‹ Histoire des Romains, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 4)Chapitre 31 sur 47 · Tac, Ann., IV, 3. — 2. Jos., A. J., XVIII, b · texte numérisé non relu

Tac, Ann., IV, 3. — 2. Jos., A. J., XVIII, b

par votre naissance, vos vices comme vos vertus importent à la république. »

Cette scène est belle; et c'est un tableau touchant que forment ce vieil empereur brisé à son tour par les douleurs domestiques, qui ne trouve plus sous sa main pour appui que des orphelins, et ces enfants sur qui repose la paix du monde ; et cette assemblée en larmes qui se serre autour des jeunes princes confiés par leur aïeul à la république ' ! Pourquoi cette confiance et ces nobles paroles, en ce moment sincères, seront-elles bientôt si cruellement démenties? Dans ces sénateurs qu'une même et pieuse émotion anime, combien je vois déjà de victimes et de meurtriers ! Ces enfants périront de la même main qui aujourd'hui les caresse; et ce vieillard, qui jusqu'à présent n'a été que juste et sévère, deviendra terrible.

Tibère se rejeta dans les affaires pour chercher au milieu des soins du gouvernement* la seule consolation que cet es-prit actif et dur à lui-même comme aux autres pût trouver. Il réprima une révolte d'esclaves, chassa d'Italie les histrions a dont les Pères devaient punir, disait-il, les farces licencieuses et obscènes , » et continua à montrer une justice inflexible. Le sénat voulant interdire seulement l'Italie à un ancien questeur convaincu d'avoir reçu de l'argent dans un procès où il était juge, Tibère fit décréter l'exil. Un autre sénateur, protégé d'Augusta, avait précipité sa femme du haut de sa maison et soutenait qu'elle s'était tuée ellemême. Le sénat hésitait; l'empereur se rendit sur les lieux, visita tout, reconnut les traces d'une lutte violente, et le coupable se fit ouvrir les veines. Un de ses procurateurs en Asie était poursuivi pour excès de pouvoir, il l'abandonna au sénat ^ Cette assemblée traitait encore, en effet, de toutes les affaires. Afin' d'augmenter sa dignité, le prince

1. Néron avait alors 16 ans, Drusus 15, Caiup 9, leur oncle, l'incapable et oublié, Claude, 32. — 2. At Tiberius nihil intermiasa rerum cura negotia pro solatiis accipiens, jus civium, preccsqup socinrum tractahal. lac. Ann., IV, 13. — 3. Apud Patres etiam tuin cunctatractahantur. Ann.,\\', 15, mais sans publicité. Dion.LVlI, 21 et 23. Cf. Leclerc, Des Journaux chez les Romains,

consentit même à ce que les villes d'Asie, en reconnaissance de la justice qu'elles avaient récemment, par deux fois, trouvée à Rome, associassent dans un temple qu'elles lui dédiaient, la divinité du sénat à la sienne et à celle de sa mère. Nous sommes donc tout près de voir réaliser ces vœux que nous formions pour l'accroissement de l'autorité du sénat. Tibère lui accorda plus qu'Auguste ; et ce corps, pouvoir tout à la fois législatif, électoral et judiciaire', devient presque le conseil suprême de l'empire. Que les sénateurs fassent le reste ; que leur conduite soit à la hauteur de leur rôle ; que le prince trouve en eux dévouement sans bassesse, lumières sans ambitions; qu'ils le défendent à la fois contre les courtisans qui voudront l'aveugler, contre les factieux qui chercheront de nouveaux troubles, et le difficile problème d'une monarchie tempérée sera à demi résolu.

Tibère avait jusqu'alors gardé le conseil d'Auguste : vingt des principaux personnages de l'empire et quelques-uns de ses vieux amis ' auxquels étaient associés, quand il s'agissait d'une réponse à des députations, ceux qui avaient commandé dans les pays dont on agitait les intérêts MJn de ses soins les plus importants était toujours d'écouter les

L Tac, vin /i., IV, 6; Suét., Tib., 30. Quanta l'autorité judiciaire, Tibère laissa le sénat empiéter sur les autres juridictions et multiplier les cas réservés à cette assemblée, c'tst-à-dire ceux de haute trahison, de concussion, d'empoisonnement, de violence, de vol, de divorce, d inceste, de tentative de corruption, etc. Cf. Tac, Ann., III, 50, 85; III, 10, 12, 19; IV, 31, 43; VI, 49. Les qxursliones perpetu.r chargées jusqii'alors de poursuivre la plupart de ces crimes, jugeant sans appel, ne pouvaient convenir au nouveau gouvernement, a II n'y eut point d'affaire grande ou petite, dit Suétone (36), publique ou particulière dont il ne rendît compte au sénat. Il le consultait sur l'établissement des impôts et la concession des monopoles, sur la construction et la répnration des édifices publics, sur la levée des troupes, les congés, les cantonnements, la prolongation des commandements, la conduite des guerres, les réponses à faire aux rois. Il obligea un commandant de cavalerie accusé de violenc? et de rapine à se justifier devant cette assemblée. » Mais un mot de l'empereur annulait toute cette puissance, une lettre du prince au sénat était considérée comme un ordre. Tac, Ann., II', 19. — 2. Viteres amicos ac familiares.Suél., Tib.,bb. — 3. MàX'.dTa TOÙ; âo^avTaç TCOTî aùtwv. DiOn, LVII, 17.

plaintes des provinces ', de décider des différends des villes^ de secourir les cités frappées par quelque désastre', ou de punir celles qui troublaient la paix publique ^ Il fit condamner encore en l'an 23 un proconsul de l'Espagne Ultétérieure pour la dureté de son gouvernement et, l'année suivante, le vainqueur de Sacrovir pour ses pillages et les concussions de sa femme.

