‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'Orange (volume 3)Chapitre 10 sur 65 · NOUVEAUX MARTYRS. JUSTE COMPLAINTE DES FIDÈLES DE FRANCE (1552-I · texte numérisé non relu

NOUVEAUX MARTYRS. JUSTE COMPLAINTE DES FIDÈLES DE FRANCE (1552-I

Quelques années plus tard, en 1552, le jeune Félix Flatter, fils du célèbre imprimeur Thomas Flatter, de Bâle, se rendant à Montpellier pour faire ses études de médecine , passa à Avignon et fut à la fois témoin de la corruption de cette cité et de la cruauté avec laquelle elle traitait les luthériens. « Je descendis à l'hôtellerie du Coq , un mauvais gîte , hanté par des bateliers aux larges chausses et aux bonnets bleus. J'avais grand peur, car j'étais seul et ne pouvais me faire comprendre de personne. De toute la nuit à peine fermai-je l'œil. La longueur du pont de pierre qui traverse le Rhône est d'environ i ,300 pas. Au milieu est une avance qui porte une chapelle. Le pavé est formé de petites dalles blanches et polies , de sorte qu'au lieu de passer à cheval , il est plus prudent de conduire sa monture par la bride. On disait qu'il était impossible de ne pas rencontrer sur ce pont deux moines, deux ânes et deux ribaudes (filles de joie). Celles-ci étaient sous la protection du pape , lui payant tribut. Elles avaient une supérieure nommée par dérision l'abbesse. Dans la même ville se trouve le palais qui a servi de résidence aux papes , lorqu'ils transportèrent le siège de Rome à Avignon. Au haut de l'édifice, on montre une cage de fer. On y avait enfermé un chrétien réformé. Il y resta longtemps exposé à toutes les intempéries; enfin, récemment, la mort l'avait délivré de ce supplice (i). »

La cité papale allait compter bientôt de nouveaux

(i) Mémoires de Félix Flatter, médecin bâlois, traduits par Edouard Fick (1J36-1614). Genève, 1866, in-8".

martyrs. En 1555, deux écoliers d'Orange qui étudiaient à Avignon, Louis et Michel Sergent, convaincus de luthéranisme, furent condamnés à demander pardon à Dieu et à abjurer leurs hérésies dans toutes les églises collégiales de la ville, en chemise, tête et pieds nus, avec une croix à la main , et à être emprisonnés leur vie durant, en jeûnant trois jours la semaine, au pain et à l'eau. Le jour de leur abjuration, on les fît précéder de sergents qui portaient des fagots de bois devant eux, pour marquer le châtiment qu'ils avaient mérité; et quand ils furent arrivés devant l'église de Notre-Dame-de- Dom , on les exposa sur un échafaud , dressé pour la circonstance, pendant qu'un prédicateur débitait, pour les instruire, un sermon contre leurs erreurs. Ils abjurèrent ensuite, et on les enferma, entre quatre murailles , dans le palais papal, d'oili ils ne sortirent qu'en 1 562, à l'arrivée du comte Antoine de Crussol en Provence. De retour à Orange , ils professèrent la religion réformée, qu'ils n'avaient abjuré que des lèvres (1).

Ces rigueurs ne réussirent qu'imparfaitement à comprimer le mouvement de la Réforme dans la capitale du comtat Venaissin, car cinq ans plus tard, en 1560, au moment même « où , » dit Lapise , « la cruauté se promenait avec le balai ardent de la persécution , » paraissait « en Avignon, chez Trophime des Rives, » un petit opuscule de 40 pages, fort hardi, intitulé : Juste Complainte des Fidèles de France. Contre leurs adversaires Papistes et autres. Sur l'affiiction et faux crimes ., dont les charge a grand tort. Ensemble les inconveniens , qui en pourroient finalement avenir a ceux leur qui font la guerre. L'auteur s'étendait sur les mœurs scandaleuses du clersré

et décrivait ainsi les procédés sommaires dont ils usaient

(i) Honoré Bouche, t. II, p. 627; — Lapise, p. 273 ; — Justin, p. 92, 93.

