‹ Histoire des Romains, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 4)Chapitre 33 sur 47 · TU · texte numérisé non relu

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timents et comptaient se servir de ses enfants pour renverser Tibère, sauf à se débarrasser d'eux ensuite. Plus d'un sans doute répétait aux jeunes princes ce mot du juif Agrippa à Gains : « Ce vieillard ne partira-t-il pas bientôt pour l'autre monde, vous laissant maître de celui-ci ^ » Il y avait donc un parti nombreux autour d'Agrippine qui prenait hautement son nom*, et que Séjan montrait déjà prêt pour la guerre civile. Tibère lui permit de le frapper.

Un des meneurs, Silius, qui se vantait trop haut d'avoir conservé l'empire à Tibère dans la révolte de Sacrovir et qui avait souillé sa victoire par 'des rapines, fut accusé de concussions et de lèse-majesté ; il se tua. Tacite dit que l'amitié d'Agrippine lui coûta la vie; cela se peut: mais il est forcé de reconnaître que les reproches faits à la gestion de Silius étaient graves ; ce fut après ce procès que le sénat rendit les magistrats responsables des délits de leurs' femmes, qu'ils les eussent connus ou ignorés. La femme de Silius fut exilée'.

Une autre amie d'Agrippine, sa cousine Claudia, fut accusée d'adultère et condamnée. A cette nouvelle, Agrippine était accourue chez Tibère qu'elle trouva sacrifiant sur l'autel d'Auguste. Cette circonstance irrite sa colère. « Pourquoi, s'écrie-t-elle, immoler des victimes à Auguste quand on poursuit sa famille? Ce n'est point dans des marbres inanimés que réside cet esprit immortel ; c'est en elle qu'il est passé, elle son pur sang et sa vive image. Elle voit les périls qui la menacent; aussi a-t-elle revêtu les vêtements de deuil. Claudia n'est poursuivie que parce qu'elle a trop aimé la malheureuse Agrippine. » Tibère, calme durant ces emportements, répondit par un vers grec : « Vos droits sont-ils donc lésés, si vous ne régnez point. »

L'autre parti eut son tour ; le républicain Crémutius Cor-

1. Jos., A. J., XVIII, 8. — 2. Ann., IV, 17, esse qui se paitium Agrippi/ur vocent. Selon Josèphe, les armées étaient toutes gagnées aux fils de Germanicus et en dernier lieu à Caligula. ... Kat ixâXiffTa xô (jTpaTio)Tixèv VjpTO, alpETÔv àpt6(xoOvT£; xô Ttept xriç àp^^ç èxEtvcp 7t£piY£vr,(jo|j.£VY]; et ôet^tsi, xal x£).£uxàv. A. J. XVIII, 6, 3. — 2. Tac, Ann. IV, 19-20.

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dus, accusé pour son Histoire des guerres civiles, se défendit avec courage et dignité. « Croit-on que je veuille par mes écrits exciter le peuple à la guerre civile, ramener Cassius et Brutus en armes dans les champs de Pliilippes? Malgré les soixante ans écoulés depuis leur mort, l'histoire a gardé leur souvenir, comme les statues que le vainqueur lui-même n'a pas détruites ont conservé leurs traits. La postérité fait à chacun sa part de gloire; si l'on me condamne, il ne manquera pas de citoyens qui se souviendront de Brutus, de Gassius, même de moi. » Après ces fières paroles, il sortit du sénat, s'enferma dans sa maison et s'y laissa mourir de faim'. Ce fut le premier crime de Tibère et le premier exemple de ces morts stoïques qui nous montrent encore quelques vieux Romains au milieu de l'universelle dégradation.

Le sénat fit brûler publiquement tout ce que l'on put découvrir des ouvrages de Cordus. Sa fille Marcia en cacha une copie qui fut multipliée. « Aujourd'hui, dit Sénèque, ses écrits sont dans les mains et dans le cœur de tous les Romains. >^ Le bourreau, en effet, ne peut rien contre la pensée ; celle qui doit survivre, parce qu'elle est juste, lui échappe : le temps seul est le justicier inexorable.

Cependant, à quelques jours de là, Agrippine tomba malade; Tibère vint la voir, mais elle le reçut avec un silence obstiné et des larmes. Puis, se répandant en reproches et en prières, elle lui demanda un époux pour donner un protecteur à la veuve et aux enfants de Germanicus ^ L'empereur à son tour garda le silence et sortit sans rien répondre à ce vœu imprudent. Ainsi allaient-ils s'aigrissant l'un l'autre. Séjan n'oubliait rien pour accroître cette inimitié. Il fit secrètement avertir Agrippine de se défier des festins de son beau-père, et un jour qu'elle était à la table de l'empereur, elle demeura, pendant tout le repas, sans parler, les yeux baissés et ne touchant à aucun mets. Tibère, sur-

1. Ann., IV, 35. En l'an 25. — 2. Tacite {Ann., IV, 53) rapporte ce fait, d'après les Commentaires écrits par la fille même d'Agrippine.

pris et irrité, affecta de louer des fruits placés devant lui, et les offrit à sa bru ; elle les rendit aux esclaves, sans y toucher. Il ne lui fit point de reproches, mais se tournant vers sa mère : « Y aurait-il lieu de s'étonner, lui dit-il, que je montrasse quelque sévérité envers une femme qui veut me faire passer pour un empoisonneur? » Un vieil ami de Germanicus payera bientôt pour toutes ces imprudences.

