poésie anglaise, n'obtient que trois pages, qui ne le font point connaître. « Spenser, dit Chateaubriand, a l'imagination brillante, l'invention féconde, l'abondance rhythmique; avec tout cela, il est glacé et ennuyeux. » Seul de tous les écrivains du siècle d'Elisabeth, Shakespeare a attiré l'attention sérieuse de Chateaubriand, qui lui a consacré soixante-dix pages sans rendre pleine
justice à ce prince des poêles, douéà la fois du génie de la comédie et de la tragédie, qui retrouva l'art dramatique perdu depuis les Grecs et le porta à sa perfection en peignant les joies et les douleurs humaines. « Lire Sliakespearejusqu'au bout, dit-il, c'est remplir un pieux mais pénible devoir envers la gloire et la mort. » Qued'hypolliôses gratuites faites sur Shakespeare ! « Son père était peut-être catholique.— Il était lui-même peutêtre catholique. —Il assista peut-être au supplice de Marie Sluart. —Il tenait la bride des chevaux à la porte des théâtres. — Il était apparemment méprisé d'Elisabeth et de Jacques l""", qui furent ses protecteurs. — Il avait du mépris pour lui-même et pour la race humaine. — Il doutait de tout ; il parait avoir con.^idéré la vie comme une heure fugitive et un agréable loisir. » A quoi bon toutes ces suppositions et beaucoup d'autres, que rien n'autorise à faire ? Chateaubriand s'apitoie sur la pauvreté de Shakespeare, qui n'était pas pauvre. A l'époque où on lui fait tenir la bride des chevaux à lu porte des tliéùtres, il était un des propriétaires du théâtre de Blackfriars. Plus tard il acheta des biens à Stratford, son pa\s natal, il y habita la plus belle maison de la ville et il y pas.^a les dernières années de sa vie dans la société des (jentlemen du voisinage. C'est encore à propos de Shakespeare que notre auteur fait cette singulière supposition : » Je liens, dit-il, que la
vie du père des fables a été retracée par le père de l'histoire. » Malheureusement Hérodote n'a point écrit la vie d'Homère.
Mil ton est le mieux apprécié de tous les poètes anglais. Chateaubriand lui a consacré près de la moitié du second volume. H analyse ses divers ouvrages ; il montre que les révolutions ont rapproché Milton de nous, qu'il est devenu un homme de notre temps, qu'il était aussi grand écrivain en prose qu'en vers, mais que la renommée du prosateur • s'est perdue dans la gloire du poëte. Là encore on pourrait relever bien des erreurs. Chateaubriand dit à tort que Milton était noble. En Angleterre, pour être noble, il faut avoir un titre. H prétend que Milton, dans son Histoire d'Angleterre, a bien débrouillé l'Heptarchie anglo-saxonne. Milton, loin de se donner cette peine, dit que les guerres et les batailles de l'Heptarchie ne méritent pas plus d'être racontées que les combats des milans et des corbeaux.
L'histoire de la littérature sous les quatre Stuarts, sous la reine Anne et sous les George n'est pas môme esquissée. Dryden, par exemple, est à peine nommé ; l'éloquence deCromwell n'obtient pas plus de justice. Cromwell ne semblait se servir de la parole que pour cacher sa pensée, et ses discours étaient souvent lourds, mystiques, embarrassés, obscurs. Mais quand il le voulait, il savait s'exprimer avec autant de précision et de clarté
que de vigueur et d'énergie. Il n'y a que quelques phrases sur Dryden, Defoe, Bolingbroke, Pope, Addison, Swift, Gray, Goldsmith, Sterne, Richardson, Fielding, Hume, Gibbon, Gowper, Burns, Byron,Walter Scott, Wordsworth, Shelley, Goleridge, et bien d'autres écrivains qui méritaient plus qu'une mention insignifiante ou injurieuse. Ghateaubriand dit, par exemple, de Burns qu' « il écrivit plusieurs chansons à boire pleines de humour, mais qui n'ont pas la verve des refrains de Désaugiers. » Burns est un des plus grands lyriques du monde et un des plus parfaits poètes qui aient chanté la famille, et il exerça une puissante influence sur Wordsworth, Gampbell, Moore et sur la forme littéraire de ses successeurs.
Que d'erreurs il y aurait à relever dans ces deux petits volumes ! Chateaubriand dit, par exemple : « J'ai vu mourir Chatterton. » Lorsque Chatterton mourut en 1770, Chateaubriand, à peine âgé de deux ans, devait être encore en nourrice. Notre auteur met sous Henri VHI le poëte Drummond, né en 1585, et le prédicateur Joseph Hall, né en 1574, sous Elisabeth le poiUe oublié Habiiiglon, né en 1G05, et sous la maison de Hanovre Otway et Denham, morts sous Jacques H. Il fait mourir à la bataille de Nasoby en 1645 lord Falkland, qui fut tué en 1643 à la première bataille de Newbury. Il place en 1796 la fameuse rupture dcBurke et de Fox, qui eut
94 PRI^iGIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS.
heu en 1791, à propos des premiers excès de la Révolulion française.
Dans la traduction du Para(iw perdu^ Chateaubriand adopta le système de la littéralité et il le poussa trop loin. « J'ai calqué le poëme de Miltoa à la vitre «^ dit-il. Ce fut un tort. De tous les poètes, Milton est peut-être celui qui perd le plus à une traduction servilement littérale. Sa langue, si savante, si majestueuse, si magnifique, si harmonieuse, devient pénible, forcée, rude, bizarre, souvent inintelligible. On ne reconnaît plus ni Milton ni l'auteur des Martyrs. Bornons-nous à quelques exemples.
Chateaubriand imite la plupart des inversions anglaises, qui sont souvent contraires au génie de notre langue. 11 traduit ainsi le début du poëme : « La première désobéissance de l'homme et le fruit de cet arbre défendu, dont le mortel goût apporta la mort dans ce monde, et tous nos malheurs, avec la perte d'Éden, jusqu'à ce qu'un Homme plus grand nous rétablît et reconquît le séjour bienheureux, chante, Muse céleste. » Il y a une foule de phrases semblables. « De grandes choses et pleines de merveilles tu as révélées à mes oreilles. — Une compagne je ne t'ai pas destinée. — La terre sur son centre il posa. — Mes yeux il ferma. — Une action hardie lu as tentée. — Ce que vous avez reçu vous avez employé. »
Chateaubriand place le participe passé avant le substantif ; il dit : « L'inhabité désert, — la très-humiliée Eve. »
Il traduit des mots anglais d'origine française par les mômes mots français, qui souvent n'ont pas la même signification. Ainsi il traduit vain attempt par vaine attente, au lieu de vaine tentative, — dungeon par donjon, au lieu de cachot, — Adam stood blank, par Adam devint blanc, au lieu de Adam pâlit. — Acts ofzeal recorded, des actes de zèle recordés, pour racontés, enregistrés. — Apt the mind is to rove, l'esprit est apte à s'égarer, pour sujet, prompt à s'égarer. — Fish Jiot hither summoned, poissons non semonces ici, pour non appelés ici. — Ecent perverse, événement peri^ers, pour événement funeste. — Eve emperess ofthis fairworld, Eve impératrice de ce monde beau, pour Eve souveraine de ce bel univers. — Eve dit : « Garderai-je les avantages de la science sans copartner? » au lieu de sans en faire part. — Satan dit à Gabriel : « With thy compeers^ avec tes compères, » au lieu de tes pairs, tes égaux. C'est Irauscrire au lieu de traduire.
Il a beau dire qu'il « sait l'anglais aussi bien qu'homme de France «, il se trompe (juelquefois. Ainsi il traduit bogs par gouffres, au lieu de marais. — The cvil onc par le mal unique, au lieu de le méchant. — Le ruisseau de Siloé qui coulait fast by the oracle of God, rapidement
près de l'oracle de Dieu. Fast by signifie tout prés, et non rapidement. — Nature from her seat, la nature sur ses fondements, pour de dessus ses fondements. — Jn mîd heaven, dans un demi-ciel, au lieu de dans le milieu du ciel. — Adam the godliest of men, Adam le meilleur des hommes, au lieu de le plus pieux des hommes. — Thy gay légions, tes élégantes légions, au lieu de tes brillantes légions. — Stood at my head a dream, à ma tête se tint un songe. C'est inintelh'gible.
Ajoutons que Chateaubriand emploie une foule de mots vieillis, de mots nouveaux, peu usités ou inusités, tels que Vost pour l'armée, Vhast pour la lance, décréer, désimmortaliser, emparadiser^ enténébrer, fragrance, inopposé, irraisonnable, prohibiteur, les flancs hirsutes du désert, des collines intumescentes, forcloreun ennemi.
Arrêtons-nous ; il serait fastidieux de relever tous les passages où cette traduction si littérale n'est ni exacte, ni littéraire, ni française.
Le Congrès de Vérone est un extrait des Mémoires alors inédits de l'auteur, où il raconte les délibérations du congrès de Vérone et l'expédition française en Espagne, qu'il appelle le plu^; grand événement politique de sa vie. Ce morceau d'histoire, qui renferme une foule de jugements vrais et de vues saines et grandes, est écrit d'un style plus simple, plus précis, moins flottant, que les autres ouvrages de Chateaubriand. Cependant il ne
se corrige pas de son amour pour l'effet cherché, pour le trait, le ton sentencieux. Telle est cette phrase sur un lieutenant de la garde, qui aima mieux être fusillé que de mentir. « Goifïieux dédaigna de se sauver par un mensonge : il était Français. » Les Français mententils moins que les autres peuples ? Cette phrase rappelle cette autre, tirée de Vltinéraire ; « Abou-Gosh verra qu'un Français peut manquer de mémoire, mais jamais de parole. » Ce serait bien beau, si c'était vrai.
Un autre défaut ordinaire à Chateaubriand, c'est l'emploi continuel du moi ou du nous, dont l'orgueil dépasse quelquefois toutes les bornes, comme dans cette phrase : « Il nous était impossible d'oublier tout à fait que nous étions le restaurateur delà religion et l'auteur du Génie du christianisme. » A quel homme est-il permis de s'appeler le restaurateur de la religion? Dans son édition annotée de VEssai sur les Révolutions j il convient que le moi y revient trop souvent. « Le mot m'est d'autant plus odieux, dit-il, que rien n'est plus antipathique à mon esprit, i C'est sans doute pour cela que depuis il multiplia tant le nous.
On peut encore reprocher à Chateaubriand d'avoir l'air de substituer l'honneur à la vertu, à la religion. Il dit, à propos de la guerre d'Espagne : «« Mais que serions-nous devenu en cas de revers? Nous nous serions jeté dans la Seine. » Quel honneur y a-t-il à se jeter
dans la Seine ? Et quelle mort pour un homme qui s'appelle le restaurateur de la religion ?
La Vie de Rancé, que Chateaubriand écrivit « pour obéir aux ordres de l'abbé Séguin, directeur de sa conscience, » ne nous fait pas connaître le grand et austère réformateur de la Trappe. Elle manque trop souvent de goiit et de gravité. L'auteur nous raconte la chronique galante du règne de Louis XIII, et il cite bien des traits piquants, mais peu dignes de lui et de son héros. Tel est celui-ci, qui n'est pas le plus étonnant : « Le vieux duc de Montbazon, ayant lu que saint Paul était un vaisseau d'élection, croyait que le saint voyageait dans un navire nommé Élection. Il disait à la reine : Madame, laissez-moi aller ; ma femme m'attend. Dès qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est moi. « C'est dans la Vie de Rancé que se trouve celte phrase si connue : « Saint-Simon écrit à la diable pour l'immortalité. » C'est une bizarrerie inconcevable comme il y en a tant d'autres.
En 1843, le comte de Ghambord, fils du duc deBerry, invita Chateaubriand par une lettre alTectueuse à venir le voir à Londres et à loger chez lui. « Après cette lettre, dit l'illustre vieillard, il suflit d'être en vie pour partir coûte que coûte, et si l'on était mort, il faudrait s'y faire porter dans son cercueil. » A soixante-quinze ans, et malgré ses infirmités, il fit le voyage de Londres
pour rendre un dernier hommage au jeune prince qu'il appelait son roi. En 18i5, Cliatcaubriand voulut revoir encore une fois son jeune roi. Il se rendit à Venise, et y passa quelques jours auprès du comte de Glianibord.
Cependant la vieillesse de Chateaubriand devenait de plus en plus triste. Il doutait de sa gloire, dont il avait toujours été fort solj^neux ; il craignait l'oubli pour son nom, et cette crainte faisait son tourment secret. Aux faiblesses de l'âge vinrent s'ajouter des infirmités physiques et intellectuelles. Sa mémoire et ses autres facultés baissaient. Ses doigts, raidis par la goutte, ne pouvaient plus écrire, et la dictée fatiguait son attention. Pour cacher le déclin de ses facultés, il ne parlait presque plus ; et s'il parlait, ce n'était guère que pour exhaler sa tristesse chagrine et amèrc contre la vie qui allait lui échapper. A quoi servent donc le génie et la gloire, s'ils ne peuvent faire passer doucement les dernières années de la vie à un des plus brillants esprits que notre siècle ait admirés ? Béranger savait seul le tirer de ce mutisme mélancolique. « Venez nous voir tous les jours, lui disait madame de Chateaubriand, car vous avez seul le pouvoir de faire parler mon mari. >> Dans ses dernières années, l'illustre vieillard perdit presque l'usage de ses jambes. Deux valets le portaient de sa voiture à l'entrée du salon île madame Kécamier, celte amie si dévouée, dont il ne pouvait plus se passer.
100 PRINCIPAUX ÉGRIYAmS FRANÇAIS.
On le plaçait dans uq fauteuil, qu'on roulait jusqu'à l'angle de la cheminée. C'est là qu'il passait ses soirées, immobile, taciturne. Madame Récamier, deve[iue aveugle, oubliait ses propres infirmités pour alléger celles de son ami, et redoublait de tendresse, de soins ingénieux, pour l'aider à se mêler à la conversation qui avait lieu autour de lui.
En février 1847, mourut madame de Chateaubriand, femme supérieure, pieuse, qui, malgré de grandes différences de goûts et d'humeur et une froideur peut-être naturelle, se montra toujours passionnée pour la gloire de son mari, et qui pourtant fut méconnue, négligée, sacrifiée. Peu de mois après, Chateaubriand, alors âgé de soixante-dix-neuf ans, proposa à son amie, qui en avait soixante-dix, de lui donner son nom. Madame Récamier s'y refusa ; elle préféra sans doute conserver l'indépendance de sa position et le mérite d'un dévouement désintéressé. Peut-être se souciait-elle peu d'inscrire ses soixante-dix ans dans un contrat de mariage.
Les derniers jours de Chateaubriand furent attristés par la terrible insurrection démocratique de juin 1848, qui menaçait la France d'une sanglante anarchie. « Assis devant ses fenêtres ouvertes, pâle, silencieux et sombre, dit un témoin oculaire, il prêtait l'oreille au bruit de la guerre civile : chaque coup de canon lui arrachait des tressaillements et des larmes. >> 11 expira le 4 juillet,
entouré de madame Récamier, de son neveu le comte de Chateaubriand, d'une sœur de charité, et de l'abbé Deguerry, qui devait périr victime de l'insurrection démagogique, de la commune. Madame Récamier mourut du choléra l'année suivante. Chateaubriand fut enterré avec une grande pompe à Saint-Malo sur la pointe d'un rocher, appelé le Grand Bé, que sa ville natale lui avait offert de son vivant. Son cercueil fut déposé dans un tombeau creusé dans le granit, que vient battre la marée montante.
La mort de Chateaubriand permit la publication de ses Mémoires, Ce livre, auquel il avait donné le singulier titre de Mémoires d'Outrc-Tombc, est une apologie orgueilleuse de l'auteur et une -diatribe violente contre ses ennemis et ses amis, ses adversaires et ses collègues, hommes et femmes, morts et vivants, souvent sans respect de la vérité. Tous ont tort et se sont trompés ; lui seul a raison et il est irréprochable.
Il se pardonne tout, et rien aux autres hommes.
Chateaubriand n'épargne pas même sa famille : il nous apprend que son pure était dur, hautain, insociable, avare ; sa mère petite, laide, maussade, parcimonieuse, grondeuse.
Il maltraite les émigrés, ses anciens compagnons
d'exil, dont il avait pris la défense dans V Essai sur les
révolutions. « Quel est l'homme, écrivait-il alors, qui
ose dire : je n'eusse pas fait comme eux. ? « Gomme l'événement a donné tort à l'émigration, il prétend l'avoir toujours condamnée. • Je sentais parfaitement, dit-il, que l'émigration était une folie et une sottise... Mon peu de goût pour la monarchie absolue ne me laissait aucune illusion sur le parti que je prenais. » Il était donc revenu d'Amérique et s'était marié pour aller porter les armes contre son pays sans avoir pour excuse l'entraînement de la foi chevaleresque en la royauté ! Il se dit fidèle à son parti par point d'honneur tout en trouvant bête l'objet de sa fidélité.
