IÔ
■562. vaux et quelques gentilshommes, au nombre desquels était le brave capitaine Claude Baron, sieur de Vallouse, et marcha sur Grenoble, résolu à délivrer la place ou à mourir. La colonne remonta la rive gauche de l'Isère et, arrivée à Noyarey, se trouva engagée dans un chemin resserré entre la montagne et la rivière appelé les Echelles, et intercepté par une muraille en pierres sèches. Des paysans, postés sur la montagne , faisaient rouler de grosses pierres sur leurs têtes , de telle sorte qu'il leur semblait impossible de passer outre. Mais Furmeyer, en homme de cœur, monte à l'assaut de la muraille avec sa troupe, tue les 10 ou 12 hommes qui la gardaient et la franchit en ne perdant qu'un seul soldat. Il arriva ainsi à Sassenage, à une lieue de Grenoble. Apprenant sa venue, les assiégeants s'apprêtèrent aussitôt à le combattre. Le lundi matin , 1 6 novembre , ils firent passer secrètement le Drac à 3 ou 400 chevaux et à la meilleure partie de leur infanterie, en laissant le reste sur l'autre bord. Furmeyer arrive sur le Drac et voit de l'autre côté de Teau une haie d'arquebusiers , qui se disposent à lui disputer le passage. • Le gué est rapide et profond. Il se décide néanmoins à le franchir. Mais sa troupe va être anéantie, car elle sera prise à revers par la partie de l'armée ennemie qui a passé le Drac et se tient embusquée dans un bois. Le hardi capitaine s'en aperçoit à temps, commande à ses soldats qui étaient déjà dans la rivière de tourner bride et les range en bataille, comme s'il se décidait à retourner sur ses pas en présence d'un obstacle infranchissable. La troupe ennemie sort du bois, se découvre entièrement et traite déjà de fuyards et couards les soldats de Furmeyer, qui, ayant maintenant les ennemis en tête, s'élance sur eux avec furie et en tue la plupart aux yeux de leurs compagnons immobiles sur l'autre rive. Cette partie de l'ennemi taillée en pièces, Furmeyer traverse le Drac avec de l'eau jusqu'aux aisselles et attaque les arquebusiers de Sassenage, si étonnés
de son audace, qu'ils s'enfuient de tous côtés, bien qu'ils u>62. fussent six contre un. Le reste de l'armée assiégeante, qui gardait les tranchées de siège, effrayée à son tour, les abandonne en désordre, ainsi que ses logements, et ne s'arrête de fuir que lorsqu'elle est sur le territoire de Savoie. Lesdiguières, qui servait comme enseigne sous Furmeyer, se couvrit de gloire dans ce combat et poursuivit les ennemis jusqu'à Gières. Pour récompenser sa bravoure , Furmeyer le nomma guidon de sa compagnie de gendarmes.
Ainsi finit le siège de Grenoble, qui avait duré du 25 octobre au 1 6 novembre, et qui eut pour résultat de* délivrer Vif, La Mure , Mens et autres lieux occupés par les catholiques. Les vainqueurs, toutefois, ne surent pas profiter de leur victoire. Au lieu de chercher à s'emparer immédiatement du fort de La Buissière, ils ne le firent reconnaître que le 22 novembre par quelques soldats, qui n'y recueillirent que de la honte , car plusieurs d'entre eux désertèrent et deux de leurs capitaines furent faits prisonniers par la garnison. Dans l'intervalle, celle-ci avait été renforcée par 5o lanciers italiens, qui commirent de grands dégâts dans le pays, rançonnant et pillant les gens, sans distinction de. religion *.
Pourparlers secrets de des Adrets avec le
duc de Nemours.
Revenons au baron des Adrets, que nous avons laissé devant Vienne. Le duc de Nemours , sachant les ressentiments qu'il nourrissait contre le parti huguenot, à l'occasion
(1) BèzE, t. m, p. 179-183 ; — Recueil des choses mémorables, p. 266, 267; — Inventaire, p. 710 et suiv.; — De Thou, t. iv, p. 452-455; —
VflDRL, p. l8, 19; — CHOftIER, p. 569, 570.
i56a. du gouvernement de Lyon donné à Soubise, chercha à l'en détacher, pensant, comme dit Castelnau, qu'il serait « plus sûr et plus expédient pour le service du roi de le gagner que de le combattre par force ». Une occasion favorable s'offrit bientôt à lui. Le baron, sous ombre de réclamer deux prisonniers italiens, lui écrivit le i5 novembre une longue lettre, dans laquelle il racontait ses faits d'armes depuis le commencement de la guerre, se justifiait des cruautés qu'on lui imputait et déclarait que si le prince de Condé, qui l'avait nommé gouverneur du Dauphiné, voulait le moins du monde satisfaire les projets ambitieux qu'on lui prêtait gratuitement, il serait le premier à se déclarer contre lui. Il terminait sa lettre par ces mots : « Quand donc ceux de cet Etat pourront jouir du repos de leurs consciences et de l'assurance de leurs personnes et biens, je ne veux autre titre que celui que le roi avec son légitime conseil me donnera. Et en toute autre chose, Monseigneur, je suis prêt de vous suivre et vous faire service d'aussi bon cœur que je prie le Créateur, Monseigneur, en très-bonne prospérité vous donner longue vie. » Nemours, qui avait l'esprit pénétrant, comprit à demi-mot et s'apprêtait à entrer en pourparlers avec des Adrets, quand une nouvelle circonstance vint le servir à souhait.
Soubise, en effet, s'étant aperçu à divers indices que le baron agissait en toutes choses avec dépit et compromettait la position des protestants en Dauphiné , en informa Crussol et le cardinal de Châtillon x, qui étaient à Orléans. Le soldat chargé de ses lettres, au lieu de les porter à destination, les remit traîtreusement au maréchal de Brissac, sous qui il avait servi en Piémont. Dans le paquet se trouvait une lettre adressée par Coligny à son frère le cardinal et ainsi conçue :
(i) Odet de Châtillon , comte de Beauvais, frère de Gaspard de Châtillon, comte de Coligny.