Versce temps (26 de J.C.), Tibère quitta Rome, où il était résolu à ne plus rentrer, accompagné de Séjan, d'Atticus, noble chevalier romain, de l'habile jurisconsulte Goccéius Nerva, et de quelques Grecs lettrés. Il visita lentement laCampanie et se retira l'année suivante dans la délicieuse île deCaprée. Il avait alors soixante-neuf ans. Sa verte vieillesse n'ôtait rien à son activité d'esprit', mais son corps se voûtait, son visage se couvrait parfois d'ulcères, il voulait cacher ces signes de décrépitude, ahn qu'on ne put spéculer sur sa fin. Loin de Rome et des obsessions qui l'y entouraient encore, sa volonté serait mieux obéie, car un pouvoir qui se cache paraît plus terrible; et dans cette île, il serait lui-même plus en sûreté. Son petit-fils Tibère n'avait encore que huit ans, tandis que deux des trois fils de Germanicus étaient arrivés déjà à l'âge d'homme ^ Autour d'eux les espérances grandissaient. Le peuple, qui n'aime ni les vieillesses royales, ni les administrations froides et sévères, ne cachait pas ses préférences. Il n'avait d'amour que pour le sang de Germanicus. Un bonheur dans sa maison comme un malheur dans celle de Tibère causait la joie publique^; et le vieil empereur, se sentant haï, croyait être entouré de complots. Séjan venait de lui sauver la vie; cette preuve de dévouement avait augmenté son crédit. Le prince ne voyait

1. Suétone {Tib., 41) dit que de ce moment il abandonna les soins du gouvernement. Cependant nous verrons cette fin de son règne assez occupée. Il est vrai qu'il ne voulut point de guerre; mais quand un péril sérieux se présentera, lorsque les Parthes, par exemple, entreront en Arménie, on le verra prendre des mesures énergiques. — 2. Caligula, le plus jeune, avait quinze ans ; Néron, l'aîné, était marié depuis huit ans. — 3. Tac, Ann., II, 84; IV, 12.

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plus que par les yeux de l'homme qu'il avait laissé s'interposer entre lui et l'empire.

Pour le succès de ses ambitieuses visées le préfet du prétoire ne trouvait donc plus d'obstacle que dans les lils de Germanicus; aussi il excitait les méfiances du prince contre ses héritiers trop impatients; il l'amena à leur donner des gardes, à faire épier leurs démarches, les visites, les messages qu'ils recevaient. Des traîtres apostés leur conseillaient d'aller embrasser la statue d'Auguste au forum, d'implorer la protection du sénat et du peuple, de tenter même la fidélité des légions, en se réfugiant au milieu de l'ancienne armée de Germanicus. Ils rejetaient bien loin ces projets coupables, mais on leur en imputait la pensée; on les représentait à Tibère comme tout prêts à les accomplir.

L'aîné, Néron, à qui sa mère montrait une prédilection imprudente, et que ses affranchis, ses clients poussaient à saisir une fortune dont ils auraient profité, donnait prise aux soupçons par ses impatiences et ses paroles hautaines contre le favori « qui abusait de la faiblesse d'un vieillard. « Sa femme, son frère Drusus, le trahissaient et rapportaient tout à Séjan, qui flattait Drusus de l'espérance de l'empire.

Tibère crut nécessaire de frapper un second coup sur ce parti. Le premier jour de janvier (28 de J. C), Sabinus, le partisan le plus animé d'Agrippine, fut traîné en prison. Cette triste affaire montra clairement ce qu'étaient devenus les magistrats et les sénateurs de Rome. Quatre anciens préteurs furent les instruments de sa perte. Un d'eux provoqua ses confidences en paraissant partager sa haine, et l'amena un jour dans sa maison, où il lui arracha les plus imprudentes paroles. Les trois autres, cachés entre la voûte et le plafond, écoutaient à travers les fentes. Ils rendirent compte aussitôt à Tibère, qui demanda au sénat la tête du coupable. Ce que firent ces quatre préteurs, d'autres tous les jours l'essayaient Car même entre les plus grands personnages il y aura une émulation de lâcheté et d'infamie

klO L'EMPIRE ROMAIN DE TIBÈRE A NERVA (14-96).

qui ne s'explique que par la dépravation du sens moral dans les hautes classes, et par le besoin de s'ouvrir une voie nouvelle pour aller à la richesse. La plupart des sénateurs étaient pauvres. Nous les avons vus mendier plus d'une fois à la porte d'Auguste et de Tibère. Car, d'une part, la propriété en Italie n'était pas productive et de l'autre un luxe effréné ébranlait les fortunes les mieux assises que ne pouvaient pas renouveler, comme les nôtres, le commerce et l'industrie. Poussés par \â. misère, mal retenus ou plutôt poussés encore par la détestable éducation que donnaient les rhéteurs, n'ayant plus, comme par le passé, pour s'enrichir la guerre ou la facilité de piller les provinces, les petites gens, le trésor et le domaine public, ils organisèrent en grand le métier d'espion et de délateur qu'ils avaient appris et pratiqué depuis longtemps sous la république. Alors c'était déjà le moyen le plus sûr de se mettre en évidence ' ; on se désignait aux suffrages du peuple pour la prochaine élection par quelque procès retentissant, où l'on pouvait, en dépit de la cause, montrer son éloquence : cinquante fois Gaton le censeur fut ainsi accusé ; et comme le débat était public, contradictoire, il ne s'attachait aucune honte à des poursuites que le bien de l'État semblait avoir inspirées. Souvenons -nous que les Romains n'avaient point de police sous la république, et qu'ils ne connaissaient pas notre ministère public. Aussi les bons citoyens encourageaient les accusateurs : «Il en faut, dit Cicéron, pour contenir l'audace des méchants^. »

Sous l'empire le métier devint bien plus lucratif. La loi accordait au délateur le quart des biens du condamnée Souvent le prince faisait l'abandon du tout et ajoutait au profit des honneurs''. Chacun des deux accusateurs de

1. Toute la jeune noblesse débutait ainsi : Crassus à 19 ans, César à 21, Pollion à 22. Tac, de Orat., 34. Chez nous-mêmes et chez nos voisins d'outre-Manche, que de brillantes fortunes ont ainsi commencé, par un beau procès!— 2. Pro7îosc.20.— 3. Tac. Ann.lV,2ù; Josèphe dit f A.J.XÏX, 1. Bnna Libonis inter accusatores dividuntur.... Ann. II, 32. — 4. Il périt sous Claude 35 sénateurs et 300 chevaliers. Cependant on trouva sur les tablettes de cet enpereur qu'il n'avait jamais forcé personne à se porter accusateur. Ann.,