L'auteur de ce livre est plein de contradictions. En 1814, il avait dit de Louis XVIII : « Sa tête est superbe, son regard est à la fois celui d'un roi et d'un homme de génie. » En 1826, il avait dit dans la nouvelle édition de VEssai sur les révolutions : « On y trouvera un jeune homme dont le cœur est tout à son roi, à l'honneur et à la patrie. » Dans ses Mémoires il parle de Louis XVIII et de la royauté comme le ferait un écrivain démagogue. ¥. Notre cœur n'a jamais beaucoup battu pour les rois... Pourquoi ai-je été royaliste contre mon instinct dans un temps où une misérable race de cour ne pouvait ni m'entendre ni me comprendre?» Et il écrit cette étrange phrase : <( Je suis bourbonien par honneur, royaliste par raison et par conviction, républicain par goût et par caractère. » En racontant son voyage de Prague, il ne
ménage pas les duretés à Charles X, au dauphin, à la dauphine et aux compagnons de leur exil.
Chateaubriand n'est pas plus indulgent pour ses anciens amis que pour les rois. Il trace leur portrait avec une verve amère, quelquefois inconvenante. « Le comte de la Bourdonnaie, jadis mon ami, dit-il, est bien le plus mauvais coucheur qui fut oncques ; il vous lâche des ruades sitôt que vous approchez de lui ; il attaque les orateurs à la Chambre comme ses voisins à la campagne ; il chicane sur une parole comme il fait un procès pour un fossé. — Le prince de Polignac, esprit borné, fixe et ardent, me parut dans cette confiance imperturbable qui faisait do lui un muet éminemment propre à étrangler un empire. — M. Portails, ministre des aiïaires étrangères, est le plus misérable caractère qui fut oncques. — Leduc de Blacas (alors exile à Prague) a la plus haute idée de lui-même : maladie française. A l'entendre, il fait tout, il peut tout ; il dispose des rois ; il mène Metternicli par le bout du nez ; il tient Nesseirodc au collet ; il règne en Italie ; les trois derniers papes lui doiveni leur exallalioii, etc. — Leciirdinal de Latil (autre exih' de Prague) était toujours le prestolel à ventre rondelet, à nez pointu, à face pâle, tel (jue je l'avais vu en colère à la chambre des pairs. — Il dit ilu baron de Damas qu'une congestion religieuse lui embarrassait le cerveau-
— Il dit du général Lafayelte, qui avait beaucoup contribué à placer Louis-Philippe sur le trône: « Heureux d'avoir fait revivre la garde nationale, il se laissa jouer comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait être la nourrice ; il s'engourdit dans cette félicité. » L'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe ne ménage pas les ambassadeurs, ses anciens collègues : « Ces espions titrés, à prétentions exorbitantes, dit-il, qui semélent de tout pour se donner une importance qui leur échappe, ne servent qu'à troubler les cabinets près desquels ils sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d'illusions. »
— Il a des boutades contre les Français. Après avoir dit dans V Itinéraire qu'un Français ne manque jamais à sa parole, et dans le Congrès de Vérone qu'il est incapable de mensonge, il écrit dans ses Mémoires : o La hâblçrie est notre défaut. Interi'ogez un Français et fiezvous à ses récits, il aura toujours tout fait. » Parlez pour vous, monsieur le vicomte, qui vous vantez d'avoir relevé les autels, restauré la religion, d'avoir tout fait sous la Restauration et bien d'autres choses encore.
Chateaubriand, sévère pour les autres jusqu'à la cTuauté, étale un orgueil sans exemple dans l'histoire de la littérature. Il se plaît à *se comparer à tous les personnages anciens et modernes, hommes de guerre, hommes d'État, poêles, orateurs, et c'est lui qui est toujours le plus grand. 11 a des phrases que lui seul a
pu écrire, comme celle-ci : « Louis XVIII, à qui je contribuai à donner une seconde fois la couronne par l'heureuse issue de la guerre d'Espagne », et celle-ci : « Les chrétiens, à qui j'avais rendu de si grands services en relevant leurs autels. » Quoiqu'il ait montré peu d'esprit de conduite et de fermeté de caractère, il se croit au moins l'égal du plus habile diplomate et du plus grand ministre de la France. « Lisez mes dépêches, écrit-il, et dites si l'entente des petites choses et du positif n'est pas aussi manifeste de mon côté que du côté des ministres et des défunts ambassadeurs. » Il faudrait citer tout le chapitre intitulé Présomption pour montrer jusqu'où va cet orgueil insensé. Dans un autre endroit il cite, en faisant semblant d'en rire, des lettres où on lui dit qu'il réunit la hauteur de Bossuet à la profondeur de Montesquieu. Ailleurs, sous des airs de dédain, il fait avec complaisance l'énumération de ses dignités, de ses décorations, du nombre et de la livrée de ses domestiques, de l'éclat de ses fêtes et de ses dîners. Ou dirait un parvenu. Tout eu se posant en démocrate exempt des préjugés aristocrati(iues, il donne sa généalogie et consacre plus de cent pages aux différeutes branches de la maisou de Chateaubriand, (\u\, dit-il, « rivalise de grandeur et d'aucieunelé avec celles des Uohan et des Montmorency-Laval. A la vue de mes parchemins, ajoute-t-il tiéremeul, il ne tiendrait qu'à moi, si j'héri-
tais de l'infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne. »
Cet homme si orgueilleux alTecte une modestie, un désintéressement, une indifférence, un dédain de tout, qui ressemblent encore à de l'orgueil. « On me supposait de l'ambition dont je n'ai pas même le germe. — Je suis toujours prêt à reconnaître la supériorité des autres et ma propre faiblesse. —Rois de la terre, gardez vos couronnes, et surtout ne me les offrez pas, car je n'en veux mie. — Je ne sache pas dans l'histoire une renommée qui me tente. Fallût- il me baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profil la plus grande gloire du monde, je ne m'en donnerais pas la fatigue. » Ce refrain perpétuel de vanité des vanités n'est-il pas une vanité de plus ? Quand on est aussi détaché, aussi indifférent à tout, on devrait avoir moins de vanité de ses succès, moins de haine et de colère contre ses adversaires et ses rivaux.
L'étalage que Chateaubriand fait de son ennui, de son scepticisme, n'est pas moins fatigant. « Mon défaut capital, répète- t-il sans cesse, est l'ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel. —Je m'ennuie de la vie ; l'ennui m'a toujours dévoré : i;e qui intéresse les autres hommes ne me touche point.— Moi qui n'ai jamais cru au temps où je vivais, moi, sans foi dans les rois, comme sans conviction à l'égard des peuples, moi qui
ne me soucie de rien excepté de mes songes, à condition qu'ils ne durent qu'une nuit. — Je ne crois plus ni à la gloire ni à l'avenir, ni au pouvoir ni à*la liberté^ ni aux rois ni aux peuples. — La légitimité ou la république ! premier ministre dans l'une ou tribun dictateur dans l'autre ! — Mon esprit est fait pour ne croire à rien, pas même à moi, il est fait pour dédaigner tout, grandeurs et misères, peuples et rois. — Tout me lasse : je remorque avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout bâillant ma vie. — Je ne crois à rien, excepté en religion. » Mais la foi en Dieu ne doit-elle pas inspirer la foi en la vertu, en l'amitié et dans toutes les belles choses ? Voilà où en était arrivé le restaurateur des autels et de la religion chrétienne.
Cet homme, si dégoûté de tout, se fait prophète de malheur et termine ses Mémoires par les prédictions les plus sinistres sur l'avenir du monde.
On peut aussi reprocher à Chateaubriand d'avoir commis, dans ses Mémoires, des indiscrétions impardonnables, sans aucun souci des convenances envers les gouvernements et envers des personnes dont quelquesunes étaient encore vivantes. Que de conlidences trahies ! que de sentiments froissés! que d'intérêts publics ou privés compromis par cette publicité indiscrète et prématurée !
Au point (le vue littéraire, les Mémoires d'Outre-
tombe offrent tous les genres de composition : il y a de l'histoire, de la biographie, de )a polémique, des tableaux, des portraits, de la caricature, de la satire, des paysages, de la poésie en prose, dithyrambe, élégie, idylle, rêverie, fantaisie. Que de pages admirables que n'auraient pas désavouées La Bruyère, Saint-Simon, Voltaire et J.-J. Rousseau I
La plus belle partie est le récit de l'enfance et de la jeunesse de l'auteur ; on y trouve toutes les richesses de son style, sans aucun mélange de ses défauts. Quelle peinture fine, gracieuse, charmante, par exemple, il a tracée de sa vie d'enfant chez sa grand'mère au joli village de Plancouët I A propos de son séjour à Paris en 1789, il a donné une série de portraits piquants, quelquefois sympathiques, souvent sévères, de Malesherbes, de Mirabeau, de Chamfort, et de bien d'autres, et porté sur l'état de la France des jugements dignes d'un graod historien. Le récit de sa campagne d'émigré et de sa vie d'exilé est un curieux mélange de gaieté, de verve et de mélancolie. Après sa rentrée en France^ il fait un beau tableau de Paris en 1800, et trace les portraits de La Harpe, de Joubcrt, de Saint-Marlin, de la marquise de Coislin, de Saget, épicurien lyonnais, que La Bruyère et Saint-Simon auraient bien signés.
L'histoire de l'Empire est un brillant hors-d'œuvre, qui manque d'impartialité. Chateaubriand semble avoir
voulu surtout faire un parallèle entre lui et Napoléon, et ce n'est pas l'empereur qui est le plus grand des deux.
L'histoire de la Restauration et celle de la vieillesse de l'auteur sont un mélange de récits, de tableaux et de portraits, où il donne carrière à son impitoyable verve satirique. C'est la partie la plus inégale, la plus faible. Les qualités deviennent plus rares, les défauts marquent davantage et l'emportent sur les qualités. Il y a souvent manque de mesure et de goût, exagération de couleur, abus de toute sorte.
Finissons cette étude par un portrait de l'auteur peint par lui-môme. « En aucun temps il ne m'a été possible de surmonter cette espèce de retenue et de solitude intérieure qui m'empêche de causer de ce qui me touche. Personne ne saurait aflirmer, sans mentir, que j'aie raconté ce que la plupart des gens racontent dans un moment de peine, de plaisir ou de vanité. Un nom, une confession de quelque gravité ne sort point ou ne sort (|ue rarement de ma bouche. Je n'entretiens jamais les passants de mes intérêts, de mes desseins, de mes travaux, de mes idées, de mes attachements, de mes joies, de mes chagrins, persuadé de l'ennui profond que l'on cause aux autres en leur parlant de soi. Sévère et véridiijue, je manque d'ouverture de cœur : mon âme tend incessamment ù se fermer: je ne dis point une chose
cnlière, et je n'ai laissé passer ma vie complète que dans ces Mémoires. Si j'essaye de commencer un récit, soudain l'idée de sa longueur m'épouvante ; au bout de quatre paroles, le son de ma voix me devient insupportable et je me tais. Comme je ne crois à rien, excepté en religion, je me défie de tout : la malveillance et le dénigrement sont les deux caractères de l'esprit français ; la moquerie et la calomnie, le résultat certain d'une confidence.
« Mais qu'ai-je gagné à ma nature réservée ? d'être devenu, parce que j'étais impénétrable, un je ne sais quoi de fantaisie qui n'a aucun rapport avec la réalité. Mes amis mêmes se trompent sur moi, en croyant me faire mieux connaître et en m'embellissant des illusions de leur attachement. Toutes les médiocrités d'antichambres, de bureaux, de gazettes, de cafés, m'ont supposé de l'ambition, et je n'en ai aucune. Froid et sec en matière usuelle, je n'ai rien de l'enthousiaste et du sentimental : ma perception distincte et rapide traverse vite le fait et l'homme, et les dépouille de toute importance. Loin de m'entrainer, d'idéaliser les vérités applicables, mon imagination ravale les plus hauts événements, me déjoue moi-même ; le côté petit et ridicule des objets ra'apparait tout d'abord ; de grands génies et de grandes choses, il n'en existe guère à mes yeux. Poli, laudaîif, admiralif i)our les suffisances qui se pro-
clament iutelligeiices supérieures, mou mépris caché ril et place sur tous ces visaf^es enfumés d'encens des masques de Callot. En politique, la chaleur de mesopinions n'a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l'existence intérieure et théorique, je suis l'homme de tous les songes ; dans l'existence extérieure et pratique, l'homme des réalités. Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé ; androgyne bizarre, pétri des songes divers de ma mère et de mon père.
« Les portraits qu'on a faits de moi, hors do toute ressemblance, sont principalement dus à la réticence de mes paroles. La foule est trop légère, trop inallentive pour se donner le temps, lorsqu'elle n'est pas avertie, de voir les individus lels qu'ils sont. Quand par hasard j'ai essayé de redresser quelques-uns de ces faux jugements dans mes préfaces, on ne m'a pas cru. En dernier résultat, tout m'élantégal, je n'insistais pas; un comme vous voudrez m'a toujours débarrassé de l'ennui de persuader personne ou de chercher à établir une vérité: je rentre dans mon for intérieur, coinino un lièvre dans son glle ; là, je me mets à contempler la fouille (lui remue ou le brin d'herbe qui s'incline.
*< Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection
lli PRINCIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS.
invincible autant qu'involontaire : si elle n'est pas une fausseté, elle en a l'apparence; elle n'est pas en harmonie avec des natures plus heureuses, plus aimables, plus naïves, plus abondantes, plus communicatives que la mienne. »
Madame de Staël contribua, comme Chateaubriand, à pousser la littérature française dans des voies nouvelles. Elle y introduisit l'élément du nord qu'avait trop eiracé, au seizième siècle, la renaissance des études grecques et latines. Elle a plus d'esprit, plus de pénétration, plus d'idées que Chateaubriand, elle est plus élevée, plus sérieuse, plus philosophe ; mais elle est moins habile dans l'art d'écrire et ne l'égale pas en élégance poétique, en variété, en souplesse, en coloris, en harmonie. Son style est quelquefois vague, monotone, incorrect, déclamatoire. Madame de Staël est la femme qui a émis le plus d'idées et soulevé le plus de questions. Mais trop dominée par une sensibilité excessive, elle saisit plutôt le côté enthousiaste des choses que le côté réel ; ses sentiments sont souvent chimériques ou rendus chimériques par l'exagération. Ses héros favoris sont tous exaltés, et leurs passions vont jusqu'à l'idolâtrie, au délire.
Germaine Necker, plus connue sous le nom de ba-
ronne de Staël, naquit à Paris. Son père, appelé Necker, était un Genevois qui, de simple commis, devint un des plus riches banquiers de son temps et un des principaux ministres de Louis XVI. C'est lui qui dirigeait le gouvernement à l'époque de la convocation des États généraux qui amenèrent la révolution. .Madame Necker, fille d'un pasteur calviniste suisse, était une femme de mérite, qui a laissé cinq volumes de Mélanges remarquables par la finesse des aperçus ; mais elle avait un caractère raide, formaliste, inflexible, et une sévérité qui ne savait pas allier l'amour maternel à la règle austère du devoir. Aussi la jeune Germaine craignait sa mère autant qu'elle aimait son père ; elle avait pour lui une afTection dont l'intensité rappelle celle de madame de Sévigné pour sa fille.
Grande était l'ambition de M. et de madame Necker pour leur fille unique. Aussi la jeune Germaine fit de fortes études ; elle assista, en s'y mêlant, aux conversations du salon de sa mère, qui réunissait chez elle les hommes les plus célèbres et les plus spirituels de l'époque. On y voyait entre autres le grand BufTon, La Harpe et Marmontel, littérateurs instruits et bons critiques, l'emphatique Thomas, Chamfort, si piquant par ses bons mots, le déclamateur Raynal, l'Allemand Grimni, qui écrivait notre langue avec la facilité d'un Français, Gibbon, un des plus grands historiens de l'An-
glelerre. Germaine était une eniant pleine de gaieté, de vivacité, de franchise. Grâce à cette éducation, ses facultés intellectuelles prirent un développement précoce; elle montrait un esprit supérieur à son âge. Le désir de plaire à ses parents la rendait capable de tout. Témoin, à dix ans, de l'admiration que leur inspirait Gibbon, elle s'imagina qu'il était de son devoir de l'épouser, afin qu'ils pussent toujours jouir d'une société qui leur était si agréable, et elle lit sérieusement à sa mère la proposition de ce mariage. Il y avait d'autant plus de mérite dans cette singulière idée, que Gibbon était loin d'être beau. Mademoiselle Necker s'accoutuma de bonne heure à composer. A quinze ans, elle fit un extrait de V Esprit des lois avec des réflexions. L'année suivante, son père ayant publié le fameux Compte-rendu de son ministère, elle lui écrivit, pour le féliciter, une lettre anonyme dont le style la fit reconnaître. Parmi les œuvres de sa première jeunesse, on a imprimé des Nouvelles, le drame en vers de Sophie, et la tragédie de Jane Grcy, qui ne sont que des ébauches de talent. Madame de Staël n'a point réussi dans la versification. Elle n'avait pas le génie poétique, qui est un don naturel comme celui de la musique. Sa pensée ne savait pas preiulre la forme des vers, et son talent improvisateur ne pouvait pas s'assujettir au joug de la mesure, de la rime et dos autres règles de la versification française. On remarque déjà dans ces
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premières compositions ce désir de produire de grands effels, d'exciter de fortes émotions, qui était le caractère dominant de sa conversation.et de ses livres.
