‹ Histoire des Romains, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 4)Chapitre 27 sur 47 · Maniai, Épiyr., VII, 64 et Juv. 111, lJ · texte numérisé non relu

Maniai, Épiyr., VII, 64 et Juv. 111, lJ

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jesté la menace de la confiscation allait être suspendue sur toutes les têtes.

A la place la plus apparente se trouvait le sénat. Auguste parut tout lui remettre, la nomination aux principales magistratures, le pouvoir législatif et l'autorité judiciaire. On a vu qu'en réalité il avait tout retenu, et que cette assemblée quasi souveraine était à sa complète discrétion ; de sorte qu'elle ne pouvait donner ni l'indépendance au juge, ni la liberté au législateur. Aussi le sénat impérial ne fut jamais une force pour le prince, jamais non plus une sauvegarde pour les citoyens : mais en obtenant la juridiction criminelle, ce corps politique sans liberté sera, sous les mauvais princes, un tribunal sans justice; et le plus docile des instruments, devenu le plus sûr moyen de tyrannie, mettra les biens, la vie des citoyens à la merci du prince, de ses passions, même de ses caprices. Cette assemblée à laquelle Auguste confiait ce qu'il semblait ne vouloir pas prendre de pouvoir était donc une création artificielle; tandis que, constituée d'après les idées que nous indiquions plus haut', on en eut fait une œuvre vivante qui, par sa masse, aurait assuré l'équilibre de l'État et, par sa force, aurait appuyé le prince en le contenant. Cependant c'était encore l'ombre d'un grand nom, sut magni nominis urabra; aussi, bien qu'Auguste connaisse l'impuissance de ces hommes qu'il couvre d'honneurs afin de cacher leur indignité, il leur ôte, pour les tenir toujours à portée de ses regards et de sa main, une liberté que le dernier des citoyens possède; nul sénateur ne pourra voyager hors d'Italie sans un congé du prince '^

Je n'ai point parlé du peuple : c'est qu'en vérité il n'est plus rien et qu'il ne redeviendra, de loin en loin, quelque chose que par les émeutes ^

La plèbe de Rome a successivement parcouru trois éta-

1. Voir p. 379. —2. La défense était encore en vigueur au temps de Dion, LU, 42. — 3. Cependant même au troisième siècle, pour Ulpien et Gaius, la hase du pouvoir impérial était encore la fiction légale de l'assentiment populaire : ....Quod populus et et in eu.m omnem suam potestatem conférât.

pes historiques qui peuvent être désignées par ces trois mots : les plébéiens, les pauvres, les prolétaires.

A force de constance et de véritable esprit politique les plébéiens avaient conquis l'égalité civile, politique et religieuse : leur triomphe marqua le temps de la robuste jeunesse de Rome et de sa meilleure fortune.

Les pauvres luttèrent contre les riches, comme aujourd'hui nos ouvriers contre les patrons : ce fut le temps des guerres civiles où la liberté périt.

Les prolétaires, qui au lieu de patriotisme et d'honneur n'ont plus que des appétits', ont vendu Rome et l'empire pour une sportule. Leurs pères, les conquérants de l'Italie et du monde, avaient demandé des droits, puis de la terre; eux, ils ne demandent qu'à être nourris, amusés et pensionnés. Ils ne s'inquiètent pas si les comices électoraux sont une dérision et les comices législatifs une apparence, si les quxstiones perpetux, le préfet de la ville, le sénat, l'empereur ont pris leur ancien pouvoir judiciaire? Tout ce qu'ils souhaitent à présent, Auguste le leur donne : du pain, de l'argent, des jeux, des fêtes, des thermes, des portiques, et cela leur suffît. Le prolétariat et la soldatesque, deux formes différentes de la même condition sociale, voilà à quoi aboutit le peuple romain. Auguste qui les constitua régulièrement en consacrant l'usage des distributions à Rome et en séparant l'armée du peuple, ne prévit pas que donner à l'empire, pour droit originaire, le consentement de la plèbe, et pour unique défense les légions, sans autre institution intermédiaire qu'un sénat servile, c'était mettre à la base de l'édifice social deux forces aveugles et violentes qui allaient l'ébranler et incessamment faire ou défaire les empereurs.

J'arrive à la véritable création d'Auguste, l'armée permanente. Pour le reste, il avait imité César en concentrant comme lui dans ses mains tous les pouvoirs de la république, sauf la dictature, qu'il reprit sous la forme populaire

1. Tulgus .. cui tina ex repuhUca annmur cura. Tac. H. IV, 38.

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de la puissance tribunitienne. L'armée permanente fut son œuvre propre, et cette institution militaire, qui dispensa des institutions civiles, donne à l'empire son vrai caractère et fit sa destinée.

