‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 5)Chapitre 16 sur 44 · Pausan., III, 21, en nomme dix-huit · texte numérisé non relu

Pausan., III, 21, en nomme dix-huit

militaires et les colonies qui les gardaient ont été, avec les lois civiles, la grande originalité de Rome.

Après les choses sérieuses, celles qui ne Tétaient pas; Auguste, qui parlait beaucoup à Rome des coutumes du temps passé, essaya d'en faire revivre quelques-unes en Grèce: il rétablit le conseil amphictyonique.

Quelques mois avaient suffi au règlement des affaires de la Grèce; l'Asie l'occupa plus longtemps. De Samos, où il passa l'hiver à étudier toutes les questions que soulevait le gouvernement des provinces orientales, il se rendit à Éphèse, où il limita le droit d'asile du temple de Diane % et de là à Ilion, dont il confirma les privilèges comme première patrie du peuple romain. Il traversa ensuite la Bithynie, peut-être le pays des Galates récemment soumis à l'administration impériale, et descendit en Syrie, visitant sur sa route les provinces du sénat comme les siennes propres, et réglant toute chose souverainement. Ici il remit des tributs; là il en imposa de nouveaux. Quelques villes obtinrent le droit de cité; d'autres, lejibsLatii. Il donna la liberté à Samos, comme il l'avait récemment donnée aux districts de la Pamphylie soumis à Amyntap^; il l'ôta à Cyzique', à Sidon, à Tyr, à cause des séditions sanglantes que les magistrats de ces trois villes n'avaient pas su empêcher. Tous, officiers romains et provinciaux, furent ramenés à la stricte observation des lois^

Les rois alliés, à leur tour, furent selon leurs mérites récompensés ou punis. Il venait de détruire le royaume inutiledes Galates (25av. J. C), et Tannée d'auparavant il avait, au contraire, envoyé les insignes de la dignité sénatoriale, avec le titre d'allié, à ce Polémon dont la politique romaine avait besoin à cause du voisinage de TArménie. Bientôt même il lui donnera un second royaume, celui du Bosphore

1 . Ce droit, s'étendant à presque toute la ville, avait fait d'Éphèse le repaire de tous les bandits de la province. Strab., XIV, 6U. Mais je ne puis assurer que ces restrictions furent faites pendant ce voyage d'Auguste. — 2. Dion, LUI, 26. — 3. Cyzique la recouvra en l'an 15. Id., LIV, 23. — 4. Peut-être fut-ce alors que fut établie la colonia Cœsarea Àntiochiay pour tenir en bride les Isauriens. Strab., XII, 677; Plin., V, 27.

Cimmérien. La Capadoce était un des avant-postes de Fempire vers TEuphrate ; afin d'accroître les forces de son roi, il augmenta ses domaines* ; plus tard, il lui permit d'épouser la veuve de Polémon, qui lui apporta en dot une partie des possessions de son premier époux. Le roi de la Comagène avait commis un meurtre odieux ; Auguste, qui ne punissait la cruauté d'Hérode que d'une plaisanterie peu attique, eut, à ce qu'il semble, intérêt à se montrer cette fois sévère; il déposa le meurtrier et donna sa place au fils de la victime. On voit que Rome se réservait la haute juridiction sur tous ces petits tyrans qui n'avaient que trop longtemps fatigué le monde de leurs passions sanguinaires*.

Il confirma le fils de Jamblique, roi d'Émèse, dans la possession de l'héritage paternel, et rendit à celui de Tarcondimotos la Cilicie orientale qu'il lui avait retenue dix ans. Ces deux petits États semblaient nécessaires pour arrêter les brigandages des montagnards du mont Amanus et ceux des nomades établis sur les frontières de la Syrie et de la Palestine. La même raison valut à Zénodore et à Hérode la conservation de leur tétrarchie , à l'un la Trachonitide , à l'autre la Judée. On a vu précédemment l'adresse d'Hérode à se concilier la faveur d'Auguste. Ce prince lui laissa la liberté, qu'il n'accordait pas aisément, de choisir parmi ses enfants celui qu'il voulait pour son successeur, et Zénodore ayant été vers ce temps emporté par une maladie , il gratifia le roi juif de sa principauté. Suétone avait donc raison d'écrire : « Il considérait les rois alliés comme des membres de l'empire. Souvent il donna des tuteurs à leurs enfants mineurs , et il en fit élever un grand nombre avec les siens dans sa propre famille '. »