Dès lors aussi elle avait cette sensibilité vive et profonde, cet enthousiasme pour le génie, la vertu, le malheur, la mélancolie, le dévouement passionné, qu'avait propagé J.-J. Rousseau. Les éloges donnés à son père la faisaient fondre en larmes ; la présence des personnages célèbres lui donnait des battements de cœur; ses lectures produisaient sur elle une telle impression que l'enlèvement de Clarisse, dans le roman de Richardson, avait été, disait-elle plus tard, un des événements de sa jeunesse. Elle éprouva les mômes impressions dans un âge plus avancé : le petit roman de Renéj l'épisode de Velléda, dans les Martyrs, la scène de Tenterrement dans Y Antiquaire de Walter Scott, les premiers poèmes de lord Byron lui causèrent des émotions inconcevables.
Mademoiselle Necker, tout occupée de ses travaux littéraires, faisait peu d'attention aux petits détails du monde auxquels sa mère attachait beaucoup d'importance. Ainsi, lors de sa présentation à la cour, elle manqua une révérence, et une garniture de sa robe se trouva un peu détachée. Un autre jour qu'elle entrait chez la duchesse de Polignac, elle oublia son bonnet dans sa voiture. On rit beaucoup de ces petits accidents ; elle
en riait elle-même la première, au grand chagrin de sa mère.
La fille unique de Necker était un trop grand parti pour ne pas être recherchée de bonne heure. Son mariage offrait quelques difficultés. Sa mère exigeait qu'elle épousât un protestant, et son père ne voulait point se séparer d'elle ni la donner à un homme qui n'eût pas une grande existence. Un gentilhomme suédois, le baron de Staël-Holstein, conseiller d'ambassade à Paris, aspira à la main de la riche héritière, et sut intéresser à sa cause son ambassadeur, plusieurs dames qui étaient en correspondance avec Gustave III, et môme Louis XVI et Marie-Antoinette, qui écrivirent au roi de Suède pour le prier de lui assurer l'ambassade de Paris. Au bout de cinq ans de négociations, Gustave III, charmé de procurer une des fortunes les plus considérables de l'Europe à un de ses sujets, qui le représenterait dignement en France, nomma le baron de Staël ambassadeur, et le mariage fut célébré en 1780.
La comtesse de Boufflcrs, correspondante du roi di' Suéde, qui avait beaucoup contribué à le conclure, moins en vue du bonheur des deux époux que dans l'intérêt du roi et du baron de Staël, écrivit bientôt après à Gustave III : «Je souhaite queM.de Staël soit heureux, mais je ne l'espère pas. Sa femme est élevée dans des principes d'honnêteté et de vertu, il est vrai; mais elle
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est sans aucun usage du monde et des convenances, et si parfaitement gâtée sur l'opinion de son esprit, qu'il sera difficile de lui faire apercevoir tout ce qui lui manque. Elle est impérieuse et décidée à l'excès. Elle a une assurance que je n'ai jamais vue à son âge et dans aucune position. Elle raisonne surtout à tort et à travers, et quoiqu'elle ait de l'esprit, on compterait vingt-cinq choses déplacées pour une bonne dans ce qu'elle dit. L'ambassadeur n'ose l'avertir, de peur de l'éloigner de lui dans les commencements... Au reste, les partisans de son père la portent aux nues ; ses ennemis lui donnent mille ridicules; les personnes neutres, tout en rendant justice à son intelligence, lui reprochent de parler trop et de montrer plus d'esprit que de bon sens et de tact. Si elle était moins gâtée par l'encens qu'on lui prodigue, j'aurais essayé de lui donner quelques conseils. »
La comtesse de BoulTlers ne prévit que trop juste. Ce mariage de pure convenance ne fut pas heureux. La différence d'idées et de goûts y jeta du froid dès le commencement. L'esprit dominateur de la jeune femme et les prodigalités du mari finirent par amener une séparation de biens, consentie des deux parts vers 1796. Ils avaient deux fils et une fille, qui en 1816 épousa le duc de Broglie. Madame de Staël éleva elle-même ga fille. « Ma mère ne voulut jamais avoir de gouvernante
pour moi, disait la duchesse de Broglie ; elle me donna des leçons tous les jours, m^me dans ses plus grands chagrins. »
C'est deux ans après son mariage que madame de Staël publia ses Lettres sur J.J. Rousseau^ le premier de ses ouvrages qui mérite d'être cité (1788). Ce livre, étonnant pour une jeune femme de vingt-deux ans, annonce une imagination brillante, une âme passionnée, une exagération pathétique, et un talent d'écrivain plein d'éclat. Mais c'est moins un jugement qu'un panégyrique : elle excuse tout, même l'ingratitude de Rousseau et son suicide, qu'elle donne à tort comme certain.
Lorsque la convocation des Étals généraux eut lieu en 1781), Necker était premier ministre. Madame de Staël, transportée de l'idée que ?on pure aurait la gloire de présider à la régénération de la France, partagea l'enthousiasme général pour la révolution. Sa joie fut de courte durée. Louis XVI, cédant aux funestes conseils de la cour, commit bientôt la faute de renvoyer son ministre, qui avait la confiance de l'Assemblée nationale et (lui était l'idole du peuple. Aussitôt les Parisiens, alarmés des projets de la couronne, se mirent en insurrection et s'emparèrent de la Hastille (I î juillet !780 . Necker fut rappelé, et rentra fi Paris en triomphe. Ce ne fut pas pour longtemps. Necker, si habile financier, se
montra homme d'État prcsomplucux et incapable. Il voulut ménager tous les partis, et il les offensa tous. Au bout de quelques mois, il se vit obligé de donner sa démission et il quitta la France en fugitif. Il laissait généreusement au trésor deux millions qu'il avait prêtés au gouvernement, et qui ne furent rendus à sa fille qu'en 1816. Lorsque la guerre éclata en 1792 entre la France et la plupart des puissances de l'Europe, le baron de Staël se trouva seul ambassadeur à Paris et jouit d'un grand crédit auprès du parti révolutionnaire. Madame de Staël profita de sa position pour sauver la vie et la liberté au comte de Narbonne, « son ami de cœur, » dit Gouverneur Morris, au vicomte Mathieu de Montmorency et au comte de Jaucourt, proscrits après l'insurrection du 10 août 1792. Bientôt menacée d'être arrêtée à son tour, elle quitta Paris pendant les massacres de septembre et ne dut son salut qu'à la protection de Tallien, qui l'accompagna au-delà des barrières. Elle se retira auprès de son père au château de Coppet, situé à deux lieues de Genève. Au mois d'août de l'année suivante, elle adressa au comité de salut public une Défense de la reine Marie -Antoinette, qui venait d'être enfermée dans la prison de la Conciergerie et qui était menacée d'être mise en accusation devant le tribunal révolutionnaire. Cette prière touchante lut inutile. Des Réflexions sur la paix, adressées à Pitt et
aux Français en 1794, n'eurent pas un meilleur résultat, bien qu'elles fussent citées avec éloge par Fox dans le parlement d'Angleterre. De son côté, le baron de Staël, rappelé par Gustave JII, partit pour la Suède. Après le 9 thermidor et la chute des terroristes, il fut renvoyé à Paris comme ambassadeur, et sa femme vint le rejoindre. En 1799, il fut de nouveau rappelé à Stockholm. Sa santé s'étant affaiblie, il voulut se rapprocher de sa femme et de ses enfants et revint en France. Madame de Staël alla au devant de lui jusqu'à Poligny, où il mourut le 9 mai 1802.
C'est pendant son séjour à Goppet que madame de Staël fit, en 1794, la connaissance de Benjamin Constant, à qui, pour son malheur et sa réputation, elle laissa prendre trop de place dans son cœur et dans sa vie. Benjamin Constant, né à Lausanne en 1767, descendait d'une de ces familles qui s'étaient expatriées après la révocation de Tédit de Nantes et qui se considéraient toujours comme françaises. On a dit quec'élait l'homme qui avait le plus d'esprit depuis Voltaire. Cela pouvait être vrai de sa coiiversalion ; mais ses ouvrages ne donnent pas de lui une aussi haute idée. Au fond, c'était un sophiste sceptique, railleur et corrompu, (lui ne méritait ni les succès ni les amitiés (lu'il oblinl. Une lettre, datée du 21 octobre 179 i, atteste l'adiniration (jue lui inspira madame de Staël. ^ j'ai rarement vu, tlil-il,
une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d'abandon dans la sociétéintime .... Elle a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde ; elle sait parfaitement écouter ; elle sent l'esprit des autres avec autant de plaisir que le sien ; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peutêtre un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur. »
Sous le Directoire (1795-1799), madame de Staël, tout en méprisant les cinq directeurs, qu'elle appelle l'aristocratie du régicide^ défendit leur gouvernement, dont l'existence lui paraissait la meilleure sauvegarde de la liberté, « sans laquelle il n'y avait pour la France que honte et malheur. » « Je n'aurais pas conseillé d'établir une république en France, dit-elle dans ses Considérations sur la révolution; mais une fois qu'elle existait, je n'étais pas d'avis qu'on dût la renverser. » Pourquoi ne pas la renverser, si elle devait faire le malheur du pays? Puisque madame de Staël admirait
la constitution anorlaise, pourquoi n'aurait-elle pas désiré de la voir alors établir en France? Elle a voulu dans ses Considérations sur la révolution française expliquer et justifier ce changement d'opinion politique : « Ceux qui se font honneur de rester fidèles à la môme idée, dit-elle, sontpresquc toujours des esprits bornés. Gomment faire toujours la même manœuvre, quel que soit le vent? La science de la vraie politique consiste à tenir compte des circonstances. » En 1795, elle écrivit des Réflaxiong sur la paix intérieure, où elle cherchait à rallier à la république les royalistes constitutionnels, et où elle prédisait que, pour arriver à la monarchie modérée, il faudrait passer par le gouvernement militaire. Elle devint l'âme du cercle républicain de l'hôtel de Salm, qui défendait la république contre le cercle royaliste de Glichy. Après le coup d'État du 18 fructidor 1797, que le Directoire fit pour affermir son pouvoir menacé et qui amena la proscription des royalistes, elle profila de son influence pour intercéder en faveur des victimes. Elle sauva la vie à M. de Norvins, qui allait être fusillé, à Dupont de Nemours, que « Chénier, dit-elle, fit passer pour un vieillard de quatre-vingts ans, quoiqu'il en eùl à pi'ino soixante. Ce moyen déplut \\ l'aimable Dupont, (jui a toujours eu de grands droits à la jeunesse parsonàme. » Quelque temps avant lo rnup d'Etat, elle avait obtenu le
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rappel de M. deTalleyrand, émigré en Amérique, el avait contribué avec Joseph Ghénier à le faire nommer ministre des affaires étrani^ôres. « M. deTalleyrand, dit-elle, avait besoin qu'on l'aidât pour arriver au pouvoir ; mais il se passait ensuite très-bien des autres pour s'y maintenir. » Talleyrand ne se piqua pas de reconnaissance. Lorsque sa bienfaitrice fut persécutée par Napoléon, dont il était le ministre, il s'éloigna d'elle et resta spectateur indifférent de son exil.
L'intérêt que madame de Staël prenait à la politique ne lui faisait pas négliger les lettres. En 1795, elle écrivit VEssai sur les fictions. Elle veut des fictions sans mythologie, sans merveilleux, sans allégorie, sans comparaison, et tombe dans un positivisme littéraire qui serait fatal à la poésie. Elle condamne aussi la fable et le roman historique, sous prétexte que le faux s'y mêle trop au vrai.
L'année suivante, madame de Staël publia son livre De l'influence des passions sur le bonheur. Elle fait consister le bonheur dans l'enivrement d'une seule passion : le bonheur est plutôt une longue succession de plaisirs. Elle prétend que nos passions sont indépendantes de notre volonté : il est dangereux d'enseigner que l'homme ne peut pas résister à ses passions. Elle proscrit toutes les passions, sauf la pitié, non parce qu'elles nous rendent coupables, mais parce qu'elles nous rendent inalheu-
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reux; et elle n'excepte pas même les bonnes, comme l'ambition, l'amour de la gloire, l'amitié, la tendresse conjugale, tiliale et maternelle, qui sont la source de nos vertus. Pour la seconde fois elle excuse le suicide. Dans sa jeunesse, dit Sismondi, elle avait une grande peur de la mort, et s'extasiait sur ceux qui osaient la braver: le suicide et le duel lui paraissaient le nec plus ultra de l'héroïsme. » A cette époque, madame de Staël avait cessé d'être chrétienne; elle avait oublié la sévère piété de sa mûre et adopté les idées sceptiques du dix-huitième siècle. Elle s'accusa plus tard d'avoir loué le suicide. « Je m'en suis amèrement repentie, dit-elle. J'étais alors dans tout Torgueil et toute la vivacité de la première jeunesse. Mais à quoi servirait-il de vivre, si ce n'était pas dans l'espoir de s'amender ? » Elle se réfuta elle-même dans ses Réflexions sur le suicide, imprimées à Stokcholm en 1812. « Le suicide est inconciliable avec la foi chrétienne, dit-elle. Uclui qui se rend coupable de suicide pervertit toutes les idées de courage et fait de la mort môme un scandale. »
C'est dans le livre de Ylnjhience des passions qu'elle commence à exaller celU^ disposition tendre et rêveuse, qu'elle appelK» la mélancolie, (le n'est jkis la nirl;incolie et les stériles rêveries, c'est raclioii (ju'il faiii prêcher aux hommes. » Mieux vaut agir que rêver, »
disait Fénelon. La mélancolie n'apaise pas les passions ; elle inspire le dégoût du travail et mène au suicide par orgueil ou par paresse.
En 1801, madame de Staël donna un ouvrage plus important, intitulé De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Elle se proposait d'expliquer le caractère des dilTérentes littératures par les institutions sociales, politiques et religieuses de chaque siècle et de chaque pays, et de montrer comment le progrès des lettres a modifié, à son tour, le gouvernement, la religion, les lois, les mœurs des différents pays et des différents siècles. Elle prétend qu'il y a un progrès constant dans les lettres, les sciences, les arts, et que l'humanité marche vers un état de perfectibilité indéfinie. Pour admettre la perfectibilité de la société, il faudrait supposer la perfectibilité indéfinie de l'individu, laquelle est limitée par ses passions. L'auteur fait une exception pour la poésie, a La poésie, dit-elle, n'est point susceptible d'une perfection indéfinie. La poésie des Grecs n'a été ni surpassée ni même égalée par les modernes. »
La première partie du livre est consacrée à l'examen des littératures anciennes et modernes; la seconde traite de la littérature contemporaine en France et de son avenir. Pour exécuter un plan aussi vaste et aussi hardi, il aurait fallu réunir à la connaissance approfondie
de toutes les littératures et de l'iiistoire universelle un esprit philosophique qui ne se trompât jamais sur les causes et les résultats des faits. C'était une lâche audessus des forces d'une jeune femme de trente-cinq ans. Madame de Staël n'avait pas assez étudié les auteurs grecs et latins, dont elle parle quelquefois bien légèrement. En outre, elle observait peu et raisonnait beaucoup; elle voyait loin, mais ellene voyait pas toujours clair.
Pour prouverson système de la perfectibilité, madame de Staël place les auteurs romains au-dossus des auteurs grecs. La singulière raison qu'elle donne de ce paradoxe, c'est qu'à Rome la littérature commença par la philosophie, tandis qu'en Grèce elle avait commencé par l'imagination. C'est une erreur : la littérature romaine commença, comme toutes les autres, par la poésie ; la philosophie ne parut que vers la décadence de la république.
Elle soutient aussi que les Romains ont plus de sensibilité que les Grecs, (i'est une autre erreur: les Romains, durs comme la pierre, ne réussirent point dans la tragédie, qui exige plus de sensibilité (jue tous les autres genres littéraires. Latragédieà Rome, c'étaient les combats des gladiateurs et des bètes féroces.
Madame de Staill ne trouve point de véritable sensibilité dans les poêles grecs. « Le genre humain, dit-elle.
n'avait point encore atteint l'âge de la mélancolie, sans laquelle il n'y a rien de j^rand et de philosophique. » Mais d'abord, y a-t-il un âge de la mélancolie et un âge de la gaieté? Et ces Grecs, qu'elle accuse de manquer de sensibilité, n'ont-ils pas donné les plus beaux exemples de l'amour filial dans Antigone, de l'amour conjugal dans Pénélope et dans Alceste, de l'amour maternel dans Mérope, Clytemnestre, Andromaque ?