« Quant à ce que me mandez du baron des Adrets, chacun 1562, le connaît pour tel qu'il est; mais puisqu'il a servi jusqu'ici en cette cause, il est force d'endurer un peu ses insolences, car il y aurait danger au lieu d'insolent de le faire devenir insensé ; pour quoi je suis d'avis que vous mettiez peine de l'entretenir et d'en endurer le plus que faire se pourra. » Brissac envoya immédiatement cette lettre par le Dauphinois Saint-Sernin à Nemours, qui la fit tenir à des Adrets. Brissac écrivait lui-même au baron : « Vous verrez, par la lettre que M. l'amiral écrit à son frère le cardinal, en quel compte ils vous tiennent, et comme vous employez bien vos peines et les services que vous faites à ceux à qui vous les faites : pourquoi je vous prie d'y penser et vous souvenir que les plus courtes folies sont les meilleures.... Si vous voulez venir au secours du roi et vous joindre à M. de Nemours, je vous assure de vous faire donner l'ordre et 5o hommes d'armes et 100,000 fr. de récompense. Et si vous ne vous y voulez fier et que vouliez aller demeurer hors le royaume, je vous assure de vous faire tenir, dans Strasbourg ou autre ville d'Allemagne, telle que vous la voudrez choisir, 100,000 écus comptant. » Nemours adressa en même temps au baron deux gentilshommes, un protestant, du Gaste, qu'il tenait prisonnier, et un catholique, La Duché , qui lui dirent que le duc désirait fort de communiquer avec lui pour traiter de la paix.
Des Adrets fit part de cette proposition à ses principaux capitaines , Sénas, Ponsonnas, Mathieu de Forest , seigneur de Blacons, Sauzet, Mouvans, Mirabel , Charles dçs Alrics, seigneur du Pègue, Aimé de Glane, seigneur de Cugie et d'Urre, et Bataille, qui ne trouvèrent pas mauvais qu'il acceptât une conférence avec Nemours \ Des Adrets envoya
(1) De Thou dit le contraire. Nous suivons Bèze, dont le récit est plus vraisemblable, comme le montre la suite.
i56x. consulter pour la forme Soubise, dont il supportait impatiemment l'autorité, et, sans désemparer, il échangea des otages avec Nemours , savoir : du côté du duc , Jean de La Baume, comte de Montre vel, et François de Mandelot, seigneur de Passy, et de son côté, Ponsonnas et Blacons. Soubise répondit qu'il trouverait une conférence avec Nemours mauvaise de la part de tout autre que de la sienne , mais « qu'il le tenait si homme de bien qu'il s'en remettait de tout à ce que lui-même trouverait être le meilleur ». Soubise ajouta ces derniers mots par ménagement pour le baron', car, comme la suite le prouve, il ne voulait pour lui-même traiter en aucune façon avec Nemours, qui était tout dévoué aux Guises.
Le duc et des Adrets s'abouchèrent seuls à une demilieue de Vienne ; mais rien ne transpira de leur conférence. Le baron, à l'époque de son arrestation, dit que Nemours lui reprocha ses cruautés et exigeait que les protestants missent bas les armes, que les ministres quittassent le pays et qu'on le reconnût comme gouverneur du Dauphiné ; qu'à ces conditions il promettait la liberté de conscience , et que, finalement , il lui montra la lettre que l'amiral avait écrite à son sujet. Des Adrets aurait répondu que le peuple ferait de grandes difficultés pour l'agréer comme gouverneur, parce qu'il était l'allié des Guises; que jamais les réformés ne consentiraient à congédier leurs ministres , ni à déposer les armes; que, cependant, il communiquerait ses propositions aux gentilshommes de sa suite , à ses capitaines , ainsi qu'aux États du Dauphiné , pour connaître leur sentiment. Bèze estime avec raison qu'il faut se méfier de la version de des Adrets, attendu que devant ses juges il ne parla pas de la lettre qu'il avait écrite à Nemours, non plus que de celle qu'il avait reçue de Brissac *. Du reste, ni le maréchal ni le
(i) De Thou croit à tort que des Adrets était de bonne foi et que c'est
duc ne surent découvrir son côté faible. Ce que des Adrets i56a. désirait, c'était, non de l'argent, mais des honneurs-, et si, au lieu de 100,000 écus, on lui eût offert le bâton de maréchal, il se serait rendu sur l'heure. Il était ambitieux à l'excès , mais non avare.
De retour au milieu de ses capitaines , il leur rapporta ce qu'il voulut et conféra avec eux sur la situation de l'armée, qui n'osait pas attaquer Vienne, manquait de vivres et d'argent et commençait à se débander. Le bruit courut aussi que Suze, sorti d'Avignon avec de grandes forces, avait pris Valréas et plusieurs autres places et fourrageait le Dauphiné sans résistance. On songeait donc à négocier une trêve avec Nemours. Le baron en prit prétexte, malgré l'avis de Soubise, qui ne voulait de trêve à aucun prix , pour conférer de nouveau avec le duc. Comme la première fois , il s'aboucha seul avec lui et dit à son retour à ses capitaines, premièrement qu'il avait promis au duc le gouvernement du Dauphiné, à la condition qu'il embrasserait le parti protestant; à quoi Nemours aurait répondu qu'il avait toujours favorisé les réformés et qu'il les favoriserait encore ; secondement qu'une trêve était conclue entre eux pour douze jours, du 25 novembre l au 6 décembre. Bèze fait de nouveau remarquer ici que le récit de des Adrets est peu croyable, d'abord parce que dans la trêve qu'il signa avec Nemours il le qualifie de lieutenant général de Dauphiné, ce qu'il
en doutant de sa sincérité qu'on le poussa à bout. Pourquoi , en effet , évita- t-il avec soin de se faire accompagner dans ses diverses conférences avec le duc? Sur la fin de sa carrière, il avoua lui-même à Agrippa d'Aubigné qu'il traita avec Nemours a par vengeance et après l'ingratitude redoublée ».
(1) Chorier, Abrégé, dit le 20 par erreur. — Pilot (Annuaire statut, de la Cour royale, 1842, p. 37 et 38) donne le texte de la trêve, qui s'étendait à tout le Dauphiné.
i562. n'aurait jamais dû faire sans l'assentiment de ses capitaines et même des États de la province ; ensuite parce que Nemours , voyant l'armée du baron débandée , n'aurait jamais accordé de trêve , si celui-ci ne lui avait assuré la iieutenance de la province sans opposition armée.