Les institutions militaires sont comme le résumé de la civilisation d'un peuple, et une grande armée qui se forme est malheureusement l'annonce d'une grande domination qui se prépare. La Grèce triompha des hordes asiatiques avec ses soldats-citoyens élevés dans les gymnases, et sa victoire nous valut le siècle de Périclès. Mais les Grecs divisés ne purent tenir contre la phalange macédonienne si bien unie, qui conquit l'Asie et nous donna Alexandre. A son tour, cette masse pesante s'entr'ouvrit et tomba sous les attaques vives et hardies de la légion, l'engin de guerre le plus perfectionné que rantiquité ait connu, et Rome domina de la Tamise à l'Euphrate. Dans les temps modernes, l'infanterie de Condé, de Turenne et de la République a fait la puissance de Louis XIV et de Napoléon, comme l'organisation savante de la Prusse, avec son peuple entier sous les armes et discipliné, a été la cause de nos récents malheurs, parce que nous n'avons pas su remplacer à temps un mécanisme usé par un mécanisme nouveau. Auguste eut l'art de comprendre ce que le temps exigeait. Les légions de la République avaient conquis ; il forma l'armée permanente pour conserver.

On sait comment il l'organisa : environ 300 000 hommes , répartis entre vingt-cinq légions et les cohortes auxiliaires, furent cantonnés aux extrémités de l'empire, le long des frontières. C'était bien ; mais ces soldats furent légalement retenus vingt ans sous les drapeaux, en service actif, souvent toute leur vie, comme vétérans ; un orateur des légions de Pannonie se plaint en leur nom qu'on les y garde 30 et 40 années; d'autres, dans une émeute, montrent leurs cheveux blancs \ et Civilis, pour décider ses Bataves à atta-

1. Canitiem exprnhrantes. Tac, Ann. I, 18. En l'an 23 Tibère montre les légions pres(iuc uniiiuoment formées de vétérans : muhitudinem veteranorum. Ann., IV, 4. Cf. H. IV, 14. Lui-même y contribuait : Missiones reteranorum rarisximas fec t, ex senio mortem, ex morte compendium captans.

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quer les camps, leur dit qu'ils n'y trouveront que des vieillards, seues. Le chiffre de la gratification promise pour la vétérance : 5000 deniers aux prétoriens, 3000 aux légionnaires, suffit à prouver qu'on ne licenciait chaque année qu'un très-petit nombre d'hommes * ; et bien peu de ces vétérans revoyaient leur cité natale, car les successeurs d'Auguste préféreront donner, au lieu d'argent, des terres qu'ils trouveront toujours à distribuer sur la ligne des frontières '\

De cette organisation il allait résulter que les soldats, liés pour leur vie presque entière à un métier et non plus pour quelques années à un devoir civique, formeront dans l'empire un peuple distinct, avec ses mœurs, ses idées, ses exigences et ses immunités ■' particulières, tandis que les citoyens, les provinciaux prendront en dégoût la vie militaire, et qu'un temps viendra où ils fuiront au désert plutôt que d'entrer dans une légion. Pour tenir l'armée au complet, avec une durée si longue du service, il suffisait chaque année de vingt-cinq mille recrues, probablement de moins encore, prélèvement insensible sur une population de quatre-vingts millions d'àmes'', et qu'il était facile de faire sans déranger les citoyens de leur mollesse, soit en prenant, comme dit Yégèce, des misérables que les particuliers dédaignent pour leurs valets; soit en acceptant ces hommes

Suét. , Tib., 48. Dans le Mon. Ane, Auguste dit qu'il donna des gratifications.... militihus qui vicena pluraie stipendia emeruissent. Col. III, 37. Dans un diplôme d'Adrien on voit le droit de cité et de connubium accordé à des soldais auxiliaires après 25 ans et plus de service.

— 1. A ne compter que .500 prétoriens et 5000 légionnaires licenciés chaque année avec la gratification de vétérance, on arrive déjà à une dépense annuelle de 17 500 000 deniers qui devait paraître bien lourde aux empereurs et qu'ils s';ippliquaient certainement à diminuer en restreignant la délivrance des congés. La solde devait prendre au moins 90 millions de deniers.

— 2. Octave ne pouvait songer, au lendemain d'Actium, à établir ses vétérans sur les frontières; au^si est-il dit dans l'Insc. d'Ayicyre qu'il en renvoya 300000 dans leurs municipes ou sur des terres qu'il acheta pour eux.

— 3. Par exemple le castrense peculium qui constitua pour la première fois au fils une propriété dont le père ne pouvait disposer. — 4. C'est 32 fois moins que le recrutement chez les nations modernes, qui jusqu'à présent prenaient environ 1 soldat sur 100 de population.

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turbulents, inquiets, qui préfèrent les hasards de la vie des camps aux devoirs de la vie civile, et qui recherchent le péril d'un combat pour la chance d'un pillage ou d'une aventure'. Mais ces mercenaires et ces valets porteront aux armées de tout autres sentiments que ceux de l'honneur et du patriotisme. On s'en apercevra bien vite aux insurrections qui vont éclater, au lendemain même de la mort d'Auguste. Ajoutez que l'on met dans l'armée le principe monarchique, c'est-à-dire la faveur et une sorte d'hérédité : les officiers de naissance y priment les oftîciers de fortune^. Ainsi Auguste supprimait le double courant qui autre-

