‹ Histoire des Romains, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 4)Chapitre 41 sur 47 · Tac, Ann., XI · texte numérisé non relu

Tac, Ann., XI

conduite vers Tiridate, qui la traita en reine *. L'influence romaine en Arménie était perdue ; Gorbulon la rétablira au commencement du règne suivant.

En Lycie, quelques Romains avaient été tués, et cette petite république était fort troublée; Claude lui ôta une liberté dont elle usait mal, et la réunit à la Pamphylie'\ Il sera question ailleurs des affaires de Palestine; disons seulement qu'à la mort d' Agrippa, en 44, Claude jugeant son fils trop jeune pour lui succéder, avait de nouveau réuni la Judée à la province de Syrie.

Pour achever le récit du peu d'événements que nous connaissions sur l'histoire provinciale durant ce principat, rappelons encore les succès de Suétonius Paulinus dans la Mauritanie au commencement du règne de Claude. Ce général franchit l'Atlas, dont il trouva les cimes couvertes de neige, et pénétra à travers un pays brûlant jusqu'au Tafilet K Son successeur Géta faillit périr de soif avec toute son armée. La découverte inopinée d'une source les sauva, et une victoire décisive sur les Maures permit de faire de leur pays deux provinces : la Mauritanie Césarienne et la Mauritanie Tingitane, où de nombreuses colonies portèrent les coutumes et la langue de Rome. Ces conquêtes valurent à Claude l'honneur de reculer, comme Sylla et Auguste, lePomœrium\

A ce règne ou au suivant se rattachent les hardies reconnaissances dont parle Ptolémée , et qui furent poussées dans l'intérieur de l'Afrique par Julius Maternus , jusque dans la contrée d'Agysimba « au pays des rhinocéros, » et par Septimius Flaccus, chez les Éthiopiens, à trois mois de marche au delà de Garama. Pline rapporte ^ qu'un affranchi du fermier des douanes impériales dans la mer Rouge, ayant doublé l'Arabie, fut emporté par les vents jusqu'à l'île

1. Ce fait est le sujet d'une pièce de Crébillon, Rhadamiste, représentée en 1711, et resiée un des chefs-d'œuvre de notre scène. — 2. Dion, LX, 17. — 3. Pline, H. N., V, 1. Cf. Recher. géugr. sur V intérieur de V Afrique, septentrionale, par Walkenaer, p. 370. — 4. Dion, LX, 8. Tac, Ann., XII, 24.-5. VI, 24.

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de Taprobane, qu'il y resta six mois , apprit la langue du pays, et, au retour, ramena quatre ambassadeurs qui donnèrent à Claude de curieux renseignements sur l'île, ses habitants et son commerce avec les Sères.

Ce principat ne manquait donc pas de gloire militaire et politique. La Mauritanie et la moitié de la Bretagne conquises; les Gerinains contenus, humiliés et perdant les derniers trophées de leurs anciennes victoires ; le Bosphore retenu dans l'obéissance ; la Thrace, la Judée réduites en provinces *, et les divisions des Parthes longtemps entretenues ; à l'intérieur quelques sages lois, d'utiles travaux, une prospérité croissante '^ ; dans les armées, la discipline et une activité tournée vers le bien public, sous la direction de généraux vieillis dans les commandements'; en lin de lointaines ambassades renouvelant le curieux spectacle qui avait tant flatté, sous Auguste, la vanité romaine : certes il y avait dans ces faits, dans ces résultats, de quoi satisfaire l'orgueil d'un prince plus exigeant à cet égard que Claude ne le fut jamais. Mais il nous faut maintenant rentrer dans Rome pour y voir l'agonie de l'aristocratie romaine et quels exemples offrait au monde la maison impériale, où régnait une femme impudique dont la sensualité païenne aurait pu faire la déesse de la débauche et de l'orgie. Les leçons venues de haut descendent plus bas qu'on