Elle montre une sévérité non moins injuste pour la philosophie de la Grèce, qui la première proclama, par la bouche du divin Platon, la consolante doctrine de la Providence, et dont les pensées nourrissent le genre humain depuis plus de deux mille ans, et pour son éloquence philosophique, « à laquelle il manque, ditelle, une grande puissance pour faire naître l'émotion ; c'est la mélancolie et la sensibilité. »
Elle maltraite peut-être encore davantage les historiens de la Grèce. « Ils n'approfondissent point les carac tères, dit-elle, ils ne jugent point les institutions. Ils ne blâment ni n'approuvent. Ils vous peignent la conduite des hommes comme la végétation des plantes, sans porter sur elle un jugement de réflexion. » Costa faire douter si l'auteur a jamais lu Thucydide, Xénophon, Polybe et les autres historiens grecs.
En vertu du principe de la perfectibilité, madame de Staël met les siècles de Périclôs, d'Auguste, de Léon X
et de Louis XIV bien au-dessous du dix-huitiùmc, « dans ce qu'il y a de plus important, la raison et la philosophie. » D'après ce système, la question de prééminence est une question de "chronologie : le dixneuvième siècle doit l'emporter sur le dix-huitième et il sera le premier de tous les siècles. C'est bien rassurant pour nous.
Au reste, c'e^t moins sur le terrain de la littérature que sous le rapport des mœurs qu'on peut soutenir la doctrine de la perfectibilité. Si l'on considère l'histoire de l'humanité, on voit ce que les mœurs ont gagné avec le temps. Sous Tinfluence du christianisme, l'idolâtrie, l'esclavage, le servage, la traite des nègres ont disparu, la condition des malheureux s'est adoucie, une foule d'abus ont été réformés ; la croyance à la sorcellerie, à l'alchiinic, à l'astrologie s'est dissipée, depuis qu'on a découvert les véritables lois de la physique et de l'astronomie.
Une des idées les plus originales du livre De la Littérature^ c'est lu distinction que l'auteur établit entre la littérature du midi, dont Homère est le père, et lu littérature du nord, (jui lire son origine d'Ossian, barde écossais du quatrième siècle. On admiredans la première plus de goût, de régularité, d'urbanilé, d'élégance, plus do beauté dans la forme ; la seconde a plus de profondeur de sentiment, plus de passion, de mélancolie et d'en-
thousiasme, qualités que madame de Staël attribue au climat nuaj^eux du nord, à Tindépendance des tribus germaniques, au respect des anciens Germains pour les femmes, à la réforme protestante et à la lecture de la Bible. Il y aurait bien des réserves à faire.
Ossian, qui n'est connu que depuis les pastiches de Macpherson, n'a exercé aucune influence sur les grands écrivains qui ont vécu depuis sa découverte. Peut-on comparer ce barde, dont les poésies mélancoliques fatiguent par le retour des mêmes tableaux, des mêmes sentiments, et « dont les images peu variées, au dire même de madame de Staël, ne sont point mêlées à des réflexions qui puissent intéresser, » avec les chefsd'œuvre d'Homère, qui offrent tous les genres de beautés et de sentiments ? Ossian est un type trèsincomplet de la poésie du nord ; c'est Shakespeare qui devrait en être le véritable représentant.
Dire que les peuples du nord ont plus de sensibilité et de mélancolie que ceux du midi, c'est oublier que les poésies les plus mélancoliques ont été composées par l'Arabe Job il y a plus de trois mille ans, et que les pages les plus attendrissantes des poëtes modernes sont empreintes du caractère des poésies bibliques. Madame de Staël veut bien reconnaître de la mélancolie dans les psaumes des Hébreux, mais elle la trouve bien inférieure à la mélancolie du nord. Elle s'extasie, par
exemple, sur la mélancolie d'Young, qui est tout artificielle, et sur l'enthousiasme passionné de Werther, « qui lait du bien aux esprits disposés à l'enthousiasme. » Werther, orgueilleux, égoïste, paresseux, révolté contre les inégalités sociales, en proie à de sombres et coupables désirs, finit par la démence et le suicide et n'inspirie aucune sympathie.
Le livre De la Littérature servit de prospectus au romantisme, qui représente surtout la liberté dans l'art, le retour au moyen âge, qui veut remettre en honneur les mœurs chevaleresques et le merveilleux chrétien. C'est là que l'auteur soutint pour la première fois qu'il fallait faire autrement que les anciens, exprimer nos propres idées et nos propres sentiments, être nousmêmes, donner plus de place à l'éléinent chrétien et à l'élément germanique, qui existaient dans la société barbare du moyen âge et qui avaient été trop effacés par la renaissance du seizième siècle.
Un des chapitres les plus piquants du livre De la Littérature est celui que l'auteur a consacré aux tVmmes qui cultivent les lettres. Suivant son habitude, madame de Staël y généralise les observations faites sur elleméiue et semble raconter son histoire. Mais c'est à tort qu'elle se plaint di' l'injustice des hommes envers les femmes célèbres. « Les hommes, dit-elle, pardonnent plutôt aux femmes de manquer à leurs devoirs que
d'attirer l'attention par des talents distingués. L'opinion semble dégager les hommes de tous les devoirs envers une femme à laquelle un esprit supérieur serait reconnu : on peut être ingrat, perfide, méchant envers elle, sans que l'opinion se charge de la venger. N'estelle pas une femme supérieure ? Tout est dit alors. » (( On me blâme, comme femme, d'écrire et de penser, » dit-elle ailleurs. Madame de Staël se fait illusion. Les critiques, tout en relevant des assertions téméraires, des paradoxes, des sophismes, des erreurs, des négligences de style, ont rendu pleine justice aux brillantes qualités de ses livres et de son incomparable conversation. Au reste, les critiques ne la rendirent pas aussi malheureuse qu'elle veut bien le prétendre. « Le genre de talent qui a fait parler de moi, comme écrivain, dit-elle, m'a toujours valu plus de plaisir que de peine. »
Vers la fin de 1802, madame de Staël publia le roman de Delphine, qui jeta un grand éclat sur son nom. Dans la préface, elle prétend que « le roman présente des difficultés effrayantes. » Que dirait-elle de l'épopée, de la tragédie, de la comédie, qui sont bien autrement difliciles ! Elle se reprit elle-même dans son livre De l'Al^ lemagne. « De toutos les fictions, dit-elle, le roman est la plus facile. »
Elle prit pour épigraphe cette phrase empruntée aux Mélanges du sa mère: « Un homme doit savoir braver
l'opinion ; une femme, s'y soumettre. » C'est un mauvais conseil. Si l'opinion publique a raison, un homme n'a pas le droit de la braver ; et si elle a tort, une femme ne doit point s'y soumettre. Ajoutons que Delphine, l'héroïne du roman, est malheureuse, non pour avoir bravé l'opinion, mais pour avoir méprisé les convenances de son sexe, commis des imprudences, des fautes graves, et violé ses devoirs.
Delphine est une jeune veuve de vingt-quatre ans, qui à la beauté, à l'esprit, à la grâce, réunit l'enthousiasme, la mélancolie, et même le génie, bien qu'elle n'ait rien fait. Mais il lui manque la raison, le bon sens, qui la guideraient dans le choix de ses affections. Malgré bien des avertissements, elle se passionne pour madame de Vernon, femme fausse, perlide, égoïste, qu'elle devrait craindre et fuir, et pour Léonce, homme beau, brave, spirituel, mais égoïste et vaniteux, qui ne respecte que l'opinion publique et qui est prêt à lui sacrifier les principes, les devoirs et les intérêts les plus importants de la vie. Elle est si persuadée do la pureté de sa morale, ({u'clle voit la cause de ses malheurs partout, excepté dans ses imprudentes et coupables liaisons.
Delphine est le portrait de madame de Staël, qui s'est
peinte elle-même. Elle veut prouver qu'une femme
nuilheureuse dans le mariage, comme cela lui élait ar-
rivé, ne peut se résigner ni échopper à son sort, sans s'exposer à d'améres douleurs. Il y a pourtant bien des femmes qui savent trouver le bonheur dans l'accomplissement de leurs devoirs.
Pour juger de la moralité du livre, nous suivrons la règle donnée par madame de Staël. « La morale d'un ouvrage d'imagination, dit-elle, se compose de l'impression que son ensemble laisse dans l'âme : si lorsqu'on pose le livre, on est plus rempli de sentiments doux, nobles, généreux, l'ouvrage est moral, » Ce genre de moralité ne se trouve pas dans Delphine, dont la lecture ne laisse pas une impression favorable au perfectionnement de rame. L'auteur, il est vrai, fait périr ses deux coupables héros, mais c'est après les avoir rendus intéressants en associant à leurs vices de belles et brillantes qualités. Une autre leçon dangereuse , c'est que le mépris de la règle est une preuve d'un esprit supérieur.
Malgré quelques défauts de style et le retour trop fréquent des mots de grâce, sensibilité, enthousiasme^ mélancolie, le roman de Delphine est écrit avec une verve facile et abondante. Les caractères sont peints avec une fine pénétration; tel est celui du duc de Mendoce, que La Bruyère n'aurait peut-être pas désavoué.
Revenons aux événements politiques, qui eurent tant d'influence sur la vie et le talent de madame de Staël. Le Directoire, avili par sa faiblesse, ses violences, son im-
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moraIité,fut renversé le 18 brunaire 1799 par le général Bonaparte, qui le remplaça par le Consulat, et qui, au lieu de concilier lu liberté avec l'ordre, ne rétablit l'ordre qu'en étouffant la liberté. Madame de Staël avait plusieurs fois rencontré le général Bonaparte dans le monde ; ils éprouvaient peu de sympathie l'un pour l'autre, et ils ne tardèrent pas à se heurter. Elle lui demanda un jour quelle femme il préférait. — « Celle qui a le plus d'enfants, » répondit-il. Cette répopse grossière dut* profondément blesser une femme qui était passionnée pour la gloire littéraire et qui commençait à être une puissance. Aussi le salon de madame Staël devint le rendez-vous des amis de la liberté qu'alarmait la despotisme naissant du premier consul, et elle s'exprimait elle-môme sans ménagement sur les actes du nouveîiu gouvernement. « Je me laissai aller, dit-elle, à quelques sarcasmes contre la constitution consulaire. »
Bonaparte n'ignorait pas combien l'étincelante et spirituelle conversation de madame de Staël était séduisante et combien elle pouvait lui nuire. « Je ne sais, disait-il, comment il arrive qu'on m'aime toujours moins, quand on l'a vue. Elle monte les lOles dans un sens qui ne uieconvietît p;i>;. » Un jour il lui envoya son frère Joseph pour lui demander de s'attacher à son gouvernement et pour lui oIVrir le remboursement des
deux millions queNecker avait proies au trésor. « Enfin que voulez-vous? » ajouta Joseph Bonaparte. — « Il ne s'agit pas de ce que je veux, répondit-elle, mais de ce que je pense, » Le plus grand grief de Bonaparte contre elle était son amour pour la liberté. Madame de Staël ne se laissa ni gagner ni intimider. Benjamin Constant, membre de l'opposition dans le tribunal, l'ayant consultée sur un discours où il se proposait de -dénoncer la tyrannie du premier consul, elle l'encouragea de toutes ses forces, §ans s'inquiéter de ce qu'il pourrait lui en arriver. Bonaparte, soupçonnant le conseil qu'elle avait donné, lui fit signifier par Fouché, ministre de la police, d'avoir à l'avenir plus de réserve. En dépit de cette menace, elle continua de parler sans ménagement et d'agir sur ses nombreuses relations dans les Conseils, dans les bureaux, et sur les hommes les plus influents de la société. Le premier consul, impatient de toute opposition, Texila à quarante lieues de Paris. On prétendit qu'elle était étrangère, et, comme telle, soumise à la surveillance de la police. Joseph et Lucien Bonaparte et le général Junot firent de vains eiïorts pour obtenir la révocation du décret. Elle écrivit elle-même une lettre suppliante au premier consul pour le fléchir; tout fut inutile, il fallut s'éloigner de Paris. Madame de Staël résolut de quitter la France et de se retirer en Allemagne, « J'avais, dit-elle, le désir de me
relever, par la honne réception qu'on me promettait en Allemagne, de l'outrage que me faisait le premier consul, et je voulais opposer l'accueil bienveillant des anciennes dynasties à l'impertinence de celle qui se préparait à subjuguer la France. » C'est vers la fin de 1803 qu'elle partit pour l'Allemagne, accompagnée de Benjamin Constant; elle se rendit à Weimar,célèbre abrs par la réunion de plusieurs écrivains de génie. Elle fut reçue en souveraine, «< en sultane de la pensée. » Le duc et la duchesse de Weimar rivalisèrent d'hommages avec les hommes de lettres, et la grande duchesse Louise, • le véritable modèle d'tftie femme destinée par la nature au rang le plus illustre, » lui voua une amitié dont les témoignages subsistent dans leur correspondance. Ce voyage, qui était un exil, devint pour madame de Slael une source de gloire: ses idées s'étendirent, s'élevèrent ; son talent se transforma et se compléta dans la fréquentation des grands écrivains et dans la connaissance de la langue allemande, langue neuve, originale, alors inconnue en France. Elle trouva sa muse en Allemagne, comme Chaleaubrianii avait trouvé la sienne en Amériiiue.
A Weimar, (pi'on appelait alors l'Athènes de l'Allemagne, madame de Staël vécut dans la société de Goethe, de Wieland et de Scliiller. Sa première entrevue avec Schiller est une anecdote agréable cl donne une haute idée du caractère de ce grand poète.
« La pi'oinit're fois que j ai vu Scliiller, dit-ullc dans son livre De ^Allemagne, c'était dans le salon du duc et de la duchesse de Weimar, en présence d'une société aussi éclairée qu'imposante. Il lisait très-bien le français, mais il ne l'avait jamais parlé : je soutins avec chaleur ' la supériorité de notre système dramatique sur tous les autres; il ne se refusa point à me combattre, et, sans s'inquiéter des difficultés et des lenteurs qu'il éprouvait en s'exprimant en français, sans redouter non plus l'opinion des auditeurs, qui était contraire à la sienne, sa conviction intime le fit parler. Je me servis d'abord, pour le réfuter, des armes françaises : la vivacité et la plaisanterie; mais bientôt je démêlai, dans ce que disait Schiller, tant d'idées à travers l'obstacle des mots; je fus si frappée de cette simplicité de caractère qui portait un homme de génie à s'engager ainsi dans une lutte où les paroles manquaient à ses pensées; je le trouvai si modeste et si insouciant dans ce qui ne concernait que ses propres succès, si lier et si animé dans la défense de ce qu'il croyait la vérité, que je lui vouai dès cet instant une amitié pleine d'admiration. »
Goethe et Schiller ne supportaient pas sans quelque fatigue l'inépuisable conversation de madame de Staël, si pleine de verve, d'esjjrit, d'émolion pathétique. Ils l'ont sévèrement jugée. « Son esprit généralise tout, écrit Schiller à Goethe. Elle n'a de sympathie qu'avec ce qui
est passionné, rhétorique et résumé. La beauté idéale de la véritable poésie lui échappe; mais aussi elle ne se laisse pas séduire par le charme de la poésie fausse. La clarté, la précision, la merveilleuse activité de son intelligence produiront sur vous une impression favorable. Ce qu'il y a do pis chez elle, c'est une rapidité d'éloculion foudroyante. Pour la suivre dans sa course, il faudrait n'être qu'oreilles. Gela m'embarrasse beaucoup, et je ne cause pas avec elle sans beaucoup de peine. »— « Le démon m'amène ici la philosophe française, écrit encore Schiller à Kœrner; c'est bien de toutes les créatures vivantes que j'ai rencontrées la plus mobile, la plus prête au combat et la plus fertile en paroles. »
« Elle voulait connaître Weimar, son aspect moral, social, littéraire, dit Goethe. Elle voulait aussi être connue, et ne se donnait pas moins de peine pour atteindre ce dernier but que pour approfondir nos idées, nos habitudes et nos mœurs. Mais être connue ne lui suffîsait pas: elle prétendait surtout faire de reiïet. Il lui fallait produire une vive impression sur le> sens, la sensibilité et l'intelligence de ses auditeurs. Elle nous reprochait de manquer d'activité, et n'oubliait vWw pour stimuler cette apathie dont elle accusait les Allemands. Elle ne comprenait pas celle résolution calme et profonde qui diriije toutes les actions d'après un scnl principe vers un seul but. Elle vivait dans le présent; elle
avait besoin d'une activité de tous les moments et d'une succession rapide de vives impressions. C'était pour elle i'idéal de la vie humaine, comme l'idéal de la société était à ses yeux une arène de discussions perpétuelles.
