CHAPITRE IX
HISTOIRE INTÉRIEURE DEPUIS LE PARTAGE DU CONSULAT JUSQU'A LA DERNIÈRE RETRAITE DU PEUPLE (366-286).
L'adoption des lois liciniennes marque une ère nouvelle dans l'histoire de la république. Mais ces trois lois furentelles fidèlement observées, et quelles conséquences en sortirent pour les grands, pour le peuple, pour la fortune de Rome ? Ce sont les questions que nous allons examiner : d'abord les lois politiques, ensuite les lois sociales ou relatives à la propriété (lois sur les terres, lois sur les dettes).
Les patriciens n'acceptaient jamais franchement les victoires populaires. Le lendemain de leur défaite, ils recommençaient à disputer pas à pas le terrain perdu la veille, multipliant les obstacles pour éloigner le jour néfaste où serait consommée une égalité qu'ils regardaient comme sacrilège. Cette fois ils cédaient le consulat lui-même, mais le consulat démembré. Deux nouvelles magistratures patriciennes étaient créées : la préture pour l'administration
de la justice, dont les plébéiens ne connaissaient pas les formules; Yèdilitè curule* pour la police urbaine, dont le sénat comprenait maintenant l'importance et qu'il ne voulait plus laisser aux seuls édiles plébéiens (365). Les consuls ne conservaient que le commandement des armées, la présidence du sénat et la levée des troupes. C'étaient encore de trop belles prérogatives pour que les patriciens se résignassent à les partager. La dictature leur restait ; ils s'en servirent, soit pour présider les comices et influencer l'élection des consuls, soit pour ravir à un général plébéien l'honneur d'une guerre heureuse ; de 364 à 343, en vingt et une années seulement, il y eut quatorze dictatures.
Le premier qui commença cette longue liste, fut Manlius ïmperiosus. La peste sévissait avec une intensité meurtrière et venait d'enlever Camille; le Tibre débordait ; un tremblement de terre avait ouvert au milieu du Forum un abîme où Curtius se précipita, dit-on, tout armé. Afin de conjurer les dieux irrités, on avait célébré des jeux nouveaux venus d'Étrurie, mêlés de chants et de danses au son de la flûte ; puis les statues des grands dieux, descendues de leurs autels, avaient été couchées sur des lits, et conviées, en gage de réconciliation, à un banquet sacré (lectisternium) . Manlius, nommé dictateur pour enfoncer le clou sacré dans le temple de Jupiter, refusa, la cérémonie achevée, de déposer ses pouvoirs ; il conserva ses vingt-quatre licteurs et annonça une levée contre les Herniques. Cette suspension prolongée du pouvoir consulaire entrait trop dans les vues du sénat pour qu'il ne respectât pas, dans cette circonstance, l'autorité dictatoriale. Mais le tribun Pomponius accusa le aictateur, et l'eût condamné à l'amende, si le fils de Manlius, oubliant l'injuste sévérité de son père qui le tenait obscurément enfermé dans sa villa des champs, n'eût forcé le tribun, le poignard sur la gorge, à se désister. En ré-
1 Quod pro consule uno plebeio très patricios magistrats.... nobi-
litas sibi sumpsisset. Liv., VII, l. Cependant, pour cette édilité, sénat fut presque aussitôt forcé d'accordar qu'on alternât chaque année entre les plébéiens et les patriciens, postea promiscuum fuit.
compense de sa piété filiale, le peuple le nomma tribun légionnaire; et les tribuns, qui savaient mettre tout à profit, les haines comme les affections du peuple, saisirent cette occasion de faire attribuer aux comices la nomination de six, sur neuf, de ces officiers *. Quatre fois encore dans les quatre années suivantes, on recourut à cette haute magistrature. Mais la dictature fut elle-même envahie. En 355 les dangers de la guerre contre les Étrusques firent proclamer dictateur, un des plus illustres plébéiens, Marcius Rutilus, qui, cinq ans plus tard, devint aussi le premier censeur de son ordre.
Le consulat plébéien était comme la porte qui donnait accès dans le sanctuaire. Les patriciens essayèrent de la fermer; de 353 à 341, ils surent faire prendre sept fois les deux consuls dans leurs rangs. Trois ans auparavant, la loi Pœtilia avait défendu la brigue (ambilus), pour diminuer les chances de succès des hommes nouveaux qui, peu connus dans les tribus rustiques, parcouraient les campagnes en sollicitant les suffrages. Cependant le consulat plébéien n'avait pas été la récompense des séditieux, ni des démagogues. Licinius et Sextius ne furent honorés qu'une seule fois de cette charge; et après eux, pendant longtemps, pas un tribun n'y parvint, car, pour restreindre le nombre des plébéiens consulaires, les patriciens réunissaient leurs voix sur les mêmes candidats, préférant voir le même homme quatre fois consul, plutôt que le consulat donné à quatre hommes nouveaux *. En vingt-sept ans, ils n'avaient laissé arriver que huit plébéiens au consulat. C'était trop encore. Qu'importait l'habileté de Marcius et de Popilius? Leurs services pouvaient-ils effacer la tache de leur origine? Cette
l. Liv., VII, 5. En 309, le peuple obtint d'en nommer seize sur vingt-quatre. Liv.. IX, 30. — 2. L'année précédente fut marquée par l'établissement du vingtième sur les affranchissements. Cet impôt avait été voté par l'armée de Manlius. Les tribuns acceptèrent la loi, mais établirent la peine de mort pour celui qui renouvellerait ce dangereux précédent d'appeler une armée à délibérer. Liv., VII, 16. —3. Marcius et Popilius furent quatre fois consuls, Plautius et Génucius trois fois , etc. Quelquefois môme un seul magistrat réunit plusieurs charges.
imprudente tentative des patriciens acheva leur défaite. Les riches familles plébéiennes s'irritèrent qu'on leur enlevât ce que la persévérance de Licinius leur avait donné ; quant aux pauvres ruinés comme toujours par l'usure, ils étaient comme toujours aussi disposés à un soulèvement.
