‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 59 sur 112 · IV. - LA CONSTITUTION JUSQU'AUX GUERRES PUNIQUES · texte numérisé non relu

IV. - LA CONSTITUTION JUSQU'AUX GUERRES PUNIQUES

Les divers éléments qui composaient le peuple romain se combinèrent d'abord de manière à former deux peuples absolument distincts : patriciens et plébéiens. Les premiers étaient les fondateurs de la ville et ceux qu'ils avaient admis à partager leurs droits ou qui leur avaient imposé ce partage. Us possédaient le sol que leurs clients et leurs esclaves cultivaient. Leurs chefs, réunis au sénat, délibéraient sur les affaires de la cité, et tous, dans l'assemblée curiate, nommaient les magistrats ou votaient les lois. Ils ne formaient pas une noblesse, un corps aristocratique; ils étaient à eux seuls Rome tout entière.

Au-dessous d'eux, et en dehors de la cité politique, se trouvaient les descendants des premiers occupants qu'ils avaient dépossédés; les étrangers accourus à Rome pour y chercher un asile ou des moyens d'existence; les vaincus transportés au pied des sept collines, après la destruction de leurs villes; tous ceux enfin que Rome attirait ou retenait et que les patriciens n'avaient pas reçus dans leurs gentes.

Cette dualité était dangereuse. Un sage prince, Servius Tullius, essaya de réunir ces deux peuples en substituant, comme principe d'organisation sociale, la considération de la fortune à celle de la naissance ou de l'origine. Les citoyens furent répartis, d'après leur bien, en classes et en centuries, de manière à donner aux riches, dans

514 RÉSUMÉ GÉNÉRAL

les comices, le plus grand nombre de voix; à l'armée, le meilleur équipement et les postes importants. Il en résulta que, dans les assemblées, la majorité se trouva toujours faite avant que les pauvres fussent appelés au scrutin et que, pour l'armée, les citoyens qui n'avaient point de garanties à offrir à l'Etat, en laissant derrière eux, dans la cité, un bien quelconque, furent exclus des rangs. Ceux qui, sans être riches, n'étaient pas absolument pauvres, eurent des armes plus légères, une armure moins coûteuse, mais aussi moins défensive, et un service d'ordre inférieur où il n'y avait point d'honneur à gagner. Cette constitution ne déplaçait donc pas le pouvoir, car le sol, unique richesse en ce temps-là, était surtout aux mains des patriciens, et l'assemblée nouvelle ne pouvait commettre de témérités, contenue qu'elle était par des prescriptions législatives et de vieux usages consacrés par la religion. S'agissait-il d'une résolution à prendre, le magistrat parlait le dernier : c'était la défense arrivant après l'attaque et l'affaiblissant. Pour le vote, les seniores, beaucoup moins nombreux que les junior 'es, avaient le même nombre de voix, de sorte que la sagesse tempérait l'inexpérience. Dans les élections, le président de l'assemblée n'admettait de suffrages que sur les noms des candidats qu'il avait présentés et dont l'élection avait été jugée, par les sénateurs, utile à l'Etat, par les augures, agréable aux dieux. Si les votes tournaient mal, il survenait quelque présage funeste; au besoin, Jupiter tonnait. Du moins les pontifes avaient vu l'éclair ou entendu la foudre. Enfin, lorsque l'élu déplaisait aux grands, l'assemblée patricienne des curies avait le droit de lui refuser Yimperium, c'est-à-dire les pouvoirs nécessaires pour l'exercice de sa charge. L'élection était, au fond, une cooplatio que l'assemblée ratifiait.

Par les lois de Servius, Home fut marquée d'un signe indélébile. Jusqu'à la dernière heure de l'empire, elle fera, pour l'exercice du pouvoir, la part de la noblesse, mais aussi et surtout celle de la fortune. Même quand les plébéiens auront tout envahi, la constitution conservera un caractère aristocratique, qui permettra de mettre la prudence dans les desseins, la persévérance dans l'action. Avec ces qualités un gouvernement fait de grandes choses, et le sénat en a fait.