1. L'Islrée fut aussi , comme la Judée, réunie à la Syrie après la mort de son roi Sohème, 49. Tac, Ann., XII, 23. — 2. En l'an 49 il eut cependant en Grèce une grande famine : le boisseau de blé s'y vendait six drachmes, peut-être môme douze, et l'année suivante il y eut émeute à Rome pour le prix du blé. Claude fut poursuivi par les cris et les menaces du peuple, mais il prit de promptes mesures pour ramener Tabondance. Eusèb. , C/jron. , ad Ann. ; Suét., Claud., 18; Tac, Ann., XII, 43. — 3. Les choix de Claude sont loués par Tacite. Voyez sur Cassius, Ann., XII^ 12, et sur Corbulon, XI, 20. On peut citer encore Ostorius, ducem haud spernendum (ibid.j'èd). Suétonius Paulinus, le conquérant de la Bretagne et de la Mauritanie, sous qui Vespasien fit ses premières armes; Burrus, le préfet du prétoire ; Galba, qui commanda successivement en Aquitaine, en Germanie et en Mauritanie. (Africam moderate.... Ilispaniam part justitia continuit. H., I, 49). Vinius qui Galliam Narbonensem severe integreque rexit. H., 48. Vitellius même mérite cet éloge de Suétone : in provincia [Africa) singularem innocentiam prœslitit biennio continuato [Vitell., 5).

ne pense; Messaline aura des émules parmi les malrones, et Locuste ne travaillera pas pour la seule Agrippine.

Le vice et le bourreau avaient si bien décimé la noblesse romaine que Claude fut obligé de faire des patriciens, la même année où il ouvrit le sénat aux notables des provinces (48). Une aristocratie se substituaità l'autre: celle du monde remplaçait celle de la cité, signe manifeste que bientôt aussi vont arriver les empereurs provinciaux. Les génies créées par César et par Auguste s'étaient déjà éteintes \ et il restait bien peu des cinquante maisons troyennes que Denys d'Halicarnasse comptait encore sous le premier empereur. Claude lui-même avait aidé à en diminuer le nombre: durant son règne périrent trente-cinq sénateurs et plus de trois cents chevaliers : plusieurs , victimes des passions honteuses et de l'avidité de Messaline, quelques-uns emportés par le suicide que des hommes sans croyances et sans utile emploi de la vie •' estimaient la dernière ressource d'une existence fatiguée par le plaisir et la crainte, mais le plus grand nombre frappés à la suite de complots imprudents. On se souvenait de la tentative avortée après la mort de Gains, et on croyait pouvoir la reprendre ; même après Néron, il y aura des républicains, car les folies et les crimes des nouveaux empereurs ravivaient les regrets pour ce gouvernement qui avait conquis le monde. Plus nombreux encore étaient ceux qui, voyant la première place si étrangement occupée , croyaient facile d'en jeter bas un prince que sa mère appelait une erreur de la nature, un homme commencé et non achevé.

Un assassin, armé d'un poignard, pénétra un jour jusqu'au lit de l'empereur; deux chevaliers essayèrent de le tuer, l'un à la sortie du théâtre, l'autre durant un sacrifice^ Un petit-fils de PoUion et un petit-fils de Messalaten-

l.Tac.,i»m. , XI, 25. — 2. On a vu déjà, au règne de Tibère, avec quelle facilité on se tuait. Dion (LX, 11) raconte que Claude força les chevaliers à venir au sénat toutes les fois qu'ils seraient convoqués. Un jour il fit de si vifs reproches à quelques-uns d'entre eux qui nvaient refusé de se rendre à la curie, qu'ils se tuèrent. — 3. Suétone, Claud., 13, croit à la réalité de tous ces complots. Tacite parle d'un chevalier trouvé avec un poignard au milieu