Quoi qu'il en soit , le baron , ayant licencié ses soldats dauphinois, s'embarqua sur le Rhône, et, arrivé à la hauteur de Vienne, conféra pour la troisième fois avec Nemours. Interrogé plus tard sur ce point , des Adrets répondit que c'était pour pouvoir conduire en toute assurance son artillerie dans le Comtat, où il allait faire la guerre avec ses compagnies provençales et comtadines. Or, comme il reconquit presque sans résistance les petites places que Suze avait reprises, et qu'il dégarnit de troupes le Dauphiné, on conclut avec raison qu'il était à la fois d'accord avec Nemours et Suze. Il refusa, il est vrai, de conférer avec ce dernier; mais ce ne fut que pour sauver les apparences.
Des Adrets convoque à Montélimar les Etats du Dauphiné, qui lui résistent. Il continue ses conférences avec Nemours, assemble de nouveau les États à Valence et est arrêté comme traître.
Des Adrets, pour donner un semblant de légalité à sa conduite, convoqua les Etats du Dauphiné à Montélimar pour le 4 décembre. Il déclare dans sa lettre d'invitation , datée du 28 novembre, que depuis qu'il a plu à Dieu d'établir dans le Dauphiné le culte et le service divin selon sa volonté, par la pure et simple prédication du saint Évangile de Notre Seigneur Jésus-Christ , il est survenu , par la ruse du démon, un tel désordre dans tout le Dauphiné, que, sous
l'ombre du nom de chrétien, se sont commis une infinité de >56a. concussions, de pillages, de violences; qu'il n'y a plus ni justice, ni commerce, ni ordre politique; que tout est dans la confusion et tourne au détriment du pays; qu'ayant accepté et non usurpé lacharge de gouverneur de Dauphiné, ce désordre pourrait lui être imputé lorsqu'il rendra compte de son administration , et que , dans le but de réparer ces désordres et prendre des moyens pour maintenir le bon ordre à l'avenir, il convoque une assemblée générale des États à Valence, le 4 décembre z, et engage tous ceux qui ont été grevés et outragés en quelque manière que ce soit, à apporter ou envoyer à cette assemblée leurs plaintes , griefs et doléances , afin quïl les dédommage ; il ordonne ensuite aux villes et aux villages du Dauphiné d'envoyer un député ou des mémoires où seront déposées toutes les plaintes , et exprime le désir que chaque église envoie un ministre , un diacre et un député à cette assemblée; il invite aussi tous les hommes de longue et de courte robe, à qui Dieu a donné quelque talent , à se joindre à lui pour aviser aux moyens de rétablir l'ordre, le commerce, la police et une meilleure manière de gouverner le pays.
Ce n'était là qu'un prétexte. Son but réel était de persuader aux Etats du Dauphiné de reconnaître le duc de Nemours comme gouverneur de la province. Il s'y employa par tous les moyens , en représentant aux États le peu de forces dont disposait le parti réformé pour s'opposer à Nemours ; « ce qui fut trouvé merveilleusement suspect et mauvais , dit Bèze , d'autant qu'auparavant il avait toujours accoutumé de dire qu'avec 2,000 soldats il voulait soutenir toute la force des adversaires ». D'autre part, le baron fit
(1) Ils se réunirent à Montélimar le 6 décembre, nous ne savons pour quelle raison.
1 562. rédiger par Paul Rémy, conseiller au parlement de Grenoble, des articles de paix qui, à part la reconnaissance du duc de Nemours comme gouverneur du Dauphiné , « étaient grandement favorables à ceux de la religion », et les communiqua à Changy l'aîné (Michel) et autres gentilshommes logés avec lui à F hôtel du Croissant. Mais ceux-ci protestèrent qu'ils préféreraient plutôt mourir que de les accepter. Des Adrets irrité voulut les jeter au feu , mais ils l'en empêchèrent , et il fut convenu entre eux que les articles seraient modifiés par Rémy1. Ils furent, avec cette nouvelle rédaction, présentés aux Etats, qui les rejetèrent, sur cette observation de de Clausonne , député du Languedoc , que les lettres de commission de Nemours portant expressément qu'il était envoyé pour châtier les séditieux et les rebelles, c'était se reconnaître tels que de l'accepter comme gouverneur de la province. On décida donc d'écrire au duc qu'avant de reconnaître ses pouvoirs il fallait qu'il « obtînt autres lettres, fondées sur autres qualités et octroyées par légitime conseil du roi, où fût Monseigneur le prince de Condé, comme tenant le lieu du roi de Navarre, son frère, décédé ». Des Adrets subit bien d'autres humiliations. On blâma ses conférences avec le duc de Nemours , on lui fit connaître qu'on le tenait pour détaché du prince de Condé et de la cause commune, et on déclara expirés tous les pouvoirs, ou, comme on disait alors, toutes les provisions et commis-
(1) De Thou dit que les pasteurs réformés présents aux États détournaient les députés de traiter avec le duc de Nemours, et disaient que celui-ci promettrait ce qu'il ne serait pas en état de tenir, car les Guises, qui l'avaient obligé de manquer de parole à La Renaudîe, à l'époque de I4 conspiration d'Amboise, et de laisser mettre à mort ce gentilhomme, l'empêcheraient également d'observer le traité de paix. De Thou trouve qu'en cela les ministres furent a animés d'un zèle outré de religion ». Il nous semble , au contraire, en examinant froidement les choses, qu'ils firent preuve de clairvoyance.
-gisions qu'il avait données touchant la guerre et la justice. 1562. « C'était, dit Chorier, une révocation effective sous des termes plus doux. On ne pouvait mieux lui ôter ses amis et anéantir ses créatures. »
Les Etats de M ontélimar prirent d'autres décisions importantes. Ils firent alliance avec les réformes du Languedoc et de Lyon , décrétèrent une levée de 60,000 livres sur la province et rétablissement d'un conseil politique permanent à Valence, composé des députés des villes et des principaux bourgs du Dauphiné et chargé de la direction générale des affaires publiques. Il fut aussi question , sur la proposition de des Adrets, de transférer le siège du parlement à Valence; mais Jacques Galleys, premier consul de Grenoble et député de cette ville, s'y étant fortement opposé, l'affaire n'eut pas de suite. Le baron se fondait sur ce que Grenoble était une place mal fortifiée et d'un ravitaillement difficile, ce qui l'exposait à de fréquentes disettes. Il demanda également, mais sans succès, le transfert à Montélimar de l'hôtel des monnaies de Grenoble.