« Son bonheur était de philosopher dans un salon, c'est-à-dire de discuter brillamment sur d'inscrutables problèmes. Dans la chaleur de la conversation elle s'élançait, et se plongeait étourdiment au fond de cette sphère intime, où le sentiment et la pensée se cachent : elle s'emparait de ces sujets qui doivent rester des mystères et n'être débattus qu'entre Dieu et notre propre cœur. Femme et femme française, elle soutenait son opinion avec énergie, avec éloquence,avec une obstination souvent sophistique, et n'écoutait guère ou ne pesait pas avec scrupule les objections de ses antagonistes.
« Sur les plus importants objets, elle ne vous laissait pas une minute de réflexion. Après avoir soulevé des questions dont la profondeur épouvante la pensée, elle prétendait que la conversation marchât aussi rapidement que possible ; vous eussiez dit qu'il ne s'agissait que de se renvoyer la balle avec vivacité et que le reste importait peu. »
Après un séjour de li'ois mois à Weimar, madame de StaC'l partit pour Ikîrliu, où elle fut gracieusement accueillie par le roi, la reine et surtout par le prince
Louis de Prusse qui goûtait fort sa société. Elle y lit la connaissance des deux Humboldt, du publiciste Ancillon, de l'historien Jean de Millier, et de G. Schlegel, un des meilleurs critiques de l'Allemagne, malgré ses injustices pour Molière et les autres poètes français, qu'il ne savait pas apprécier. Schlegel, épris d'admiration pour elle, abandonna un cours qu'il faisait sur la littérature et les arts pour la suivre et se dévouer à l'éducation de ses enfants. Il recevait un traitement de douze mille francs avec l'hospitalité d'une grande existence. Il voulut prétendre aune affection trop vive et il osa la témoigner ; il fut repris avec une fermeté qui le découragea, et il se contenta de l'amitié qu'on lui ofTrait. Madame de Staël était à Berlin depuis six semaines lorsque la mort de son pure, arrivée le 9 avril 1804, la rappela tout à coup ù Coppet. Elle chercha quelque adoucissement à sa douleur en mettant en ordre et en publiant les manuscrits de M. Necker avec un essai sur sa vie, qui est un véritable panégyrique. On ne peut s'empêcher de sourire en lisant les éloges exagérés qu'elle prodigue à son père. Elle avait dit, dans ses Lettres sur Rousseau que « le livre Des opinions religieuses de Necker est le plus grand pas que les hommes aient fait vers l'Être suprême. » Dans l'essai sur sa vie, elle rappelle « un homme iruu admirable génie, un homme sublime, unique par l'universalité de ses facultés comme
Voltaire par la diversité de ses talents.» — « N'est-ce pas une chose sans exemple, s'écrie-t-elle, que Je premier calculateur soit en même temps l'un des écrivains français en prose les plus remarquables par l'éclat et la magnificence de son imagination ? » L'illusion de la tendresse filiale ne saurait aller plus loin. Le style de Necker, fin, abstrait, dit Sainte-Beuve, ne se peint jamais dans l'imagination, quoiqu'il atteigneà l'expression rare de quelques grandes vérités, et quelquefois à une éloquence touchante et persuasive. Le général Bonaparte vit Necker en se rendant en Italie, avant la bataille de Marengo, et ne fut guère content de sa conversation. <( Il m'a fait, dit-il, l'effet d'un régent de collège bien lourd et bien boursouflé. »
Necker n'était pas en reste de compliments avec sa fille. Ainsi, dans ses (Euvres posthumes publiées par elle, il a fait un chapitre intitulé: Du langage de madame deStaèl. Le voici tout entier : « Le langage de madame de Staël a je ne sais quoi qui tient de la beauté. » Cet éloge est du moins un modèle de précision. Dans un autre chapitre il voudrait défifiir la grâce, et il n'y réussit pas. Il se tire d'affaire en disant : « Voyez madame de Slaël. Comprenez-vous? » Madame de Slaël prodigue le mot de î/race dans ses livres; mais la grâce n'est pas la qualité dominante de son style.
La santé de madame de Slaël s'étarit profondément
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altérée par le chagrin que lui causait la mort de son père, ou lui conseilla Tair du midi. Elle partit pour l'Italie et y passa l'hiver de 1804 à 1805. Sismondi, qui l'accorapa^ifiiail, écrivait de Rome : « Madame de Staël plaît partout ; mais elle ne trouve rien qui lui plaise, elle s'irrite contre cette langue sonore, qui retentit pour ne rien dire. Dans la poésie qu'on lui vante, elle ne trouve pas d'idées, et dans la conversation point de sentiment. » Avant ce voyage, elle était restée indifférente aux jouissances des heaux-arls et au spectacle de la nature. La vue de l'Italie lui révéla pour la première l'ois la nature et les arts, et lui inspira Corinne, son chef-d'œuvre littéraire, dont le succès fut immense et la plaça au rang des premiers écrivains de l'époque.
Madame de Staël écrivit Corinne au château de Coppet, où elle était revenue dans l'été de 1803. L'année suivante, le désir de revoir ses amis et de surveiller la publication de son livre l'attira en France. Elle se reiulit d'abord à Auxerre, puisa Rouen, et enfin elle obtint de Fouché, ministre de la police, la permission de se rapproch(T encore davantage de la capitale et d'aller habiter le château d'Acosta, situé près de Meulan, à douze Houes de Paris. C'est de là qu'elle fit imprimer Corinne.
Bien que l'ouvrage fût étranger à la politique, l'esprit en déplut au despote ombrageux de la France : il n'y avait pas un seul mot d'éloge pour lui. Napoléon fut
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teliemenl irrité du succès de ce roman, qu'il en fit luimême, dit M. Villemain, une amure critique, qui fut insérée dans le Moniteur. Il y blâmait sévèrement l'intérêt répandu sur le héros, qui est Anglais, et reprochait à l'auteur de manquer de patriotisme. Bientôt après, madame de Staël reçut l'ordre de sortir de France. Elle regagna Coppet le cœur navré de douleur.
Corinne, qui attira à madame de Staël un nouvel exil, est un roman aux incidents duquel est mêlée la description de tout ce que l'Italie offre de remarquable sous le rapport du climat, des lettres, des arts, des mœurs et de la société. Le héros Oswald, lord Nelvil, est un jeune Écossais, beau, distingué, d'un caractère mobile, sensible et passionné, plongé dans une mélancolie profonde causée par la mort de son père, dont il craignait d'avoir abrégé les jours par des torts. Il fait un voyage en Italie pour sa santé. Chemin faisant, il rencontre à Innspriick le comte d'Erfeuil, jeune émigré français, brave, léger, spirituel, d'une gaieté inaltérable, qui lui est sacrifié, parce qu'il ne connaît ni la mélancolie ni l'enthousiasme. Oswald le raille de sa légèreté. « Vous appelez légèreté, lui répond-il, la promptitude de mes observations. Ai-je moins raison, parce que j'ai raison plus vite? »
Le lendemain de leur arrivée à Rome, les deux voyageurs assistent à une grande solennité ; c'est le couronnement de Corinne au (^apitoie. Corinne est la
personne la plus célèbre de l'Italie : elle est poëte, improvisatrice, musicienne, peintre et femme enthousiaste. Mais on ne sait rien de sa naissance ni de sa famille. Voici comment elle apparut aux yeux des deux amis.
« Les quatre chevaux blancs qui traînaient le char de Corinne se firent place au milieu de la foule. Corinne était assise sur ce char construit à l'antique, et de jeunes filles, vêtues de blanc, marchaient à côlé d'elle. Partout où elle passait, Ton jetait en abondance des parfums dans les airs ; chacun se mettait aux fenêtres pour la voir, et ces fenêtres étaient parées eu dehors de pots de fleurs et de tapis d'écarlate; tout le monde criait : Vive Corinne! vive le génie, vive la beauté ! L'émotion était générale, mais lord Nelvil ne la partageait point encore; et bien qu'il se fût déjà dit qu'il fallait mettre à part, pour juger tout cela, la réserve de l'Angleterre et les plaisanteries françaises, il ne se livrait point à cette fête, lorsqu'enlln il aperçut Corinne.
Elle était vêtue comme la sibylle du Domiiiiquin, un chûle des Indes tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir, entremêlés avec ce châle ; sa robe était blanche ; une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein ; et son costume était trùs-pittorcsque, sans s'écarter cependant assez des usages reçus pour que l'on pût y trouver de rafToclation. Son attitude sur le char était noble et modeste : on apercevait bien qu'elle
était contente d'être admirée ; mais un sentiment de timidité se mêlait à sa joie, et semblait demander grâce pour son triomphe; l'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire, intéressait pour elle, et le premier regard fit de lord Nelvil son ami, avant même qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient d'une éclatante beauté; sa taille grande, mais un peji ioi'te, à la manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et le bonheur ; son regard avait quelque chose d'inspiré. L'on voyait dans sa manière de saluer, et de remercier pour les applaudissements qu'elle recevait, une sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation extraordinaire dans laquelle elle se trouvait ; elle donnait à la fois l'idée d'une prêtresse d'Apollon, qui s'avançait vers le temple du Soleil, et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels delà vie; enfin tous ses mouvements avaient un charme qui excitait l'intérêt et la curiosité, l'étonnement et l'affection. »
L'enthousiaste Oswald, ébloui, troublé par ce spectacle, se présenta chez Corinne, et il fit sur elle une si forte impression qu'elle résolut de le fixer en Italie, « en lui faisant aimer les beautés en tout genre dont ce pays est doué .» Il ne se fit pas prier. Ils visitèrent ensemble les monuments de la ville éternelle, les palais, les églises, les couvents, les tombeaux, les ruines an-
tiques, et Corinne fit admirer à son ami les chefsd'œuvre de la sculpture et de la peinture. Ensuite elle lui expliqua les beautés de la littérature et de la musique, et lui fit une peinture vive et pénétrante des mœurs et de la société italienne. C'est surtout le monde et la vie sociale que madame de Staël excelle à peindre.
Lorsqu'ils eurent tout visité à Rome, Corinne et Oswald partirent pour Naples, où de nouvelles merveilles s'offrirent à leur admiration. A Naples, Corinne, qui jusqu'alors n'avait pas voulu se faire connaître, remit à Oswald l'histoire écrite de sa vie. Elle était la tille aînée de lord Edgermond et de sa première femme, qui était romaine. Après une enfance passée en Italie et la mort de sa mère, elle était retournée, à quinze ans, chez son père, qui habitait une petite ville du Northumberland. Ce changement de climat et d'habitudes avait été peu de son goût. Elle fait une description, (jui est une satire sévère, de cette ville de province, « si c'est toutefois une ville qu'un lieu où il n'y a ni spectacle, ui édifices, ni musique, ni tableaux ;» de ce pays, « où l'esprit est un tort qu'il faut expier, en menant précisément la même vie que ceux qui en manquent; où les femmes n'ont d'autrc vocation que les devoirs domestiques, et où la plupart des gentilshommes campagnards, bu vaut», chassant ot dormant, croyaient nuMior la plus
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sage et la plus belle vie du monde. » Les dîners sans fin, le libre usage de la bouteille, la retraite des dames laissant les hommes à table, la froideur et la tristesse qui régnent parmi elles dans le long intervalle entre le dîner et le thé, tout cela, dit un critique de la Revue d'Edimbourg, est peint avec une exacte vérité. On prétend qu'une petite ville de province crut se reconnaître dans la peinture de ses ridicules.
Lord Edgermond étant mort, il ne resta d'autres relations à Corinne qu'une belle-mère, femme réservée, froide, impérieuse, et une jeune sœur, nommée Lucile, née du second mariage de son père. A vingt-un ans, devenue libre de ses actions, elle était repartie pour la patrie de sa mère, où elle n'avait pas tardé à se rendre célèbre par ses talents.
Après avoir admiré tout ce que Naples avait de beau et de curieux, Corinne et Oswald se rendirent à Venise. A peine arrivé, Oswald apprit que le régiment dont il était colonel allait être envoyé aux Indes occidentales. Il fallut se séparer ; on se lit des adieux pleins d'angoisses et de protestations.
Cependant Oswald, occupé des préparatifs de son départ, négligea bientôt sa correspondance avec l'Italie, et ses lettres devinrent insensiblement plus réservées, plus rares, plus courtes. L'impétueuse Corinne, dévorée d'inquiétude, courut à Londres. Chose étrange,
elle y resta plusieurs semaines sans informer Oswald de son arrivée. Oswald partit pour l'Ecosse ; elle le suivit de près, mais ne chercha point à le voir. Il y avait deux mois qu'Oswald n'avait reçu de ses nouvelles ; ce silence lui lit croire qu'il était oublié. Sur ces entrefaites, on lui dit que son père en mourant avait témoigné le désir qu'il épousât Lucile, fille cadette de lordEdgermond, son meilleur ami. Il la vit, et, grâce aux habiles manœuvres de ladyEdgermond, le mariage eut lieu. Tels sont les héros de la sensibilité et de la mélancolie. Corinne, désespérée d'un événement qu'il lui aurait été si facile de prévenir, quitta l'Angleterre et alla s'établir à Florence, persuadée que ses soutîrances ne tarderaient pas à la débarrasser du fardeau de la vie.
Cependant lord Nelvil, à peine marié, partit pour les Indes occidentales, où il resta quatre ans. Il en revint triste, mélancolique et malade. Il résolut d'aller passer l'hiver en Italie avec sa femme et sa (lUe, nommée Juliette, encore enfant. A Florence, il apprit que Corinne était atteinte d'une maladie mortelle, et il lui lit demander par un ami commun la permission de la voir.
« C'est un homme qui m'a fait trop de mal, répondit-elle ; il est heureux ; moi, je nie nunir:? : qu'il me laisse en paix. » Elle consentit â recevoir lady Nelvil, qui était sa sœur, et la petite Juliette, qui avait ses yeux et ses cheveux noirs. Lorsqu'elle sentit appro-
cher sa fin, elle réunit dans une salle de l'académie de Florence tous ceux qui désiraient entendre les derniers vers qu'elle avait composés. Une foule immense accourut. Corinne se plaça dans un coin obscur de la salle, et une jeune fille vêtue de blanc et couronnée de fleurs chanta ses vers, qui étaient ses adieux à la vie, adressés au coupable qui avait fait son malheur. Peu de jours après, la mort la délivra de ses souffrances. Le roman finit donc comme il avait commencé, par une scène théâtrale.
L'idée de Corinne est la même que celle de Delphine. C'est encore une femme supérieure qui se croit obligée de choisir entre la gloire et le bonheur, entre l'emploi de son génie et les modestes devoirs de son sexe. Corinne trouve ridicules les convenances de la société et monotones les vertus domestiques, elle s'écarte de la règle que l'opinion lui a tracée, et elle est malheureuse. Mais pourquoi une femme supérieure ne pourrait-elle pas concilier ses devoirs domestiques avec la culture de ses talents? N'en est-il pas de môme de l'homme? Bien souvent l'accomplissement de ses devoirs nuit au développement de ses talents et à sa gloire.
Il y a une frappante ressemblance entre l'auteur et ses deux héroïnes, a Delphine, dit madame Necker de Saussure, est le vrai portrait de madame de Staël pendant sa jeunesse ; Corinne en est l'idéal, c'est la femme
telle qu'elle la rêvait.» Corinne, femme d'une imagination exaltée, d'une sensibilité irritable, ayant besoin de faire de l'effet, d'être admirée, applaudie, aimée, est ce que madame de Staël aurait voulu être, et c'est ce qu'elle fut, moins le capitole.
Le style de Corinne est supérieur à celui des précédents ouvrages de madame de Staël. Ce n'est plus le style improvisé de la conversation ; l'auteur est arrivé à l'art, à la précision, à la pureté. Il y a des pages parfaites sur la peinture de la société italienne.
