AVANT-PROPOS GÉNÉRAL
ES paroles que le pasteur de Valence Jean de Laplace écrivait à Calvin, en parlant du Dauphiné, à la date du 8 juin i $62 : « En cette province, où mille ministres ne suffiraient point, à peine y en a-t-il quarante , » nous donnent une idée de l'importance du mouvement de la Réforme dans ce pays au XVIe siècle, et de l'intérêt qui s'attache à ses annales.
Assurément, les huit guerres de religion que les protestants dauphinois eurent à soutenir contre leurs ennemis pour conquérir leur liberté , leur portèrent un rude coup au double point de vue de l'influence et du nombre ; mais si les sanglants combats qu'ils livrèrent éclair-
cirent considérablement leurs rangs et diminuèrent leur crédit (car les armes sont un dangereux auxiliaire pour la vérité), 1 edit d'Henri IV, octroyé à Nantes en 1 598 , les trouva fortement établis dans plus de 90 églises , auxquelles se rattachaient 270 annexes environ, dont près de la moitié obtinrent le droit d'exercice des premiers commissaires exécuteurs de ledit de Nantes en Dauphiné.
Sous le régime de cet édit bienfaisant, les protestants dauphinois ne cessèrent , en dépit de nombreuses vexations, de s'affermir et même de s'étendre. Ils fondèrent une académie à Die, qui devint « célèbre », au dire même des catholiques , et ils eurent des collèges importants à Montélimar et à Embrun. Leur littérature religieuse , que les presses de Die et d'Orange ne suffisaient pas à propager, se donna libre carrière ; les joutes théologiques entre les docteurs des deux communions furent solennelles et fréquentes , et une chambre de justice mipartie, dite de ledit, établie à Grenoble près le parlement , fit éclore des jurisconsultes distingués.
La révocation de ledit de Nantes, qui fut signée en 1685 , diminua considérablement le
nombre des protestants dauphinois; puis les Dragonnades et autres violentes persécutions , dont elle fut le point de départ , entraînèrent la conversion en masse et forcée d'un grand nombre d églises. Le Viennois, le Grésivaudan et l'Embrunais perdirent beaucoup plus des deux tiers de leurs protestants, le Gapençais et les Baronnies bien au delà de la moitié, les vallées de la haute Doire , de Pragela et de Valcluson la totalité , le Valentinois et le Diois environ le cinquième. Nonobstant cet affaiblissement numérique , les trois départements formés de l'ancien Dauphiné comptent encore aujourd'hui ^ i églises avec pasteurs et 80 annexes, où se célèbre régulièrement le culte.
Cet aperçu rendra raison de l'étendue que nous avons été obligé de donner à notre Histoire. Les annales du seizième siècle , avec ses guerres de religion sans cesse renouvelées ; du dix-septième siècle, avec sa vie ecclésiastique si riche et si variée ; du dix-huitième , avec ses persécutions sans fin , ne pouvaient être racontées , à moins d'omissions trop considérables , dans un nombre de volumes inférieur à celui que nous offrons au public.
Ajoutons que tous les soins dont nous som-
mes capable ont été apportés à cette Histoire pour la rendre aussi neuve et aussi complète que possible. Les dépôts publics de Valence, Grenoble, Carpentras, Lyon, Genève, etc., ont été explorés avec soin, de même que les archives particulières des bibliophiles distingués que renferme notre province. A ce propos, qu'il nous soit permis d'exprimer publiquement à ces derniers notre reconnaissance la mieux sentie. L'exquise obligeance avec laquelle ils ont mis leurs trésors imprimés et manuscrits à notre disposition et les renseignements de tout genre qu'ils ont bien voulu nous communiquer, ont facilité et abrégé considérablement une tâche à laquelle nous avons consacré dix années de labeurs incessants , et qui eût été beaucoup plus longue et plus ardue sans leur précieux concours. Nous ne remplissons donc qu'un devoir en les associant à notre œuvre et en faisant connaître leurs noms 1 .
(i) MM. de Gallier, de Tain, président de la Société d'archéologie et de statistique de la Drôme; Eugène Chaper, de Grenoble , député à l'Assemblée nationale ; Vallentin , juge à Montélimar; Lacroix, archiviste départemental de la Drôme: Gariel , conservateur de la bibliothèque publique de Grenoble; Brun -Durand, de Crest ; Martial Millet, docteur -médecin à
Nous remercions également nos souscripteurs , dont le nombre a dépassé notre attente , ce qui nous a permis de remplir le vœu secret que nous formions de pouvoir joindre à notre Histoire une carte de l'ancien Dauphiné , renfermant les noms des diverses localités habitées par des protestants.
Disons en terminant que nous nous sommes efforcé d'être impartial et toujours modéré. Nous croyons de toutes les forces de notre âme , on s'en apercevra bientôt , à la vérité protestante , qui est pour nous la vérité évangélique ; mais nous n'avons pas plus passé sous silence les fautes de nos amis que pris plaisir à invectiver nos adversaires. Si nous n'éprouvons pas de l'admiration pour toutes les actions des premiers , nous ne haïssons en aucune manière les seconds. Les violences des hommes ne nous inspirent que de la tristesse , et , bien que fermement attaché aux principes, nous ne cessons
Orange; Barrés , conservateur de la bibliothèque publique de Carpentras ; Blanc, conservateur de la bibliothèque publique de Vienne; Roman, avocat à Gap; Théodore Claparède , pasteur à Genève ; Fernand de Schickler, président de la Société de l'histoire du protestantisme français, à Paris; etc.
de plaindre ceux qui les violent. C'est dire que nous avons composé sans passion notre Histoire, et que , portant le même esprit dans la forme , qui touche de si près au fond, nous avons écrit avec candeur, visant au surplus, selon nos moyens , à l'ordre , à la précision et à la clarté.