Après la première guerre contre les Samnites, les Romains avaient mis garnison dans Capoue. Au milieu de ce beau pays, les légionnaires se souvinrent des impitoyables créanciers qui les attendaient à Rome, et aussi du moyen qui avait servi quatre-vingts ans auparavant aux Samnites pour s'emparer de la ville. Le complot fut découvert. Pour en prévenir l'exécution, le consul Marcius Rutilus renvoya les soldats par cohortes. Mais ils se réunirent aux gorges de Lautules, appelèrent à eux tous les esclaves pour dettes et marchèrent sur Rome au nombre de vingt mille. Près de Bovillœ ils fortifièrent un camp, ravagèrent les terres voisines, et ayant trouvé dans sa villa, près de Tusculum, un patricien, T. Quinctius, ils le forcèrent à se mettre à leur tête. A la révolte des soldats répondit celle des plébéiens. Ils sortirent de Rome et campèrent à quatre milles des murs. On nomma un dictateur populaire, Valérius Gorvus, mais ses soldats, au lieu de combattre, se réunirent à leurs camarades ; et tous ensemble demandèrent et obtinrent * :
1° Une amnistie générale et le complet oubli du passé;
2° Un règlement militaire portant que le légionnaire sous les drapeaux ne pourrait sans son consentement être rayé des contrôles, c'est-à dire être privé des immunités et des avantages attachés au service militaire *, et que celui qui aurait servi comme tribun ne pourrait être enrôlé comme centurion ;
3* Une réduction sur la solde des chevaliers.
De leur côté, les plébéiens, rentrés dans la ville, votèrent,
1. Titc-Live, VII, 38-42. Lex sac rata militari*. — 2. Le légionnaire sous les drapeaux ne pouvait être poursuivi par ses créanciers, et si la campagne était heureuse, il se trouvait en état, avec sa part de butin, de payer ou de diminuer ses dettes.
sur la proposition du tribun Génucius, les lois suivantes, dont le double but était de soulager les pauvres et d'empêcher que les charges ne devinssent le patrimoine héréditaire de quelques familles (341).
4° On ne sera rééligible à la même charge qu'après un intervalle de dix ans, et on ne pourra être investi de deux magistratures à la fois.
5° Les deux consuls pourront être plébéiens.
6» Le prêt à intérêt et les dettes sont abolis, les nexi seront relâchés *.
Dans ces graves circonstances, le sénat avait montré un esprit de conciliation dont il fit preuve encore deux années plus tard, lorsqu'il laissa le dictateur plébéien, Publilius Philo, porter le dernier coup au vieux régime par la suppression du véto législatif des assemblées curiates, d'où partaient des violences que la sagesse des sénateurs avaitplus d'une fois condamnées (339).
lp Les pébliscites seront obligatoires pour tous 2.
2* Toute loi présentée à l'acceptation des comices centuriates sera à l'avance approuvée par les curies et le sénat.
3° On choisira toujours un des censeurs parmi les plébéiens ; les deux consuls pourront être de cet ordre.
La dernière de ces lois était une confirmation d'une loi de Génucius, et l'application à la censure de la première loi Licinia. Les deux autres enlevaient à l'assemblée exclusivement patricienne des curies toute part dans le pouvoir législatif désormais concentré dans les centuries, les tribus et le sénat.
1. Tac, Ann., VI, 16. App. Samn. fr. I, § 2. De tir, tU, c. 29. — 2. La loi d'Horatius et de Valérius avait placé les résolutions des tribus sur le même pied que celles des centuries; pour donner aux unes comme aux autres force de loi, il fallait la sanction des curies et du sénat. Publilius les en affranchit eu même temps. Tite-Ltve dit Paires, que Niebuhr traduit par curies, et non comme nous par le corps entier des patriciens, sénat et curies. Selon lui, les plébiscites ne furent affranchis de la sanction du sénat que par la loi Hortensia, qui nous semble n'être que la simple confirmation de la loi Publilia. Toutes les lois importantes furent ainsi plusieurs fois confirmées.
Ici se termine véritablement la lutte politique. Si les plébéiens sont encore exclus de quelques charges, ils y arriveront successivement, sans bruit, sans efforts, par la seule force de la constitution nouvelle dont l'esprit est l'égalité, comme celui de l'ancienne était le privilège. Ainsi, en 337, Publilius Philo obtint la préture, et en 326 le proconsulat, charge plébéienne dès son origine. En 302, la loi Ogulnia, vivement soutenue par un Décius, décréta qu'il y aurait à l'avenir quatre pontifes et cinq augures plébéiens \ C'était le partage du sacerdoce et l'abolition du véto patricien des Augures. Quatre ans auparavant, le fils d'un affranchi, Flavius, greffier du censeur Appius, enleva aux patriciens par la publication du calendrier * et des formules de procédure le seul avantage qui leur restât, la connaissance du droit civil et sacré.