1. Voy. ci-dessus, p. 186. — 2. Plerumque voluntario milile numeri sup. plentur. Dig., XLIX, tit. 16, leg. 4, § 10, d'après Arrius Ménander quj semble avoir vécu à la fin du ii° siècle. Un siècle et demi plus tard, Végèce (I, 7) dira : « Tous nos malheurs viennent de la négligence ou de la lâcheté des commissaires pour les levées qui font des soldats de misérables que les particuliers dédaignent pour valets. » Mais ce mal datait de loin, car, dès l'année 23, Tibère montre au sénat les volontaires faisant défaut, quoiqu'on acceptât jusqu'aux vagabonds. Tac, Ann., IV, 4. Yoluntarium militem déesse; ac, si suppeditet, non eadem virtute ac modestia agere, quia plerumque inopes ac vagi sponte militiam sumant. Les légions demeurant campées le long des frontières, leurs auxiliaires se recrutaient surtout parmi les populations du voisinage qui, le long du Rhin, du Danube ou de l'Atlas, étaient de vrais barbares. Orbeaucojp de ces auxiliaires passaient, en obtenant le titre de citoyens, dans les légions dont le caractère ira, à chaque génération, s'altérant davantage. Voy. ci-dessous, au t. IV, chap. XLIX, ce qu'étaient déjà les légionnaires de Vitellius et de Vespasien.... truces corpore, horridi sermone, et comment ils se conduisirent au sac de Crémone et de Rome. « La plupart des soldats de Vitellius, dit Othon {//. I, 84;, sont des Germains. » Et Tacite nous montre des cohorte-; entières de Germains attaquant Plaisance.... cantu truct et more patrio nudis corporihus {H. 11,22); enfin Suétonius, dans le conseil de guerre tenu par Othon, conseille de traîner en longueur, parce que les Germains de Vitellius ne pourront supporter les chaleurs de l'été (Ibid., .32) ; plus tard, Antonius veut que l'on se presse pour ne pas laisser à l'ennemi le temps d'appeler de nouvelles forces de Germanie, Germaniam unde inres (Tac. //. III, 2). A Crémone, la troisième légion venue de Syrie adore le soleil levant, comme si elle eût été composée de Syriens. Une des causes du soulèvement des légions de Syrie contre Vitellius fut le bruit qu'il voulait les envoyer sur les bords du Rhin et les remplacer par l'armée de Germanie : Quippe et provinciales sueto militum conlubernio gaudehant, plerique necessitudinibus et propinquitatihits viixti (//. II, 80). On trouve bien un grand nombre de cohortes qui semblent avoir été levées originairement dans différentes provinces, mais qui se recrutaient ensuite au hasard. V. Henzen, Sugli Equili singolari.

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fois entraînait au camp, puis ramenait dans la cité une partie de la population dont l'âme prenait, dans ces alternatives de discipline et de liberté, une mâle assurance. En faisant du service militaire une profession, il sépara les soldats des citoyens, et forma deux nations dans l'empire : l'une qui sera faible, craintive et lâche; l'autre qui deviendra insolente et forte, sinon toujours contre l'ennemi, du moins contre l'empereur.

Sans doute avec ses 300 000 soldats le Prince commandera l'obéissance et assurera l'ordre intérieur, sauf à compter, à son tour, avec les prétoriens et les révolutions de caserne. Mais la vie militaire étant supprimée pour ces populations autrefois si belliqueuses, les citoyens désapprendront les armes et perdront les vertus qui y tiennent : le respect de la discipline, le sentiment du devoir, l'esprit de sacrifice. Désintéressés dans la défense du pays, ils manqueront entre eux de ce lien qu'établit la communauté de gloire ou de péril, et ils resteront, dans leur isolement municipal, livrés aux seules préoccupations du bien-être ou delà misère. Aussi quand arriveront les jours de malheur, quand les barbares auront percé la mince ligne des castra stativa, ils ne verront devant eux que des multitudes timides et lâches qui trembleront à la vue d'une épée, comme elles auront tremblé devant les empereurs. Moins de trois générations après Vercingétorix, les Gaulois semblaient à Tacite avoir perdu tout leur courage, imbellesK

Chaque fois que le pouvoir absolu a voulu s'établir, il a repris le principe romain des armées permanentes, en désarmant les citoyens ou en les laissant sans armes ^, et ce principe a perdu autant d'empires qu'il en a fondé. Ce sont des milices nationales qui ont fait la fortune de la Grèce et de Rome, qui ont sauvé la Suisse dans ses montagnes, la Hollande sur ses canaux, les États-Unis dans limmensité de leur territoire ; et ce sont les armées permanentes séparées du reste de la nation qui, en exaltant l'ambition

1. En l'an 21, Ann. III, 46. — 2. Montesquieu s'en effrayait. •> La France se perdra par les gens de guerre. » Pensées diverses.

OU la conliance de leurs chefs, ont fait mourir Charles- Quint dans l'abandon, Louis XIV dans la tristesse, Napoléon dans la captivité'.

Les émeutes des légions qui ont désorganisé l'empire romain et le succès de l'invasion des barbares qui le précipita ont été les conséquences de l'organisation donnée par Auguste à ses forces militaires. Ceci conduit à remarquer que toutes les institutions qu'il avait considérées comme des éléments d'ordre devinrent très-vite des éléments de trouble : les légions dans les provinces, les prétoriens dans la ville, le sénat dans la curie qui fut un foyer permanent de conspirations ; qu'enfin ce qui lui avait paru une garantie de sécurité, l'isolement des cités et le désarmement des provinciaux, se trouva n'être pour l'empire qu'une cause de faiblesse.