Thraséas fut gratifié de plus d'un million de francs, et le délateur de Soranus eut de l'argent, plus la questure. Aussi comme ils vont se mettre à la piste des délits et en quête de victimes ! Loi civile, loi politique, loi criminelle, tout leur est bon. Auguste provoqua les citoyens à découvrir les infractions à sa loi Pappia-Poppéa ^ Aussitôt les délateurs étaient accourus, ils s'étaient abattus sur la ville, sur l'Italie, sur tout l'empire. « Déjà ils avaient renversé une foule de fortunes et jeté partout la crainte, lorsque Tibère, pour remédier au mal, donna commission à quinze sénateurs de préciser et d'adoucir la loi. Le mal fut momentanément diminué ^ » Mais quand lui-même lâcha la bride qu'il avait retenue; lorsque, grâce à la loi de majesté, on put changer en crime une parole, un geste, « alors la terreur, dit Tacite, plana sur la cité. Les parents se redoutaient, on ne s'abordait plus, on ne se parlait pas ; inconnus ou non, on s'évitait; tout était suspect jusqu'aux murs, jusqu'aux voûtes inanimées et muettes ^ » C'était la guerre civile gui renaissait avec ses proscriptions et ses mêlées sanglantes. Mais ici la parole servait de glaive, le sénat et les gémonies de champ de bataille , les riches et les grands de victimes*. Dans ces duels sans armes l'empereur fut plus souvent témoin qu'acteur; juge du camp, il assistait avec le peuple à ce jeu terrible que l'aristocratie leur donnait à tous deux* : l'un comptant les coups et décernant au plus

XIII, 43. Le sénat même accordait parfois une gratification au délateur. Sur les encouragements donnés àla délation, voy. Tac, .-In/i.JI, 32, IV, 30; VI, 47; de Oraf.,34; OuintiL.XH, 6; Dio.,LVin, 14. — 1. Toutes les dictatures se ressemblent. La Commune de Paris, en 1871, a invité les citoyens à se faire délateurs. —2. Ann., 111,28. —3. Ann., IV, 69.... etiam muta atqiie inanima, tectum et parietes, circiimspectabantur. On a vu par l'affaire de Sabinus, p. 4G9, que cette fois Tacite n'exagère pas. -^ 4. Lucain l'a dit, Phars., 1, 685 : impiaijue in medio peraguntur bella senatu; et Sén.. de Benef., III, 26: accusandi freqiiens et pêne publica rahien qua- omni civili bello gravius togatam civitatem confecit; et comme preuve que c'était bien la guerre civile qui continuait, les bourre jux étaient toujours d-s centurions et des soldats. — 5. Voyez, par exemple, l'inimitié des deux consuls de Tan 31, Régulus et Trion, qui s'accisent l'un l'autre de trahison, puis, lorsqu'ils sont sertis de charge, le sénateur Hatérius qui les somme

meurtrier la palme de l'éloquence ' ; l'autre emportant ceux qui tombaient pour s'amuser de leurs cadavres dans les rues de la ville ^ ïiJjère donnait peu de combats de gladiateurs; lep&uple trouvait dans ces exécutions un dédommagement!

On dit que Scipion Émilien voyant du haut d'une colline deux armées de Numides et de Carthaginois qui s'égorgeaient dans la plaine, trouvait ce spectacle digne des dieux. Ce plaisir, Tibère se le donna pendant la seconde moitié de son règne. Tacite raconte qu'un sénateur, Domitius Afer, enrichi par une première accusation, ayant follement dissipé le salaire de son infamie, s'associa avec un des plus nobles personnages de Rome, Dolabella, pour perdre Varus. Le sénat refusa de recevoir la délation, en disant qu'on attendrait la présence du Prince, et l'histor-en ajoute : « C'était la seule ressource qui restât contre les nécessités pressantes. » Parole étrange dans sa bouche, et significative ^

Tibère n'avait donc qu'à laisser faire pour être débarrassé de ceux qu'il craignait. Mais il craignait beaucoup, car il savait que « quiconque aura sa vie à mespris, se rendra tousjours maistre de celle d'aultruy '' ; » et il écrivait au sénat après la mort de Sabinus: « Ma vie est sans cesse menacée; je redoute encore de nouveaux complots. « Il voulait désigner Agrippine et Néron. Ils furent

de tenir les menaces qu'ils se sont faites réciproquement. Ânn., V, 11 ; VI, 4. Un Cotta fait des plaisanteries sur Tibère, il est dénoncé, primoribus civitatis {ibid., b). Cf. VI, 7, quod maxime exitiabile tulere illa tempora quum primores senalus, infîmas ctiam delationes exercèrent... infecti quasi valetudine et contaclu. Niebuhr, qui partage tous les sentiments de Tacite pour Tibère, dit cependant : Tiberius himself acted the part of a neutral person in thèse proceedings. Ajoutez l'esprit processif de ces Romains qui ne pouvaient vivre sans pliùder, dit un jurisconsulte (ôvTaç à'jToù; èv T.oUxeioL oOx èvîiv èx-rô; elvat Sixwv. Théoph., Inst., I, 6, § 4), et que le droit d'accuser appartenait à tout le monde. — 1 . Ainsi à Uomitius Afer : suo jure disertum euin appellavil. Tac, IV, 52. — 2. Voyez ci-deséous la moi-t de Séjan. — 3. Ici Tacite nous manque pour près de trois années : perte irréparable, car si nous jugeons souvent autrement que lui, c'est qu'il nous fournit lui-même les moyens de le combattre. Quel contraste en- •«• tre le riche développement de son histoire, son style grandiose, el la médiocrité bavarde de Dion, notre seule ressource maintenant avec Suétone et Josèphe, — 4. Montaigne, liv. I, ch. xxiu.