Quelque nombreuses que fussent les restrictions mises à la liberté, telle que nous l'entendons, la constitution, dite de Servius, atteignit son but : les deux peuples n'en firent plus qu'un divisé en deux ordres,

RÉSUMÉ GÉNÉRAL

les patriciens et les plébéiens, les riches et les pauvres. Elle était même libérale, puisque, si l'on ne peut changer d'origine, on peut changer de fortune, et que, en acquérant le cens nécessaire, on montait dans les classes supérieures. C'est le premier symptôme de cette sagesse qui donnera place dans l'État d'abord aux plébéiens, ensuite aux alliés, plus tard aux provinciaux, même aux affranchis. L'édit de Caracalla accordant le droit de cité à tous les habitants de l'empire ne sera que l'achèvement d'une politique commencée huit siècles auparavant.

Le peuple romain n'apparaît, avec les principaux organes de sa vie sociale, qu'après l'expulsion des rois et rétablissement de la république. La révolution avait été faite par les grands et pour eux; aussi, dans les institutions nouvelles, tout fut calculé pour empêcher le retour d'un maître. Au roi viager, ils substituèrent deux consuls annuels qui durent être toujours de race patricienne.

Investis de pouvoirs égaux, les consuls se faisaient l'un à l'autre équilibre, car chacun d'eux avait la faculté d'arrêter les actes de son collègue par la seule déclaration qu'il s'y opposait. Ce droit iYintercessio et la courte durée de la magistrature rendaient une usurpation si difficile, que, durant plus de quatre siècles, on n'en vit point. Comme réserve suprême contre un danger qui menacerait l'État ou la constitution, le sénat rétablit une royauté temporaire et absolue, la dictature; mais il en fixa la durée légale à six mois, et, en fait, jusqu'à Sylla, elle ne dura le plus souvent que peu de jours. Le dictateur excepté, Rome n'eut point de magistrats uniques. Toutes les charges avaient plusieurs titulaires : la censure, le consulat, la préture, l'édilité, le tribunat, les sacerdoces, formèrent autant de collèges, afin que le principe de Yintercessio pût toujours être appliqué. Ce principe entra si profondément dans les mœurs politiques des Romains, qu'ils le portèrent dans leurs colonies, où le droit de veto fut exercé par le magistrat d'ordre égal ou supérieur, par majorve potestas. La provocalio, ou le droit d'appel à l'assemblée nationale, fut, pour les citoyens, une autre et puissante garantie.

En possession du consulat et de la dictature, chefs de la religion, de la justice et de l'armée, ayant, par le sénat et l'assemblée centuriate, la direction de la politique et de la législation, les grands se trouvèrent, après l'expulsion de Tarquin, les vrais maîtres de Rome. Ce gouvernement de la cité par le patriciat fut la première forme de

RÉSUMÉ GÉNÉRAL

la république romaine1; la seconde apparaîtra quand les plébéiens seront admis aux charges publiques ; la troisième, après les grandes conquêtes qui favoriseront le rétablissement d'une oligarchie.

/Vu début de la république, les patriciens pouvaient se croire établis dans une forteresse inexpugnable. La guerre y lit brèche. La domination élevée par Tarquin s'était écroulée après son exil. Les sujets, les alliés de la Rome royale, devinrent les ennemis de la Rome républicaine. Afin de résister à Tarquin, à Porsenna, aux Latins coalisés, l'aristocratie eut besoin des plébéiens; ils ne se refusèrent pas à défendre le patriciat, mais ils l'obligèrent à payer leur concours, en lui arrachant le droit de se donner des chefs, les tribuns du peuple. De toutes les révolutions de Rome, celle-ci fut la plus modeste à ses débuts, la plus grande par ses effets. %

Servius avait divisé le territoire romain en trente districts ou tribus. Les habitants de ces trente régions, rapprochés par de communs intérêts, eurent des réunions que les nouveaux chefs du peuple organisèrent, et l'assemblée des tribus se trouva un jour assez forte pour obtenir que le sénat lui reconnût un pouvoir législatif, le droit de voter des plébiscites. Les décisions étant prises par tête dans ces comices, le nombre y fit la loi, tandis que la richesse la faisait dans les centuries. L'histoire intérieure de Rome est le récit de la lutte des deux assemblées qui finiront par se fondre en une seule. Des deux côtés, cette guerre sans violences extrêmes fut admirablement conduite : de la part des tribuns, des efforts persévérants et des demandes légitimes; de la part de leurs adversaires, une résistance habile qui cède à propos, de manière à empêcher qu'une révolution subite emportât tout. Le sénat abandonne peu à peu l'un ou l'autre de ses privilèges ; même il entr'ouvre insensiblement les portes de la cité patricienne pour y laisser entrer quelques-uns des chefs populaires, et au lieu d'affaiblir, par ces concessions, le corps aristocratique, il le fortifie. Un sang plus jeune y circule ; des idées plus vraiment politiques y naissent, et les classes se rapprochent, sans que le peuple perde son respect héréditaire pour ces nobles qu'il honore, tout en leur résistant, parce qu'il voit en eux les pontifes particulièrement aimés des dieux, les chefs qui combattent toujours sous d'heureux