De Montélimar, des Adrets se dirigea, à tout événement, vers le Languedoc , où commandaient Crussol et le cardinal de Châtillon. Arrivé au Saint-Esprit, il apprit que les capitaines Bouillargues et Spondillan avaient voulu se saisir de cette place au nom de Crussol. Néanmoins , il poursuivit sa route jusqu'à Bagnols, pour conférer avec ce chef. Ayant appris dans ce lieu qu'on lui avait dressé des embûches , il revint au Saint-Esprit, où La Duché vint le trouver de la part de Nemours, qui désirait savoir quelles avaient été les résolutions des États de Montélimar. Il les lui communiqua par écrit, mais sans lui donner d'autres espérances. C'est du moins ce qu'il déclara dans son interrogatoire; mais on n'y crut guère , attendu qu'il paraissait peu vraisemblable qu'il n'eût rien dit jusque-là au duc des résolutions des Etats, puisqu'il les avait spécialement convoqués à son in-
i56*. tention. Des Adrets revint ensuite à Valence, où La Duché lui fut de nouveau député par Nemours , pour lui apprendre que Saint- Auban, avec 60 ou 80 chevaux, avait été battu à Tarare, et que dans ses papiers on avait trouvé diverses commissions du prince de Condé pour plusieurs gentilshommes du Dauphiné, nommément celle qui investissait Saint- Auban lui-même du gouvernement de la province à la place de des Adrets. Et en effet le prince, informé de la conduite insidieuse du baron , le remplaçait par Saint - Auban et l'invitait à venir auprès de sa personne pour être investi d'un poste plus important.
Cette nouvelle porta l'irritation de des Adrets à son comble et il résolut sans plus tarder de consommer sa trahison. Dans ce but, il convoqua pour le 4 janvier une nouvelle réunion des Etats à Valence, et s'efforça par tous les moyens de les convaincre de la nécessité de traiter avec Nemours., L'assemblée lui permit seulement de conclure une trêve de 4 mois, s'il pouvait l'obtenir, sinon de ne faire la paix qu'avec l'assentiment de tous les gentilshommes et du peuple de la province, convoqués en assemblée régulière l. Le baron dit plus tard qu'à dater de ce moment, n'ayant plus aucun espoir de paix , il se prépara à continuer la guerre ; mais c'est bien plutôt le contraire qu'il fit, comme on va en juger.
Il emmena de Valence deux gros canons, qu'il conduisit à Romans , sous prétexte de faire le siège de la Cote-Saint- André ou du fort de La Buissière; cassa une compagnie de gens de pied, commandée par Changy Faîne, qui lui avait fait le plus d'opposition aux États de Montélimar; réduisit de 200 hommes à 100 la compagnie de Changy le jeune (Jacques), son frère ; de 1 00 hommes à 5o celles des capitaines Charbonneau et Charnel ; puis , arrivé à Romans , il envoya
(1) Les États n'étaient en effet représentes que d'une manière imparfaite.
la compagnie de Portes à Saint-Marcellin et celle de Gay à i562. Tullins, dégarnissant ainsi Valence et Romans pour les livrer plus facilement à Nemours, et, enfin, rendit la liberté i Marseille , l'un des secrétaires du duc de Guise et prisonnier d'une grande importance. Il déclara plus tard que c'était pour l'échanger contre Montjoux, qui avait été fait prisonnier en Auvergne. Mais les faits lui donnèrent encore un démenti, car Montjoux ne fut pas délivré.
Des Adrets assembla à Romans les gentilshommes qui y étaient de passage, ainsi que le consistoire, et leur fit lire les articles de paix amendés par Rémy, mais rejetés par les États de Montélimar et de Valence. L'un de ces articles portait que le traité conclu avec le duc devait avoir l'assentiment du prince de Condé. Il leur proposa, mais sans succès, de le rayer, attendu , disait-il , que le prince avait été fait prisonnier à la bataille de Dreux et qu'il ne jouissait plus de sa liberté d'action. Puis, sous ombre des pouvoirs qui lui avaient été conférés à Valence, il se rendit une nouvelle fois auprès de Nemours à Vienne (8 janvier), nonobstant les remontrances qui lui furent faites à Tournon. Cette conférence, comme les autres, fut encore secrète. Mais la suite des événements donna à comprendre ce qui y fut arrêté.
Dès son arrivée à Moras, sur la route de Vienne à Romans , des Adrets reçoit des lettres de cette dernière ville , qui l'informent des dispositions hostiles des gentilshommes qui y sont réunis, et aussitôt il demande à Nemours d'envoyer à Serves, sur le Rhône, 3 compagnies de gens de pied des vieilles bandes du Piémont, ce qui est exécuté sur-lechamp. Lui-même se rend en hâte à Romans, tire l'épée contre des hommes de la compagnie de Mouvans, qui, sur l'ordre de Soubise, étaient venus l'observer, et leur empêche d'entrer dans la ville, assemble le conseil communal, à qui il fait signer les articles de paix rédigés par Rémy et acceptés en gros par le duc de Nemours, envoie ses complices,
i563. les capitaines Baron, Portes et Villieu, avec 75 arquebusiers, occuper les portes de Valence, dont les habitants étaient d'accord avec lui, et mande aux troupes de Nemours cantonnées à Serves de s'avancer jusqu'à une lieue de Romans. Les gentilshommes protestants, notamment Montbrun et Mou vans, qui voient l'ennemi si près d'eux, entrent dans Romans avec toutes leurs forces et le peuple se porte sur les remparts. Des Adrets s'excuse en disant qu'il est bien vrai qu'il a convenu avec le duc que trois de ses compagnies s'approcheraient de Romans, mais qu'elles ont dépassé leur consigne. Cette excuse ne satisfait pas Montbrun et Mouvans, qui , ayant la preuve manifeste que des Adrets veut livrer Romans et Valence aux troupes de Nemours, l'arrêtent dès le lendemain (10 janvier) *. Sur le premier moment, il saisit sa dague, comme s'il voulait se défendre ou se tuer, mais il en fut empêché par Mouvans et ses compagnons, qui l'assurèrent qu'il serait jugé selon les lois de la plus stricte justice.