A cet œuvre de nivellement populaire se rapporte la loi Mœnia s, établie vers la fin de la guerre du Samnium, et qui supprima le droit jusque-là laissé aux curies de refuser Yimperium aux magistrats élus par les centuries. Privées de toute influence sur les élections et sur la confection des lois, ces vieilles assemblées du premier peuple romain tombèrent en désuétude. Il n'y avait plus de caste'patricienne, il n'y eut plus de comices curiates. Mais ce peuple, dont la vie fat une révolution perpétuelle, eut plus qu'un autre le culte du passé; comme les citoyens qui montraient avec orgueil les images des ancêtres, il conservait religieu-
I. Liv., X, 6 Cependant la fusion entre les deux ordres était loin encore d'être accomplie, témoin l'histoire do la patricienne Virginia, mariée au plébéien Volumnius, et que les matrones repoussèrent du temple de Pudicitia patricia. Liv., X, 23. — 2. Le calendrier indiquait les jours et les heures où l'on pouvait légalement plaider. Ces jours variant chaque année, il fallait auparavant, pour les connaître, consulter les pontifes ou ceux des patriciens qui étaient initiés à ces calculs mystérieux.... a paucis principum quotidie petebat. Pl. XXXIII, 6. Jus civile repositum in penetrali* bus pontificum. Les Tables de Flavius , où se trouvaient révélés les legis actiones, les actus legitimi, les dies fasti, nefasti, et intercisi, formèrent le Jus Fîavianum. Les patriciens ayant imaginé de nouvelles formules, Sextus Aelius Catus les dévoila de nouveau, en 202; on donna à son travail le nom de Jim Aelianum. — 3. Cic. , Urut., III. Pcn., X, 32.
sèment le souvenir et l'image de ce que le temps ou les hommes avaient détruit. L'empire lui-même ne fît point table rase. Trois siècles après Auguste, il y avait un sénat qui prenait quelquefois son rôle au sérieux, et Justinien nommait encore des consuls. Les curies durèrent donc, conservées, comme les statues des rois, par le respéct de tous pour les hommes et les choses des vieux âges, mais réduites à d'insignifiantes prérogatives civiles et religieuses et représentées par trente licteurs, sous la présidence du grand pontife.
Par cette déchéance des curies, toute la force aristocratique du gouvernement se concentra dans le sénat, où les charges curules firent entrer tous les jours un nombre plus grand de plébéiens. Ceux-ci n'avaient plus rien à prendre ou à détruire; il fallait conserver. De 302 à 286, de nouvelles consécrations furent données aux lois fondamentales qui étaient comme la grande charte des libertés plébéiennes.
En 302, confirmation de la loi Valéria qui, par le droit d'appel, donnait à l'accusé ses pairs pour juges.
En 299, confirmation de la loi Licinia pour le partage du consulat et par suite de toutes les charges.
En 286, lois du dictateur plébéien Hortensius qui consacrent toutes les conquêtes antérieures et assurent la fidèle exécution des lois de Publilius Philo.
C'était de graves circonstances qui avaient amené cette dernière dictature, le peuple encore une fois soulevé au sujet des dettes (Voy. p. 232) s'était retiré sur le Janicule. Il ne demandait que la remise en vigueur des lois contre les créanciers ; ses chefs voulurent davantage. Intéressés comme ils le sont toujours à faire des révolutions politiques dont ils profitent, ils détournèrent l'attention de la multitude de ses misères pour la reporter sur sa dignité offensée, disaient-ils. Les lois Hortensiennes eurent donc une bien autre portée que ne l'avaient pensé les premiers meneurs de la foule. Les dettes furent abolies ou diminuées, il est vrai, mais aussi les droits des plébéiens furent de nouveau con-
DERNIÈRES CONQUÊTES DE LA LIBERTÉ (366-286). 22b
firmés; et pour effacer la dernière distinction qui séparât encore les deux ordres, les nundines furent déclarées jours non fériés. C'était aux nundines, ou jours de marché, que les tribus s'assemblaient, parce que les habitants de la campagne venaient ces jours-là à Rome. Les patriciens par orgueil, pour n'avoir rien de commun avec les plébéiens, pour que ceux-ci ne pussent compter leur petit nombre dans les curies, attendre, réunis, les décisions du sénat, ou assister en foule menaçante aux jugements de leurs tribunaux, avaient consacré les nundines à Jupiter, et s'étaient interdit, pendant leur durée, toute délibération et toute affaire *.
Cependant on attribue au dictateur Hortensius une autre disposition qui montrerait le désir sincère de prévenir les excès de la démocratie en fortifiant dans la constitution l'élément aristocratique : les sénatus-consultes furent élevés aussi au rang de lois générales, et comme les plébiscites, lièrent tous les ordres
Par l'ensemble des lois promulguées depuis 367, nonseulement l'égalité politique était conquise, mais le privilège était maintenant du côté des plébéiens. Éligibles à toutes les magistratures, avec le droit d'occuper à la fois les deux places de consul et de censeur, ils conservaient exclusivement plébéiennes les charges de tribun et d'édile plébéiens. Par leur véto, les tribuns arrêtaient les décrets du sénat, les actes des consuls et les propositions législatives ; par leur droit d'accusation ils plaçaient les magistrats impopulaires sous la menace d'une inévitable condamnation. Les assemblées curiates étaient annulées, les assemblées centuriates n'avaient que le droit de voter sans délibérer : les seuls comices par tribus délibéraient et votaient sous la parole ardente des tribuns , et leurs plébiscites liaient tous les ordres. Cependant l'aristocratie elle-
1. Nundinas Jovi sacras esse. Macr., 1, 16. — 2. Théophilos, un des rédacteurs du Digeste, liv. I, tit. 2, § 5, de sa belle paraphrase grecque des Institutes. 11 célèbre Hortensius comme un véritable ami de son pays, qui mit fin aux querelles séculaires des deux ordres.
même et surtout la fortune de Rome devaient gagner à cette égalité si douloureusement consentie. L'aristocratie s'ouvrait à tous, il est vrai, mais c'était pour attirer, pour absorber dans son sein et au proût de son pouvoir tous les talents, toutes les ambitions. Séparée du peuple elle se serait vite énervée; désormais le meilleur du sang plébéien monta jusqu'à la tête; comme une branche entée sur un tronc puissant, elle fut nourrie d'une séve féconde, et l'arbre dont les racines plongeaient profondément dans le sol fut assez fort pour étendre au loin ses rameaux.