1 Quelques plébéiens furent admis au sénat en 509, probablement avec le droit des génies, comme le fut, vers la même époque, le Sabin Atla Clausus; d'autres y entrèrent après avoir géré le tribunat consulaire; mais jusqu'en 507 le sénat garda son caractère d'assemblée patricienne.

RÉSUMÉ GÉNÉRAL

auspices, les gardiens des anciennes et bonnes coutumes, mos majorum, celte seconde religion des Romains. Comme une armée disciplinée, redoutable encore dans sa défaite, les grands reculaient, à chaque pas fait en avant par les plébéiens, et ils prenaient, en arrière, une forte position où, longtemps encore, ils arrêtaient les assaillants. Progrès et conservation sont les deux pôles entre lesquels oscillait cette histoire. Tour à tour sollicitées et contenues par deux factions, la populaire et l'aristocratique, les dissensions intestines ne réduisirent jamais la patrie à devenir une proie facile pour l'étranger, et elles liront l'éducation politique du peuple, qui, heureusement pour lui, ne fut pas soudainement précipité dans la victoire.

Les diverses étapes de cette longue campagne, où se forma la robuste jeunesse du peuple romain, sont marquées par la promulgation d'une législation écrite et l'autorisation des mariages entre les deux ordres, ou l'égalité civile; par la création du tribunat, l'organisation politique des tribus et l'avènement des plébéiens à toutes les charges curules, ou l'égalité politique; enfin, par le partage des sacerdoces, ou l'égalité religieuse. Le privilège passa même du côté de la plèbe, puisque les patriciens n'eurent jamais le droit d'être tribuns du peuple ou édiles plébéiens.

La plupart de ces conquêtes politiques furent le butin de ceux qui avaient si bien conduit la campagne populaire et dont les fils épousèrent des patriciennes, tandis qu'eux-mêmes allèrent s'asseoir au sénat à côté des descendants des dieux ; mais le peuple eut aussi sa part. L'éternel problème de la misère agitait Rome, comme il trouble nos sociétés modernes : dans leurs revendications, les tribuns avaient compris les intérêts d'où naissent les questions sociales. L'établissement de la solde militaire, l'envoi de colons sur les terres conquises diminuèrent la pauvreté; les lois sur l'usure et la contrainte par corps protégèrent les débiteurs; et la loi agraire, qui arrêta pour un temps l'usurpation de Yager publiais par les grands, laissa des terres aux plébéiens pour leurs troupeaux et pour leurs charrues. 11 y eut donc, dans la cité, plus de justice, moins de misère, et le cercle où l'Etat prenait ceux dont il réclamait les services s'était élargi, de manière que tout homme signalé par son mérite pouvait y entrer. A la fin de ce long labeur d'améliorations sociales, qui fut le triomphe du bon sens appliqué avec persévérance aux affaires publiques, les deux ordres étaient réconciliés, l'écart entre les fortunes beaucoup moins grand et la campagne romaine couverte de petits propriétaires, qui balan-

RÉSUMÉ GÉNÉRAL

raient dans les centuries les suffrages des grands, portaient dans les tribus la sagesse courte, mais tenace, du paysan dont, aux jours de comices, le patricien serrait la main calleuse. Garanti dans sa liberté par la provocatio, le droit d'appel et la suppression de la détention préventive; dans sa dignité, par l'abolition des peines corporelles, l'inviolabilité de la demeure, la liberté religieuse et l'égalité politique, le citoyen fut prêt à tous les sacrifices pour une ville qui lui assurait des biens aussi précieux. Durant plus d'un siècle la paix régna au Forum et des coups terribles purent être frappés sur l'ennemi. Ce fut l'âge d'or de la république.

Page 1