à l'égard des luthériens : u Sitôt que devant eux ou les leurs vous ouvrez la bouche pour dire un seul mot de Dieu à bon escient et révérence, vous êtes soupçonnés , voire accusés d'être luthériens et hérétiques ; en irez devant le magistrat pour être informé de votre foi , afin de savoir où vous avez appris telle instruction ; serez mis en prison et finalement au feu , si vous tenez bon (comme doit faire chacun chrétien) en la foi et doctrine de Dieu et de son Fils. )>

L'auteur exposait clairement^ après cela, le but que poursuivaient les évangéliques : «. Nous sommes voirement venus nous assembler auprès d'eux et entre eux pour renverser, non pas l'Eglise catholique et chrétienne (comme ils se efforcent de le faire accroire au pauvre simple peuple) , mais bien la leur, c'est-à-dire la romaine ; non pas celle toutefois à laquelle récrivait Paul et à laquelle nous nous conformons le plus que nous pouvons, mais bien la papale, c'est-à-dire la partiale et épicurienne, soit qu'on regarde la doctrine, soit qu'on regarde à leurs mœurs et façons de faire tant en public qu'en privé. » « Combien il est étonnant, » dit avec raison Barjavel (i), « que de si vives attaques anticatholiques aient pu se manifester par la voie de la presse dans la cité éminemment papale d'Avignon , où une surveillance très rigoureuse ne laissait pas d'être exercée par le pouvoir dominant. »

Ce n'est pas seulement à Avignon que la Réforme rencontra des adhérents. Il en fut de même dans les autres villes du Comtat. A Bollène, on comptait, parmi ses adeptes , Claude du Villard , prêtre et moine de Saint-Martin, Ordre de Cîteaux ; Nicolas Estran , autre prêtre; Jean Cordéri, Jean Sazi , Antoine Boyer , An-

(i) Le seiiihne siècle, p. 5.

toine Gay, Antoine Bertrand, les quatre frères Mondon, Etienne, Jacques et Gilbert de Faucher (ce dernier appelé le capitaine Faucher). Pendant la première guerre de religion , les quatre frères se réfugièrent à Saint- Paul-Trois-Châteaux, oij Gilbert joua le rôle de chef de parti. Ils eurent leurs biens confisqués en 1569, et ceux-ci ne leur furent restitués qu'après le traité de Nîmes de 1578. Mondon fut tué dans une rencontre armée, près de Montdragon (i).

DÉMARCHE DE GUYOTIN AUPRÈS DE MONTBRUN , QUI ENVAHIT LE COMTAT ET PREND MALAUCÈNE (iÇ^o).

Vers le même temps, un homme de lettres et jurisconsulte éminent , nommé Alexandre Guyotin, natif de Valréas , qui avait été pasteur à Turin en 1557 et dans l'île d'Oléron en 1559, se rendit en Dauphiné, auprès du célèbre capitaine dauphinois Charles du Puy, seigneur de Montbrun , pour lui exposer que son père et lui avaient été obligés de quitter les Etats du pape depuis de longues années , à cause de leur attachement aux idées évangéliques ; « que lui toutefois, voulant être utile à sa nation..., y était depuis quelque temps retourné pour chercher les moyens de dresser une église des fidèles épars dans le pays... ; en quoi il avait quelque peu réussi, mais que le pape, ne pouvant les souffrir, ne leur permettait pas seulement de vendre leurs biens pour se réfugier en pays étranger , parce qu'il voulait s'en saisir en même temps que leur ôter la vie ; » qu'en cette extrémité, une assemblée générale des députés des fidèles du Comtat s'était réunie, dans laquelle on avait avisé aux moyens d'assurer la sécurité des égli-

(i) Communiqué par M. Paul de Faucher, de Bollène, issu de cette famille.

ses et rédiger un rapport pour représenter « à celui qui se disait leur seigneur » l'injustice des mauvais traitements qu'il leur avait infligés. Guyotin ajoutait « que s'il était loisible de résister à la... rage effrénée d'un magistrat légitime, quand il se conduisait au contraire... de tout espèce de droit, combien plus contre un tyran qui aurait usurpé le pays contre toute équité et sous ombre de religion ; comme à la vérité le Pape s'était approprié le pays sur le comte Raymond [VII] de Toulouse, de la maison d'Albret, et après l'avoir excommunié et mis ses pays en interdit... Il alléguait aussi que les papes ne pouvaient tenir lieu de magistrat légitime , vu que toute seigneurie et autorité terrienne leur est défendue de Dieu » (Matth., XX, 25-28). Le jurisconsulte de Valréas concluait en déclarant à Montbrun que l'assemblée des fidèles du Comtat avait décidé « de prendre par force ce qu'ils n'avaient pu obtenir par la douceur et la raison ; sur quoi , ayant été constitué leur procureur et reçu d'eux toute puissance de disposer de leurs personnes et de leurs biens..., il avait avisé se retirer vers lui pour le supplier de prendre en main... leur cause et défense , qui leur était commune , et se retirer de leur côté pour être chef et conducteur en cette affaire. »