presque aussitôt frappés (29 de J. C.)- Livie, qui avait, diton, intercédé pour eux, venait de mourir, et Séjan, délivré de la contrainte que lui imposait la vieille impératrice, pressait leur perte. Des écrits anonymes couraient dans Rome, pleins de sarcasmes contre le ministre. Un d'eux allait jusqu'à supposer une séance du sénat où l'on montrait des consulaires parlant et opinant avec une grande liberté'. Séjan crut ou feignit de croire à un commencement de révolte. «Le sénat, écrivait-il à Tibère, méprise les ressentiments du prince; le peuple se soulève; on répand, on lit publiquement de fausses harangues, de faux sénatusconsultes. Il ne leur reste plus qu a prendre les armes et à proclamer leurs chefs, leurs empereurs, ceux dont ils veulent prendre les images pour étendards. » C'est le malheur des gouvernements de cette nature que le prince y redoute sans cesse l'ambition de ses proches. Cette situation Tibère ne l'avait point faite, mais il l'aggrava par ses défiances, par son mépris des hommes, par sa facilité à faire couler le sang. Dans la solitude où il s'enferma, loin du monde et du bruit de toutes les têtes qui tombaient à Rome, il devint aisément sans pitié. Les hommes ne furent pour lui que les pièces d'un édifice ; celles qui gênaient, au lieu de servir, furent rejetées et brisées. Les fils de Germanicus devenaient des causes de troubles, il les fit disparaître. Agrippine, enlevée de Rome, fut conduite dans l'ile de Pandataria par un tribun qui traita, dit-on, avec tant debrutalité cette petite-fille d'Auguste, qu'il lui creva un œil; nous la verrons, dans quatre ans, s'y laisser mourir de faim; Néron, relégué à Pontia, y serabientôt mis à mort ou se tuera(31); son frère Drusus fut enfermé dans une chambre basse du palais à Rome; la- jeunesse du troisième, Caius, le sauva. Il fallait bien le garder comme une ressource pour quelques cas imprévu, sauf à se débarrasser de lui plus tard, s'il devenait à craindre.

Toute la famille de Germanicus était comme détruite ;

L La presse de ce temps-là jouait déjà un grand rôle. Voyez dans Dion, LVII, 23, comment Tibère s'en servait.

Séjan se crut rapproché du but II avait osé naguère demander la main de Livilla, veuve de Drusus ; c'était presque demander le titre de gendre et d'héritier de l'empereur. Tibère avait refusé, mais avec d'amicales paroles'; en l'an 31, il le prit pour collègue dans le consulat. Le sénat, croyant pénétrer ses intentions, les dépassa et donna le premier éveil à ses défiances, en décernant au ministre les mômes honneurs qu'au prince. On dressa l'une à côté de l'autre leurs statues, on plaça ensemble leurs sièges au théâtre, on décréta qu'ils seraient en même temps consuls pendant cinq années. Déjà Séjan était demi-dieu ; on immolait des victimes devant ses statues ; et ce qui ne s'est jamais fait gravement qu'à Rome et dans la Rome de ce temps-là, il sacrifiait luimême à sa divinité. Quelques-uns l'appelaient l'empereur véritable, l'autre, disaient-ils, n'est que le roi deCaprée.La belle-sœur de Tibère , Antonia, qui avait honoré son veuvage, comme Agrippine, par une longue et irréprochable chasteté, s'aperçut plus vite que le prince des secrètes menées du conspirateur. Séjan, lui écrivait-elle, conspire avec des sénateurs. Des chefs de l'armée, des soldats achetés à prix d'argent, des afTranchis même du palais impérial, sont entrés dans le complot; et elle lui en révélait toutes les particularités ^ Tibère n'osa frapper immédiatement. Il voulut sonder d'abord les dispositions réelles du sénat, du peuple et des prétoriens, étudier les ressources de Séjan, afin de les ruiner d'avance, comme celles d'un ennemi qu'on attaque prudemment et de loin, qu'on resserre peu à peu et qu'on ne saisit corps à corps qu'au moment décisif pour le terrasser. Il l'avait déjà renvoyé de Caprée à Rome où son consulat semblait le rendre nécessaire, en réalité pour l'observer mieux là où il croirait l'être moins. Il commença par des lettres habilement calculées pour que les sentiments

1. II faut toutefois les noter, car elles montrent l'intérieur de la famille

impériale Inimicitix Agrippino' , quas longe acrius arsurus, si ma-

Irimonium Liviœ, velut in partes, domum Casarum distraxisset : sic quoque erumpere œmulationem feminarum, eaque discordia nepotes suos coU' velli. Tac, Ann., IV, 40. — 2. Jos., A, J., XVIII, 8.

divers se montrassent. Tantôt il écrivait que sa santé était ruinée, tantôt qu'elle redevenait excellente, et comme l'ancien favori demandait à retourner en Campanie, il annonçait qu'il allait lui-même arriver à Rome. Quelquefois il blâmait Séjan, plus souvent il le louait. Il faisait des grâces à ses amis ; il en maltraitait d'autres. Il le nomma pontife, mais il accordait aussi l'augurât et le pontificat d'Auguste à Caïus, qui devait un retour de faveur et de fortune aux craintes qu'inspirait maintenant le meurtrier de tous les siens*. Avec ces titres Tibère donna au jeune prince de grands éloges et laissa entrevoir qu'il le désignerait pour son successeur. Enhardi par la joie du peuple au bruit de cette élévation d'un fils de Germanicus, il osa davantage; un accusé, ennemi de Séjan, fut absous, et il défendit de sacrifier à un homme vivant.