Des lois concernant l'État passons à celles qui se rapportent à la condition des fortunes privées.
L'égalité est un bien précieux et pour un État une force immense'; elle donne, même au plus pauvre, des sentiments et des idées qu'il n'eût point connus. Elle nourrit dans les âmes le patriotisme et le respect de soi-même: Rome lui dut un siècle d'héroïsme; mais parmi les biens qu'elle assure n'est pas la richesse, et ceux que la loi déclarait égaux au forum restaient, dans la vie ordinaire, classés selon la fortune : les riches en haut, près des honneurs, les pauvres en bas dans la misère.
Les tribuns avaient toujours poursuivi un double but: arriver, par le partage des charges, à l'égalité politique ; soulager la détresse des pauvres par des concessions de terres, et plus tard par l'abolition du prêt à intérêt.
Gomme l'ouvrier demande à présent du travail et un salaire rémunérateur, le pauvre autrefois demandait de la terre. Les lois agraires qui troublèrent si longtemps la république romaine sont donc la forme antique des questions sociales, dont nous avons aujourd'hui à chercher la solution. Puisque le problème est le même : diminution de la
1. « Partout où I'inéga Ué civile existe, quelque grandeur qu elle développe chez un pet t nombre à l'aide du privilège, elle entraîne une corruption qui lui est propre, qui dépare les sociétés les plus belles, qui gâte les meilleures et les plus généreuses natures. » De Kémusat, Essais de philosophie.
misère et, par suite, celle des mauvaises passions qu'elle met au cœur du pauvre contre le riche, il y a pour nous plus qu'un intérêt de curiosité à étudier de près cette vieille histoire du prolétariat romain.
De Cassius aux décemvirs, c'est-à-dire tant que les malheurs des temps ne laissèrent à distribuer que les terres voisines de Rome, les patriciens repoussèrent énergiquement toutes les lois agraires. Lorsque la frontière recula, ils consentirent à céder aux pauvres, sous le nom de colonies, quelques arpents autour des villes conquises1. Mais cet exil au milieu des vaincus et les dangers que courait le colon, toujours exposé à être chassé ou massacré par les anciens habitants rendaient ces gratifications peu populaires. « Ils aimaient mieux, dit Tite-Live, demander des terres à Rome, qu'en posséder à Antium. » Presque placé sous le régime militaire et privé d'une partie de ses droits de citoyen, le colon aurait quitté avec regret la ville, lors même qu'il eût trouvé, sur les deux * ou quatre jugera qu'on lui donnait si loin, l'aisance et la sécurité. Dans la réalité, les colonies furent plutôt pour Rome une arme de guerre qu'un moyen de soulager ses prolétaires. Bien qu'elles se multipliassent avec les conquêtes, les tribuns comprirent aisément qu'il fallait autre chose pour couper à sa racine le mal du paupérisme, plus dangereux encore dans l'antiquité que de nos jours, et Licinius Stolon proposa à la fois de réduire les grandes fortunes des riches et de distribuer aux pauvres les terres du domaine.
Dans un pays couvert de petites républiques, comme l'était l'Italie, accroître le nombre des citoyens c'était augmenter, dans la même proportion, les forces de l'État : c'est ce principe reconnu et mis en pratique par les rois et le
1. Après la prise de Véies, la gratification fut plus large, septem jugera ... ut relient in eam spem liberos tollere, Liv., V, 30. Le but évident est de soulager les pauvres et de favoriser l'accroissement de la population. — 2. Comme à Sora, Tite-Live, IX, 23; à Fidènes, IV, 17 ; à Antium, III, 4; à Vélitres, VI, 13 ; VIII, 3. — 3. Comme à Labicum, 2 (J kect.) ; à Anxui -, 3 ï (89 ares), Tite-Live, VIII, 21.
sénat qui fît la fortune de Rome. Mais, pour sa sécurité, l'État ne devait confier des armes qu'à ceux de ses citoyens qui ne pouvaient être jamais tentés de s'en servir contre lui-même. Aussi la loi romaine avait-elle établi que le prolétaire ne serait point appelé sous les drapeaux. Repoussésdu forum et des armées, ces prolétaires seraient devenus dangereux en se multipliant, et malheureusement cette classe s'accroissait sans cesse : l'affranchi, dont les richesses ne pouvaient faire oublier l'origine, l'étranger dépossédé de ses terres et venu à Rome pour y chercher des ressources, les gens de métier, le colon ruiné, le débiteur insolvable, le citoyen dégradé par les censeurs, tous ceux qui étaient misérables et ennemis d'un gouvernement qu'ils accusaient de leurs misères, tombaient dans ce gouffre qui, s'élargissant tous les jours, minait la cité1. Il y avait là, comme le prouvèrent les derniers temps de la république, un grand péril pour la liberté: c'était prévoyance et acte de bon citoyen que de chercher à le diminuer en diminuant le nombre des prolétaires, en rendant à l'État, aux légions, des citoyens utiles. De cette pensée patriotique, à laquelle se mêlèrent sans doute des calculs d'intérêt personnel, naquirent presque toutes les lois agraires.