Fut-il mieux inspiré dans cette tentative de restauration des mœurs et des croyances de l'ancienne Rome dont nous l'avons vu si préoccupé^? A Rome même il échoua; à plus forte raison dans l'empire. Il y avait beaucoup de raisons pour qu'il en fût ainsi, celle entre autres que Dave donne à son maître, quand il reproche à Horace de vanter à tout propos les temps anciens et d'être incapable de les imitera

Pour réformer les mœurs, dit Montesquieu, il faut en avoir*, et les amis, les conseillers d'Auguste, Auguste luimême n'en avaient pas. Il ne se faisait point scrupule d'entretenir commerce avec des matrones, ce qui à Rome même était grave; et si ses édits étaient très-moraux, les mimes, ces pièces de théâtre qu'il aimait tant, n'étaient que criminelles amours et plaisanteries obcènes. « Examine, lui dit Ovide, les dépenses de tes jeux, tu y verras bien des infamies achetées pour toi à beaux deniers \ » L'œuvre la plus vantée d'Auguste, ses lois de adulleriis et de maritandis

1. Four notre malheur la Prusse a su réunir les deux choses : la constitution d'une armée rtgulière qui lui assura la science militaire etla discipline ; l'armement du pa\s tout entier qui lui donna le nomine et la force. — 2. Cidessus, p. 204 et suiv. — a. Sal. II, 7.-4. Esprit des Lois, \ il, 10. — 5. Trist.,

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ordinibus furent un grand, mais inutile effort pour moraliser la société romaine; elles firent peu de bien, puisque les mœurs ne changèrent pas, et beaucoup de mal, car d'elles naquit la race des délateurs ; et en autorisant le prince à pénétrer dans la vie privée, elles fourniront à ses successeurs le moyen de frapper comme adultères ceux qu'ils ne pourront atteindre comme conspirateurs.

De même, pour entreprendre la tâche impossible de rendre la vie à une religion qui se meurt, il faudrait au moins croire en elle. Or depuis bien longtemps la classe éclairée ne croyait plus à l'Olympe. Polybe avait déjà dit', plus d'un siècle avant Auguste : « Ce qui a fait le salut de Rome, c'est la crainte exagérée des Dieux.... Je ne doute pas que le législateur en agissant ainsi n'ait voulu contenir la multitude. Si les États n'étaient composés que de gens sages, on pourrait se passer de ces sortes d'institutions ; mais comme la foule est pleine de passions déréglées et d'emportements aveugles, il a fallu la retenir par la crainte de l'inconnu, avec tout cet appareil de fictions effrayantes. » Un peu plus tard, le grand pontife Scœvola trouvait que la religion populaire était un tissu de sottises, à qui l'homme sensé n'accordait de respect que dans un intérêt de gouvernement. A'arron, sous Auguste, pensait comme eux. « L'État, disaitil, est plus ancien que les dieux, de même que le peintre existe avant son tableau et le maçon avant la maison. » — «^ S'il s'agissait de refaire toutes ces divinités, on s'y prendrait mieux; » mais il faut garder des mannequins que la foule adore et des cérémonies absurdes qui lui plaisent, « parce qu'il y a des vérités qu'il est bon que le peuple ne sache pas et des mensonges qu'il importe que le peuple prenne pour des vérités'. «

L'Olympe n'était donc plus qu'un magasin de bric-à-brac

II, 495. Cf. Suét.. Oct., 69, 71. Ad ritiandas virgines promptior qu^c sibi undique, etiam ab uxore, conquirerentur ; 7:o),>aT; ^uvaiEiv iyçr\-zo. Dio., LIV, 16. Cet historien, qui est très-favorable à Auguste, dit à propos des réformes nouvelles du prince : « Il ne s'inquiétait pas de la contradiction qu'il y avait entre ses paroles et ses actions. » Ibid. Cf. Id. , LVI, 43, et le récit de Zonaras relatif à Athénodore. — 1. VI, 56. — 2. S. Aug. de civ.

rempli de costumes, de figures, de machines de théâtre qui faisaient peur encore aux enfants et aux femmes et où le politique, le poète, suivant les besoins du moment, venait prendre le burattino nécessaire au meilleur effet d'une ode ou d'un discours.

Aussi ne trouvait-on pas de candidats pour les fonctions sacerdotales, pour celles qui autrefois flattaient le plus la vanité des familles. Auguste recrutait difficilement le collège des Vestales \ et ne pouvant, ou n'osant rien faire de Claude, il en fit un augure. Lui-même n'était pas dévot, malgré toutes ses dévotions; on se souvient qu'il avait chassé Neptune des jeux du cirque pour le punir de favoriser Sextus Pompée % et qu'avant d'être un grave personnage, il jouait avec ses amis aux douze grands dieux, en n'oubliant, dans la représentation, aucune de leurs scandaleuses histoires. Je ne sais ce que César aurait fait de l'ancienne religion, lui qui, en plein sénat, niait l'immortalité de l'âme et qu'aucun signe funeste dénoncé par les prêtres ne détourna jamais d'une entreprise résolue, ni à Munda où les sacrificateurs n'avaient pas trouvé (avertissement sinistre!) le cœur de la victime; ni dans une autre circonstance, où il rassura ses vétérans en leur disant : « Quand il me plaira, j'aurai les meilleurs présages ^ » Pour Auguste, devenu prince, il crut, comme tant d'autres, trouver une force, instrumentum regni, dans ces superstitions qu'il méprisait, et il essaya de consolider, par d'hypocrites égards, la religion officielle, afin de gagner l'innombrable tribu des gens qui en vivaient et ceux qui continuaient à s'y plaire. Faux calcul, toujours fait et toujours trompé,