Tandis que le préfet du prétoire flottait dans l'incertitude, aujourd'hui blessé, demain caressé et rendu à la confiance, il perdait l'occasion de répondre à ces sourdes attaques par une révolution *, et Tibère s'assurait du peuple, ébranlait son parti , détachait de lui les sénateurs qui l'avaient cru plus fort. A la fin, Séjan comprit au vide qui se faisait autour de lui, qu'il était menacé, et il connaissait trop bien Tibère pour ne pas savoir que la menace précédait toujours de bien peu l'exécution. Il précipita ses projets, chercha et trouva des complices pour un attentat contre la vie du Prince % mais Tibère veillait invisible: le moment était venu, il frappa. Le 18 octobre, un chef des prétoriens, Macron, arrive de Caprée à Rome, pendant la nuit. Il communique aussitôt ses ordres au consul Régulusetau préfet des gardes nocturnes. Au matin il rencontre Séjan aux portes de la curie ; celui-ci s'étonne que Macron n'ait pas pour lui des lettres de Tibère. «J'en ai, répondit-il, et elles te donnent

1. Suét., Calig., 12. — 2. C'est ce que l'on peut conclure des paroles de Tacite (Ann., V,8; VI, 8), de Suétone (Tib., 65), de Josèphe (Awiq. Jud., XVni, G, 6), de Phiion {Leg. ad C. p. 997, D et 1015, B) , enfin de Ju vénal (X, 56 107, surtout v. 74 et 75) : ....Si Xursia Tusco Favissct, si oppressa foret secura senectus Principis. — 3. Dion,LVII], 9-11. Juvénal, X, bl.

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la puissance tribunitienne. o L'ancien favori croit que le prince se livre de lui-même entre ses mains et, plein de joie, va prendre place au sénat. Macron, avant daller l'y rejoindre, montre aux prétoriens de la suite de Séjan un message de Tibère qui l'institue leur chef; il leur promet une gratification, puis les fait relever par des gardes nocturnes qui entourent la curie. Il entre alors, remet aux consuls une lettre de l'empereur et sort aussitôt pour se rendre au camp des prétoriens et y prévenir tout mouvement séditieux. Il avait ordre, si quelque trouble éclatait, de tirer Drusus de sa prison et de le présenter au sénat et au peuple *.

La lettre de Tibère était fort longue, afin de donner le temps à Macron de s'assurer de la fidélité des gardes. L'empereur commençait par une affaire indifférente, jetait quelques mots contre Séjan, puis allait à un autre sujet et revenait encore à Séjan, sans colère ni emportement. Enfin le serrant de plus près, il accusait hautement deux membres du sénat, ses amis, et demandait qu'on s'assurât de sa personne. Aussitôt les sénateurs assis près de lui, et qui tout à l'heure le félicitaient, s'éloignent et l'insultent, les tri-' buns et les préteurs l'entourent, le consul le saisit et le conduit à travers les huées de la multitude à la prison publique. Le soir même il fut exécuté. Son corps, abandonné au peuple, fut pendant trois jours tramé dans les rues de la ville et mis en pièces, de sorte qu'il n'en resta même pas un membre entier que le bourreau put jeter au Tibre -. Le peuple, mis en goût par ce jeu sanglant, se rua sur les partisans du ministre tombé, tandis que les prétoriens, irrités qu'on eût donné leur rôle dans cette tragédie aux gardes nocturnes, brûlaient et pillaient dans la ville.

Après les victimes du peuple il y eut celles du prince :

1 . Dion, LVIII . 4-12. Dans ses Mémoires que Suétone a lus, Tibère disait : Sejanum se punisse qund comperisset furere adversus libéras Germani filii sui. 11 n'y a dans ces paroles qu'une portion de vérilé. Mais il se peut que Tibère so soit , je ne dis pas repenti, mais aperçu qu'il avait augmenté plutôt que diminué ses périls, en laissant Séjan détruire la famille des Germanicus. — 2. Sén., de Tranq., 11.

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Blésus l'oncle de Séjan ; ses amis, et il en avait eu beaucoup, car il avait été longtemps puissant; ses enfants, qu'on égorgea en deux fois. Les plus jeunes avaient d'abord été épargnés, « On les porta à la prison ; le fils comprenait ce qui le menaçait; la fille, tout enfant, demandait quelle était sa faute, où on la menait, disant qu'on lui donnât le fouet et qu'elle ne le ferait plus. Comme il était inouï qu'une vierge fût punie dune peine capitale, les auteurs du temps rapportent que le bourreau la viola avant de l'étrangler K »

De ce jour datent les cruautés de Tibère: jusqu'alors on avait plus accusé le ministre que le maître - ; mais quand Apicata, la veuve de Séjan, lui révéla que son mari avait sept ans auparavant empoisonné Drusus, et par ce crime causé tous les périls que rencontrait la vieillesse de Tibère^; lorsqu'il se vit vaincu en dissimulation par un homme qui, pour mieux assurer ses projets, lui avait sauvé la vie au risc[ue de la sienne, et qu'il connut l'étendue du complot, le nombre des comi)lices, il ne compta plus que sur la sécurité que pût lui donner le bourreau. « Sa cruauté, dit Suétone, ne connut plus de frein quand il apprit que son fils Drusus n'était point mort de maladie, mais par le poison. Alors il multiplia les tortures et les supplices et durant des jours entiers l'instruction de cette seule affaire absorba tellement son attention, qu'un Rhodien son hôte, qu'il avait invité à le venir voir, s'étant fait annoncer, il ordonna de l'appliquer à la que.stion, persuadé que c'était un de ceux qu'attendait la torture et, l'erreur découverte, il le fit tuer, pour en étouffer le bruit. On montre encore à Caprée le lieu des exécutions, un rocher d'où les condamnés, sur un signe de lui, étaient précipités dans la mer. Des matelots les attendaient en bas et achevaient à coups d'avirons ceux qui respiraient encore ^ » A Rome le sénat continua longtemps à recevoir, à provoquer les accusations contre les complices de

1. Tac. ,4nn., V, 9 ; Dio., LVIII, 11; Suét., Tib.,6\. — '2. Dio., LVIIT, 12' — 3. Apicata se tua après avoir éi;rit cette lettre qui révélait la complicité deLiviila. Tibère voulait faire grâce à celle-ci, mais Antonia sa mère ia nt mourir île faim. Dion, LVIII. 11. — 4. Pour vérifier le récit d'Apicata,

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l'homme qui, après avoir empoisonné le fils de l'empereur, s'était attaqué à l'empereur mèaie, Tibère fut le premier à se lasser de ces meurtres, que la lâcheté des grands multipliait. Pour en finir, il ordonna d'exécuter tous ceux qui étaient retenus dans les prisons. Vingt condamnés', et parmi eux des femmes, des enfants furent étranglés enun jour, traînés aux gémonies, puis jetés au Tibre. Après un moment de repos les condamnations recommencèrent; cette ibis Tibère les arrêta autrement : il fit mettre à mort les délateurs les plus infâmes et interdit à tout soldat licencié de se porter accusateur. La délation devenait un privilège de l'ordre équestre et du sénat"'.