Lorsque Cléopatre avait voulu fuir aux Indes, les Arabes nabatéens avaient brûlé la flotte qu'elle réunissait dans la mer Rouge. Ce service avait valu à leur roi d'être reconnu

1. îl lui donna plusieurs villes de Cilicie et la partie de la petite Arménie jadis cédée par Antoine à son allié le roi des Mèdes. Dion, LIV, 9. — 2. Dion, LU, 43. --3. Oct, 48. Jos., A, J., XV, 10, 13.

par l'empereur, et depuis lors Auguste tâchait de vivre en bons rapports avec ces nomades, maîtres des avenues de la Syrie, de la Palestine et de l'Egypte S bien que le ministre de leur roi Obodas eût peut-être à dessein égaré Gallus dans l'expédition en Arabie dont il sera bientôt question *.

Les relations qui nous peignent la co'ur des rajahs indiens, à qui la Compagnie anglaise laisse une ombre d'indépendance', montrent comme ils se dédommagent de leur impuissance politique en satisfaisant les caprices les plus insensés, et du repos auquel une force supérieure les condamne par de sanglantes tragédies d'intérieur. Ces esclaves couronnés, qui font de si abominables tyrans, sont le vivant portrait de ces petits rois que Rome conservait dans ses provinces orientales; on l'a pu voir par les crimes d'Hérode (p. 81). Je ne dirai pas qu'Auguste se proposât de faire sentir aux peuples voisins par ce contraste le bonheur de vivre sous la loi romaine. Mais il en sortait certainement pour eux une leçon. De toutes parts on entendait vanter le calme dont jouissaient les provinciaux; et les pays restés indépendants imploraient l'honneur d'être admis au nombre des sujets de l'empire. On a vu les Gétules soutenir une guerre furieuse, parce qu'Auguste les avait donnés à Juba ; les habitants de la Comagène , après la mort d'Antiochus , voulurent être Romains *, et après celle d'Hérode, les Juifs supplièrent qu'on les réunît à la province de Syrie. Huit mille d'entre eux établis à Rome appuyèrent la demande des cinquante ambassadeurs ^

Auguste ne visita pas cette fois l'Egypte •. Mais il avait

1. Dion, LI, 7. Plut., Ànt., 70. Strab., XVI, p. 780. — 2. En Tan 6 Obodas fut remplacé par Arétas. Ce prince ayant pris le titre de roi avant de l'avoir sollicité d'Auguste, celui-ci en montra un mécontentement qyii obligea Arétas à lui envoyer des excuses et des présents. Jos., XVI, 16. — 3. Voyez, par exemple, The private life of an eastern kingj .... Nuddir-u-deen^ king of Ouday 1855. — 4. Jos., A. /,, XVIII, 3. — 5. Id., XVII, 12. B. /., II, Set Tac, Ann.y II, 42. — 6. 11 n'alla pas non plus en Afrique. Cependant il dit lui-môme, dans le Monum, d'Ancyre, qu'il y envoya des colonies, notamment à Carlhage. App., Pun.f 136. L'Afrique et la Sardaigne furent les deux seules provinces qu'il ne visita pas. Suét. , Oct.f 47.

si bien réglé l'administration de cette province, après en avoir fait la conquête, que sa présence y était inutile *.