Il a été démontré (p. 153) que ces lois, ne s'appliquant qu'aux terres publiques *, étaient aussi justes que nécessai-
1. Il faut distinguer entre le proletarius ou capite census, qui n'avait pas le cens nécessaire pour entrer dans les classes, et Vararius, dont la fortune était quelquefois considérable (voyez p. 234), mais qui, à cause de son origine, était privé de certains droits. En fait, les prolétaires se trouvaient frappés des mêmes incapacités politiques, et pouvaient par conséquent être disposés à faire cause commune avec les xrarii. Mais c'était pour les prolétaires seuls que les tribuns parlaient. — 2. Voyez la dissertation de Niebuhr sur le mot possessio employé dans toutes les lois agraires. Quiequid apprehendimus cujtis proprUtas ad nos non pertinet, aut nec pore*! pertinere, hoc possessionem appellatnus. De Verb. Signif. 115. (Digest., 1. L, tit. 16 ) Au reste, une observation pourrait terminer les longues disputes qui se sont élevées sur le sens des lois agraires, ou du moins en diminuer singulièrement l'importance. C'est qu'à Rome comme à Carthage (voyez Tite-Live, XXXIV, 62 et IV, 48) presque toutes les terres étant des terres conquises, les héritages n'étaient que de petits champs. Aussi, ceux qui ne veulent pas empiéter sur le domaine public n'ont-ils que 4 ou 7 ju-
res; mais leur exécution blessait presque toujours des droits consacrés par le temps; et puis, à quel signe reconnaître un domaine public quand les bornes avaient été déplacées et que la dîme n'était plus payée? Gomment retrouver une propriété de l'État au milieu de terres possédées héréditairement depuis un siècle et plus, ou vingt fois vendues, léguées, données en dot, laissées en héritage? Les riches savaient bien quelles insurmontables difficultés devait rencontrer, dans son application, la loi Licinia, lorsque après dix ans ils l'acceptèrent; ils savaient aussi comment l'éluder en émancipant leurs fils avant l'âge, pour leur attribuer les cinq cents arpents permis, ou en faisant passer à un prête-nom ce qu'ils auraient dû rendre à l'État. L'exemple de Licinius, condamné lui-même, en 357, à une amende de dix mille as pour avoir possédé mille jugera 1 de terres domaniales, dont cinq cents sous le nom de son fils émancipé, prouve combien les contraventions étaient nombreuses, puisque l'auteur de la loi, un consulaire, pouvait sans trop de honte l'éluder. Le domaine continua donc d'être envahi par les grands, qui fondèrent alors, en s'appropriant l'Italie, les colossales fortunes1 que l'aristocratie anglaise pourrait seule aujourd'hui nous faire comprendre.
La disposition de la loi Licinia relative aux dîmes paraît avoir été moins mal observée, puisque dès lors on cesse d'entendre les plaintes autrefois si vives contre l'impôt, et que Rome suffit aux dépenses des plus longues guerres. Mais il n'en fut pas de même de celle qui limitait la quantité de bétail à envoyer dans les pâturages publics. Ces pâturages s'étendaient tous les jours, carde la fin du cinquième sièrie de Rome date un changement funeste dans l'agriculture, la substitution des prairies aux terres à labour'. Comment, en
géra, comme Cincinnatus, Fabricius, Coruncanius, jEmilius Papus, M. Curius, Régulus, Fabius Cunctator, etc. Cf. Val. Max., IV, 4 et 8. Ce n'est certainement qu'aux dépens du domaine qu'on pouvait former des propriétés de 500 jugtra. — 1. Le jugerum valait 0,2528 hect. — 2. Comme celle de Posthumius, qui eut besoin de 2000 légionnaires pour défricher ses bois. — 3. Caton, de Rer., 1, plaçant les terres dans l'ordre de leur valeur, ne
effet, semer, planter, bâtir loin de Rome et hors de la protection des légions ou des places fortes durant cette guerre du Samnium qui semblait ne devoir jamais finir? Où trouver les bras nécessaires pour mettre en culture toutes les terres conquises? Les esclaves étaient rares, et le service militaire retenait les laboureurs libres sous les drapeaux. Force était donc de laisser en pâturages ces terres dont on ne pouvait préparer ni attendre pendant une année la récolte. Si l'ennemi se montrait, les troupeaux se dispersaient dans la montagne, et, au lieu de moissons et de fermes, il ne trouvait à brûler ou à piller que de pauvres huttes de bergers. Avoir des prairies, ou des troupeaux dans les pâturages publics, c'était un revenu net et sûr, qui ne craignait ni l'ennemi, ni les intempéries des saisons, et dont tous voulurent. Aussi la loi Licinia fut vite oubliée, malgré les amendes des édiles *. Mais les gros troupeaux chassent les petits : la vache du pauvre ne pouvait d'ailleurs aller paître chaque jour à 30 ou kO milles de Rome ; même sans violence, les prairies de l'État ne servirent qu'à ceux qui étaient en état de payer des pâtres et de bâtir sur les hauteurs les châteaux ou maisons fortes qui servaient de refuge en cas d'invasion ennemie2.
Cependant la nouvelle aristocratie, tout en prenant pour elle-même les meilleures terres, n'oubliait pas que le plus sûr moyen de n'être point troublée dans ses usurpations, c'était de faire quelque chose pour le bien-être du peuple. Durant la guerre du Samnium, de nombreuses colonies furent fondées ; dans les trois seules villes de Sora , d'Alba et de Carséoli on envoya jusqu'à quatorze mille
met les terres à blé qu'au sixième rang; Vairon, III, 3, met les prés au premier. — 1. En 298, condamnation contre ceux qui agri possiderent plus quam quod lege /inifuro, Liv., X, 13; Cf. X, 23, 47. Nouvelles amendes, en 296 et 293, sur les Pecuarii. Ces amendes sont si nombreuses et si fortes, que leur produit sert à bâtir des temples, à célébrer des jeux, à faire de précieuses offrandes : des patères d'or à Jupiter, des portes d'airain au Capitole, la louve de Romulus, le temple de la Concorde de Flavius, le pavage de la voie Appicnne, etc. Ces citations seraient bien plus nombreuses, si nous n'avions pas perdu la 11* Décade de Tite-Live. — 2 T. Liv., V, kk.
familles plébéiennes1 ; et deux fois Curius Dentatus, dans son premier consulat et à la fin de la guerre contre Pyrrhus, fit distribuer au peuple sept arpents par tête 2. Les lois du dictateur Hortensius renfermaient peut-être une disposition semblable : d'autres lois soulagèrent les débiteurs.