Montbrun, qui avait été obligé de prendre les armes en Dauphiné pour sa défense personnelle, mais qui hésitait à se mettre en révolte ouverte contre le nouveau roi François II, accepta l'offre de Guyotin. Il réunit aux trois cents hommes, presque tous réfugiés de Provence , qu'il avait déjà sous la main , cinq cents Vaudois, que l'intrépide Paulon Richieu, seigneur de Mauvans, venait de lever à Cabrières du Comtat. Il avait été convenu , entre Montbrun et Guyotin , que ce dernier se saisirait , le 6 août , de Vaison , 011 il avait des intelligences , tandis que le premier prendrait Malau-

l6 HISTOIRE DES PROTESTANTS

cène, où était l'arsenal du pape. La première partie de l'entreprise échoua. Guyotin, retenu au lit par une forte fièvre et apprenant que les habitants de Vaison , redoutant un coup de main, se tenaient sur leurs gardes, rappela les soldats qu'il avait déjà fait entrer secrètement dans la place, et manda à Montbrun qu'il était opportun de retarder l'accomplissement de leur projet. Ce dernier, croyant que Guyotin tenait ce langage faute de cœur, s'empara quand même de Malaucène au jour dit. Il y entra sans coup férir par la porte Duroc, à dix heures du soir, grâce à la trahison du menuisier Gauchier et quelques autres du lieu , qui gagnèrent le portier Termet. Il fit aussitôt abattre les autels et les images des églises, et dresser une église réformée qui fut desservie par le pasteur Pierdouin , qu'il avait fait venir ou amené de Genève dans son château de Montbrun. Il se réservait ensuite de prendre Vaison ; mais les huit cents hommes dont il disposait ne lui ayant pas paru suffisants, il attendit de recevoir des renforts. Pendant ce temps , Mauvans s'établissait à Orange et signait une convention avec les consuls, par laquelle ceux-ci s'engageaient à fournir des vivres, des munitions et des armes à la sfarnison de Malaucène.

Jacques-Marie Sal'a , évêque de Viviers et vicaire du cardinal Alexandre Farnèse, légat d'Avignon, apprenant la chute de Malaucène, dépêcha à Montbrun le prévôt de Caderousse et Thomas de Panisse, seigneur d'Aubignan , gentilshommes considérables du Comtat, pour connaître ses intentions et parlementer avec lui, pendant que les capitaines Claude Berton de Grillon (le frère du célèbre Grillon) et Novezan , qui accompagnaient les deux députés , aviseraient secrètement aux moyens « de couper la gorge à tous ces guerriers, » en s'aidant des habitants. Montbrun fit répondre aux dépu-

tés, par Guyotin , qu'il ne voulait offenser personne, et que, pour ses intentions, ce n'était pas encore le moment de les faire connaître ; mais apprenant les sourdes menées de Grillon et de Novezan, en même temps que la saisie, par les soldats du vice-légat, de trois mulets chargés d'armes qui lui étaient destinées, et l'arrestation de quantité de gens qui venaient se ranger sous ses drapeaux, il se plaignit aux députés de la déloyauté du vice-légat et les retint prisonniers avec les deux capitaines, jusqu'à ce qu'on lui eût rendu ses gens et ses armes. Le vice-légat s'exécuta ; mais Montbrun , ne laissant partir que les deux députés, retint les capitaines « tant pour raison de leurs menaces que pour être entrés dans la ville sans congé , comme espions contre le droit de la guerre. » Novezan, à qui Montbrun en voulait d'une façon toute particulière à cause de l'acharnement qu'il avait montré dans le massacre des conjurés d'Amboise, fut conduit, la corde au cou, au pied d'une potence, puis gracié et jeté dans une prison, où il mourut quelques )Ours après des suites de sa frayeur.