KËgypte vit le premier exemple de la sévérité du nouveau gouvernement. Corn. Gallus, ami de Virgile et d'Auguste, avait été chargé de ce grand commandement. C'était un poète : la tête lui tourna quand il se trouva maître absolu de sept millions d'hommes. Il agit comme un Pharaon ou un Ptolémée, peupla l'Egypte de ses statues, grava son nom et ses exploits sur les pyramides, et par ses exactions excita une révolte qu'il réprima cruellement : Thèbes fut pillée et détruite. Auguste n'entendait pas qu'on régît avec ces façons royales son patrimoine; il destitua Gallus, et lui interdit sa présence. Le sénat s'empressa de frapper celui que le prince repoussait; il le condamna à l'exil : Gallus se tua (28 ou 26 av. J. C). Pétronius, son successeur, comprit mieux les intentions du prince à l'égard d'un pays qui nourrissait Rome pendant quatre mois de Tannée, par où passait tout le commerce des Indes , et qui , à lui seul, versait dans le trésor l'impôt de six provinces. Sous les derniers Ptolémées, la famine et la peste l'avaient fréquemment désolé. Pétronius fit exécuter de grands travaux pour arriver à un meilleur aménagement des eaux du Nil ; il répara les digues et nettoya les canaux. Les eaux se perdant moins vite et, l'inondation allant plus loin, les produits augmentèrent. Avant ce gouverneur, quand le Nil ne montait que de huit coudées, il y avait famine : il fallait le double pour qu'il y eût abondance; sous lui, douze coudées donnèrent la plus grande abondance, et huit coudées ne donnèrent plus la disette *. Comme l'impôt se réglait sur la récolte, les revenus du prince croissaient avec la prospérité du pays. Le commerce, favorisé par une police vigilante, répandit la vie jusque dans le désert. Tous les ani? 120 vaisseaux partaient des ports de la mer Rouge pour l'Inde, par la mousson d'été dont on venait de reconnaître la périodicité, et revenaient par celle d'hiver.

1. Voy. ci-dessus, p. 55 etsqq. — 2. App., B. C, IV, 61, 63, 108. Tac, Arm,, II, 59; H.,1, 11; Suét, Oet., 18; Strab., XVII, 788-817.

Tels étaient les travaux du maître du monde, et voilà comme il jouissait de sa victoire. Si tout lui appartenait, son temps aussi, ses soins, sa fortune même appartenaient à tous; et comme il s'était substitué aux droits, il avait accepté les devoirs d'un gouvernement intelligent qui répare avec les ressources publiques les désastres dont quelques-uns sont frappés. Dans ses longs voyages, il soulageait les villes obérées et rebâtissait celles que quelque fléau avait détruites. Tralles, Laodicée, Paphos, renversées par des tremblements de terre, sortirent plus belles de leurs ruines. Mille autres, dit Thistorien Dion, furent ainsi secourues *. Une année même il paya de ses deniers tout l'impôt de la province d'Asie*. Antoine ravissait aux* Grecs leurs chefs-d'œuvre, Auguste les leur rendit', ou si quelquefois il en prit, du moins il les paya. Cos, en échange de la Vénus Anadyomène d'Apelles, obtint une remise de cent talents sur son tribut *.

La route des honneurs n'était pas non plus fermée aux provinciaux. Un Mitylénien fut nommé procurateur d'Asie *; Josèphe cite un juif apostat, Tibère Alexandre, qui fut procurateur de Judée, plus tard préfet d'Egypte, et le Gaditain Balbus traversa triomphalement cette voie Sacrée qui avait vu, il est vrai, des provinciaux couverts de la robe à fleurs d'or, mais enchaînés et captifs. D'autres venaient insulter dans Rome même par leur faste à la pauvreté des vieilles maisons: un Gaulois achetait ces jardins que Salluste avait autrefois créés avec l'or d'une province. Tout en montrant aux provinciaux cet esprit libéral, Auguste refusa cependant d'entrer dans la voie que César avait ouverte et qui menait

1. LIV, 23. — 2. Id,, ihid,, 30 : çopov oOtyî; xèv Iteiov, Ix tûv éauxoO XpîiiAàTcov Tcp xoivc^ l<r^veYX6. — 3. Strab., XIV, 637 : Il rend aux Samiens deux statues colossales de Myron enlevées par Antoine. Auguste dit luimême, dans le Mon. d'Ane, , qu'il rendit aux temples de la Grèce et de l'A^sie les richesses et les ornements que ses adversaires leur avaient pris. Col. IV, 1. 50. 11 ajoute qu'il vint quatre fois au secours du trésor épuisé. — 4. Strab., XIV, 657; Cf. Id XII, 595 : xà yàp xà/Xi<rra àvaerjfjLaTa... à (ùv ['AvTwvto:] ^pe... ô Se [Ssêao-tèç Kaïerap] Oeoïç ÀTTÉScoxe. — 5. Strab., XÎV, 618.