Mouvans l'emmena alors à Valence, et sur l'ordre de Crussol, qui remplissait en Languedoc les fonctions de « chef et conservateur du pays sous l'autorité du roi jusqu'à sa majorité » et fut nommé peu après gouverneur du Dauphiné par les États de la province assemblés à Valence, on le conduisit à Montpellier, puis à Nîmes, où il fut « interrogé, dit Bèze, premièrement par le sénéchal de Valentinois, et depuis par quatre conseillers du présidial de Nîmes... Il les récusa, alléguant ne pouvoir être jugé qu'au pays de Dauphiné, selon les privilèges dudit pays; et finalement, après plusieurs interrogatoires et réponses ci-dessus mentionnés, la paix étant survenue, il fut relâché et renvoyé
(1) Chorier raconte les faits d'une manière qui rend la trahison plus évidente. Nous suivons Bèze, qui a écrit d'après des mémoires contemporains.
en sa maison sans absolution ni condamnation... Le plus i*63. grand mal fut que depuis ce temps-là, allant de mal en pis, il quitta la religion , menant même ses enfants à la messe. . . Etant tombé si bas, il passa encore plus avant depuis, ayant porté les armes contre ceux de la religion , tant en pays de Dauphiné qu'en France, étant colonel d'un régiment de pied; en quoi, toutefois, il ne gagna autre chose que dommage et honte, avec telle perte de sa réputation, qu'il n'a oncques depuis été employé x ».
Décisions importantes des Etats du Dauphiné assemblés à Valence.
Les États du Dauphiné assemblés à Valence, du 27 janvier au 6 février i563, firent un règlement général touchant la discipline ecclésiastique, la guerre, la police, les finances et la justice. Il est fort remarquable et nous devons le résumer dans ses principaux articles.
En ce qui concerne la discipline ecclésiastique, les États arrêtèrent que tous les habitants du Dauphiné , quels qu'ils fussent, seraient tenus de fréquenter les saintes assemblées et d'observer scrupuleusement le repos du dimanche; que tous ceux qui avaient des enfants les feraient baptiser selon le rit réformé dans le délai de quinze jours ; que les hommes et les femmes de mauvaise vie auraient à quitter le Dauphiné dans trois jours , à moins qu'ils ne renonçassent à leur inconduite ; que les jeux , les blasphèmes , les serments et la
(1) BèzB, t. ni, p. 183-194; — Commentarii, i* pars, p. 126 ; — Recueil des choses mémorables, p. 256, vby, 268; — Inventaire, p. 710; — La Popelinière, t. 1, p. 357; — De Thou, t. ïv, p. 452-462; — Mémoires de Ca8tblnau (#it. Pctitot , t. xxxiii), p. 287, 288; — Chômer, p. 577-588 ; — Bulletin de la Soc. darch. de la Drame, t. vi, p. 444-446.
i563. fréquentation des tavernes seraient sévèrement punis; que les magistrats signeraient la confession de foi ; que les administrateurs des biens des pauvres rendraient régulièrement leurs comptes, et qu'on prendrait un soin particulier des soldats blessés , des veuves et des orphelins de la guerre. Les États ordonnèrent en outre qu'on ne recevrait aucun ministre en Dauphiné sans une vocation régulière ; que les ministres seraient répartis dans la province selon les besoins des églises; que ceux d'entre eux qui étaient célibataires recevraient 120 livres tournois d'honoraires ou d'états, les maries sans enfants i5o, les mariés avec enfants 200, les diacres pauvres ne sortant pas du chef-lieu de l'église i5, et les diacres se rendant dans les annexes 25. Enfin, tous les couvents d'hommes et de femmes étaient fermés et toutes les fêtes sur semaines abolies. On voit par ce dernier article et par le premier que les réformés du XVIe siècle , qui combattaient pour la liberté de conscience et de culte, ne la comprirent pas toujours. Ils en déposèrent seulement les germes , et ce n'est qu'insensiblement qu'ils en eurent une vue claire et distincte.
Sur la question de la guerre , les États du Dauphiné établirent un conseil de direction agissant sous les ordres de Crussol et composé de Montbrun, Saint- Auban, Mirabel, Sauzet et Furmeyer ; ils recommandèrent l'observation exacte des « ordonnances du roi nouvellement scellées , dont l'invention est attribuée à M. l'amiral de Châtillon, en ce qu'elles se trouveront nécessaires à l'usage des guerres de ce temps; ensemble celles que le sieur baron des Adrets fit publier en la ville du Pont-Saint-Esprit », et arrêtèrent eux-mêmes divers autres règlements. D'un autre côté, ils donnèrent Tordre à tous les baillis, sénéchaux et juges du Dauphiné de faire un dénombrement « de tous les habitants et domiciliés de chacune ville ou village de leur ressort aptes à porter les armes, depuis 18 ans jusques à 60, ensemble de
toutes les armes qui se trouveront dans les villes et villages», i563. et ils décrétèrent sur ce nombre une levée de 5,ooo hommes, dont les chefs seraient nommés par le comte de Crussol.
Pour le fait de la police et des finances , les Etats décidèrent la création d'un conseil politique de 12 membres, comme cela avait été déjà décidé à rassemblée de Montélimar, dont 3 nommés par le corps de la noblesse , 8 par les villes et consistoires de Valence, Grenoble, Romans, Montélimar, Crest et Crémieu , et un par les villages. Les conseillers nommés par la noblesse furent Jean de Flotte , coseigneur de Jarjayes , Isaac d'Arbalestier de Beaufort et de Beauchet. Les Etats adjoignirent au conseil politique deux secrétaires, Jean Perronnet et Louis Balays, « notaires royaux delphinaux, » et un procureur, Hector Pertuis, avocat à Montélimar. Ils décrétèrent ensuite, « pour la nécessité de la guerre, » un « emprunt de la somme de 10,000 livres sur les seigneurs, gentilshommes et autres aisés qui n'auront été par le passé surchargés de frais et dépenses, » et annulèrent « toutes «commissions ci-devant obtenues sous le nom du sieur des Adrets »; et, dans le cas où le conseil politique serait « tardif, négligent ou oublieux », ils autorisèrent « le menu peuple » à le requérir de faire son devoir. Enfin, les États allouèrent au comte de Crussol 6,600 livres de traitement annuel, « eu égard à la pauvreté du pays, » à Montbrun, Saint-Auban et Furmeyer 200 livres par mois , « eu égard qu'ils sont privés des deniers de leur maison, » à Mirabel et à Sauzet, « jouissant de leurs biens, » 60 livres.
Pour ce qui est de l'organisation de la justice, les Etats ne firent aucune innovation digne de remarque l.