Cependant le succès de Corinne ne consolait pas madame de Staël de son exil ; elle gémissait d'être éloignée de Paris; ce n'est qu'à Paris qu'elle trouvait la société dont elle ne pouvait se passer et un auditoire capable d'écouter et d'applaudir sa prodigieuse conversation. « La conversation, comme talent, disait-elle, n'existe qu'à Paris, et la conversation a été, depuis mon enfance, mon plus grand plaisir. J'éprouvais une telle douleur à l'idée d'être privée de ce séjour, que ma raison ne pouvait rien contre elle. »
C'était la conversation, c'est-à-dire la parole improvisée, qui la rendait si séduisante. « Si j'étais reine, disait la comtesse de Tessé, ancienne amie de Nt^ker, j'ordonnerais à madame de Staël de me parler toujours.» Dans l'orgueil de son talent, elle disait elle-même: « Quel bonheur si l'on pouvait être reine pendant vingt-
quatre heures ! Que de belles choses on dirait ! » « Madame de Staël, disait le comte de Sabran, un de ses amis, voudrait que le monde fût un salon et en être le lustre. » En effet, madame de Staël ne vivait que par la conversation; elle s'y inspirait; la conversation était sa muse. C'est dans la conversation qu'elle composait ses livres. Elle jetait d'abord ses idées sur un brouillon. Ensuite elle consultait ses amis. Elle mettait le sujet sur le tapis, provoquait la discussion, et profitait de tout ce qui se disait et de ce qu'elle disait elle-même, et ce n'était pas le moins piquant; car sa conversation était supérieure à ses écrits. « Chez elle, dit Sismondi, l'inspiration était instantanée. » Ainsi son livre se faisait par la conversation en même temps qu'il s'écrivait. « J'ai vu de la sorte, dit M. de Barante, plusieurs de ses ouvrages, entre autres Corinne, passer devant moi. » (c Ses improvisations, dit Ghénedollé, étaient beaucoup plus brillantes que ses chapitres écrits. » On pouvait dire d'elle ce qu'on a dit d'une autre femme: « Vous trouvez qu'elle écrit bien. Si vous l'entendiez parler, vous trouveriez qu'elle écrit mal. »
C'est donc après le séjour de Paris que soupirait madame de Staël ; elle avait « ce mal de la capitale, » qui ôte un peu à la dignité de son exil. Pour obtenir la permission d'y retourner, elle réclama Tintcrvention bienveillante d'un ambassadeur étranger, à qui Napoléon
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témoignait une estime toute particulière. « Je n'aurais aucune objection à élever contre elle, dit l'empereur, si elle était républicaine ou même royaliste; mais elle est constitutionnaliste, et remplirait les salons de Paris de discussions que je prétends amortir. C'est une femme danf,'ereuse; je ne veux pas d'elle dans ma capitale.» Il fallut se résigner à rester à Goppet.
Les amis de madame de Staël lui vantaient comme une consolation dans son exil la vue des lacs, des montagnes, des glaciers de la Suisse. « Bah ! disait-elle tristement, je préfère au lac de Genève le ruisseau de la rue du Bac. » Gtiateaubriand lui lit une visite. « Je lui parlai de sa fortune et de sa solitude,dil-il, comme d'un moyen précieux d'indépendance et de bonheur ; je la blessai. Madame de Staël aimait le monde ; elle se regardait comme la plus malheureuse des femmes dans un exil dont j'aurais été ravi. » Un jour qu'elle se promenait au bras de Fauriel, il s'arrêta pour admirer un point de vue. «« Ah ! mon cher Fauriel, s'écria-t-elle, vous en êtes encore au préjugé de la campagne ! » Une autre fois elle causait de la campagne avec le comte Mole, a Tenez, lui dit-elle tout à coup, si ce n'était le respect humain, je n'ouvrirais pas ma fenêtre pour voir la baie de Naples pour la première fois, tandis que je ferais cent lieues pour aller causer avec un liomme d'esprit (jue je ne connais pas. »
Il fallait avoir bien besoin de la société de Paris pour ne pas s'arranger de l'existence seigneuriale de Coppet. Riche,généreuse,niénageant habilement une grande fortune, madame de Staël régnait à Coppet comme Voltaire avait régné à Ferney. Elle y offrait une opulente hospitalité ; il y avait souvent trente personnes, amis ou étrangers. Les hôtes habituels étaient madame Necker de Saussure, sa cousine, femme d'une intelligence supérieure. Benjamin Constant, qu'elle proclamait « le premier esprit du monde, » le comte Elzéar de Sabran, Bonstetten, patricien de Berne, homme d'esprit et de goût, l'historien Sismondi, Schlegelqui, craignant d'être pris pour un précepteur ordinaire, l'appelait familièrement « chère amie » devant les étrangers, le vicomte Mathieu de Montmorency, la belle et aimable madame Récamier, M. de Barante, préfet de Genève, et son fils Prosper de Barante, le futur diplomate et historien. Parmi les personnages éminents qui, à différentes époques, firent des visites à Coppet, on distingue le prince Auguste de Prusse, qui se fit remarquer par son humanité dans la guerre contre la France, le poëte allemand Werner, le poëte danois OEhlenschlœger, lord Byron, le romancier Lewis, sir James Mackinlosh, historien, publiciste, orateur, zélé défenseur des idées libérales dans le parlement de Westminster et un des ornements de la société anglaise.
Le temps se passait surtout en conversations piquantes ou élevées sur la politique, la philosophie, la littérature, les arts, où madame de Staël et Benjamin Constant rivalisaient de verve, d'esprit et d'éloquence. « On n'a point connu madame de Staël, dit Sismondi, si on ne l'a pas vue avec Benjamin Constant. Lui seul avait la puissance, par un esprit égal au sien, de mettre en jeu tout sou esprit, de la faire grandir par la lutte, d'éveiller une éloquence, une profondeur d'âme et de pensée, qui ne se sont jamais montrées dans tout leur éclat que vis-à-vis de lui, comme lui aussi n'a jamais été lui-même qu'à Coppet. » Pour varier les plaisirs, on jouait la tragédie, la comédie et des pièces composées par l'hôtesse, qui réunissait le talent tragique à celui de la déclamation ; on faisait de la musique, et elle y trouvait encore l'occasion de se faire applaudir : madame de Staël jouait bien du piano et chantait agréablement. « Madame de Staël, écrivait le poëte Werner, est une reine qui nous retient dans son cercle par une sorte de magie. Elle est d'une taille moyenne , forte, brunetle, et son visage n'est pas beau. Mais on oublie tout dO's qu'on voit ses yeux superbes, dans lesquels uile grande âme divine non-seulement étincelle, mais jette feu et llamme. »
Lord Byron dit que madame de Slnol avait fait de (iOppct le lieu le plus agréable de la terre par la société qu'elle y recevait et que ses talents animaient, u Elle
était la bonté même, ajoute- t-il, et personne au fond n'était plus spirituel et plus aimable; mais elle était gâtée par son désir d'être... elle ne savait quoi. Cbez elle, elle était charmante ; chez les autres, vous l'auriez souhaitée partout ailleurs, et surtout dans sa propre maison. » De son côté, madame de Staël trouvait lord Byron l'homme le plus séduisant de TAngleterre. Toutefois elleajoutait: « Je lui crois juste assez de sensibilité pour abîmer le bonheur d'une femme.»
Sismondi traite madame de Staël bien plus sévèrement. Il écrit qu'elle « était intolérante de toute opposition, insultante dans la dispute, et très-disposée à dire aux gens des choses piquantes, sans colère et seulement pour jouir de sa supériorité... Elle juge avec une extrême sévérité, sa vanité blesse ; elle répète avec complaisance les mots llatteurs qu'on a dits sur elle, comme si elle ne devait pas être blasée là-dessus ; et lorsqu'on parle de la réputation d'un autre, elle a toujours soin de ramener la sienne avec un empressement tout à fait maladroit. » Sismondi avoue naïvement qu'il se plaisait moins à Coppet que dans les salons de Genève. « J'avais une part beaucoup plus active dans la conversation, dit-il ; j'animais les autres, je les faisais parler, et sentant qu'on était content de moi, je l'étais aussi. »
Benjamin Constant parle aussi, mais avec plus d'indulgence, de la vanité de madame de Slacl. « Je ne con-
^1 ^m iKi^-
MADAME DE 3TAEL. 157
nais, dit-il, aucune femme et même aucun homme qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde, et qui fasse moins peser cette conviction sur les autres. » Assurément madame de Staël avait la conscience de son génie et n'affectait point de la cacher. Elle disait quelquefois : « Avec tout l'esprit que j'ai, avec mon talent, ma réputation... » Il lui est arrivé de dire d'un écrivain : « Il n'est pas mon égal ; si jamais nous nous battons, il sortira boiteux de la lutte. »
Dans l'automne de 1807, madame de Staël fit un voyage à Vienne, afin de compléter ses études sur l'Allemagne, qu'elle se proposait de peindre, et elle y passa un an dans la sociélé du prince de Ligne, de la princesse Lubomirska et de plusieurs autres personnages distingués par leur naissance et leur esprit. Le souvenir de la France la suivait partout. » Tout ce que je vois ici, disait-elle, est meilleur, plus instruit, plus éclairé peutêtre que la Fance ; mais un petit morceau de France ferait bien mieux mon affaire. »
En 1808, elle retourna à Coppet et consacra doux ans à écrire son livre sur l'AlliMnagne, qui devait être une réaction contre la littérature classique née de la Grèce et de Rome, contre la philosophie sensualisle du dix-huitiênie siècle et le despotisme île Napoléon. Lorsqu'il fut terminé, elle voulut en surveiller l'impression ; et, au commoucemcut de l'été de 1810, elle
loua le vieux château de Chaumont-sur-Loire, situé à quarante lieues de Paris, distance déterminée pour le rayon de son exil. Elle soumit d'abord son manuscrit à la censure impériale, qui, après avoir fait quelques suppressions et affaibli quelques témérités, en autorisa la publication. Dès que le livre fut imprimé, elle en adressa un exemplaire à l'empereur avec une lettre où elle le suppliait de lui accorder une audience et de lui permettre de s'établir dans une campagne auprès de Paris. Elle ne reçut point de réponse. Sur ces entrefaites, le propriétaire de Ghaumont étant revenu d'Amérique, madame de Staël alla habiter d'abord la terre de Fossé, qui lui fut offerte par M. de Salaberry, puis le château de Prélevai, qui appartenait à son ami le vicomte Mathieu de Montmorency. C'est là qu'elle apprit que son livre avait été saisi et les dix mille exemplaires imprimés mis au pilon pour faire du carton. « Je voudrais bien au moins, dit-elle, qu'on m'envoyât ces cartons pour mettre mes bonnets. » La police accusait cet ouvrage de manquer encore plus de patriotisme que Corinne^ parce que l'auteur, toutes les fois qu'elle comparait les Français et les Allemands, faisait la satire des premiers et l'éloge des seconds. On aurait pu ajouter que dans plus d'une page elle semblait inviter les Allemands à une résistance énergique contre la France. « Nous n'en sommes pas encore réduits, lui écrivit le
duc de Rovigo, ministre de la police, à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez... Votre ouvrage n'est point français; il ne m'est pas possible de le laisser paraître. » Et il lui signifiait de sortir de France sous trois jours. Madame de Staël partit la mort dans l'âme et rentra à Coppet, « traînant Taile comme le pigeon de La Fontaine et résignée à vivre dans ce château, en ne publiant plus rien sur aucun sujet. » t Le désespoir s'est emparé de moi, écrivit-elle à madame Récamier, voilà six ans de peines, et d'études et de voyages à peu près perdus. »
Heureusement elle avait conservé le manuscrit de son livre, et elle le fit réimprimer à Londres en 1813. Cet ouvrage, divisé en quatre parties, est un mélange de voyage, de peinture de mœurs, de critique littéraire et philosophique, de considérations sur la religion et l'enthousiasme.
La première partie nous fuit connaître l'AUemaiine par d'intéressantes descriptions et nous révèle le caractère et les mœurs des habitants. L'auteur peint avec exactitude le pays, les dehors de la vie allemande, les préjugés, les habitudes intellectuelles. Mnis son analyse du caractère allemand laisse bien à désirer.
<' Le livre De/'A//fma(7«r, dit Henri Heine, ressemble à la Germania de Tacite (|ui, peut-être en écrivant son apologie des Germains, a voulu faire la satire indirecte
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de ses compatriotes. » Madame de Staël, irritée contre la France du consulat et de l'empire, a peint une Allemagne patriarcale,vertueuse,idéaliste, enthousiaste, rêveuse, mélancolique, un peuple qui est doué de tous les beaux sentiments et de toutes les vertus et qui représente toutes les grandeurs morales du spiritualisme, le désintéressement héroïque, le sublime dans la vie privée comme dans la vie politique. Mais comment concilier « cette pureté d'àme, qui est naturelle aux femmes allemandes, » avec le nombre des enfants illégitimes, qui dépasse celui de tous les États de l'Europe, et qui est de plus de 50 pour 100 à Vienne^ et avec cette facilité du divorce, qui fait que, selon son expression, « elles changent aussi facilement d'époux que s'il s'agissait d'arranger les incidents d'un drame? »
Madame de Staël explique par la bonhomie et la parfaite loyauté qui le dislingue la faiblesse politique de bon peuple allemand. « L'habitude de l'honnêteté, ditelle, le rend tout à fait incapable, quand il le voudrait, de se servir de la ruse... Ses défauts, comme ses qualités, le soumettent à l'honorable nécessité de la justice. » Elle ne s'extasie pas seulement sur cette simplicité de cœur, cette gravité de mœurs de la famille, celte droiture inflexible, celte soif insatiable de la justice; elle admire l'absence de tout esprit militaire même dans la Prusse, qui depuis un siècle n'était qu'une vaste ca-
serne. Elle ne voit chez les Prussiens que les lumières, l'esprit de justice et le sentiment d'indépendance. « Ils s'occupent de la vérité pour elle-même, dit-elle, sans penser au parti que les hommes peuvent en tirer ; ils s'attachent en tout genre à la contemplation et cherchent dans le ciel l'espace que leur étroite destinée leur refuse sur la terre. Ils se disputent le domaine des spéculations, mais ils abandonnent aux puissants de la terre le réel de la vie. »
Heine, qui devait connaître ses compatriotes, en fait un portrait bien dilFérent : il flagelle leur grossièreté, leurs appétits matériels, « leur aversion idiole pour l'étranger, leur bigotisme militaire. » Il annonce les violences et les excès qu'ils commettront, si jamais la guerre éclate entre la France et l'Allemagne ; et sa fatale prédiction ne s'est que trop exactement accomplie à nos dépens. Nous avons vu ce peuple si juste, si pacifique, si désintéressé, si étranger aux passions et aux convoitises de ce monde, aggraver sans nécessité les cruels maux de la guerre, bombarder les monuments, les églises, les hôpitaux, incendier des villages avec la poudre et le pétrole, saccager les campagnes, pilier les propriétés particulières, enlever des otages dans les villes impuissantes à payer leurs exorbitantes réquisitions, fusiller tout combattant qui n'avait pas l'uniforme de soldat, et proclamer que la force prime le droit, que le vain-
queur a toujours raison, et le vaincu toujours tort.
Les Allemands ont trouvé tout naturels les éloges que ne leur a pas épargnés madame de Staël ; mais ils ne lui ont pas pardonné la critique de quelques défauts qui nuisent à la perfection de leur caractère. Elle s'est permis, par exemple, de rire « de la sentimentalité des femmes, qui s'exaltent sans cesse jusqu'à l'affectation, de la lourdeur de leur esprit, qui fait que la conversation, comme talent, n'existe pas en Allemagne, » et de dire « que les Allemands manquent de caractère, que leur empressement gracieux et complaisant pour le pouvoir fait de la peine, qu'ils sont flatteurs avec énergie et vigoureusement soumis. »
C'est dans la seconde partie, qui traite de la littérature et des arts, que madame de Staël retrouve ses avantages. Elle trace une esquisse animée de l'histoire littéraire de l'Allemagne. Avant de parler des ouvrages, elle parle des auteurs qu'elle avait presque tous connus à Weimar ou à Berlin. Elle passe successivement en revue Lessing, le fondateur de la nouvelle école littéraire ; — Wieland, écrivain dans le genre français, qui perfectionna la langue ; — Winckelmann, dont la critique tourna les imaginations vers l'étude des monuments antiques ; — Klopstock, dont la Messiade fit époque dans la poésie; — Goethe, legénie le plus grand, le plus original, qui produisit des chefs-d'œuvre dans
tous les genres en prose et en vers, et qui pourrait seul représenter la littérature allemande tout entière; — Schiller, poëte dramatique d'un génie rare, et un des hommes qui ont le plus honoré la carrière des lettres ;
— Schlegel, critique éloquent comme un orateur, mais injuste, comme Lessing, envers les poètes français; — Werner, qui, après Goethe et Schiller, fut le premier poëte dramatique de son pays; — Jean-Paul Richter, romancier populaire, humoriste spirituel, dont les ouvrages sont trop allemands pour plaire aux étrangers ;
— le Suisse Jean de MuUer, qui est le plus savant historien de l'Allemagne, et « qui peint en poëte les hommes et les événements. » Les portraits de ces grands écrivains peuvent paraître ilattés, mais à vrai dire, ils ne le sont pas.
Les appréciations de leurs chefs-d'œuvre sont judicieuses, ingénieuses, délicates, et annoncent une rare pénétration ; les extraits que donne l'auteur sont traduits avec un grand talent. Une des plus belles pages est le portrait d'Attila, esquissé à propos de la tragédie de Werner.
« L'auteur prend l'histoire de ce fléau de DiVu au moment de son arrivée devant Rome. Le premier acte commence par les gémissements des femmes el des enfants qui s'échappent d'Aiiuilée en cendres ; et celle exposition en mouvement, non-seulement excite l'intérêt dès les
premiers vers de la pièce, mais donne une idée terrible de la puissance d'Attila. C'est un art nécessaire au théâtre, que de faire juger les principaux personnages plutôt par l'effet qu'ils produisent sur les autres que par un portrait, quelque frappant qu'il puisse être.