Vei, IV, 31 ; VI, 4. Expedirc cxistimat Scœvola falli in rcligiono civitates. Id., IV, 27. Cf. Arnob., Vil, 7. C'est l'opinion de Cicéron dans le de Nat. Deor. et le de Divinatione. — I. Dio., LV, 22. — 2. Suét , 16. — 3. Nec reliyione quidem ulla a quoquam incepto ahterritus unquam vel retardatus est. Suét., .59. Cependant on dit que, pour son grand triomphe, il gravit à genoux les marches du Capitole afin de fléchir la colère jalouse de Némésis, et qu'il ne montait eu char qu'après avoir murmuré des paroles qui devaient prévenir tout accident. Mais cet alliage de l'incrédulité et de la superstition se voit souvent. Que de libres penseurs, en Italie, qui croient au mauvais œil !

pour lequel cependant il ne peut être montré à Auguste beaucoup de sévérité, car, à cette heure, où rien ne perçait à l'horizon, on ne saurait lui reprocher de n'avoir pas vu dans l'avenir religieux du monde. Ce vieux culte rajeuni par des poètes incrédules*, ces légendes pieuses qui ne servaient plus qu'à faire des contes de vieilles femmes, anilcs fahulœ, ou des incantations magiques; ces dieux dont on redorait les images vermoulues, toute cette friperie religieuse remise à neuf et les paternelles moralités dont le prince semait ses décrets, ses édits et ses discours pour cacher la vieillesse d'une religion épuisée, la pire des décrépitudes, tout cela lui semblait de belles apparences et suffisait à son génie essentiellement romain, sans éclat, ni profondeur. Pourvu qu'il jetât sur cette société pourrie une toile de décors décente, il lui importait peu qu'il n'y eût rien par-dessous.

Cinquante ans plus tôt, Sylla avait commis la même erreur et sa tentative de restauration avait été aussi impuissante que le sera celle d'Auguste. Les peuples, pas plus que les fleuves, ne retournent en arrière sur la pente que l'humanité tour à tour descend ou gravit, et le bras le plus fort n'est capable de les y arrêter qu'un instant à peine. Ainsi, au moment où nous sommes, les temps de Rome étaient finis et ceux du monde commençaient. Auguste ne le vit que confusément. Un autre fondateur d'empire disait, à la dernière heure, celle où souvent la vérité se révèle : « Je suis la Révolution, moi! » Et il avait refait l'ancien régime, qui, autant que son ambition, le précipita. Auguste, héritier aussi d'une révolution et chargé de la faire triompher en l'organisant, regarda, comme Napoléon, en arrière et non pas en avant. Il avait vaincu l'oligarchie, il s'était fait nommer tribun perpétuel, et il essaya de fonder une nouvelle aristocratie. A une époque où la société

1. Cf. Hor., Sat., V, v. 101-103 Deos didici securum agere Avum

Nec, si quid miri facial natura, deos id Tristes ex aJto cœli demittere tecto. Saint Augustin a raison de dire : Poêlas Romanos nulli deorum pepercisse {Civ. D., II, 12).

tendait à l'égalité des droits, il établit comme règle du gouvernement impérial la séparation des citoyens et des provinciaux en deux peuples qu'il ne fallait pas mêler. A la veille du jour où le christianisme n'allait plus distinguer la saie de l'esclave de la toge patricienne, il rendit les affranchissements plus difficiles, comme il rendait la concession du droit de cité plus rare. Il s'efforçait donc de remonter le courant que le m.onde descendait; ou plutôt, sans avoir la grande ambition d'entrer en lutte avec son temps, il crut, petitement, qu'il suffisait pour sauver Rome et l'empire d'y mettre de l'ordre, à l'aide de vieilles idées et d'institutions mensongères. Il dépensa ainsi près d'un demi-siècle d'efforts à essayer de faire revivre l'ancienne société romaine, avec ses magistrats, ses ordres de citoyens, ses costumes, ses fêtes religieuses, tout en lui ôtant son principe de liberté, pour lui imposer un principe contraire qui lui était mortel, celui du pouvoir absolu d'un monarque irresponsable.

Du milieu en effet de l'ordre de choses fondé par Auguste se dégagea peu à peu une idée jusqu'alors inconnue dans le monde romain et qui, grâce aux lois impériales, reparut au sein des sociétés modernes après le grand naufrage du moyen âge : l'État identifié avec la personne du prince, les fonctionnaires publics regardés comme ses serviteurs, le trésor national comme son épargne, le sol de l'empire comme sa propriété.

Quelques-uns allèrent encore plus loin et cet homme qu'ils avaient fait si grand, ils l'appelèrent Dieu.