(1) Pour plut de détails, voyez Documents protestant* inédits, p. 46 à 71 ; — Choribr, p. 588.
i563, Après rassemblée des Etats , Montbrun fut promu par Grussol au commandement du Valentinois et Diois , Saint- Auban à celui des pays compris entre Montélimar et le Comtat , Mirabel à celui des Baronnies et Furmeyer à celui du Gapençais. Quant au gouvernement spécial de Valence, le boulevard des réformés à cette époque , il fut confié à Changy le jeune.
Intelligences de Maugiron dans Grenoble avortées. Il saccage de dépit le Trièves.
Pendant ces événements, les capitaines catholiques Claude de Gruel, seigneur de Laborel, gouverneur de Gap, et La Cazette, gouverneur de Briançon, s'emparèrent de La Mure, qu'ils pillèrent et démantelèrent en partie. Ils y firent prisonnier Pipet , qui en avait été nommé gouverneur par les protestants, et auquel un capitaine italien sauva la vie moyennant 200 écus et 3 chevaux.
Pour ce qui est de Grenoble, depuis le 16 novembre i562, jour de la levée du siège de la ville, La Coche exerçait paisiblement ses fonctions de gouverneur. Le 7 janvier il s'empara de Lans et y fit prisonnier Sassenage , qui s'y était retiré tout honteux de son échec. Il ne lui fit aucun mai, mais il l'envoya sous bonne escorte à Valence.
D'un autre côté La Coche n'était pas sans préoccupation. Il manquait d'hommes et de vivres, et devait faire venir ses provisions de bouche de Romans et même de Valence, attendu que la partie supérieure de la vallée de l'Isère était occupée par les troupes catholiques. Il était heureusement entouré de bons conseillers, qui le secondaient dans sa tâche et soutenaient son courage. C'étaient le mjnistre Eynard Pichon, le vibailli Guillaume Berger, Jean et François de Ponnat , cousins d'André , le contrôleur Antoine Pinart et quelques autres.
Les choses en étaient là, quand Maugiron faillit entrer par i563. intelligence dans la ville. La veuve du conseiller Jean de Saint-Marcel d'Avançon, qui demeurait en dehors des murs et n'était inquiétée par aucun parti , parce qu'elle avait Pair indifférente à tous, fut le principal instrument du complot. Elle fit venir auprès d'elle renseigne Gabriel de Genton, son cousin , qui gardait la porte Très-Cloîtres et que La Coche n'avait pas fait avancer de grade à cause de son inconduite , et lui persuada d'aller trouver Maugiron pour lui offrir de lui livrer la porte dont il avait la garde. De retour à Grenoble, Genton gagna un sergent nommé Caillât '. La Coche, qui était fort vigilant , apprenant que Genton ne s'était pas borné à faire une visite à sa cousine, mais était allé plus loin ; s'apercevant de plus qu'il venait le voir moins fréquemment que de coutume, se douta dé quelque chose et redoubla ses rondes de jour et de nuit. Caillât, comprenant que le projet de Genton devenait dès lors irréalisable, le révéla à La Coche, qui lui promit la vie sauve s'il feignait de l'exécuter dès la nuit suivante. Caillait fit en conséquence avertir Maugiron, qui, trouvant surprenant que Genton luimême ne l'eût pas prévenu, s'éloigna prudemment de Gières, par crainte de quelque surprise. Quant à Genton, il fut fusillé en donnant des signes de repentance, et ses autres complices subirent le supplice de la hart.
Maugiron , apprenant Téchec de ses desseins , voulut tenter les voies de la douceur. Il écrivit des lettres fort amicales aux habitants de Grenoble , leur rappelant les bons traitements qu'ils avaient reçus de son père , Guy de Maugiron , lorsqu'il était leur lieutenant général , les assurant de son désir formel de les renouveler et les engageant à rentrer sous
(i) Chorier dit au contraire que c'est Caillât qui gagna Genton. II aurait été non sergent, mais capitaine.
i563. F obéissance du roi et la sienne. « Mais il ne fut longuement sans réponse, dit Bèze, lui mandant ceux de Grenoble le peu d'occasion qu'ils avaient d'espérer de lui ce qu'ils avaient connu en feu son père , vu que les plaies saignaient encore des horribles cruautés qu'il avait exercées contre eux un peu auparavant et contre ses promesses. Et quant à leur ville, qu'elle était au roi et non à autre quelconque-, auquel ils la garderaient jusques à la dernière goutte de leur 'sang contre les perturbateurs du repos public. »
Maugiron , plein de dépit de cette réponse , réunit toutes ses troupes à La Mure et envoya trois gentilshommes à Mens pour l'inviter à se rendre. Mais, au lieu d'attendre en loyal gentilhomme la réponse des habitants , il força le pont de Cognet sur le Drac, qui était la clef du Trièves, et se mit à saccager le pays, en tuant tous ceux qu'il rencontrait. Les habitants de Mens eussent pu user de représailles en mettant à mort les trois gentilshommes, ils n'en firent rien et se bornèrent à les reconduire au lieutenant général sous bonne escorte.
Le 20 février Maugiron, renforcé des troupes de Suze, s'avança plus avant dans le Trièves. A son approche et redoutant son artillerie , les habitants de Mens s'enfuirent. Les soldats du lieutenant général, n'éprouvant aucune résistance , se livrent à tous les excès , tuent les uns , rançonnent les autres, forcent filles et femmes et incendient les faubourgs de Mens et les villages et hameaux de Perse, du Villard , de Saint-Pancrace , de Serre , de Berthon l et des Rives.
Le 22 février, quelques capitaines étant sortis de Grenoble, avec un ministre, nommé Marin, qui était gentilhomme, furent faits prisonniers et menés au fort de La Buissière.
(t) Choritr dit Bétour.
L'un des capitaines, du nom de Boquet, et le ministre 1 563, furent conduits sur le bord de l'Isère, assommés de sangfroid et jetés à l'eau.
Grenoble attaqué par Maugiron et secouru par Crussol. Furmeyer se saisit de Ro-
mette.