« Enfin il parait, ce terrible Attila, au milieu des flammes qui ont consumé la ville d'Aquilée ; il s'assied sur les ruines des palais qu'il vient de renverser, et semble à lui seul chargé d'accomplir en un jour l'œuvre des siècles. Il a comme une sorte de superstition envers lui-même ; il est l'objet de son culte ; il croit en lui ; il se regarde comme l'instrument des décrets du ciel, et cette conviction mêle un certain système d'équité à ses crimes. Il reproche à ses ennemis leurs fautes, comme s'il n'en avait pas commis plus qu'eux tous ; il est féroce, et néanmoins, c'est un barbare généreux ; il est despote, et se montre pourtant fidèle à sa promesse; enfin, au milieu des richesses du monde, il vit comme un soldat, et ne demande à la terre que la jouissance de la conquérir. Attila remplit les fondions de juge... il prononce sur les délits portés à son tribunal d'après un instinct naturel, qui va plus au fond des actions que les lois abstraites dont les décisions sont les mêmes pour tous les cas. Il condamne son ami coupable de parjure, Tembrasse en pleurant, mais ordonne qu'à l'instant il soit déchiré par des chevaux. L'idée d'une nécessité in-
flexible le dirige, et sa propre volonté lui paraît à luimême une nécessité. Les mouvements de son âme ont une sorte de rapidité et de décision, qui exclut toute nuance ; il semble que celte âme se porte, comme une force physique, irrésistiblement et tout entière dans la direction physique qu'elle suit. Enfin on amène devant son tribunal un fratricide, et, comme il a tué son frère, il se trouble et refuse de juger le criminel. Attila, malgré tous ses forfaits, se croit chargé d'accomplir la justice divine sur la terre, et, prêt à condamner un homme pour un attentat pareil à celui dont sa propre vie a été souillée, quelque chose qui tient du remords le saisit au fond de l'âme. »
On a remarqué comme un exemple de la force d'expression qui en général caractérise le style de madame de Staël, celte phrase : « Un seul homme, multiplié par ceux qui lui obéissent, remplit d'épouvante l'Asie et l'Europe. » Le mot multiplié^ emprunté à la science des nombres, produit un grand efTot : il nous montre Attila dans chacun de ses innombrables soldats; toute cotte multitude d'hommes avides de carnage, c'est Attila; toute cette cavalerie, à qui rien n'échappe, c'est Attila. « Quelle image gigantesque de la volonté absolue ce spectacle n'olïre-t-il pas I » s'écrie l'auteur. Et tout ce spectacle, elle le présente d'un seul mot à la pensée; r'ost la manière des grands écrivains. On crut trouver
IfiO PRINCIPAUX ÉCRIVAINS FRANÇAIS.
dans Attila quelques allusions à la personne de Napoléon I", que madame de Staël appelle le moderne Attila dans ses Dix ans d'exil, ce qui prouve qu'elle y pensait.
Madame de Staël expose bien les systèmes dramatiques des Français et des Allemands, et montre que la littérature devait prendre une direction différente dans les deux pays. En France, les auteurs, inspirés par le désir de plaire à la cour et à la société, se sont naturellement conformés à ce qui plaît à cette société, tandis que les écrivains solitaires de TAllemagne se sont livrés davantage à leurs propres impressions. Les premiers se proposent de faire une œuvre d'art, les autres ne songent qu'à épancher leurs sentiments. De là vient que la beauté de la forme l'emporte dans la littérature française, et la vérité des sentiments dans la littérature allemande. « Les Français, dit-elle, excellent dans tout ce qui a rapport à l'action, à l'intrigue, à l'intérêt des événements ; mais les Allemands remportent dans la peinture des sentiments et des orages secrets des fortes passions... Quelques scènes produisent une impression plus vive dans les pièces étrangères; mais rien ne peut être comparé à l'ensemble imposant et bien ordonné de nos chefs-d'œuvre dramatiques. »
Les inconvénients des deux écoles ne lui échappent pas. « Peut-être, dit-elle spirituellement, trouverait-on
qu'en France il y a maintenant trop de freins pour des coursiers si peu fougueux, et qu'en Allemagne beaucoup d'indépendance littéraire ne produit pas encore des résultats assez brillants. »
Madame de Staël fait sentir, par un trait fort plaisant, quelle est la source du mauvais goût dans un grand nombre de comédies allemandes. « Si les plaisanteries bizarres et vulgaires de quelques ouvrages prétendus comiques manquent de goût, ce n'est pas à force de naturel ; c'est parce que l'affectation de l'énergie est au moins aussi ridicule que celle de la grâce. Je me fais vif, disait un Allemand en sautant par la fenêtre. Quand on se fait, on n'est rien. Il faut recourir au bon goût français contre la vigoureuse exagération de quelques Allemands, comme à la profondeur des Allemands contre la frivolité dogmatique de quelques Français. »
Dans la troisième partie de son livre, madame de Stadl forme l'entreprise, hardie pour l'intelligence d'une femme, d'exposer les divers systèmes de la philosophie allemande. Elle aimait les philosophes allemands, parce (lu'elle les croyait spirilualisles et adversaires des doctrines sensualistes et scepli(|ues du dix-huitiéme siècle ; elle prenait leur idéalisme pour le spiritualisme. Elle s'efforce d'expliquer avec son enthousiasme ordinaire leurs systèmes bizarres, obscurs, stérile énuméralion de formules abstraites, qui se sont détruits les uns les
autres, et qui ne sont le plus souvent que le chaosde toutes les idées, la confusion de tout langage, la négation de toute science et de toute foi. Kant se délie de la raison, qu'il semble condamner au scepticisme, et sa philosophie finit pary aboutir. Son livre capital, la Cnïi^wede /a misonpwre, attaque toutes les preuves de l'existence de Dieu, sauf les preuves morales, et tue le dieu des déistes. Fichte, qui pousse le scepticisme de Kant jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, imagine des formules singulières : « Moi égale moi, dit-il ; il n'existe qu'un seul être, le moi absolu, qui nie l'existence de tous les êtres. » Les dames disaient : « Ne croit-il pas au moins à l'existence de sa femme ? — Non . — Et madame Fich te sou ffre cela ? » Schelling, tout en faisant une réaction contre Fichte, ne parvient qu'à être le père du panthéisme allemand. Hegel, le plus grand philosophe de l'Allemagne, à écrit, dans sa Phénoménologie, des pages dont le jargon semble défier l'intelligence humaine et fait douter qu'il se soit compris lui-môme. Il définit la lumière le moi de la nature, et le feu l'air devenu affirmatif. « La conscience, dit-il, a conscience de soi, et la conscience ayant conscience de soi, c'est l'absolu. » Or l'absolu, si on l'entend comme Hegel, est le néant personnifié. Aucun philosophe, disent sc> admirateurs, ne s'est élevé à des hauteurs pareilles. Mais à quoi bon s'élever si haut, si c'est pour tomber dans le néant ?
Heine prétend que madame de Slaël n'a rien compris à la philosophie allemande, et qu'il est fort heureux que les Français ne sachent rien de cette philosophie, « qui pourrait embrouiller les tètes et faire beaucoup de mal. » Le côté comique des philosophes allemands, dit encore Heine, c'est qu'ils se plaignent sans cesse de ne pas être compris. Quand Reinhold pensait comme lui, Fichte déclara que personne ne le comprenait mieux que Reinhold. Mais Reinhold ayant rompu avec lui, il dit : « Reinhold ne m'a jamais compris. » Lorsque Fichte se sépara de Kant, il écrivit que Kant ne se comprenait pas lui-même. Hegel, sur son lit de mort, disait : « Un seul homme m'a compris, et encore il ne m'a pas bien compris. »
Gomme je n'ai pas, plus que Heine, la vertu de changer les pierres en pain, je me garderai bien d'entreprendre l'explication de la philosophie allemande, et d'en conseiller la lecture à ceux qui n'aiment pas à se laisser duper. Il sullit de dire que cette philosophie n'était guère qu'un retour à la doctrine naturaliste de Spinosa, et que les successeurs de Kant, de Fichte, de SchcUing, de Hegel, MM. Strauss, Rothe,liohme,Richter, Schmidt, Feuerbach, prêchent aujourd'hui le matérialisme et l'athéisme de Diderot. Kt voilà le fruit de loua ces orgueilleux systèmes philosophiques qui promellaient de tout comprendre et de tout expliquer !
Après avoir successivement examiné les mœurs, la
liltérature et la philosophie de l'Allemagne, madame de Staël finit son livre par des considérations de l'ordre le plus élevé sur la religion, et sur l'enthousiasme, dont elle accorde le privilège aux Allemands, et qu'elle voudrait substituer à la raison dans Tétude du monde physique et du monde moral. « L'enthousiasme, dit-elle, prête de la vie à ce qui est invisible, et de l'intérêt à ce qui n'a point d'action immédiate sur notre bien-être dans ce monde... C'est l'amour du beau, l'élévation de l'âme, la jouissance du dévouement réunis dans un même sentiment. »
L'enthousiasme fournit à madame de Staël plusieurs pages très-belles et très-éloquentes, surtout la dernière du livre, qui finit par une phrase sublime. « Enfin, quand elle arrive, la grande lutte, quand il faut à son tour se présenter au combat de la mort, sans doute l'affaiblissement de nos facultés, la perte de nos espérances, cette vie si forte qui s'obscurcit, cette foule de sentiments et d'idées qui habitaient dans notre sein et que les ténèbres de la tombe enveloppent, ces intérêts, ces alfections, cette existence qui se change en fantôme avant de s'évanouir, tout cela fait mal, et l'homme vulgaire paraît, quand il expire, avoir moins à mourir. Dieu soit béni cepeiidaiil pour le secours qu'il nous prépare encore dans cet instant! nos paroles seront incertaines, nos yeux ne verront plus la lumière; nos ré-
flexions, qui s'enchaînaient avec clarté, ne feront plus qu'errer isolées sur de confuses traces ; mais l'enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses ailes brillantes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera les voiles de la mort, il nous rappellera ces moments où, pleins d'énergie, nous avions senti que notre cœur était impérissable, et nos derniers soupirs seront peut-être comme une noble pensée qui remonte vers le ciel. »
On pourrait citer encore le spirituel chapitre Des étrangers qui veulent imiter Vesprit français, et l'admirable chapitre sur VEsprit de conversation, qui est un véritable traité de l'art, fait par un grand maître.
D'un autre côté, on noterait bien des taches dans ce brillant tableau du siècle poétique de Goethe. La définition de la poésie, par exemple, n'est pas très-claire. « La poésie, dit Tauteur, est une possession momentanée de tout ce que notre âme souhaite; le talent fait disparaître les bornes de l'existence, et change en images brillantes le vague espoir des mortels. » La définition de la poésie romantique n'est ni moins singulière, ni plus intelligible. » La poésie des Germains est l'ère chrétienne des beaux-arts ; elle se sert des impressions personnelles pour nous émouvoir; le génie qui l'inspire s'adresse immédiatement ;\ notre cœur, et semble évoquer notre vie elle-même comme un fanlôme, le plus puissant et le plus terrible de tous. »
Malgré ses défauts, le livre De V Allemagne exerça une puissante influence sur les lettres françaises. L'Allemagne fut révélée à la France par madame de Staël, et cette exposition de doctrines nouvelles lit faire un grand pas à la réforme littéraire. « On s'informa plus exactement de nous, dit Goethe, ce qui ne pouvait manquer de nous assurer une grande influence sur tout l'occident de l'Europe. » Gela devait être, puisque c'est le mélange de la race germanique avec la race celtique et la race latine qui, sous les auspices du christianisme, a créé le moyen âge et les nationalités modernes.
Le livre De l'Allemagne montre qu'il s'était opéré en madame de Staël une révolution morale. Ses idées religieuses s'étaient profondément modifiées; elle avait renoncé aux doctrines sceptiques du dix-huitième siècle. Le malheur peut-être l'avait ramenée à la religion de sa mère. Elle paraît surtout préoccupée de la moralité de ses écrits. G'est dans ce dernier ouvrage qu'elle dit : « Un livre n'est suflisamment moral que lorsqu'il sert au perfectionnement de l'âme... La religion est le véritable fondement de la morale... La religion est la vie de l'âme... L'homme est dévoré ou plutôt réduit en poussière par l'incrédulité. » Dès lors, dit le spirituel Suédois Brinckmann, son ami, chaque année de sa vie valait moralement mieux que la précédente, comme le dernier de ses ouvrages est toujours le plus parfaii
SOUS le rapport du style et de la composition. » Un second mariage qu'elle contracta dans l'hiver de 1811 à 1812 l'amena à de plus réguliers devoirs. Elle épousa, à quarante-six ans, un officier français, nommé Albert Rocca, qui n'en avait que vingt-sept. Rocca, ancien élève de l'Ecole polytechnique , devenu officier dans un régiment de hussards, servit en Espagne et fut couvert de blessures dans un combat. Il arriva à Genève portant une jambe de bois, les bras et les épaules gravement meurtris. « Deux mots de pitié, que lui adressa madame de Staël, produisirent sur lui un effet prodigieux, dit madame Necker de Saussure. Il la vit, sa tête et son cœur s'enflammèrent, et il ne mit point de bornes à ses vœux. ))— « Je l'aimerai tant, ditil à un ami, qu'elle finira par m'épouser. » Ses vœux ne tardèrent pas à être exaucés ; et madame de Staël trouva enlin ce qu'elle avait toujours rêvé, le bonheur dans le mariage. Cette union resta secrète. La baronne de Staël-Holstein ne voulut pas quitter le nom aristocratique qu'elle avait illustré; peut-être aussi craignaitelle les railleries que le monde pourrait faire sur la disproportion d'âge des deux époux.
La police impériale ne se contenta pas ilo relëi,^ucr madame de Staël à Coppet ; elle la poursuivit jusque dans son exil. M. de Barante, prëret de (îenèvo, lui montrait des égards ; il fut remplace par un linnuue
« plus docile au pouvoir (1811). » Ce nouveau préfet, nommé M. Gapelle, entreprit d'abord de la convertir à la cause de Napoléon. Il lui dit un jour que, si elle Toulait aimer l'empereur, il lui paierait les deux millions que lui devait le trésor. « Je savais bien, répondit-elle, que pour recevoir ses rentes il fallait un certificat de vie; mais je ne savais pas qu'il fallût une déclaration d'amour. » Une autre fois, M. Gapelle l'engageait, comme moyen de faire sa paix et de rentrer en France, à célébrer la naissance du roi de Rome. «Je n'ai aucune idée sur ce sujet, répondit-elleen souriant ; et je m'en tiendrai à faire des vœux pour que sa nourrice soit bonne. » Ce mot piquant, s'il fut rapporté, dut augmenter l'irritation de Napoléon. Ou redoubla de rigueurs, t Madame de Staël, disait le préfet de Genève, s'est fait une existence agréable chez elle ; ses amis et les étrangers viennent la voir à Coppet; l'empereur ne veut pas souffrir cela. » Schlegel fut obligé de la quitter, sous prétexte qu'il la rendait anti-française. Le vertueux Mathieu de Montmorency et la belle madame Récamier furent condamnés à l'exil pour l'avoir visitée dans le sien; les quarante lieues de distance de Paris leur furent infligés. Ses autres amis effrayés cessèrent d'aller la voir. « Tout ce qui prétendait aux places, dit-elle, s'éloigna de ma maison, comme on fuit une contagion funeste. » Elle se plaint de cet abandon, t de ces
peurs, déguisées en mal de poitrine. » Le bruit courut que le ministre de la police voulait faire mettre un corps de garde au bas de l'avenue de Goppet pour arrêter les ;i^isiteurs. Le préfet lui signifia la défense de voyager dans les pays étrangers, même en Suisse, et la menaça de la prison, si elle montrait la moindre intention de s'éloigner de Goppet. Il ajouta que, si elle partait, elle serait arrêtée^ et qu'on la ferait réclamer môme à Vienne et à Berlin.
Cette existence devint un tourment. « Je craignais toujours, dit-elle, que d'un exil si rigoureux on ne passât bientôt àlaprison,ce qui étaitpourmoi plus terribleque la mort. » Sa tête s'exalta. « Je suis l'Oreste de l'exil ,s'écriai telle; je suis dans mon imagination comme dans la tour d'Ugolin. » Il lui échappa des vivacités peu patriotiques. Ainsi elle écrivit à Moreau et l'engagea à revenir d'Amérique pour combattre contre la France. Elle ne songea plus qu'ù recouvrer la liberté par la fuite. Elle hésita longtemps. « J'ai, dit-elle, de la hardiesse dans l'imagination, et de la timidité dans le caractère. » Rlie pouvait être arrêtée et jetée dans un cachot.