Ne nous récrions pas : sous une autre forme, nous faisons la même chose en proclamant i des hommes providentiels. » Ne vient-on pas de voir un chef d'invasion et de pillage prendre le ciel pour complice de ses iniquités et attester chaque jour la mission qu'il accomplissait « avec l'aide et par la grâce de Dieu ? »

Octave ne dédaigna pas le parti qu'il pouvait tirer pour sa cause de ces lâches dispositions. A Rome, il n'osa s'attribuer par son titre d'Auguste qu'une part du respect accordé aux êtres divins, mais dans^les provinces, surtout

dans cet Orient où toute idée revêt la forme religieuse, il se laissa faire Dieu tout à fait, ce qui permit à ses successeurs de le devenir à Rome même.

Ainsi, le premier empereur, pour sanctionner un pouvoir né de la guerre civile et de l'usurpation , tentait timidement ce que les castes sacerdotales et les royautés absolues ont fait ouvertement, de prendre les dieux pour complices. L'empereur de la Chine est fils du Ciel ; Louis XIV et Jacques I" se disaient inspirés d'en haut. Auguste fut aussi quelque chose de plus qu'un homme : « Comme un dieu présent et corporel » auquel un vrai culte était dù\ Après sa mort, l'Olympe s'ouvrit pour lui^ Ses successeurs firent des miracles que Suétone et Tacite racontent gravement. Yespasien guérit des maladies ^ comme nos rois touchaient les écrouelles, et Marc-Aurèle envoyait des songes qui révélaient l'avenir''. Faut-il voir en cela une immense et volontaire duperie? J'ai déjà expliqué comment ce culte sortit des croyances et des mœurs \ Beaucoup sans doute riaient en secret, quelquefois tout haut, des miracles et de l'apothéose, comme Sénèque racontant l'arrivée au ciel du divin Claude changé en citrouille. Mais la foule, qui est la même dans tous les temps, se plaît aux merveilles, et le plus grand nombre acceptait les nouveaux dieux : les uns, parce qu'il semble qu'il y ait quelque chose de divin dans les grands événements qui commencent une phase nouvelle de l'humanité ; les autres, parce que le paganisme marquait si mal la limite entre la nature divine et la nature

1. Je ne cite ni Ovide (Fas(., I, 609; -Pont., IV, 9, 105) , ni Virgile {Géonj., III, 16), ni Horace (Ep., II, 1, 15), ni Velléius Paterculus (II, 91) et je laisse de côté toutes les merveilles si intrépidement racontées par Suétone (Oct., 6, 94, 97). Voici un passage de Dion (LUI, 16) : A^youaTo; ù; xai irAsïôv Ti •?! xaTà avQptououç wv, èitexAirÔri. Végèce est encore plus explicite : Imperatori, cum Augusti nomen accepit, tanquam prxsenti et corporali deo fidelis est prscstanda devotio et impendendus pervigil famulatus. — 2. Les Alexandrins l'honorèrent comme Dieu protecteur des marins (Philon, Légat, ad C. p. 784). Voyez aussi, dans les inscirptions, le serment par le nom du prince : Si sciens [allô, fefellerove, tum me libercsque meos Jupier Opt. Max. et Diviis Augustus , casterique omnes dti imm. extorrem paria .... faxint. Orelli, n° 3665. — 3. Suét., Vesp., 7. — 4. Capit., Marc. Aur., 18. — 5. Ci-dessus, p. 315.

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humaine et souillait l'Olympe de tant de vices qu'en vérité, après avoir fait descendre les dieux si bas et avoir élevé si haut le chef de l'empire, il ne fallait pas une bien grande résignation à des gens qui croyaient aux Faunes et aux Satyres, pour croire au maître de vingt-cinq légions et du monde.

Cette religion nouvelle eut de graves conséquences légales. L'empereur fait dieu, à coup sûr, après sa mort, devait bien l'être quelque peu durant sa vie. Il sera donc bientôt la raison et la sagesse incarnées, la loi vivante, lex animaUi''\ et la monarchie absolue, réalisée ensuite, eut pour point de départ cet assentiment donné à la divinité d'Auguste.

Ainsi, dès la première génération, le prince se laisse dresser des autels et honorer comme une divinité : il est l'âme de 80 millions d'hommes. C'est une bien téméraire ambition que celle de jouer le rôle de Dieu sur la terre. Au moins faut-il alors trouver et donner un but à l'activité du peuple dont on s'est fait la Providence ; sans quoi ce peuple, s'il est pauvre, languit, comme les races de l'Orient qui, depuis tant de siècles , dorment les yeux ouverts à l'ombre de leurs palmiers; ou s'il est riche, s'affaisse dans les énervantes langueurs du bien être et trainy, au sein de la corruption, une vie sans honneur et sans force contre l'étranger. Rome fut vertueuse et vaillante, tant que l'ennemi rôdant autour du Latium et Annibal menaçant montrèrent nettement où était le devoir. En ce temps-là, il y eut de la foi pour les dieux, du respect pour les chefs, et, avec la liberté, de la discipline dans tous les ordres, du dévouement pour la patrie. Le monde vaincu et la république tombée, ce peuple qui avait perdu le soin de sa défense et le souci de ses affaires, ne songea plus qu'à jouir, et Auguste employa son habileté et son or à faire de la vie des Romains une fête perpétuelle. Il n'avait pas créé