A Grenoble La Coche, dans l'attente d'un siège imminent, ne s'endormait pas. Le 1 8 février il fit ravitailler la ville par les soins du premier consul Galeys. Sept cents sétiers de blé et de la poudre furent amenés de Valence par l'Isère. Le , même jour, par contre, 60 de ses soldats et 20 cavaliers, attirés dans une embuscade par la garnison de La Buissière, qui s'était avancée jusqu'aux portes de Grenoble , se laissèrent surprendre. Plusieurs d'entr'eux furent tués et d'autres faits prisonniers. La Coche ne se laissait pas abattre par ces échecs. Il fit incendier diverses maiscïns, situées en dehors des murailles et trop à leur proximité, et pratiquer des fossés, dont la terre fut adossée aux remparts dans les endroits où ils étaient le plus faibles.
Maugiron se montra devant Grenoble le dernier de février. Son armée , renforcée des reîtres de Nemours , que Vinay lui amena à Vif, comptait 8,000 hommes tant de pied que . de cheval , 2 canons de cinquante livres et 3 pièces de campagne. La Coche avait 600 soldats aguerris, des volontaires, 9 capitaines et quelques gentilshommes, au nombre desquels était le brave Jean de Bardonnenche. Tous étaient résolus à se défendre avec courage, et l'on voyait des femmes de tout rang qui charriaient de la terre.
Le Ier mars Maugiron posta ses canons en face de la muraille attenant à la porte Troine, du côté du couvent des Jacobins , et la battit en brèche durant trois jours et trois
1 563. nuits; mais les assiégés élevèrent derrière elle un second rempart fait avec des fagots et de la terre , de telle sorte que les assiégeants , malgré la brèche, furent obligés de se servir d'échelles pour monter à l'assaut. Trois fois ils se présentèrent et trois fois ils furent repoussés en perdant beaucoup de monde , tandis que les 'assiégés eurent seulement à déplorer la mort de Claude de Brunel, seigneur de Saint-Maurice, qui, au dire de Chorier, était un homme de cœur et de réputation , et de 5 soldats. *
Crussol, qui était pour lors à Valence, averti de l'attaque de Maugiron, se dirigea sur Grenoble à marches forcées à la tête d'une armée considérable, qui s'était formée à Romans. Arrivé à la hauteur de Saint-Quentin , il cause une terreur panique à Maugiron, et le lieutenant général lève sur l'heure son camp , fait promptement passer l'Isère à son artillerie et rejoint le duc de Nemours , qui l'appelait à son aide pour prendre Lyon. C'était le 4 mars. Crussol entra à Grenoble le lendemain et y fut reçu comme un sauveur avec de grandes démonstrations de joie. Le 6 il fit le tour des remparts et dès le lendemain, après avoir donné les ordres nécessaires pour les réparer, il repartit pour le Midi de la France. Le brave capitaine La Coche ayant demandé, nous ne savons pour quel motif, à être relevé de ses fonctions , Crussol lui donna pour successeur le vaillant capitaine Pierre de Briançon, seigneur de Saint- Ange, qui , le 1 9 mars , fit le siège du château de Vizille , occupé par une garnison catholique ne cessant de faire des incursions aux environs de Grenoble. Il l'obligea à se rendre par composition \
Peu après son arrivée dans le Comtat , Crussol s'empara de Sérignan et des Piles. « La garnison du château des
(x) BizE, t. ui9 p. 195-198; — Recueil àei choses mémorables, p. 269; — Inventaire, p. 710; — De Thou , t. iv, p. 5oi-5o4; — Chorier, p. 588-591.
Piles- lès- Nyons-, dit La Pise, sur la rivière d'Aiguës à Pem- i563. bouchure des montagnes du Dauphiné, composée de catholiques, rançonnait les passants, ravageait les voisins et commettait toute sorte d'hostilités. Crussol et Montbrun, les voulant réprimer, s'y acheminent avec leurs forces , canonnent la place , l'emportent et précipitent dans la rivière tout ce qu'ils y trouvent. Alexandre Gondelin, seigneur du lieu, âgé d'environ cent ans , les larmes aux yeux , demanda la vie, qui lui fut accordée par respect pour sa vieillesse. »
Après la délivrance de Grenoble par Crussol , le capitaine Furmeyer se détacha de son armée avec ses 3oo Gapençais et conçut le projet de s'emparer de Gap. Arrivé dans le Champsaur, il fit prendre les devants'à son frère Buissière et à deux autres gentilshommes, qui , venus à Romette , petite ville close , s'approchèrent si près du corps de garde , sous ombre d'avertir les habitants que les ennemis approchaient , qu'ils tuèrent quelques-uns des soldats de faction et surprirent tellement les autres qu'ils s'enfuirent en laissant libre l'entrée de la place. Le capitaine Mongin , qui la comman- ^ dait , se réfugia dans le clocher avec 6 soldats et se mit à sonner les cloches à toute volée pour provoquer une sortie de la part des gens de Gap. Pendant ce temps Furmeyer approchait, faisant marcher son infanterie à la file devant lui dans un chemin creux. Les Gapençais , entendant les cloches de Romette , mirent sur pied un grand nombre de gens, tant de fantassins que de cavaliers, et menaçaient d'envelopper entièrement la petite troupe de Furmeyer. Le hardi capitaine voit le péril ; il ordonne au derrière de son infanterie d'avancer et à la tête de faire halte, et lui-même se porte en avant au delà de Romette avec 1 5 gentilshommes résolus et fond avec impétuosité sur l'ennemi, qui, saisi soudain d'une terreur panique , prend la fuite et se laisse poursuivre par Furmeyer jusqu'aux portes de Gap. Pour ce qui est des soldats de Mongin , ils furent précipités du haut du
i563. clocher de Romette et lui-même fut pendu. C'étaient des pillards , dont les protestants et les catholiques avaient également à se plaindre. Au nombre des gentilshommes qui se distinguèrent dans cette action , il faut nommer Martin Âubert, seigneur de Champoléon, et ses deux frères, Gaspard de Saint-Germain la Vilette , Guy * de Veynes , David de La Roche, Jean Bontoux de Corps ^ Vallouse*, deux gentilshommes de Gap appelés les Parisiens et Lesdiguières. Deux jours après , les gens de Gap voulurent avoir leur revanche et s'avancèrent sur le chemin de Romette; mais Furmeyer envoya contre eux Lesdiguières et 20 autres gentilshommes, qui , les ayant surpris , taillèrent en pièces le plus grand nombre d'entre eux et poussèrent les autres l'épée aux reins jusques aux portes de Gap 3.
Faits particuliers relatifs à Vienne, Valence, Romans , Mens et Pragela.
