VI. — RÉSULTATS DE LA CONQUÊTE DU MONDE; LE GOUVERNEMENT OLIGARCHIQUE
Après la chute de Carthage et de la Macédoine, les Romains eurent un empire; ils n'eurent plus les mœurs, les dieux et les institutions qui l'avaient fondé. Ils s'étaient épris des arts, des lettres, de la philosophie de la Grèce ; et la Grèce mourante s'était vengée de sa défaite en leur donnant la corruption qui avait déshonoré sa vieillesse.
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Dans l'Orient, où, depuis des siècles, le commerce et l'industrie avaient accumulé d'immenses richesses que la victoire livra aux conquérants, les proconsuls perdirent la modération de leurs pères. Rentrés dans Rome avec les dépouilles des provinces, ils y étalaient un faste royal, des vices qu'on n'y avait jamais connus et le mépris pour tout ce qui était au-dessous d'eux. Ces rudes esprits qui avaient vécu si longtemps sans agiter un seul des grands problèmes, éblouis par l'éclat de la civilisation grecque, s'étaient mis à l'école de cette philosophie qui accomplissait alors, contre les religions nationales, une œuvre de destruction. Il était à présent de bon ton parmi la noblesse de lire Ennius, le traducteur d'Évhémère, d'applaudir Pacuvius ou le riche Lucilius se moquant des aruspices et des douze grands dieux. Le peuple n'allait pas aussi loin, mais il allait ailleurs, aux dieux de l'Orient, qui, l'un après l'autre, se glissaient dans Rome et y gagnaient une popularité fatale aux vieilles déités de la république.
C'était une des bases de la société romaine qui s'écroulait.
Une autre, en même temps, va lui manquer.
La classe moyenne des petits propriétaires, celle qui avait fait la force de Rome et la liberté, usée par tant de guerres, disparaissait. Un vide funeste s'était donc produit dans la cité, entre les grands à qui le pillage du monde donnait des richesses royales, et les pauvres qui, recrutés de captifs affranchis, n'avaient plus rien du Romain des anciens jours, ni les sentiments, ni les souvenirs, ni la vie laborieuse et le respect de la loi. Comme après les longues guerres de Charlemagne, on ne trouvera plus d'hommes libres dans l'empire des Francs, mais seulement des seigneurs, des vassaux et des serfs, à Rome, après la conquête de l'Afrique, de la Grèce et de l'Asie, il n'y eut que des nobles, des clients et des prolétaires, avec une multitude infinie d'esclaves : un seul citoyen en possédera 20 000. Or c'est une loi de l'histoire qu'il ne peut exister de classe moyenne dans les États où l'esclavage a pris un grand développement. Cette classe avait été le lest qui maintenait le navire en équilibre'; elle perdue, tout chancela.
L'armée avait changé ainsi que le peuple, non pas dans son organisation, mais dans son esprit. Comme il fallait suivre les consuls au fond des provinces et y rester dix ou vingt ans, le service militaire cessa d'être un devoir patriotique pour devenir une profession, et le soldat, au lieu d'être un citoyen armé, fut un mercenaire. Il sera donc aisé à ceux qui voudront renverser l'ordre nouveau de trouver dans la foule famélique qui encombre la ville des instruments de sédition,
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et ces légions à vendre donneront aux généraux le moyen de bouleverser l'État. Au dernier siècle de la république, on voit des soldats de Marius et de Sylla, de Pompée et de César, on ne voit plus l'armée de Rome.
La constitution aussi se modifia, tout en paraissant rester dans son ancien cadre. Le sénat avait naturellement attiré à lui le gouvernement de ce vaste empire qui ne pouvait être régi par une assemblée populaire. Chargé de traiter avec les rois et les peuples, de distribuer les années et les provinces, de fixer les tributs des nations et d'en déterminer l'emploi, il se trouva aussi haut placé dans l'opinion du peuple que dans la sienne, et un vieux jurisconsulte romain a pu dire : « Comme il était difficile de réunir le peuple, la nécessité fit passer au sénat le soin de la république; tout ce qu'il décréta fut obéi. »
Celle assemblée que la force des choses avait rendue si puissante devint la citadelle d'où une nouvelle noblesse, née de l'union du pa- Iriciat avec les grandes familles plébéiennes, dominait l'État. Les nobles n'avaient plus à redouter maintenant l'opposition politique des tribuns ou la justice populaire des comices; ils remplissaient toutes les places de la judicature et ils avaient annulé le tribunal en se le faisant donner par leurs clients, qui remplaçaient au forum la classe disparue. Aussi avaient-ils tout envahi : les commandements, dont ils interdisaient l'accès aux hommes nouveaux, les terres publiques, que leur livrait la connivence des censeurs, les petits héritages, ravis ou achetés au rabais à des propriétaires ruinés; et ils amassaient ces fortunes colossales qu'ils se tourmenteront à dépenser en monstrueux plaisirs et en constructions insensées : pecuniam trahunt, vexant.
Rome se trouva soumise alors à une oligarchie, qui fut la troisième forme du gouvernement républicain. L'histoire de cette nouvelle aristocratie est marquée par les exactions des Verrès et des Appius ; par la révolte des Italiens, des esclaves et des provinciaux; par la guerre civile, les proscriptions et le bouleversement des fortunes; enfin, honte suprême, il fallut réunir toutes les forces du peuple romain contre des pirates et des gladiateurs! La politique intelligente de l'ancien sénat, pour l'extension de la communauté romaine, fut môme abandonnée. Les Italiens n'arrachèrent le droit de cité qu'après une lutte sanglante, et, avant César, deux terres italiennes, la Sicile et la Transpadane, ne l'avaient pa^ encore.
Au-dessous de cette noblesse que Salluste appelle la faction des grands et au-dessus de la foule des déshérités, apparaît un élément
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très-nouveau pour les Romains, les manieurs d'argent. Le sénat affermait les impôts et les travaux publics. Des hommes sortis des échoppes du commerce et des comptoirs de la banque, des entrepreneurs de construction, des munitionnaircs d'armée, des membres de l'ordre équestre, retenus par le sénat loin des honneurs, se formaient en compagnies, qui expédiaient leurs agents dans les provinces pour lever les contributions : ce furent les publicains. Ils ont été maudits et ils ont souvent mérité de l'être; mais ils représentaient une chose trèsmoderne et que nous ne trouvons pas mauvaise, la puissance du capital. Dans les dernières révolutions de Rome, ils joueront un rôle qui ne sera pas sans importance. Troublés dans leurs spéculations par la guerre civile, ils aideront César et Octave à rétablir l'ordre dans l'État et la sécurité dans les transactions.