à rassimilation progressive des vaincus et des vainqueurs. Il fut très-avare du droit de cité ; il le retira aux Siciliens, et ne l'accorda qu'à des magistrats de municipes et à quelques grands propriétaires, se servant de ce titre pour constituer une noblesse dans les provinces comme il en avait établi une à Rome. Ainsi, on retrouve partout cette même tendance aristocratique de son gouvernement que j'ai signalée ^

Les mesures générales de l'administration impériale s'accordaient avec cette conduite du prince, qui était pour les gouverneurs un exemple et une leçon. Dans l'ordre des intérêts religieux, nulle violence. Toutes- les divinités qui veulent entrer dans le culte romain sont admises; et chaque grande division de l'empire voit son dieu national protégé, enrichi par les lois de Rome. En Italie, le seul Jupiter Tarpéien est élevé à l'honneur et au profit du jus trium liberorunij que la sagesse du gouvernement impérial décerne à sept dieux provinciaux : disposition remarquable, qui indique un eflbrt pour discipliner l'anarchie religieuse du polythéisme et pour centraliser le culte en faisant arriver tous les legs pieux aux autels de huit divinités seulement*. Cette indépendance religieuse accordée à tous les cultes polythéistes le fut même aux doctrines dont le principe était radicalement opposé à celui de la pluralité des dieux. A Rome, en face de Jupiter très-bon, très-grand, les Juifs lisaient publiquement le Pentateuque et les sanglantes ironies dont les prophètes flagellaient les idoles. En nous souvenant combien de sang a répandu l'intolérance religieuse, nous tiendrons compte aux Romains d'alors de tout le mal qu'ils n'ont pas fait. Remarquons encore, à propos des Juifs, que Rome qui leur a enlevé le droit de pronon-

1. L'ordre des décurions, dans les municipes, répond à Tordre des sénateurs dans Rotee, et tous deux tendront à devenir héréditaires. Bientôt les Augustaux répondront aux chevaliers, ou du moins formeront comme eux un ordre intermédiaire entre les décurions et le peuple. Voy. ci-dessus, p. 190. — 2. Deos heredes instituer e non posgumus prxter,.,. Jovem Tarpeium, ApoUinem Didymœum, Martem in Galliay Minervam lliensem Oe Coda dit Miliensem), Herculem Gaditanum, Dianam Ephesiam^ Matrem Deorum Sipelensim quœ Smyrme coftlur, et cœlestemSalineMemCarthagi-

cer une sentence de mort, leur laisse celui de sauver chaque

année un coupable*.

Pour le service militaire Rome n'était point exigeante; il .lui fallait peu de soldats proportionnellement à la masse des habitants de l'empire, parce qu'elle n'établissait que peu ou point de garnisons à l'intérieur, et cet impôt du sang ne tombait guère que sur les nouvelles provinces, dont les populations belliqueuses le payaient sans contrainte. « Aujourd'hui, dit un des jurisconsultes du Digeste, il n'y a plus guère que des volontaires *.

Dans les derniers temps de l'administration isénatoriale, il s'était agi de tirer le plus d'or possible des provinces; il s'agissait maintenant de lés régir au double point de vue de leur intérêt propre et de l'intérêt de l'empire. Le système des contributions en nature prétait aux exactions ; Auguste ne l'abandonna pas, mais il le restreignit : mesure favorable aux provinces, car les dîmes ruinaient l'agriculture dans l'empire, comme elles l'ont ruinée au moyen âge, comme elles la ruinent encore aujourd'hui dans les États musulmans. En outre, les publicains étaient par là rendus moins indispensables ^ et, en diminuant le nombre de ces intermédiaires parasites, on faisait retourner à la fois au trésor et aux contribuables les immenses profits de cette race odieuse. Mais pour que l'impôt fût établi avec équité il était nécessaire de dresser un cadastre général. César l'avait commencé, Auguste le termina. Quatre géomètres parcoururent tout Tempire pour en mesurer les distances. Zénodoxe acheva la mesure des parties orien-

nii, Ulp., lih. Reg., XXir, 6. Les gouverneurs étaient tout particulièrement chargés de protégea les domaines des temples et leurs immunités. Aggen. Urbicus, ap, Goës., 74. — 1. Évangile de S. Matthieu, XXVII, 15—2. Voy. ci-dessous au chap. xliv. — 3. Je ne veux pas dire qu'il, n'y eût plus de pubhcains, car je vois que, sous Tibère , frumenta et pecunise vectigaleSj c«tera publicorum fructuum societatihus equitum romanorum agitaharUur (Tac, Ann.y IV, 6) ; mais plusieurs provinces avaient obtenu comme l'Asie de lever elles-mêmes leur tribut (App., B. C, V, 4), et là où ils gardaient la ferme de l'impôt, la contribution en argent, ûxée d'après le cadastre général des terres, n'offrait pas les difficultés bi favorables aux exactions des contributions en nature.