Gabet , qui avait quitté Vienne au moment où M augiron y fut reçu par les habitants , espérait toujours que le parti réformé reprendrait dans cette ville son premier empire. Aussi avait-il soin d'y entretenir des intelligences. « Mais, le 1 1 du mois de mars 1 563, une lettre qu'il mandait à Soubise fut interceptée , et elle apprit aux habitants qu'il y avait conspiration contre eux. Elle avertissait Soubise que, s'il envoyait de ses troupes, elles y seraient reçues, et qu'il avait si bien lié la partie qu'elle était infaillible. Mais le
(1) Bèzc dit Guyot.
(2) Bèze dit de Valog et Chorier Valcoge.
(3) Bèze, t. in, p. 198, 199 ; — Recueil des choses mémorables, p. 269;
— De Thou, t. iv, p. 5 04 ; — Gautier, dans la Revue du Dauphiné, t. u ;
— Videl, p. 20, 21, qui raconte les choses un peu différemment, est suivi par Charronnet (p. 39-40).
bon ordre, ajoute Chorier, ruina cette entreprise. Une cons- i56a. piration découverte est toujours un dessein perdu. Maugiron et Suze étant venus à Vienne quelques jours après, leur présence dissipa les imaginations que pouvaient avoir des esprits inquiets1. »
D'autre part, on découvrit vers la même époque à Valence et à Romans, occupés par les réformés, une conspiration catholique , qui amena l'arrestation de quelques personnes , entre autres celle d'Achille Chion , secrétaire de l'évêque de Valence, qui affectait des sentiments protestants et fut pendu à cause de sa perfidie a.
A Mens la garnison catholique qui tenait la place se souleva contre son capitaine , nommé Bernard , et le mit à mort, parce que des i,5oo écus qu'il avait recueillis dans les divers pillages exercés sur les gens du Trièves , il n'en avait donné aucune part à ses soldats 3.
Pendant la première guerre civile, il se livra beaucoup de combats entre les catholiques et les protestants dans les vallées de Cluson, de Pragela et de la Haute Doire, habitées par les Vaudois du Dauphiné. En mai 1 562 , ceux de la vallée de Cluson, unis à leurs frères de la vallée piémontaisé de Luzerne, vinrent au secours des habitants de Pragela, qui étaient en guerre avec La Cazette, gouverneur de Briançon. Plusieurs rencontres sanglantes eurent lieu à Chaumont, à Salbertrand et ailleurs, et les Vaudois faisaient reculer leurs ennemis , quand La Cazette les surprit à Césanne et en tua i5o. Ayant toutefois reçu des renforts des vallées de Cluson et d' Angrogne , ils purent franchir le Col du mont Genèvre et s'approcher à une faible distance de Briançon, où ils furent accueillis à coups d'arquebuse. Se
(i) Chômer, p. 591.
(a) Bàzs, t. ni, p. 199.
(3) B*zs, id.
i563. repliant sur le val des Prés et poursuivis par ceux qu'ils venaient attaquer, ils gagnèrent le col des Échelles et de là Bardonnèche, où ils se reposèrent quelques jours. La Cazette parvint à les y surprendre en plein midi et, aidé des catholiques du lieu, les tailla en pièces. Le reste de la troupe se réfugia dans le château , où les catholiques les firent périr par le feu. Ceux qui échappèrent à l'incendie furent passés au fil de Tépée. Il en mourut en tout 140.
Peu de temps après , une autre troupe de Vaudois s'empara de la forteresse d'Exilles. « Mais elle se trouvait dépourvue de munitions lorsqu'ils s'y établirent, et ils y furent assiégés par La Cazette avant d'avoir pu s'en procurer. Ce capitaine pressa le blocus afin de les prendre par la famine. Ils avaient les meilleurs chefs et les meilleurs soldats des vallées ; ils firent des sorties vigoureuses, sans pouvoir parvenir à faire débloquer la place. Toutes les vallées, dit Gilles, firent alors un grand effort et un merveilleux devoir pour les dégager. Leurs gens , ayant passé les montagnes qui séparent le Cluson de la Doire en face de la forteresse , s'approchèrent de celle-ci de manière à pouvoir s'entendre avec les assiégés sans être vus des assiégeants. Le fort d'Exilles est situé sur un rocher escarpé qui s'élève isolé et resserré entre des montagnes rapides dans une des parties les plus étroites de la vallée. Les Vaudois captifs sur ce rocher virent leurs frères accourir pour leur prêter mainforte. Le capitaine Frache, qui commandait à Exilles, prenant son épée à deux mains, s'élance alors avec tout son monde sur les troupes ennemies. Il franchit leurs barricades, pénètre dans leurs retranchements et renverse tout ce qui s'oppose à son passage. Pendant qu'il les attaquait ainsi pardevant , ses compatriotes- se précipitent du haut de la montagne et les entament par derrière. Les troupes de La Cazette, pressées ainsi comme par deux avalanches qui se rejoignent dans leurs rangs, sont rompues et dispersées.
Leurs chefs font d'inutiles efforts pour les maintenir ou les i*63. rallier; la place est dégagée, toute la garnison s'échappe par cette brèche audacieuse, rejoint le corps de secours, regagne avec lui ks montagnes et s'apprête à de nouveaux combats1. »
Fin de la première guerre de religion.
Cependant la première guerre de religion touchait à son terme. Le prince de Condé avait été battu et fait prisonnier à Dreux, et le duc de Guise, au moment où il allait se saisir d'Orléans, le boulevard des protestants dans la région de la Loire, fut assassiné par Poltrot (18 février 1 563). Rien ne supposant plus à la paix, Condé demanda purement et simplement la loyale exécution du fameux édit de janvier i5Ô2', mais on lui accorda beaucoup moins. L'édit* d'Amboise du 19 mars, auquel il eut la faiblesse de souscrire , ne garantissait la liberté de culte qu'aux nobles dans leurs châteaux , aux réformés des villes qui jouissaient de l'exercice de la religion au 7 mars 1 563, et à ceux qui habitaient les faubourgs des villes de bailliages. Les habitants des villages , qui formaient la classe la plus nombreuse , étaient sacrifiés. Aussi les protestants furent-ils très-mécontents, comme du reste les catholiques , qui trouvaient qu'on accordait encore trop à leurs adversaires. Les deux partis considérèrent donc la paix comme une trêve. Celle-ci toutefois ne fut rompue que cinq années plus tard.
(1) Muston, t. m, p. 349-354.