Le taux de l'intérêt, d'abord arbitraire, avait été fixé par les décemvirs* au douzième du capital (8 J pour 100). Licinius avait déduit du capital les intérêts payés, et donné trois ans pour solder le reste. Mais ne songeant qu'au mal présent, il n'avait pas abaissé pour l'avenir le taux légal de l'intérêt. En 356, les ravages des Gaulois et la crainte qui en était restée, rendant l'argent rare et les emprunts onéreux, deux tribuns remirent en vigueur la disposition des Douze Tables. Le mal continua. Le prix des terres baissait sous la menace continuelle des invasions, et le débiteur, propriétaire d'un champ, ne trouvait à le vendre qu'à perte énorme. Le sénat s'effraya du nombre croissant des esclaves pour dettes. En 352, sous le consulat d'un Valérius et du plus illustre des plébéiens, Marcius Rutilius, cinq commissaires établirent, au nom du gouvernement, une banque qui prêta à un très-faible intérêt; en même temps ils fixèrent le prix auquel les terres et les troupeaux pourraient être donnés en remboursement des emprunts. Cette mesure fit éteindre beaucoup de dettes. Cinq ans plus tard, le taux de l'intérêt fut réduit à ^ du capital (4 £ pour 100). Enfin la révolte de la garnison de Capoue amena une abolition
1. Les anciennes colonies étaient bien moins nombreuses; ordinairement 300 familles, comme à Cœnina, Antemnae, Fidènes. Den., II, 35, 52. — 2. Il y eut aussi de grandes distributions vers lu fin de la première guerre Punique. Voy. ch. xm. — 3. Tac, Ann., VI, 16, unciario fœnore, que plusieurs écrivains ont traduit par 1/1 2e par mois ou 1 p. 100 par an. Mais avec un taux si bas on ne pourrait plus comprendre les continuelles réclamations des débiteurs. D'ailleurs, une ta, semuncia, etc. , exprimaient non-seulement une once, une demi-once, mais 1/12% 1/24* d'un total quelconque. Aiusi V lucres ex uncia était 1 héritier de 1/12C. L'unciartum feenus était donc un intérêt rapportant 1/12" du capital. — On disait aussi à Athènes tôxo;
&pexTO{. L'intérêt y fut longtemps à 12 p. 100. Cf. Bœckh, Écon. PoL des Ath., 1. 143.
générale des dettes et la suppression du prêt à intérêt: mesure plus humaine qu'efficace, la loi ne pouvant rien dans cet ordre de faits dont la plupart échappent à son action.
Restaient les dispositions si cruelles des Douze Tables contre le débiteur insolvable. En 325, les violences de Papirius sur le jeune Publilius excitèrent une telle indignation que, pour l'apaiser, le sénat dut faire revivre la vieille loi attribuée à Servius, que les biens et non le corps du débiteur répondraient de sa dette : c'était un bienfait réel. « De ce jour, dit Tite-Live, commença pour le peuple une nouvelle liberté1. »
Mais dans les États purement agricoles quelque précaution que la loi prenne contre l'avidité des riches, la petite propriété est toujours dévorée par l'usure. L'impftt enlève au petit cultivateur le peu d'argent qu'il possède ; et que vienne une saison mauvaise, qu'une récolte soit perdue, comme il n'a jamais d'avances, force lui sera de recourir à l'usurier2. A la fin de la guerre du Samnium, après soixante campagnes, le peuple se trouva plus pauvre que jamais : la misère atteignit même de grandes familles. Le fils d'un consulaire, Véturius, n'ayant pu payer les frais des funérailles de son père, fut retenu dans Yergastulum de G. Plautius, son créancier. Un jour qu'il put s'échapper de sa prison, il courut au forum tout couvert de sang, comme le vieux centurion de l'an 493, et implora la protection tribunicienne. Ces temps nous sont mal connus; il paraît cependant que les tribuns proposèrent une abolition des dettes1. Les riches résistèrent ; il y eut de longues émeutes : mais le peuple sortit de Rome et s'établit sur le Janicule. Pour la dernière fois ce moyen réussit, car la frontière était encore si rapprochée de la ville que les grands ne pou-
1. Liv.f VIII, 28. Cependant le débiteur insolvable, s'il restait libre, n'en demeurait pas moins infamis, chassé de sa tribu et privé de tous droits politiques. Cf. Cic, pro Quinctio, 15. — 2. C'est encore l'état des fermiers de Rome; Niebuhr en a vu souvent vendre la moisson avant les semailles. — 3. Val. Mai., VI, 1 , 9. Zonaras, VIII, 2. Liv. Êpit. XI , posl longas et graves seditiones.
vaient courir les risques d'une guerre civile. En ce moment même l'Étrurie remuait : on nomma dictateur le plébéien Hortensius, qui proposa les lois suivantes et mourut avant leur adoption, mais que le grand Fabius, élu à sa place, fit passer :
Abolition des dettes;
Distribution de sept arpents à chaque citoyen ;
Nouvelle confirmation de la loi Publilia qui donnait force de loi aux plébiscites, et Papiria-Pétilia, qui détruisait l'esclavage pour dettes.