1. Constitutio principis rim Ie(jis ohtinet. Gaiu?, I, 2, 5 quodprin-

cipi placuitleyis viQorem hahet. Inst., I, 2, § 6. Nos légistes du moyen âge ont fait de ce principe la maxime : « Si veut le roi, si veut la loi. »

cette situation, mais il l'aggrava. Il supprima la vie politique chez un peuple qui avait perdu la vie religieuse et ne pouvait avoir encore la vie scientifique. xMais que mit-il à la place de tous ces grands vides? Rien que le plaisir, pa?ie/n cl circenses. Avec cela on ne fait ni des hommes ni une nation. Or, ce qui se passait à Rome fut imité partout; les Pylades devinrent dans toutes les villes, comme ris l'étaient dans la cité impériale, les instruments les plus sûrs du gouvernement; et voilà pourquoi cet immense empire, sans fortes croyances, ni labeurs sévères de l'esprit, tomba si vite. Franklin a dit dans sa langue expressive : « Comment voulez-vous qu'un sac vide se tienne debout? »

En résumé, l'empire était nécessaire et inévitable ; mais à l'unité de commandement devait correspondre l'unité de l'État :

Unité politique, par des institutions générales et libres, ayant leurs racines dans les cités et s'élevant de degré en degré jusqu'au chef de l'empire;

Unité militaire, par une organisation qui intéressât chacun à la défense de tous ;

Unité morale, par la communauté des idées et des sentiments.

Auguste simplifia ce difficile problème, ou plutôt ne sut ni le résoudre, ni même le voir. Il constitua pour lui l'unité de commandement, et il crut que, pour les sujets, la communauté des intérêts suffirait à tout sauver. Cette union égoïste , il chercha à la produire par l'ordre, c'est à-dire par une police vigilante. xMais ce que la paix avait fait, la guerre le défit; et les intérêts blessés par les révolutions de palais, la fiscalité impériale, les invasions des barbares, ne défendirent pas un gouvernement qui était arrivé bien vite à les ruiner.

Le malheur a donc été que l'empire romain fat simplement un fait et non pas un principe. Je sais que la plupart des gouvernements commencent ainsi ; mais pour devenir un droit il faut durer, et pour durer honorablement

il faut avoir ou re])résenter une doctrine qui soit d'accord avec les besoins du temps. Or la conception politique d'Auguste ne provenait pas d'une théorie particulière de gouvernement; née d'une nécessité de circonstance, elle fut, sous des dehors de modération, la stérile application d'une idée ]3rutale. Aussi le mot deCésarisme qui depuis vingt ans a été si souvent employé avec le sens d'autorité absolue mise au service de la démocratie, ne répond pas à une réalité historique. Les empereurs romains, portés au pouvoir par les événements et non par le triomphe d'un système arrêté de renouvellement politique que le salut de l'empire exigeait, représentent avant tout leur intérêt personnel et subsidiairement l'ordre public, idée qui est insuffisante lorsqu'il ne s'agit que de l'ordre maintenu par la force. Ils ne prirent pas, comme on l'a prétendu, le protectorat du faible et du pauvre contre le riche et le puissant; ils ne se proposèrent point de donner au peuple plus de bien-être, d'intelligence et de moralité, projet qui ne pouvait entrer dans l'esprit de cette époque. S'ils maintinrent les distributions à Rome, ce fut par nécessité de police et, dans tous les cas, ils ne s'occupèrent que du prolétariat de la capitale. Cependant on a vu qu'il y avait un plan à concevoir et à suivre, des institutions à créer, une paix féconde à organiser, en donnant à mille cités qui se considéraient chacune comme un LÎtat distinct, les mêmes intérêts et le même esprit. C'était une œuvre longue et difficile; il fallait au moins la commencer.

Mais pour entreprendre de faire subir à l'ancien monde cette évolution qui l'aurait conduit de l'idée de la Commune, sans la détruire, à l'idée de l'État, sans l'exagérer, un grand homme était nécessaire, et l'on n'eut qu'un homme habile. L'ordre, la règle, la paix, voilà l'unique préoccupation d'Auguste. Cet ordre, il crut l'établir par de minutieux règlements, par des précautions de père de famille veillant à l'honneur de sa maison. Toutes ses mesures, depuis Actium, furent honnêtes et toutes seront sans efficacité, parce qu'il ne vit rien au delà du besoin actuel et de

l'œuvre d'auguste. 405

l'heure présente. Il employa une foule de petits moyens qui produisirent le calme de la somnolence; il endormit Rome et l'empire, au lieu de les animer d'une grande et large vie-, ce fut un excellent administrateur. Venu le second, sa gloire serait complète, parce qu'une bonne conduite de gouvernement et un zèle vigilant suffisent à un État déjà constitué; venu le premier, il resta au-dessous de son rôle. L'empire fut heureux sous lui ; mais pour l'avenir qu'avait-il fondé? Le despotisme militaire et les droits de la force, sans autre garantie que l'intérêt bien entendu du prince ^

Les empereurs auront beau conserver sur les enseignes des légions la vieille formule Senatus Populusqne Romanus, donner la volonté nationale pour sanction à leur pouvoir et dater leur règne du jour où ils prennent la magistrature républicaine dont le premier devoir était la protection du peuple -, c'est bien le système des monarchies orientales qui envahit un monde où on ne les connaissait pas. Il est triste de voir ces peuples gréco-romains, qui avaient tant aimé la liberté, revenir, après de si généreux efforts, à cet idéal du despotisme paternel qui peut être utile aux États en formation, qui est mortel aux sociétés vivantes.