Elle voulait se réfugier en Angleterre ; mais le blocus continental, qui fermait tous les ports, rendait ce voyage impossible. Elle résolut d'y aller en passant par la Russie et la Suède, la seule route qui lui fi\t ouverte. Elle parvint enfin à tromper la vigilance do son geôlier et à
s'évader de Coppet. Le 23 mai 1812, elle monta en voiture, la léte nue, un éventail à la main, et partit avec M. Rocca, sa fille et un de ses fils, comme pour faire une promenade ; ils emportaient dans leurs poches ce qu'il leur fallait pour quelques jours de voyage. Ils traversèrent rapidement la Suisse, l'Autriche et la Galicie. Là ils apprirent que la route directe de Pétersbourg était occupée par l'armée française, qui faisait cette fatale campagne de Russie. Madame de Staël s'y rendit en passant par Moscou, où l'approche des Français ne lui laissa pas le temps de s'arrêter. Elle trouva un accueil gracieux auprès de l'empereur Alexandre,
« homme d'un esprit et d'une instruction remarquables. »
Dans un banquet où elle assistait chez le prince Narischkin, on but au succès des armes réunies des Russes et des Anglais contre la France. « Non contre la France, s'écria-t-elle vivement, mais contre celui qui opprime la France. » Au mois de septembre, madame de Staël alla s'embarquer au petit port d'Abo, en Finlande, et arriva heureusement à Stockholm. Bernadotte, qu'elle avait connu en France, et qui était devenu prince royal de Suède, l'accueillit comme une ancienne amie, qui partageait sa haine contre Napoléon. Dans son enthousiasme exagéré pour ce prince, elle l'appelle « le héros du siècle, celui qui joint la vertu au génie. •> Elle
lui dédia ses Réflexions sur le suicide et ne lui épargna pas les compliments. «Vous pourriez, lui dit-elle, gagner tout un peuple un à un, si chaque individu qui le compose avait le bonheur de s'entretenir un quart d'heure avec vous. » Son fils cadet entra dans l'armée suédoise, et périt l'année suivante dans un duel, où son adversaire lui enleva la tôte d'un coup de sabre.
Après un séjour de huit mois à Stockholm, madame de Staël s'embarqua pour l'Angleterre. Elle publia à Londres son livre De V Allemagne, que la police impériale avait supprimé. Elle écrivit une préface pour la traduction du livre de Wilberforce sur la traite des nègres, et commença ses Considérations sur la révolution française. Elle fit la connaissance de lord Grey, de lord Rolland, de lord Lansdowne, du grand avocat Brougham, qu'elle étonna par son incomparable conversation. Elle fut présentée à Louis XVIII, lorsque ce prince, ayant quitté le château d'IIarlwell, passa quelques jours à Londres avant de s'embarquer pour la France. Elle se passionna de nouveau pour la constitution anglaise, dont elle fit un magnifique éloge dans ses Considérations^ et pour l'Angleterre, qui lui parut par excellence le pays de la vie de famille et do la liberté politique. Elle en revint avec des opinions un peu aristocratiques, qu'elle n'avait pas professées sous le Directoire et le Consulat.
Malgré sa haine contre Napoléon, madame de Staël s'affligea vivement des revers militaires de 1814, qui cependant devaient lui ouvrir les portes de la France. Lorsqu'on apprit à Londres que les alliés avaient passé le Rhin, un ministre anglais lui demanda ce qu'elle souhaitait, t Je désire, répondit-elle , que l'empereur soit victorieux et tué. » A la nouvelle de la prise de Paris, il lui sembla qu'il n'y avait plus de France. Elle a raconté dans ses Considérations sur la révolution française avec quelle poignante douleur elle vit, en abordant à Calais après dix ans d'exil, les soldats étrangers qui avaient envahi la France.
A peine arrivée à Paris, madame de Staël rouvrit son salon, où se rencontraient des hommes de tous les partis. Les habitués ordinaires étaient des amis de la liberté, opprimés par Napoléon et disposés à se rallier aux Bourbons, si les Bourbons acceptaient les idées nouvelles et respectaient les intérêts nés de la révolution. Malheureusement les Bourbons, impatients de ressusciterl'ancien régime, se souciaient peud'entendre parler de constitution et d'idées libérales. Aussi Louis XVIII et les autres princes refusèrent-ils de recevoir madame de Staël. Elle se vengea en faisant à ce gouvernement réactionnaire une guerre de bons mots et d'épigrammes. A propos des nombreux anoblissements, elle disait: « Il faudrait, une fois pour toutes, créer la France marquise. »
L'année suivante, les Bourbons, « après avoir fait, dit Sismondi, pendant dix mois toutes les fautes de la présomption et pendant dix jours toutes celles de la faiblesse, » se virent obligés de quitter de nouveau la France et de fuir devant Napoléon, revenu de l'île d'Elbe et accueilli par l'armée comme un libérateur. Madame de Staël se retira précipitamment à Coppet. L'empereur lui lit demander de revenir à Paris, sous prétexte qu'il avait besoin d'elle pour propager les idées constitutionnelles. Elle ne crut point à la sincérité libérale du despote. « 11 s'est bien passé de constitution et de moi pendant douze ans, dit-elle, et à présent môme il n'aime pas plus l'une que l'autre. »
Après la seconde restauration, madame de Staël retourna à Paris. Cette fois elle obtint plusieurs audiences de Louis XVIII, qui goûtait fort sa conversation. Ce prince lui fit remettre les deux millions que lui devait le trésor et que lui avaient refusés les gouvernements précédents. Benjamin Constant, toujours besoigneux, lui emprunta vingt mille francs, et il ne se pressa pas de les rendre. Lorsqu'elle les lui demandait, il répondait par des compliments et vantait ses beaux yeux, u On m'en a souvent dit autant, dit-elle un jour, mais à meilleur marché. » Après la mort de madame de Staël, Benjamin Constant, invité par son fils in fixer un terme pour acciuitter celte dette, répondit qu'il n'avait qu'un
moyen de se procurer de l'argent, c'était de faire imprimer les lettres qu'elle lui avait écrites. Comme cette publication pouvait avoir des inconvénients pour la mémoire de sa mère, le baron de Staël racheta ces lettres en donnant une quitlance à son méprisable débiteur.
La seconde invasion de la France ne fut pas moins douloureuse que la première à madame de Staël. Elle écrivait au duc de Broglie, son gendre : « Il faut bien du bonheur dans les affections privées, pour supporter la situation de la France vis-à-vis des étrangers. » Canning ayant choisi le salon du premier gentilhomme de la chambre, au palais des Tuileries, pour lui dire : « Il ne faut plus se faire d'illusions, madame; la France nous est soumise, et nous vous avons vaincus. » — Oui, répondit-elle avec vivacité, parce que vous aviez avec vous l'Europe et les Cosaques; mais accordez-nous le lêle-à-tète et nous verrons.
En 1816, la santé de M. Rocca inspirant des inquiétudes, madame de Staël fit un voyage en Italie et passa quelques mois à Pise et à Florence. Au printemps, elle retourna à Coppet, et en automne, elle se rendit à Paris. Bientôt après son arrivée, elle fut atteinte d'une maladie si grave que l'excès de la fièvre lui ôta l'usage des mains et des pieds. Elle sentit que sa fin approchait. Chateaubriand lui fit une visite à son lit de mort. « My dear Francis, lui dit-elle, j'ai toujours aimé Dieu, mon
père et la liberté. » Elle expira le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille, qu'elle avait saluée avec tant d'enthousiasme. Elle était dans la cinquantedeuxième année de son âge. Elle fut enterrée à Coppet dans le tombeau de son père et de sa mère. « C'en est donc fait, dit Sismondi, qui était présent aux funérailles, de ce séjour où j'ai tant vécu, où je me croyais si bien chez moi ! C'en est fait de cette société vivifiante, de celte lanterne magique du monde, que j'ai vue s'éclairer là pour la première fois, et où j'ai tant appris de choses! Ma vie est douloureusement changée ; personne peutêtre à qui je dusse plus qu'à elle... Que j'ai souffert le jour de l'enterrement ! Un discours du ministre de Coppet sur la bière, en présence d'Albertine (la duchesse de Broglie) à genoux devant le cercueil, avait commencé à m'amoUir le cœur, à me faire mesurer toute l'étendue (le ma perle, et je n'ai pu retenir mes larmes. »
M. Rocca ne survécut (|ue([ueliiues mois à son illustre femme. Le baron de Staël mourut sans postérité en 18.Î7, et la duchesse de Broglie en 1838, laissant un tils, qui s'est fuit une grande réputation comme écrivaiii, puhhciste, orateur et homme d'Étal.
Après la mort de sa mère, le baron de Staël publia deux ouvrages (|u'elle avait laissés inachevés : ce sont Its Considérations sur la Révolution française et Dix <nmécs (i'rxil. Dans le premier madame de Slael se pro-
pose de juger les principaux événements et les principaux personnages de la révolution, et, avant tout, de justilier la vie publique de son père. Voilà pourquoi M. Necker y occupe tant de place. Aveuglée par son amour lilial, elle fait de son père le plus grand homme de la révolution. « Il eût été, dit-elle, plus capable que personne de s'exprimer avec force et chaleur, et il aurait triomphé de Mirabeau dans l'Assemblée constituante, s'il avait pu y prendre la parole... S'il fût né Anglais, je dis avec orgueil qu'aucun ministre ne l'eût jamais surpassé; car il était plus ami de la liberté que Pitt, plus austère que Fox, et non moins éloquent, non moins énergique, non moins pénétré de la dignité de l'État que lord Ghatham... Il joignait à l'étonnante sagacité de son esprit une sensibilité pour le sort de l'espèce humaine dont il n'y a eu d'exemple dans aucun publicisle... Il a toujours annoncé d'avance les événements qui ont eu lieu depuis ; ses ouvrages sur la révolution ont un caractère de prophétie.» Ces phrases ne peuvent que faire sourire. Madame de Staël juge les hommes par le degré d'admiration qu'ils eurent pour Necker, et elle se montre d'une sévérité souvent injuste pour ses adversaires, qu'elle traite « d'illustres obscurs. » Pour justifier l'opinion de son père, elle fait une longue exposition (le la constitution anglaise, qu'elle loue et admire
sans restriction et qu'elle aurait voulu voir établir en France.
Madame de Staël explique avec une vive pénétration les causes de la révolution française et prouve qu'elle était inévitable. Elle montre la royauté avilie par les vices de Louis XV et devenue insupportable par l'excès de l'arbitraire, la noblesse dégénérée, odieuse pour son orgueil et ses privilèges, le haut clergé riche, irréligieux et corrompu, le peuple opprimé et malheureux. Malgré quelques exagérations dans le blâme et dîyis la louange, son livre est écrit à un point de vue modéré, libéral ; il respire l'amour du progrès, de l'amélioration morale, de la justice, l'union de la religion et de la liberté politique, la haine des abus et des excès.
Le baron de Staël nous apprend que les deux premiers volumes sont seuls terminés, que plusieurs chapitres du troisième n'avaient pas été revus par Tauteur et que les autres n'avaient été composés que de premier jet. Les deux parties qui ont reçu tous les soins de l'auteur sont écrites du style le plus naturel, et souvent avec un esprit, une énergie, un éclat, une sûreté de pinceau, qui font penser à Montesquieu. Elle s'élève jusqu'il l'éloquence dans le récit de la mort de Mirabeau, qu'elle termine par ces paroles: « Je me reproche d'exprimer ainsi des regrets pour un caractère peu digne d'estime; mais tant d'esprit est si rare, et il est
malheureusement si probable qu'on ne verra rien de pareil dans le cours de sa vie, qu'on ne peut s'empêcher de soupirer lorsque la mort ferme ses portes d'airain sur un homme naguère si éloquent, si animé, enfin si fortement en possession de la vie. »
Citons encore ce qu'elle dit de la catastrophe de Robespierre : « On vit cet homme, qui avait signé pendant plus d'une année un nombre inouï d'arrêts de mort, couché tout sanglant sur la table même où il apposait son nom à ses' sentences funestes. Sa mâchoire était brisée d'un coup de pistolet ; il ne pouvait pas même parler pour se défendre, lui qui avait tant parlé pour proscrire. »
Aux considérations sur les hommes et les faits madame de Staël joint des récits, comme celui de la journée du 10 août, des anecdotes particulières, des détails curieux, dont Tintérêt fait regretter qu'elle n'ait pas raconté davantage.
Le récit de son exil, commencé en 1800 et interrompu en 1804, recommence en 1810 et s'arrête brusquement en 1812, à son arrivée à Stockholm ; il ne comprend donc qu'un espace de sept ans. Madame de Staël raconte ces sept années avec une vivacité, une verve et un naturel qui ne laissent rien à désirer, et le style a l'aisance, le mouvement, l'abondance de sa merveilleuse conversation. Le voyage en Suisse, surtout la visite
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aux Trappistes de Fribourg, la description de la Russie et surtout le beau chapitre sur Moscou font regretter que ce livre n'ait pas plus souvent la forme d'un voyage. On est fâché que Bonaparte y occupe tant de place. Bonaparte avait persécuté madame de Staël ; elle prend sa revanche; elle l'attaque avec une éloquence amère et le juge avec une partialité souvent poussée jusqu'à l'injustice. Elle l'appelle l'Attila moderne, elle ne voit en lui que le génie de l'égoïsme, du mépris pour Dieu, pour les hommes et pour les lois de la morale. • Le genre de supériorité de Bonaparte, dit-elle, provient bien plus de l'habileté dans le mal que de^la hauteur des pensées dans le bien. — Bonaparte, enivré du mauvais vin du machiavélisme, ressemblait, soùs plusieurs rapports, aux tyrans italiens du quatorzième et du quinzième siècle. » La passion l'aveugle au point qu'elle fait des vœux pour le succès des armes étrangères. « Je souhaitais que Bonaparte fût battu, dit-elle, au commencement de la campagne de Marengo ; c'était le seul moyen d'arrêter les progrès de sa tyrannie. Le bien de la France exigeait qu'elle éprouvât des revers. » La tyrannie n'existait pas encore en 1800, et c'est une singulière manière d'entendre le bien de son pays ; dans aucun cas on ne doit lui souhaiter des revers. L'indépendance nationale n'est-elle pas le premier des biens ? Madame de Staël oublie qu'elle avait dit que « les
premiers devoirs d'un citoyen sont toujours envers sa patrie. » Si Bonaparte fut petit dans sa conduite envers madame de Staël , elle manqua de dignité dans ses regrets et ses plaintes, elle fit trop de bruit de son exil et ne sut pas supporter avec calme et simplicité cette mesquine et odieuse persécution.
Si elle est sévère pour Bonaparte, elle ne gâte pas la France par ses éloges. Qu'on en juge par les phrases suivantes tirées des Considérations et de Dix années d'exil : « Il n'y a rien de si violent en France que la colère qu'on a contre ceux qui s'avisent de résister sans être les plus forts. — Les Français n'apprennent, en politique, la raison que par la force. — La puissance déprave les Français plus que les autres hommes. — Il est inouï combien il est facile de faire prendre une bêtise pour étendard au peuple le plus spirituel de la terre. » Et cependant madame de Staël adorait la France, qu'elle appelle « l'aimable et généreuse France, terre de gbire et d'amour. » Elle semble dire de la France ce qu'Alceste dit de Célimône :
J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; Sa grâce est la plus forte.
Caractère de Chateaubriand 1
Naissance et enfance. Le nid de la pie 3
Études. — Prc'sentation à la Cour 7
Voyage en Amérique. — Visite à Was iiglon 10
Aventures. — M. Violet 13
Retour en Bretagne. — Mariage. — Émigr a on 14
Séjour en Angleterre. Misère 17
Essai sur les révolulions 20
Conversion de Chateaubriand 22
Retour en France'. Fonlanes, La Harpe, Joubert 22
Portrait de Joubert par Chateaubriand 24
Portrait de Chateaubriand par Joubert 25
Alala 29
Génie du Christianisme 31
René 37
Chateaubriand, secrétaire d'ambassade à Rome 39
Démission 40
Voyage en Orient 41
Retour. — Article du Mercure 42
Les Martyrs 43
lulluencc de (Chateaubriand sur Aug. Thierry 48
Itinéraire de l'ans à Jénu^alcm ^3
(Chateaubriand, élu lueinbre diî 1" Académie '•♦'»
Iluonnparte et les Itow lions. — Réflexions politiques.. 57
Monarchie selon la Charlr Cl
Opposition viob'tite aux minislères modérés fi2
Chaleaul)i'iand, aml)assaileur à Herlin, puis îi Londres. . fi4
(Congres de Vérone. — Guerre d'Espagne ^'i
Disgrâce de Chateaubriand. — Guerre achahiée au ministère "0
(^iteaubriand, ambassadeur ;i Ronie. — Démission.... 73
Revohilion de 1830. — Discours de Chateaubriand "5
O|)posilior) ;iu roi Louis-Philippe. Mmprisonnenjenl . . . . "S