Les débiteurs sont donc maintenant protégés contre leurs créanciers, et l'usure est détruite : la loi le dit du moins; mais la loi dit aussi que tous les citoyens de Rome sont égaux : mensonge légal ! Les plébéiens pauvres ne sont pas plus garantis contre l'usure qu'ils ne deviennent consuls et sénateurs. L'usurier chassé de la place publique, puni par les lois, se cache et n'en est que plus exigeant1, car il faut lui payer maintenant, outre le prix de son argent, les risques qu'il court et le déshonneur qui le frappe.
Mais ce sont là de ces maux que la sagesse humaine ne saurait guérir. L'inégalité est trop dans la nature pour ne pas se retrouver dans la société. A Sparte, où cette égalité fut poursuivie avec tant d'énergie, même aux dépens de la morale et de la liberté, la plus monstrueuse inégalité sortit des lois de Lycurgue. N'accusons donc pas ces nobles parvenus d'avoir oublié, sur leurs chaises curules, le peuple dont ils étaient sortis. En donnant des terres aux pauvres, en proscrivant l'usure et la contrainte par corps, ils avaient fait tout ce que la loi et la sagesse politique pouvaient faire
1. La loi tomba même en désuétude. On en revint aux anciens usages : veteri jam more fœnus receptum erat. App., Guer. et»., I, Cf. Tac, Ann.f VI, 16-17. D'ailleurs les Latins, les alliés, servaient de prête-noms. Tite- Live, XXXV, 7. Brutus prêtait à 48 p. 100 avec les intérêts des intérêts; Cic, Lett. à AU., V, 21. Le prêteur Sempronius, ayant voulu remettre ces lois en vigueur, fut tué par les créanciers. App., ibid. L'abolition des dettes et du prêt à intérêt était une mesure révolutionnaire qui ne pouvait durer. Elle a échoué à Rome; elle échouera partout, parce qu'elle est contraire à la nature des choses.
pour améliorer le sort des plébéiens. Ceux-ci s'en souvinrent pendant plus d'un siècle, et ce siècle fut l'âge d'or de la république.
Cependant les deux ordres n'avaient pas encore terminé leur querelle séculaire, que déjà se montraient ceux qui devaient renverser et le patriciat et la noblesse plébéienne, et la liberté. Au-dessous du plébéien devenu quirite, en dehors des centuries et des tribus, vivaient les affranchis qui déjà pullulaient, les gens de métier, les marchands, les habitants des municipes sine svffragio, qui s'étaient établis à Rome, les œrani enfin1; tous citoyens, mais frappés d'incapacité politique, exclus des légions, repoussés des charges et ne votant jamais. Organisés en corporations*, avec des assemblées sans doute et des chefs, comptant parmi eux des hommes riches, actifs, intelligents, ils formaient une classe d'autant plus dangereuse qu'ils représentaient bien mieux que les vrais plébéiens, par la diversité de leur origine et la tache de leur naissance ou de leurs professions, le principe révolutionnaire qui devait ouvrir Rome à tous les peuples. En 312, ils faillirent s'emparer du pouvoir5.
1. Mra pro capite prœbebant. On ne les armait que dans le cas de péril extrême, et ils étaient soumis à un impôt plus élevé que les citoyens. Cf. Den., Il, 28; IX, 25; et Liv., IV, 24 ; VIII, 20; IX, 46; XXI V, 13, 43. Les habitants des municipes qui avaient le droit de cité, sine suffragio, les Italiens qui s'établissaient à Rome, après avoir reçu le jus commercii, et même le jus connubii, étaient dans la même catégorie. Aulu-G., XVI, 13. — 2. Nous avons parlé, p. 139, note 1, des corporations de Numa, que nous avons retrouvées dans les centuries d'ouvriers de Servius. Cf. Creuzer, Abriss, etc., collegia, p. 202. Aujourd'hui la fortune s'estime d'après l'ensemble des biens meubles ou immeubles. A Rome, les seuls biens admis par les censeurs dans leurs estimations, étaient la propriété quiritaire, c'est-àdire toutes les res mancipii (bronze monnayé, maisons, champs, esclaves, bêtes de somme). Beaucoup de gens, les négociants, les usuriers, les créanciers, les propriétaires de navires, les industriels, les détenteurs indirects du domaine (car Vœrarius ne pouvait avoir part directement aux terres conquises, puisqu'il ne servait pas), pouvaient donc être fort riches, et se trouver cependant comptés parmi les .vrarii. — 3. Suét., Tto., I. Cic, Tusc, IV, 2; Brut., 16. Comme jurisconsulte, Appien avait écrit un traité Deusurpationibus; cf. Bach, Hist. jur. Rom. En calculant d'après les tables de M. Mathieu, on pout déduire d'un passage de Den., I, 24, qu'en 476 le rapport de la population libre à la population d'esclaves et d'étrangers
Appius était alors censeur. C'était un des hommes les plus distingués de son temps: grand orateur, grand jurisconsulte et poëte; mais c'était aussi le plus fier de cette orgueilleuse race des Claudius, qui eut cinq dictatures, trente-deux consulats, sept censures, sept triomphes, deux ovations, et qui finit par quatre empereurs. Contre l'usage, Appius avait brigué la censure avant le consulat. Cettecharge irresponsable qui livrait à un homme les deniers de la république et l'honneur des citoyens, était à Rome la vraie royauté. Quand il l'eut, il la garda cinq ans, malgré les lois, malgré le sénat et les tribuns. Il annula son collègue, qui finit par abdiquer; et il ne lui fit point donner de successeur. Son ambition était haute. Dans un siècle de gloire militaire, il préféra celle que donnent les travaux civils. Durant son consulat, il laissa son collègue guerroyer contre les Samnites, tandis que lui-même, demeuré à Rome, achevait son aqueduc, long de sept milles, et la voie Appienne, viarum regina. Le premier, il avait compris l'importance, pour la domination, des communications rapides; le premier il déclara l'Italie domaine de la république. On sait la fierté de sa réponse à Pyrrhus. Pour un tel homme, il était odieux de voir des plébéiens dans les charges ; et, en haine de cette bourgeoisie, il caressa le petit peuple, comme en d'autres temps on a vu des grands seigneurs le faire en mainte république. Appius ne pouvait plus lutter au nom des patriciens, puisqu'ils désertaient le combat ; il chercha l'appui du bas peuple qui, malgré ses instincts démagogiques, ne sait pas toujours se soustraire à l'ascendant des grands noms et des grandes fortunes. Appius, en dressant la liste du sénat, y plaça des fils affranchis. L'indignation fut générale dans la noblesse plébéienne1. Les consuls, les tri-