A la faveur de cette paix et de cette vigilance les pays de l'Occident marchaient à grands pas vers une transformation complète. Tibère , plus fidèle aux premiers exemples d'Auguste qu'à ses derniers conseils, y avait multiplié les concessions du droit de cité et favorisé le développement de la vie romaine. Sacrovir avait trouvé dans les écoles d'Autun des jeunes gens de toutes les grandes familles gauloises. Les Sénèque étaient déjà arrivés de Gordoue à Rome ; et Strabon, après avoir parcouru presque tout l'empire, y écrivait à cette heure même son magnifique ouvrage, où d'irrécusables témoigages attestent la prospérité des provinces, l'active industrie, le commerce et l'immense mouvement qui remuait cette grande société jusque dans ses fondements \

Quelques succès en Thrace contre les montagnards de l'Hœmus qui résistaient à une levée, en Afrique contre Tacfarinas qui, surpris dans une marche de nuit, avait enfin péri avec tous les siens (an 24), honoraient encore ce gouvernement sage dont le chef avait compris ses devoirs et ne souhaitait qu'une chose, de garder toujours un esprit libre et digne des graves intérêts qu'il avait à résoudre.

L'Espagne demandait l'autorisation de lui élever un temple, comme l'Asie : il refusa. « Je sais trop, dit-il au sénat, que je ne suis qu'un homme, soumis à toutes les conditions

I. Pvecesquesociorum. .'lu*i.,IV, 13. — 2. Entre Lacédémone et Messène, après l'arbitrage inutile de Milet. Ihid., 43. — 3. Comme Cii^yre et /Egium, exemptées pour trois ans de tout tribut. Ihid., 13. — 4. Comme Cyzique, privée l'an 25 de la liberté pour violences contre des citoyens. Ihid., 36. — ij. Tac, Ann., III, 43, En 34 ans, de l'an 14 à Tan 48 de J. C, le nombre des citoyens doubla presque. Voy. ci-dessous le règne de Claude.

de l'humanité. C'est assez pour moi si je remplis l)ien les devoirs de votre prince et la postérité accordera l^eaucoiip à ma mémoire si elle reconnaît que j'ai été digne de mes aïeux, prévoyant dans la conduite de vos intérêts, ferme devant le péril et inditîérent à la haine toutes les fois qu'il s'est agi de l'utilité publique'. Je ne fais qu'une prière aux alliés, aux citoyens et aux dieux : à ceux-ci, je demande jusqu'à mon dernier jour une âme tranquille et une claire intelligence des lois divines et humaines'; à ceux-là, quand je ne serai plus, quelques éloges et un bienveillant souvenir de mes actions et de mon nom'. »

La postérité n'a point réalisé cette espérance. A qui la faute? A Tibère sans doute, parce qu'il ne garda point ce jugement calme et juste qu'il demandait aux dieux; mais aux sénateurs aussi, à Séjan, à Agrippine même, à tous ceux qui l'entraînèrent par leurs lâchetés, leurs trahisons ou leurs violences à ne régner plus dans Rome que par la terreur. Les tyrans ne se font pas tout seuls; et il faut demander compte de la tyrannie à ceux qui la provoquent et la rendent possible.

LU se trouve dans Nardini , Roma antica, II, p. 196, une inscription du temple de la Concorde {Regio, VIII) ainsi conçue : Lusilanix design, pro sainte Ti. Crsaris Augusti optimi ac justissimi principis auri p. V. argenti p. X. Optiraus est de trop, niais pour des provinciaux la seconde épiihète est juste. — 2 Ce sont presque les mêmes vœux que forme Juvénal. Sat., X, 356- Orandum est ut sit mens in corpore sano; For- Icm posée animnm, mortis terrore carentem. — 3. Ann , IV, 37-8. Je suis forcé de re'ever encore ici les très-étranges réflexions que Tacite place après ces paroles. Je ne veux rien prendre des éloges de Vell. Paterculus : ils sont suspects, quoique, sauf l'emphase et les épithètes divines qui étaient la politesse du temps, comme Y Altesse, l'Excellence et le Monseigneur sont la politfsse du nôtre, ils soient à peu près vrais; car Tauleur, enveloppé probablement dans la chute de Séjan, n'a point dépassé dais son récit l'année 30. Je remarque seulement ces deux phrases : Snspicit potentein humilis, non timet; antecedit, non contemnit humiliorcm potens, c'est-à-dire l'aristocratie n'a plus le droit d'être ce que Tacite lui reproche avant l'empire (Ann., I, 1), ni oppressive, ni insolente, et : pax Augusta per omnis terrarum orbis angulos a latrociniorum melu sénat immnncs \\\, 126).

462 l'empire romain DE TIBÈRE A NERVA (14-96).

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