‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 5)Chapitre 10 sur 44 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Non aliud discordantis patriae remedium fuisse quam ut ab ano regeretur. Tacite, Annales, I, 9.

Antoine mort, et TÉgypte rattachée au domaine de TEmpire, Octave regagna la Syrie, où il reçut du roi des Parthes une première ambassade; déjà moins fière, car Phrahates voulait détourner Yimperalor romain de soutenir un candidat au trône réfugié sur les terres de TEmpire \ Il employa encore Thiver et le printemps de Tan 29 à régler les affaires de l'Asie Mineure. C'était la seconde année qu'il passait hors de Rome. Mais il n'avait pas hâte d'y rentrer. Il voulait affermir son pouvoir en l'exerçant au loin et laisser aux Romains le temps de s'habituer à l'idée d'un maître. Il y mettait vraiment trop de prudence ; et les secrètes colères de l'aristocratie ne demandaient pas d'aussi longs ménagements.

Peut-être aussi était-ce un calcul habile pour laisser libre carrière à l'adulation : non qu'il y fût bien sensible, il l'estimait ce qu'elle vaut, mais il avait besoin que les Romains parussent courir au-devant de lui et donnassent

l. Octave évita de donner de grandes proportions à cette affaire. Use contenta d'assurer un asile au prince fugitif et d'emmener à Rome le fils de Phrahates comme otage et garant de la paix qu'observerait son père. Dion., LI, 18.

eux-mêmes des gages éclatants d'adhésion à sa fortune. D'ailleurs Mécène et Agrippa veillaient pour lui à Rome, où, sans titre officiel, ils étaient tout-puissants ^ Les lettres d'Octave au sénat et aux consuls passaient par leurs mains; il leur avait même laissé un cachet semblable à celui dont il scellait ses dépèches, afin qu'ils pussent, suivant les circonstances, en modifier le contenue Tout en paraissant demeurer à l'écart, c'étaient eux qui donnaient le mol d'ordre au dévouement, qui soufflaient l'enthousiasme, qui dirigeaient les délibérations et les votes. Tâche facile, grâce à l'abaissement des caractères et au désir universel de la paix.

Depuis l'échaufTourée de Lépide', cet avertissement salutaire qu'Auguste avait si bien compris, le calme n'avait pas été troublé et le seul bruit qui agitât la ville était celui des décrets adulateurs du sénat. Après Actium, on avait voté un triomphe ; après la soumission de l'Egypte, on en décerna un autre. Puis il fut ordonné aux prêtres de faire des vœux pour Octave, comme ils en faisaient pour le peuple romain, et de mêler dans leurs prières son nom à celui des dieux; aux citoyens, de répandre des libations en son honneur; aux vestales, aux sénateurs et au peuple, de sortir au-devant de lui pour précéder son char, le jour où il rentrerait dans Rome. Ce jour deviendra une fête annuelle*; deux arcs de triomphe, l'un à Brindes, l'autre dans le forum, s'élèveront pour perpétuer le souvenir de ses victoires; dans les solennités, il portera le manteau de pourpre; enfin, l'entrée de sa maison sera ornée de branches de laurier et d'une couronne civique. Nous avons

1. Cilnium Maecenatem,... cunctis apud Romam atque Italiamprâeposuit. Tac, -Inn., VI, 11, et Vell. Paterc, II, 88. — 2. Ce cachet était à l'image du sphinx, véritable emblème de sa conduite; plus tard, il se servît d'un anneau qui portait gravée la tête d'Alexandre et d'une bague où était sa figure très-ressemblante. Dion, LI, 3; PI., XXXVII, 4. Pour correspondre avec ses conseillers, il avait même un chiffre qui consistait à mettre au lieu de la lettre nécessaire celle qui la suivait immédiatement dans l'alphabet. Dion, ihid. — 3. Voy. ci-dessus, p. 129-5. — 4. Ces fêtes furent également instituées dans les provinces. Hérode les établit à Jérusalem et à Césarée. Jos., A. J., XV, 8; XVI, .5.

encore des médailles qui présentent ce dernier symbole, avec la légende que les courtisans de la fortune prodiguent si aisément : « Au sauveur de la patrie, ob civeis servatos^. »

A ces honneurs équivoques on comprit bien qu'il fallait joindre du pouvoir. Au commencement de janvier de Tan 29, pendant qu'Octave prenait possession, en Asie, de son cinquième consulat, les sénateurs et les magistrats firent à Rome le serment d'obéir à ses actes, et on lui offrit la puissance tribunitienne pour sa vie durant, avec le droit d'étendre son inviolabilité sur quiconque Timplorerait*. Mais tout cela encore avait été à peu près donné à d'autres; il fallait du nouveau cependant. Un souvenir classique tira d'embarras. Devant l'aréopage, Oreste avait été sauvé par le suffrage de Minerve; il fut décidé qu'Octave pourrait dans les causes criminelles voter en faveur de l'accusé. C'était le droit de grâce, qui est resté un des attributs de la souveraineté '.

Une députation du sénat alla lui porter ces décrets. Elle le trouva occupé à faire un dieu de César, et permettant qu'on lui élevât à lui même des temples dans Pergame et Nicomédie *. Avec les Grecs habitués de longue main à ces flatteries sacrilèges, il se laissait volontiers décerner de son vivant l'apothéose; avec les Romains, \\ était résolu à se donner les dehors d'un généreux désintéressement. Aussi n'accepta- 1- il pas tout ce qu'on lui offrait; il refusa même la plus précieuse de ces prérogatives, la puissance tribunitienne à vie , afin de laisser quelque doute sur ses intentions et une illusion à ceux qui en gardaient encore.

Cependant ses lieutenants faisaient partout triompher

1. Le sens véritable était peut-être moins général : « Pour avoir sauvé des citoyens. » C'est ainsi qu'on méritait la couronne civique. — 2. Dion, LI, 20. Il avait eu déjà, comme triumvir, plusieurs des privilèges des tribuns. Dion, XLIX, 15; App., B. C, V, 132. — 3. Dion., LI, 19. En l'an 13, on décréU, pour son retour des Gaules, qu'à tous ceux quî viendraient à sa rencontre èvTÔc Toû ito{xyip{ou à§eiav elvai. Id. LIV, 25. Ouand.il rentrait dans Rome, on évitait ce jour-là d'exécuter des criminels. Enfin ses temples, ses statues devinrent des asiles inviolables. Sén., de Ciem., I, 18; Tac. Ann.j III, 36. — 4. Des proconsuls avaient eu déjà cet honneur. Cic Ep. ad Q. I, 9.

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