Cependant même en ces années malheureuses il ne fut pas toujours impitoyable. Un chevalier accusé d'avoir été l'ami de Séjan répondit que « Tibère aussi l'avait été ; et que s'il était juste de punir les complices du traître , ceux qui n'avaient été, comme le prince, que ses amis, devaient, comme Ces ir lui-même, être absous. » II fut renvoyé de la plainte et l'on punit de l'exil ou de la mort ses accu.«;ateurs^

Messalinus Cotta étai t accusé par les premiers de la ville de méchants propos contre l'empereur; Tibère défendit qu'on instruisît cette affaire et fît punir un des délateurs. Bien des accusés, comme cet Agrippa dont nous avons rapporté le vœu imprudent et homicide \ furent oubliés dans leur prison : ainsi Vitellius, qui avait, disait-on, promis à Séjan de lui ouvrir le trésor public confié à sa garde et le consu-

nombre d'esclaves et d'aflVanchis qu'on supposait au courant du crime furent amenés à Caprée et mis à la torture. Merivale fait à ce sujet, t. V, p. 375, n. 7, une conjecture que je crois fondée : The stories of the tortures tcich used to be enacted in te présence of Tiierius at Capre<r for his amusement, of the hodies throicn over the cli/fs, etc., originated probably in the report of the proceedings of this domestic tribunal. — 1. Je prends, comme Tillemont, le chiffre de Suétone {Tib., 61). Tacite se garde bien de donner un nombre, ce qui lui permet de tracer un tableau qui a fait croire à quelque chose de semblable aux massacres de septembre. Ann., VI, 19. — 2.Dion, LVIII, :i. — 3. Tac, Ann., VI, 8-9, 30; Dion, LVIII, 19. —4. Rubrius, qui fuyait chez les Parthes, est arrêté, mansit tamen incolumis, oblivione magis quam clementia {Ann., VI, 14). En l'an 23, un ancien édile accuse le commandant des légions delà haute Germanie pour avoir songé à prendre comme gendre le fils de Séjan; il est chassé de Rome (Ibid., 30).

laire Pomponius. Le premier, ennuyé de ces lenteurs, se tua ; le second, plus sage, attendit sept ans la mort du prince : Caligula lui rendit la liberté \ Un des historiens de Til)ère comprenant, sans toutefois s'en rendre compte, la déplorable situation produite par la faute des temps, les crimes de quelques-uns, la lâcheté de tous, est prêt à le féliciter d'avoir épargné des amis de Séjan '-.

Il arrivait donc, même en cette déplorable période, que le tyran parfois sommeillait. Unpréteur, Lucius Séjanus, qui le tourna publiquement en ridicule aux yeux de tout le peuple, ne fut pas même inquiété et deux accusateurs d'Arruntius furent punis \ Cinq sénateurs étaient accusés de lèsemajesté; deux sont renvoyés absous; pour les autres, Tibère ordonne qu'on diffère jusqu'à ce qu'il vienne lui-même à Rome, où il ne revint jamais ', et de ces trois-là. un conspira plus tard contre Claude, un autre contre Néron ; quant au troisième, Scaurus, décrié pour ses mœurs infâmes, et accusé une seconde fois d'adultère et de sacrifices magiques, il se tua '. Entîn il y avait place, même sous ce régime de terreur, pour de longues et honorables existences : Pison, le préfet de Rome, mourut octogénaire, ayant occupé vingt ans la place la plus difticile avec honneur et sans lâches complaisances*'. Son successeur l'exerça comme lui de manière à mériter les éloges de Tacite. Je vois même queLépidus, le plus noble dans Rome après la famille des Césars, et qu'Auguste mourant montrait à Tibère comme un des candidats à l'empire, resta à la fois l'ami du prince et du peuple. On pouvait donc sous Tibère vivre sans bassesse, mais à la condition de vivre sans intrigues. Pour cela, il ne fallait être ni conjuré, ni délateur, et presque tous les nobles étaient l'un ou l'autre.

Après cette grande commotion, Tibère crut devoir se

1. Jos.,A. J., XVlII,8.-^2. 'E»£Î(7aT0 jièvxac â).),a)VTivâJv, xaîxoi tw Zriioi-^ih »})X£iw|ji£vwv. Dion, LVIII, 19. — 3. Anti., VI, 7. — 4. Ann., VI, 9. —

5. Voy. ce queSénèque rapporte de ses mœurs infàme>, de Benef., IV, 31. —

6. Ann., VI, 10-11. M. Burnouf pense avec Juste Lip^e que Pison ne fut préfet que pendant dix ans, Ernesti pendant quinze.

montrer aux environs de Rome. Il vint par le Tibre jusqu'aux jardins qu'il avait près du Vatican, mais les soldats écartaient le peuple des bords du fleuve. Telles étaient ses méfiances, qu'il demanda que Macron, son nouveau préfet du prétoire, l'accompagnât, lorsqu'il irait à la curie, avec des tribuns et des centurions. L'assemblée s'empressa d'ajouter que chaque sénateur serait fouillé avant d'entrer, alin qu'on s'assurât que nul ne cachait un poignard. Voilà quel était le sénat de Tibère! Servile et rampant, d'autant plus â craindre; aujourd'hui condamnant, sans l'ordre du prince, une mère qui avait pleuré son fils ; demain prêt à traîner Tibère lui-même aux gémonies si quelque heureux coup l'abattait. Mais le sénat et l'empereur ne devaient plus se revoir : Tibère regagna son île, où d'infâmes voluptés, diton, l'attendaient. Ici encore je crains d'être obligé de douter, comme Aoltaire. Je comprends que lorsque l'on vit cet homme terrible retiré sur son roc inabordable, l'imagination se soit épuisée à inventer de monstrueux plaisirs, et qu'on ait supposé des scènes impossibles comme les seules distractions qu'il put goûter. Mais Tacite inlirme d'avance les récits de Suétone et les siens sur les débauches de Caprée, lorsqu'il oppose à la vie dissipée de Drusus la solitude austère et triste dans laquelle Tibère vivait à Rome même'. Certes je ne me rendrai point garant de ses mœurs,