Le vice-légat leva quelques compagnies pour reprendre Malaucène ; mais il n'osa pas s'approcher de la place, de telle sorte que les gens du pays se rangèrent plutôt du parti de Montbrun , qui vit sa troupe grossir de plus en plus, tandis que celle du vice-légat diminuait de jour en jour. D'un autre côté, un corps de hugue-nots du Languedoc, rassemblés sur les bords du Rhône et projetant de faire leur jonction avec ceux de Provence, commandés par Mauvans, pour s'emparer de Lyon, menaçaient le Gomtat , malgré la surveillance d'Antoine Escalin des Aimars, baron de Lagarde, dit le capitaine Poulin, qui, sur les conseils du vice-légat, des notables du Gomtat et du roi de France lui-même , s'était porté vers le fleuve. Rempli d'alarmes, le vice-

l8 HISTOIRE DES PROTESTANTS

légat pria Hector de Pardaillan, seigneur de La Motte- Gondrin , lieutenant général pour le roi en Dauphiné , de venir â son secours , et lui offrit une somme de 12,000 écus d'or pour payer les premiers frais de l'expédition.

LA MOTTE-GONDRIN SECOURT LE COMTAT ET CONCLUT LA PAIX AVEC MONTBRUN (1560).

La Motte-Gondrin , -< voyant trotter les deniers , » se rendit à la demande du vice-légat; mais avant de rien entreprendre contre Montbrun, il le somma de vider les terres de Sa Sainteté, de se conduire en sujet obéissant du roi et de se mettre à la discrétion de la justice : moyennant quoi il lui ferait grâce. Montbrun répondit qu'il avait quitté le Dauphiné parce qu'on l'accusait de troubler le royaume et qu'il était entré en armes dans le Comtat sur la prière que lui avaient faite les gens de ce pays de venir les défendre contre leurs oppresseurs et parce que, du reste, il n'eût pu trouver de refuge ailleurs.

Sur cette réponse, La Motte-Gondrin fait venir son artillerie de Grenoble et convoque le ban et l'arrièreban du Dauphiné et les légionnaires pendant que le vice-légat, de son côté, réunit des troupes, dont il confie le commandement à Fouquet de Tolon , seigneur de Sainte-Jalle, et Charles des Alrics , sieur de Rousset , « lesquels pour leurs meurtres et voleries avaient abandonné le pays du roi. » Leurs forces combinées , s'élevant à quatre mille hommes et cinq cents chevaux , s'avancèrent jusqu'à Bollène , mais non sans subir de grandes pertes, soit qu'elles voulussent s'approcher de trop près de Montbrun , soit que celui-ci les attaquât directement. La plus grande défaite qu'elles essuyèrent

fut celle de Saint-André-de-Ramières dans la principauté d'Orange.

Sur ces entrefaites, le cardinal François-Juste de Tournon, archevêque d'Aix et ministre d'Etat, arriva de Rome. Fort mécontent de la levée de boucliers de Montbrun, dont la femme, Justine Alleman de Champs, était la fille de sa sœur, il lui écrivit d'Avignon pour l'engager à déposer les armes , lui promettant , s'il y consentait , de lui faire obtenir sa grâce , la restitution de ses biens et l'autorisation de pratiquer librement sa religion dans son château. Montbrun lui répondit « qu'il avait cherché et cherchait d'avancer la gloire de Dieu, autant qu'il pouvait, et le repos de tant de gens de bien qui avaient été si longtemps persécutés pour la vérité de son Evangile ; » et pour lui montrer qu'il avait agi après mûre délibération , « ne pouvant mieux faire pour son salut et le devoir de sa conscience, » il lui envoya une confession de sa foi, « en laquelle il protestait vouloir vivre et mourir. » C'est tout ce que le cardinal put obtenir de lui.