taies en treize ans, cinq mois et neuf jours; Théodote» celle des provinces du Nord en dix -neuf ans, huit mois et dix jours; Polyclète, celle des régions du Midi en vingt-quatre ans, un mois et dix jours; enfin Didyme, celle de TOuest en près de dix sept ans^ Leurs travaux, centralisés à Rome, furent coordonnés par Balbus, qui, après avoir dressé le registre des mesures de tous les pays et de toutes les cités, écrivit les règlements agraires imposés à Tuniversalité des provinces ^ Agrippa présida longtemps à ce grand travail; il en tira une mappemonde, qu'il fit graver sous un portique \ Chaque gouverneur avant de partir de Rome pouvait venir étudier sa province dans ce que nous appellerions le bureau de statistique impérial. « Il reçoit, dit Végèce, une description de sa province, avec indication des distances en milles, de l'état des routes et des petits chemins, des montagnes et des rivières \ > Les terres mêmes furent, d'après leur fertilité, rangées en diverses classes, de sorte qu'on eut pour rétablissement de Timpôt une base qui laissait moins de prise à l'arbitraire, chaque classe de terre étant taxée en raison de ce qu'elle était supposée devoir rendre à ses propriétaires. Le cultivateur savait donc maintenant ce qu'il avait à payer, et il pouvait améliorer son champ sans craindre de ne travailler que pour le décimateur ^

Ces mêmes travaux servirent à un autre but. L'empire reconnu et mesuré, il fut aisé d'y percer ces routes que les Romains regardaient comme les rênes du gouvernement

1. ^hicus, ou plutôt Julius Honorius Orator, Cosmogr. init. Cf. d'Âvezac au t. II du Recueil des savants étrangers (Acad. des Insc.) , Ritschl, die vermessung des rôm, Reichs unter Augusttis, 1842. Walter, Gesch. des Rômitchen RechtSj 1. 1, p. 388, prétend qu'on ne mesura que les territoires des villes et des provinces et non les propriétés particulières, excepté là où étaient des colonies. — 2. Front., de col. ap. Goës., p. 109. — 3. PL, H. iV., 111,^3. licite sans cesse les mesures d'Âgrippa, moins fréquemment celles de Mucien. La carte de Peuiinger paraît n'être qu'une réduction ou imitation grossière et imparfaite de la carte d'Agrippa. — 4. Vég., de Re milit., III, 6. — 5. Àugusti temporihus, orbis Romanus agris divisus ceniuque descriptus est, ut possessio sua nulli hahereiur incerla quampro tributorum susceperaX quantitate solvenda, Cassiod., Yariar.y III , 52. CL Isid., Orig.^ V, 36 et Savigny, Hôw. Steuerverfassung,

central. Déjà la république avait sillonné de routes toute ritalie, percé audacieusement d'un grand chemin les montagnes de FÉpire et de la Macédoine et relié l'Espagne à ritalie par une voie militaire. Auguste fit faire celles de la Cisalpine, et, imprimant la plus vive impulsion à ces travaux productifs, il couvrit de chemins toute la Gaule et la Péninsule ibérique*. Puis « sur toutes ces routes qui partaient du milliaire d'or élevé au milieu du Forum, il plaça à de très- courtes dislances des jeunes gens qui servaient de courriers et, dans la suite, des voitures, pour être informé plus tôt de ce qui se passait dans les provinces'. » Ces postes, qui furent servies avec une grande célérité*, n'étaient pas utiles au pouvoir seul, mais aux particuliers, dont les lettres étaient rapidement portées d'une extrémité à l'autre de l'empire *. Une circulation plus active se trouva ainsi établie entre les divers points des provinces*. Les montagnes abaissées et entr'ouvertes par les pionniers romains, les fleuves enchaînés par les ponts jetés sur leur cours laissèrent passer la civilisation qui, suivant ces routes comme autant de fils conducteurs, pénétra dans les retraites les plus solitaires, jusqu'au milieu de populations étonnées et domptées par elle plus sûrement que par les armes. Le commerce naturellement y gagna et une vie