1. Ann., III, 37. ...Solus et )iuUis voluptatilms avocatus. Il avait ajouté un titre à la loi Pappia-Poppéa : quasi sexagenarii yenerare non 'passent (Suet., Claud. 23). Cette mesure ne semble pas le fait d'un vieillard libertin. Il est à remarquer que les écrivains de son temps ou voisins de son règne, Philon, Sénùque, Pline l'Ancien, paraissent ne rien savoir de Caprée. L'historien juif Josèphe, qui était bien renseigné sur Tibt're et qui parle de Caprée, ne parle pas des monstruosités qui s'y seraient passées. Tacite dit lui-même que 'l'ihcre n'avait pas coutume de rester longtemps à table, car deux jours avant sa mort, pour tromper lespiévisionsde Chariclès, discumbit ultra solitum, et, en pareille situation , quand la mort le tenait déjà, il n'avait pas eu la force certainement d'y rester longtemps, et ce peu de temps était un excès comparé à .ses habitudes {Ann., VI, 50). Cf. Suét. , Tib., 34, sur la simplicité de sa table. Sénèque {Ep., 95) raconte qu'on lui donna un jour un surmulet pesant 40 livres et qu'il l'envoya au marché. « .le serais bien trompé, dit-il à ses amis, si Apicius ou Octavius ne l'achètent » Ils se le disputèrent, et il resta à Octavius pour cinq mille sester-

dans un temps où personne n'en avait, mais je pense à sa vie passée, à ses terribles préoccupations, à ses travaux, surtout à son âge. On oublie qu'il avait soixante neuf ans lorsqu'il quitta Rome; qu'il en avait plus de soixante-treize après lamort deSéjan, quandïacite parle pour la première fois des abominations de Caprée. Au reste, c'est moins l'homme que le prince que nous avons à étudier.

Je ne reprendrai point le récit des condamnations qui continuaient à Rome, souvent pour des motifs que nous avons peine à comprendre', et de cette guerre que les grands se faisaient entre eux sous le nom de l'empereur. Évidemment la terreur pesait sur le sénat et l'accusation de lèse-majesté était comme un glaive suspendu sur toutes les tètes, mais qui le plus souvent, d'après les paroles mêmes de Tacite, frappait des victimes n'ayant droit à aucune pitié. Il y avait aussi comme une épidémie de suicide qu'on a vu en d'autres pays, et qui faisait autant de victimes que la loi de majesté-. On se tuait pour

ces.Philon, Leg. ad. C.,p. 996,B, G, dans le curieux tableau qu'il trace de la prospérité du inonde romain, dit que Caligula fut atteint, le septième mois de son règne, d'une maladie très-grave parce qu'il voulut changer la manière de vivre frugale et salubre de Tibère. Dans sa jeunesse, dit Pline, il aimait le vin, mais il devint in senecta severus (XIV, 28); il aimait les mets légers et communs : les poires (XV, 46), les concombres, le chervis, le cbou (XIX. 23, 28, 4). Un des deux amis qu'il avait emmenés à Caprée était le consulaire Nerva, très-savant jurisconsulte, personnage grave, et son conseiller ordinaire. L'histoire d' Agrippa, que Josèphe raconte tout au long, ne nous montre pas non plus Tibère comme un homme bien terrible pour ceux qu'il ne redoutait pas. Cet Agrippa lui devait depuis longtemps 300000 pièces d'argent: l'intendant impérial à Jamnia veut l'arrêter pour qu'il paye; il s'éc!iap[ie ei arrive à Caprée, où Tibère l'embrasse et le fait loger dans son palais; mais le lendemain l'empereur reçoit des lettres de son intendant, et irrité de cette mauvaise foi, il se contente de lui défendre l'entrée de son palais jusqu'à ce qu'il ait payé. Plus tard un affranchi d'.\grippa l'accuse; Tibère fait mettre l'esclave en prison et refuse d'approfondir l'accusation. Mais Agrippa insiste; Tibère répond qu'Agrippa doit prendre garde de ne pas s'engager inconsidérément à poursuivre cette affaire, de peur qu'étant approfondie, il ne lui en arrive quelque mal. Agrippa persista. Le propos dont il fut reconnu coupable eût pu lui coûter la tête, il en fut quitte pour une assez douce prison. A.J., XVIII, 8. — 1. Voyez Suét., Tib., ^8, et Sén. de Ben., III, 26. — 2. Cf. Montaigne, liv. I, ch. 40; liv. II, ch. 3, et Brierre de Boismont, du suicide et de la folie-suicide.

un mot du prince, par ennui, même sans molif, comme Nerva, son vieil ami, (|ui se laisse mourir de faim, malgré les instantes supplications de Tibère. Un consulaire craint d'être accusé; il se tue atln d'avoir au moins le plaisir d'écrire dans son testament des invectives contre Macron et contre Tibère '. Les héritiers voulaient tenir ce testament secret , l'empereur le iît lire publiquement. Il défend à Galba de tirer les provinces au sort; il donne à d'autres des sacerdoces promis aux deux Blésus, et Galba et les Blésus se tuent. 11 écrit à Labéon qu'il renonce à son amitié, Labéon se fait ouvrir les veines, et sa femme l'imite. Un Scaurus est accusé pour une tragédie où Tibère pouvait être reconnu sous la figure d'Atrée, sa femme lui conseille de mourir plutôt que de répondre, et lui en donne l'exemple ^ Galius, depuis trois ans emprisonné, se laisse mourir de faim; un Vitellius fait de même, au lieu d'attendre comme Pomponius Sécundus et comme Agrippa la fin prochaine du tyran septuagénaire. On échappait ainsi aux ennuis de la prison ou du procès, et à la honte des gémonies; arrivé au terme d'une longue existence, rassasié de plaisirs, on reprenait pour un moment le grand courage des anciens temps; on se drapait fièrement dans le manteau de Caton, et ce qui était « une grande commodité jjour l'héroïsme, chacun faisait finir la pièce qu'il jouait dans le monde à l'endroit oîi il voulait,^ » par un acte que les stoïciens estimaient le comble de la vertu et qu'ils appelaient la sortie raisonnable*.