La Motte-Gondrin n'espérant pas venir à bout de Montbrun , quoique ses troupes fussent de beaucoup plus nombreuses que les siennes , et ne trouvant pas d'ailleurs que le vice-légat « lui graissât assez le poignet, » prit le parti de traiter avec son ennemi. Montbrun s'y montra disposé, car, d'une part, des conditions très avantageuses de paix lui étaient proposées et , d'autre part, il savait qu'il allait perdre une partie de ses gens, que le jeune Edme de Ferriéres, seigneur de Maligny, l'un des gentilshommes du prince de Condé , et Mauvans devaient conduire à Lyon , dont les huguenots voulaient s'emparer (septembre 1 560). Il fut convenu entre La Motte-Gondrin et Montbrun , que ce dernier et ses gens, « comme aussi tous les fidèles du Dauphiné

et du Comtat, auraient un an entier pour disposer de leurs biens ; qu'ils se retireraient dans le courant d'un mois à la file et deux à deux comme ils s'étaient assemblés ; comme aussi La Motte-Gondrin et les siens rompraient sur-le-champ leurs forces ; que les prisonniers d'une part et d'autre seraient rendus...; que, pendant un mois , Montbrun pourrait aller en sa maison avec telle et si grande compagnie qu'il voudrait pour sa sûreté , et que le tout serait ratifié et accordé par le roi et le pape dans vingt jours, lors en suivant, comme aussi par les parlements de Dauphiné , Provence et autres juridictions dudit Comtat. » Montbrun était resté deux mois dans ce dernier pays.

MONTBRUN OBLIGÉ DE REPRENDRE LES ARMES. SA FUITE A l'étranger (l^ÔOJ.

Ce traité , auquel les capitaines protestants dauphinois, Matthieu d'Armand, seigneur de Forest-Blacons, Louis de Marcei-Blaïn, seigneur du Poët-Célard , Jean de Flotte, seigneur de La Roche , Louis , seigneur de Rousset, et autres , apposèrent leur signature et dont ils se portèrent garants, ne fut pas respecté par les catholiques. Tandis que Montbrun , retiré dans son château, licenciait ses soldats et, dès le lendemain de son arrivée, en congédiait cinquante , « il fut averti que les prêtres les tuaient partout où ils les pouvaient prendre à leur avantage ; qu'on leur refusait l'entrée des villes et le séjour en leurs maisons et que Chavenelles , ami de La Motte-Gondrin et du vice-légat , en avait dévalisé plus de deux cents ; comme aussi ceux du Comtat les prenaient l'un après l'autre et les faisaient mourir le plus cruellement qu'ils pouvaient. Davantage que les prêtres mettaient, par la permission de La Motte-Gon-

drln , des garnisons aux environs du château de Montbrun... Bref, qu'on n'attendait sinon qu'il eût achevé de rompre ses forces pour l'aller assiéger. »

En présence de tant de déloyauté, Montbrun se crut en droit de prendre de nouveau les armes et se saisit d'Orpierre et autres lieux. Les partisans de François de Lorraine, duc de Guise , le chef du parti catholique en France, en ayant été avertis, firent écrire des lettres par le roi, le 22 septembre, à La Motte-Gondrin, pour lui enjoindre de réunir toutes ses forces et de se transporter dans le Comtat et autres lieux , afin de « châtier Montbrun et ceux qu'il pourrait prendre , en sorte que ce fût un exemple aux autres. »

La Motte-Gondrin , ayant fait sa jonction avec les troupes comtadines , commandées par François de la Baume de Suze , se mit en marche pour surprendre Montbrun qui, se trouvant pour lors à Mollans, sur les frontières du Comtat, à trois lieues seulement de son ennemi, marcha résolument à sa rencontre, quoiqu'il ne disposât que de quatre cents fantassins et cinquante cavaliers. Les ayant avertis « qu'il n'était pas alors question de combattre pour l'honneur ni pour acquérir des richesses, mais pour la vie, sans espoir de composition et de grâce avec un ennemi si félon, homme sans foi , sans religion, sans honnêteté, et qui les avait déjà trompés tant de fois... , il les répartit en trois embuscades en des lieux oij La Motte-Gondrin devait nécessairement passer et d'où ils se pouvaient secourir les uns les autres et se rallier sans perte d'hommes, et leur recommanda expressément de ne se découvrir ni charger qu'ils n'eussent son signal. » L'impatience des gens de Montbrun lui fit malheureusement perdre le fruit de l'habileté de ses dispositions. Ceux qui étaient postés à la première embuscade , craignant que l'ennemi qui

passait devant eux ne leur échappât, l'accablèrent d'une grêle de balles et le mirent en déroute , de sorte que La Motte-Gondrin, qui était à l'arrière-garde, dut se rendre en hâte dans la plaine pour arrêter les fuyards et se mettre en ordre de bataille. Montbrun , fort mécontent de la conduite inconsidérée de ses soldats, ne perdit pourtant pas courage et attaqua résolument l'ennemi, à qui il tua et prit beaucoup de gens , sans être attaqué lui-même : ce qui parut d'autant plus étrange que La Motte-Gondrin était un capitaine expérimenté , « qui , par les armes , avait fait autant de preuves de sa personne qu'homme de son temps. » Mais on disait qu'il « n'avait aucune envie de ruiner tout à fait Montbrun parce qu'il lui servait d'une vache à lait; car. parce moyen , il accrochait souvent du pape bonnes sommes de deniers qu'il n'eût pas eues autrement. »