était :: 7 ^ : 1. Depuis lors, combien ne s'était pas accru le nombre des esclaves, des affranchis, des marchands, etc., la guerre du Samnium avait amené à Rome taut d'esclaves et de butin ! le rapport était peut-être :: lo: 1. — 1. Ils ont accusé Appius d'avoir ébranlé la religion comme la constitution, en permettant aux Votitii et aux Pinarii de se décharger sur des esclaves du soin des sacrifices qu'ils devaient à Hercule. Le dieu le punit en le ren-
buns refusèrent d'accepter le sénat d'Appuis. A cette proposition il répondit par une innovation bien autrement dangereuse. Il répandit dans toutes les tribus les xrarii^ les libertini, la multitude enfin, ou les humbles, comme dit Tite-Live1. C'était leur livrer les suffrages et ébranler la constitution. A ppius pensait sans doute qu'il serait aisé aux grands de séduire cette majorité et de gagner ses voix. Mais ces affranchis montrèrent aussitôt une ambition qu'il eût peut-être été difficile de maîtriser longtemps.
A leur tête était le greffier Flavius, fils lui-même d'un affranchi, et scribe d'Appius. La publication du calendrier des Pontifes et des formules de procédure lui avait mérité la reconnaissance des gens d'affaires, qui le poussèrent au tribunat, le firent nommer deux fois triumvir, et lui promirent encore leurs voix pour l'édilité curule. Toute la noblesse s'émut à cette étrange nouveauté, et le président des comices d'élection essaya de refuser les suffrages donnés pour lui (305). Quand son élection fut connue, les sénateurs, de douleur et de honte, ôtèrent leurs anneaux d'or, les chevaliers les ornements de leurs chevaux de guerre, et la première fois qu'il entra dans la maison de son collègue % personne ne se leva pour lui laisser une place. Mais il se fit apporter sa chaise curule, et ceux qui repoussaient le parvenu, durent s'incliner devant le magistrat.
Ces bravades pouvaient, de part et d'autre, irriter les passions; heureusement Appius, nommé consul après sa censure, était sorti de charge, et Flavius comprenant que son parti, privé de cet appui, ne pouvait conserver la position qu'il devait au premier magistrat de la république,
dant aveugle. Liv., IX, 29. — 1. Humilibus per omnes tribus divisis. IX, 46. Peul-étre se servit-il du prétexte d'augmenter la classe soumise au service militaire, dont les aérant étaient affranchis. La guerre du Samnium durait alors depuis 30 ans, et la peste avait, l'année précédente, cruellement sévi. — 2. Liv., IX, 46. Pl., XXXIII, 6. Cic, de Orat., I, 42. Ep. ad AU., VI. Son collègue. Q. Anicius de Praeneste, n'était que depuis quelques années citoyen romain. Leurs compétiteurs étaient deux plébéiens de familles consulaires, Pœtilius et Domitius. Pl., XXXJII, 6.
songeait moins à attaquer qu'à se défendre. Il ne parla que de concorde, et comme Camille, voua un temple à la réconciliation de tous les ordres. Mais les grands étaient irrités. Le sénat ne voulut pas lui donner l'argent nécessaire à la construction du temple, et quand Flavius l'eut bâti, tout d'airain, avec le produit des amendes, le grand pontife refusa d'en faire la consécration.
Enfln, en 306, les anciens citoyens firent arriver à la censure le plus illustre des patriciens, Fabius, et le chef de la noblesse plébéienne, Décius, qui n'osant toutefois rétablir la proscription autrefois prononcée contre les xrarii, les renfermèrent, après les avoir chassés des tribus rurales, dans les quatre tribus urbaines, où , malgré leur nombre, ils ne pouvaient jamais avoir que quatre suffrages sur trente et un. Cette mesure valut à Fabius, de la reconnaissance des patriciens, le surnom de Maximus, que ses victoires ne lui avaient point donné. Mais les tribus urbaines furent par là comme dégradées ; c'était une punition d'y être inscrit par les censeurs !
Pour augmenter encore l'éclat extérieur de la noblesse, les mêmes censeurs instituèrent la revue annuelle des chevaliers1. Le 15 juillet, ils se rendaient à cheval, du temple de Mars au Capitole, revêtus d'une robe blanche rayée de pourpre, une couronne d'olivier sur la tête, et portant les récompenses militaires accordées à leur valeur. Ainsi, chaque année, cette brillante jeunesse passait, fière et glorieuse, sous les yeux du peuple, imprimant le respect et la crainte. C'était la fête de la noblesse romaine.
Par cette censure célèbre, le petit peuple qui déjà levait la tête fut refoulé dans son obscurité. Mais on le verra remonter, de temps à autre, à la surface, et donner le consulat au fils d'un boucher.
Nous n'avons pas voulu, par le récit des guerres trèscompliquées de cette période, distraire l'attention du développement de la constitution romaine, depuis le tribun Lici-