1. C'est la théorie de Dion dans le long discours qu'il prête à Mécène, LU, 14-40. Résumant plus loin (LUI, 17) les pouvoirs impériaux, il dit lui-même : TvivTwv aÙToi xai twv ôat'wv -/.ai twv Uptov x'jpisûo-jffiv. Sénèque, auï premiers jours du règne de Néron, met dans la bouche du prince la définition du pouvoir impérial : c'est la formule la plus complète du despotisme oriental. Le philosophe montre à Néron « la foule immense, séditieuse, effrénée, toujours prête à s'élancera la perte des autres et à la sienne, si elle pouvait briser son joug. » Et il ajoute : « Il t'est doux de pouvoir dire : Ego ex omnibus mortalibus placui ^ electusque sum, qui in terris Deorum vice funyerer; ego vitx necisque gentibus arbiter, qualem quisquc sortem statumque habeat, in manu mea positum est. Quid cuique mortalium fortuna datum relit mec are pronuntiat : ex nostro responso latiticV causas populi urbesque concipiunt. Nulla pars usquam, nisi volente propitioque me, finrct. llicc tôt millia gladiorum quœ pax mea comprimit ad nutum meum stringentur : quas nationes funditus exscindi, quas transportari, quibus libertatem dari, quibus eripi, quos reges mancipia fieri, quorumque capiti regium circumdari decus oporteat, qux ruant urbes, qux oriantur, mea jurisdictio est. » [DeClem. l, 1). - 2. Tôt; oà ci] r.oilo'i^ âtJ.vjv£ (xev la/.-jptô; àoixoyixévot;. Dio., LU, 37.

Et comme la logique des faits est inexorable, les mœurs des cours asiatiques entreront au Palatin, en même temps que leur esprit. Ce n'est pas seulement dans la servitude que les Romains vont se précipiter, mais dans la dépravation. Après les hypocrisies républicaines et morales, la tyrannie sanguinaire et l'impudicité ; après Auguste, Caligula; après Livie, Messaline.

Cependant ne mettons pas la fatalité dans l'histoire. Au lendemain d'Actium le vainqueur était maître des événements, et ce qu'il ne sut pas faire, un esprit plus vaste et un cœur moins timide auraient pu l'exécuter. A la place d'Auguste, César peut-être eût accompli cette tâche; et le résultat valait la peine d'un grand effort, car, si Tempire romain avait été fortement organisé, il eût été capable d'arrêter les barbares et de les civiliser, comme il le fit pour les Espagnols et pour les Gaulois, comme nous avons vu Auguste entreprendre de le faire pour les Germains, sur les bords du Rhin et du Danube.

Si du prince nous passons à l'homme, il faut bien dire qu'on ne saurait aimer ce personnage qui jamais n'eut un premier mouvement de l'esprit, ni un emportement du cœur, qui écrivait d'avance ce qu'il voulait dire à ses amis, même à sa femme, et fit tour à tour le mal ou le bien, selon qu'il y vit son intérêt; cruel de sang-froid, clément par calcul; assassin deCicéron et sauveur de Cinna; tartuffe de piété, sans religion; hypocrite de vertu, avec des vices; le modèle enfin des politiques, si la politique était l'art de conduire les hommes en les dominant par la terreur, ou en les trompant par des caresses. César, Alexandre, voilà des génies aimables ; Napoléon, voilà un génie terrible. Auguste, qui ne commande ni la sympathie, ni l'admiration, n'est point de leur famille et doit prendre place bien loin d'eux. Et cependant il restera une grande figure dans l'iiistoire. Pourquoi? Il a fait vivre quatre-vingt millions d'hommes en paix pendant quarante- quatre ans.

Malgré ce dernier mot, quelques-uns nous trouveront trop sévère pour lui. On nous accordera du moins que c'est

par les côtés sérieux de la question que nous l'avons attaqué, non par les petites médisances tirées d'anecdotes plus ou moins apocryphes et, dans tous les cas, sans importance politique. Notre excuse, s'il en est besoin, est dans le sentiment que nous avons des immenses services que l'empire romain pouvait rendre à l'humanité. Les deux plus grandes choses du monde avant les temps modernes, la Grèce et Rome, ont péri, l'une par l'abus de l'indépemlance locale, l'autre par le pouvoir absolu d'un liomme et l'excès de la centralisation. Voilà pourquoi nous avons cherché ce qui aurait pu sauver l'empire et, avec lui, la civilisation ancienne purifiée par le christianisme; car l'empire mieux constitué, c'eût été l'invasion contenue, le moyen âge supprimé, et pour l'esprit humain dix siècles de lumière, peut-être de liberté, au lieu de dix siècles de ténèbres et de servitude.

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