tèrent une révolution' et firent entrer dans le complot des gens du palais impérial ; Pomponius enfin commença une guerre civile, et Scribonianus souleva l'armée de Dalmatie, en promettant à ses soldats de rétablir la république, tandis que Tinicianus, un des candidats à l'empire, après le meurtre de Caius, un préteur en charge et nombre de sénateurs et de chevaliers préparaient à Rome même un mouvement. Scribonianus, proclamé empereur, écrivit à Claude une lettre pleine de reproches sanglants et lui ordonna de rentrer dans la vie privée, d'où jamais il n'aurait dû sortir. Le timide empereur eût volontiers obéi. Le respect que les légions conservaient encore pour la famille des Césars le sauva. Les rebelles, effrayés d'un présage contraire , refusèrent de marcher sur Rome, et le premier empereur sorti des castra staliva fut tué après cinq jours de royauté. Sa femme dénonça ses complices ; tous ceux qui ne purent acheter la faveur de Messaline ou des affranchis périrent. Malgré des lois récentes, on reçut les délations des esclaves contre leurs maîtres, et des sénateurs furent envoyés à la question. On épargna les enfants; mais la plupart des femmes partagèrent le sort de leurs époux. Une d'elles s'illustra : Arria, femme du consulaire Pœtus. Elle suivit dans une barque le vaisseau qui l'amenait à Rome, et quand elle le vit condamné, au lieu d'implorer pour elle-même Messaline qui l'aimait, elle saisit un poignard, s'en frappa, puis le donna tout sanglant à Pœtus dont le courage faiblissait : « Tiens, lui dit-elle, cela ne fait pas de mal -. » Tinicianus et beaucoup d'autres se tuèrent eux-mêmes. Par un singulier contraste avec la mollesse de leur vie , ces Romains dégénérés voulaient qu'on les reconnût au moins à leur dernière heure pour les fils de leurs pères. Quand Yalérius

de ceux qui venaient saluer le prince {Ann., XI, 22). et Dion, LX, 18, d'un autre chevalier, celui sans doute qu'Othon, gouverneur de la Dalmatie, déno; ça (Suét. , Othon, 1), et que les consuls et les tribuns précipitèrent de la roche Tarpéienne. Tacite parle aussi des instances faites par Silius, consul désigné, auprès de Messaline pour qu'elle tuât l'empereur. Ibid., 26. Cela ferait neuf ou dix complots, s'il n'y a pas confusion. — 1. Tac, XIII, 43, ne dit que ces seuls mots. — 2. Plin., Ep., IIF, 16.

Asiaticus n'eut obtenu de Claude, après une défense touchante , que le choix de la mort , redevenu calme depuis qu'il n'avait plus à disputer sa vie, il reprit pour un jour ses exercices ordinaires, se baigna et donna un grand festin, où' il montra beaucoup de gaieté. Au sortir de table, avant de se faire ouvrir les veines, il alla visiter son bûcher, dressé dans son jardin, et le trouvant trop près de ses arbres, il le fit changer de place, de peur qu'il n'endommageât leur magnifique ombrage. Bien mourir était le seul point d'honneur qui restât dans cette société. Messaline leur donna de fréquentes occasions de le montrer'.

Avec cette femme impudique, nous allons trouver, pour la première fois en Occident, la vie des cours asiatiques : mélange de complots, de supplices et de monstrueuses dissolutions. Il était inévitable qu'en s'établissant au Palatin, le despotisme oriental y amènerait à sa suite les mœurs d'Alexandrie et de Ctésiphon : la rivalité des femmes, l'influence des affranchis, les conspirations de palais. Du premier coup Rome dépasse les scandales les plus fameux. Il n'y a eu jusqu'à présent dans l'histoire qu'une Messaline, et Juvénal poursuit encore l'impériale courtisane du fouet sanglant de son vers indigné. Dans quelques années, une autre impératrice empoisonnera son mari; un empereur tuera sa mère, son frère, sa femme, et toutes les folies, tous les vices, toutes les cruautés vont se déchaîner sur une société tremblante et pourrie.

Claude avait épousé en premières noces Pétina, qu'il a répudia pour des fautes légères, » et Urgulanilla, qu'il chassa à cause d'ignobles débauches et d'un soupçon d'homicide. Elle lui avait donné une fille, Claudia, qu'il accepta d'abord, qu'ensuite il fit jeter nue à la porte de sa mère, en disant qu'elle était le fruit d'un commerce adultère. Messaline, qu'il fiança ensuite, était arrière-petite-fille de la sœur d'Auguste, la vertueuse Octavie, dont le sang ne prévalut pas dans sa postérité sur le sang vicié d'Antoine.

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