Quoi qu'il en soit, La Motte-Gondrin déserta le champ de bataille et Montbrun le poursuivit à son aise une heure durant. Mais ce dernier ayant appris l'échec des huguenots sur Lyon et désespérant de recevoir des renforts et des vivres, prit le parti de quitter le royaume avec sa femme. 11 licencia donc ses soldats et ne garda auprès de lui que son secrétaire, Matthieu d'Antoine , jeune avocat de Grenoble qui, voyant son maître perdu et n'espérant pas parvenir à la fortune par son moyen, conçut le projet de le trahir. Arrivé au Buis et logé dans la même auberge que Montbrun, Antoine, ameutant quelques habitants du lieu , « vient sauter au collet de son maître , s'attachant à une grosse chaîne d'or qu'il avait pendue au cou, laquelle lui demeura entre les mains. Montbrun, étonné de se voir trahi et assailli de celui auquel il se fiait le plus, le terrasse et, se sauvant par une fenêtre, délogeant à travers champs, trouve un paysan, auquel il change sa jupe de velours à la sienne

de toile et, en cette équipée, gagne Mérindol , » en Dauphiné. Quant à sa femme , ayant été dépouillée de tous ses bagages, chevaux, mulets, armes, vêtements, vaisselle plate, or, argent et bijoux, qui devinrent la proie du traître, elle se déguisa en paysanne et fut assez heureuse pour rejoindre son mari. Antoine n'arrêta pas là sa trahison. Il alla rapporter ses hauts faits à La Motte-Gondrin, qui lui donna des hommes pour arrêter Montbrun à son passage en Savoie. Il le rencontra, en effet, avec sa femme un jour de marché sur les frontières, déguisé en boulanger et portant du pain à une ville voisine, « mais soit qu'il fût ému de honte ou de compassion, ou bien touché d'aveuglement ou éblouissement, comme il advient souvent en telles extrémités, tant y a qu'il leur fit place. Aussi Montbrun contrefaisait si naïvement le paysan que la balafre par laquelle il était désigné ne fut aperçue d'aucun de la compagnie qui les suivit assez longtemps. Voilà comment il se sauva miraculeusement sur les terres de Genève et de Berne » (octobre 1 560).

Antoine, fort désappointé, alla offrir ses services au duc de Guise , qui lui promit une somme d'argent ; et comme celle-ci tardait à lui être payée , il se présenta devant le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, comme chargé de lui annoncer, de la part de Montbrun et autres gentilshommes du Dauphiné et de la Provence, qu'ils se préparaient à le délivrer ainsi que son frère. Mais ayant ajouté qu'il avait besoin d'argent pour retourner auprès d'eux , le roi de Navarre soupçonna une fourberie et en avertit le duc de Guise, qui fit faire son procès au délateur. La mort du roi François II (5 décembre 1560) en interrompit le cours.

Quant à Guyotin , il résolut de quitter également le royaume; mais, près de Grenoble, il fut pris pour le

ministre Pierdouin , que Montbrun avait fait venir dans son château, et arrêté. Confronté avec Antoine, qui le désigna comme l'agitateur du Comtat , il réussit, grâce à son habileté, à échapper à la mort, et ses juges décidèrent qu'il serait sursis à son procès jusqu'à ce qu'on connût la volonté du duc de Guise, à qui on en référa. Plus tard, il fut assez heureux pour être échangé contre un seigneur catholique, qui avait été fait prisonnier.

Pendant ce temps, les luthériens d'Avignon étaient poursuivis à outrance et brûlés sans merci. La charge de général des armes du Comtat était rétablie en faveur d'un neveu (i) du pape Pie IV, Fabricio Serbelloni, exgouverneur de Pavie et commissaire des guerres en Piémont pour Charles-Quint, et la ville d'Avignon mise en état de défense avec quarante-six canons braqués sur ses murailles et trois grandes barques croisant sur le Rhône (octobre 1561).