Apicius veut savoir un jour ce qu'il lui reste après toutes ses folles dépenses; son intendant lui annonce deux millions cinq cent mille drachmes; comme ce n'était pas assez pour continuer son train ordinaire, il s'en va. Vous avez

1. Il faut noter cependant que ces invectives contre Tibère n'étaient pas bien terribles : mulla atrocia in Macronem ac prxcipuos libertorum CrsanSfCompoauitipsifluxamsenio mcntem, et continua abscessu relut exsiliiim, objeclando. Tac, Ann., VI, 38. — 2. C'est ce Scaurus si décric dont nous avons parlé plus haut. — 3 Montesq,, Grand, et décad., ch. xxii, qui emprunte en partie cette pensée à Sénèque. Epist., LXXVII, ad finem. — 4. 'Ey/oyov éÇaytoy^i''-

connu, dit Sénèque, Marcellinus. Il était jeune, il avait du bien, des amis, des esclaves, mais aussi une maladie fâcheuse, qui pourtant n'était pas incurable. Il se demanda s'il ne ferait pas bien de se délivrer des médecins en se débarrassant de la vie. Il assembla ses amis et mit la chose en délibération ; l'un vota blanc, l'autre noir. Un stoïcien représenta qu'en vérité la vie ne mérite pas tant de soucis ; qu'on la partage avec les animaux et les esclaves ; qu'il faut manger et boire; s'amuser et dormir, et que c'est toujours à recommencer. Pour vouloir mourir, il suffit qu'on s'ennuie. Marcellinus approuva le conseil; ses esclaves fondaient en larmes ; il leur donna quelque argent, les consola et prit ses dernières dispositions. 11 resta trois jours sans manger, puis se fit mettre dans un bain chaud, où, affaibli comme il l'était, il s'éteignit bientôt, en murmurant quelques paroles sur le plaisir qu'il éprouvait à se sentir en aller doucement ^

A'oilà pour les voluptueux et les ennuyés. Nous avons eu, entre 1825 et 1830, quelques accès de cette maladie. Pour les accusés, les raisons étaient différentes. Eux et le prince avaient intérêt à ce que tout se passât sans éclat et sans bruit, au fond des palais et des villas : l'un, en évitant de donner au peuple le spectacle de tant de supplices, diminuait l'odieux des condamnations, parce que ces morts en apparence volontaires semblaient des aveux de culpabilité ; les autres, en prévenant le licteur, sauvaient leurs biens, leurs femmes, leurs enfants et, ce qui dans les croyances païennes était quelque chose, leurs propres funérailles*. D'ailleurs, ou fuir? L'empire était si grandi se cacher, n'était ni digne, ni sur, et la mollesse, autant que la fierté romaine, répugnait à demander un asile aux barbares.

Tout cela est vrai ; mais un temps où de telles résolutions sont possibles n'en est pas moins une époque maudite, et puisque le chef aurait eu l'honneur des prospé-

1. Sén.cite [Ep., 23) ce mot d'Épicure: Quel ennui de recommencer tous les matins la vie! — 2. Eorum qui de se statuebant, humahaniur corpora, manebant testamenta, pretium fesdnandi.

rites, qu'il garde la honte des égorgements et des désespoirs.

Un des actes les plus odieux fut la mort de Drusus. Ce prince ne méritait aucune estime : il avait trahi son frère, flatté' Séjan, et Tacite le juge sévèrement; mais Tibère devait respecter le sang de Germanicus. Le bruit ayant couru d'une réconciliation de Drusus avec l'empereur, les Romains en montrèrent une joie qui fut sa condamnation. Pendant neuf jours le malheureux vécut de la bourre de ses matelas* : Tibère n'avait pas voulu que le bourreau versât le sang d'un membre de la famille Julienne.

Agrippihe ne lui survécut pas ; elle se laissa mourir de faim 18 oct. 33 ,, malgré ses gardes qui lui ouvraient de force la bouche pour lui faire prendre des aliments "^ Tibère poursuivit lâchement sa mémoire , l'accusa de débauches et se fit remercier par son sénat de n'avoir pas envoyé aux gémonies le corps de la petite-fille d'Auguste ^ Ainsi, sauf Caligula, toute la maison de Germanicus était exterminée et l'opposition qu'elle représentait noyée dans le sang. Le despotisme, qu'il soit à Rome ou à Constantinople, ne peut agir autrement : il faut qu'il fasse le vide autour de lui par l'exil ou la mort. Mais quittons ces scènes de meurtre qui ont justement fait la détestable réputation de Tibère et qui finiraient par nous faire aussi oublier l'empire.

L'administration de Tibère, dans les dernières années, porta le même caractère de fermeté et de bon sens qu'auparavant*. La discipline fut maintenue avec sévérité, même parmi les prétoriens. Après la mort de Séjan, il leur donna une gratification; mais il resta toujours leur chef, jamais leur complaisant! Un d'eux ayant volé un paon dans un verger, il le punit de mort\ Le peuple s'était laissé aller h

1. Je dois cependant faire remarquer que Suétone commence le récit de la raort des deux fils de Germanicus par un mot qui indique un bruit populaire et non une certitude : Putant..,. — 2. Suét., Tib., 53. — 3. Tac, Ann., VI, 25. — 4...... zà yàp âXXa xai uàvj tioc'/t* ÔcO/tw; oitôxee. —

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