LES HUGUENOTS TENTENT DE FONDER UNE ÉGLISE A AVIGNON ET SONT EXPULSES DE LA VILLE ( I 562).

Au commencement de l'année 1562, quand Crussol reçut du roi la mission de pacifier la Provence, et après le favorable édit de janvier, les huguenots d'Avignon formèrent le dessein , à l'instigation de Perrinet Parpaille, docteur et régent à l'université de cette ville, d'y fonder une église réformée , mais ils ne purent réussir. Quelques mois après , immédiatement après l'assassinat de La Motte-Gondrin , à Valence (25 avril 1562), le

(i) Peut-être son fils. <> Je ne sais, >; dit Crespin, qui écrivait en 1565. » si, en son endroit, la signification de neveu se pourrait bien prendre pour son fils. » D'après de Cambis de Velleron (Annales de la ville d'Avignon, t. V, fol. 76), Serbelloni aurait été le cousin germain de Pie IV, par Cécile Serbelloni, sœur de son père.

DU COMTAT VENAISSIN. 2<i

vice-légat, de concert avec Serbelloni, bannit d'Avignon tous les huguenots, mais en permettant à leurs femmes et à leurs enfants de demeurer dans leurs maisons. Le pape Pie IV félicita la ville de sa bonne volonté «. de se conserver sous l'autorité du Saint-Siège, » l'exhorta à persévérer dans son zèle et promit « de l'aider et de la secourir de tous ses moyens et des trésors de l'Eglise, dans ce temps de calamité , à l'occasion de la guerre contre les huguenots » (mai 1 562).

Là-dessus le vice-légat et Serbelloni complotèrent de s'emparer d'Orange, qui renfermait beaucoup de huguenots , et y parvinrent avec le concours des troupes catholiques de Provence. .La ruine totale de cette ville en fut le résultat (4 juin). Nous racontons ce tragique événement à ï Histoire des protestants d'Orange.

Nous y parlons également de l'emprisonnement de plusieurs pasteurs et diacres qui exerçaient leur ministère dans le comtat Venaissin et dont les Orangeois partout obtinrent l'élargissement, grâce à la capture d'un personnage catholique important. Ajoutons que les autorités du Comtat, voyant que la Réforme gagnait de plus en plus du terrain à Orange , malgré le désastre qu'elle avait essuyé, n'osèrent plus, par crainte de représailles, exécuter ni même emprisonner les protestants comtadins ou autres, et se bornèrent à les expulser de leur territoire fi).

(i) Crespiii, Recueil des choses faictes pendant tes troubles, p. 558; Sarpi, Hist. du concile de Trente, a*-' édit., 1655, p. 506; La Popelinière, t. I, p. 187- 189; Régnier de La Planche, t. I , p. 541-551, t. II, p. 12-17; Bèze. t. I, p. 224-255 ; t. III , p. 245 ; Recueil des choses mémorables, p. 102; De Thou , t. II. p. 814-817; d'Aubigné, t. 1 , p 155-15 1,'; Pérussiis, p. 14-50 ; Lapise, p. 274-275 ; Honoré Bouche, t. II, p. 629-650; Boyer de Sainte-Marthe, 1. I, p. 187; Justin, p. 102-111; Lambert, t. I , p. 102-110; Barjavel, Le seizième siècle; La France protestante, t. V, p. 419, etc.; Achard , Inventaire, p. 71 ; Ferdinand et Alfred Saurel, Hist. de la ville de Malaucene, t. I, p. 281-288.

Mentionnons encore, pour cette année 1562, la publication , à Avignon , d'un livre de controverse dirigé contre les sectateurs de la nouvelle opinion :

Deux épistres aux ministres^ prédicans, et suppost^ de la congrégation et nouvelle église de ceulx, qui s'appellent Fidèles et croyans à la parolle : Gentian Hervet d'Orléans , la grâce et la paix de Jésus-Christ. En Avignon, à l'enseigne de la Sphère, par Pierre Roux, 1562, pet. in-4°. Daté de Crevant lez Beaugency, le xiiii de Juing, 1561. Le livre avait déjà paru à Lyon en 1561, in-8®. L'auteur était docteur de Sorbonne et en dernier lieu chanoine de Reims.

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