1. Bergier. Bist. des grands chemins de VEmp. Rom,, I, p. 27. Les chemins étaient de deux sortes : Viae puhlicœ regales, quas publiée muniun- Pur.,., Vicinales j qux de publicis divertunt in agros, hœ muniuntur per pagos, Sicul. Fiaccus, de Cond. agr., I, p. 215. — ' 2. Suét., Oct., 49. Val. Max., V, 5, 3. PI., if. N., VII, 20. Véij., de Re milit., III, 6. Lampr., Âlex.j 45. Un gouverneur ou un général partant de Rome pouvait calculer le jour et presque Theure où il serait rendu à son poste. — 3. Il fallait moins de 6 jours pour aller d'Antioche à Constantinople. Liban., Orat., 22. Ce qui fait plus de 40 lieues par jour. Val. Max., V, 5, 3, veut que Tibère ait fait 67 lieues en un jour et une nuit quand il alla recevoir les derniers soupirs de son frère. — 4. Octave avait interdit la publication des actes du sénat (Suét., Oct.^ 36). Mais il y avait des journaux, acta, qui racontaient tout ce qui se passait à Rome, Suét. , Tih, , 5; Calig., 8; Tac, Ann, , III, 3; XVI, 22; Lamp., Comm.j I5, et qui, étaient lus avidement dans les provinces. Tac, Ann., XII, 31. Diurna P. R, , per proviry:ias, per exercitus, curatius leguntur. Cf. Leclerc, des Journaux chez les Rom. — 5. «On a vu les Romains, après avoir soumis bien des nations d'un caractère naturellement féroce, parce que l'âpreté du sol, le défaut de ports ou d'autres

nouvelle se répandit dans cet empire si admirablement disposé pour une grande et longue existence.

Voyez-le, eneflfet; il renferme tous les pays qui, des Pyrénées et des Cévennes, des Alpes et des Balkans, du Taurus et de l'Atlas descendent à la Méditerranée, avec leurs fleuves sans nombre et leurs beaux rivages chargés de riches et industrieuses cités. En aucun lieu de la terre l'humanité n'avait rencontré de conditions plus favorables à son développement qu'à l'entour de cette mer assez vaste pour que des peuples nombreux eussent trouvé place sur ses bords, assez resserrée pac ses promontoires et ses îles pour que les côtes opposées pussent, si je puis ainsi parler, répéter tous les échos qui s'élevaient de chaque point de ses rivages. Les physiciens nous disent qu'une lumière réfléchie par un miroir va se perdre dans les espaces lorsque rien ne l'arrête, mais que si elle rencontre sur son passage un foyer qui la reçoive, la concentre et la renvoie, alors, multipliée avec une grande puissance, elle porte au loin son éclat et sa chaleur. Ainsi allait-il en être dans cet empire étendu tout autour de la Méditerranée : cercle lumineux où chaque point ne brillera pas seulement de la lumière qui lui est propre, mais de celle encore qu'il reçoit ; où l'activité d'un peuple sera stimulée par celle des nations qui lui font face, de sorte qu'à la grandeur de Rome répondra celle d'Alexandrie, aji commerce de Corinthe, de PouzoUes et de Marseille, celui de Smyrne, de Carthage et de Gadès, à la richesse enfin des riions du Nord, la prospérité de celles du Midi.

De cette prospérité il nous reste un témoin intelligent et

causes pareilles rendaient leur pays presque inhabitable, établir des rapports de société entre des peuples jusqu'alors insociables. » Strab., VI, p. 127. 11 y avait surtout entre Rome et lei provinces une circulation continuelle de voyageurs, de marchands, de fonctionnaires et de soldats. Les gouverneurs renvoyaient très-fréquemment des accusés à Tempereur. Pour un fort léger sujet, Félix, gouverneur de Judée, envoie des sacrificateurs se justifier devant le prince. (Jos., Autobiogr,) Saint Paul accusé en appelle à Tempereur et est envoyé en Italie. Cette circulation immense aidait à la fu* sion des peuples»

véridique, Strabon, qui du vivant d'Auguste parcourut tout Tempire. Nous lui avons beaucoup emprunté déjà pour tracer le tableau des provinces romaines après Actium; nous pouvons lui prendre encore celui de l'activité commerciale qui se développa dès que la mer fut délivrée de pirates, la terre purgée de bandits et le temple de Janus fermé. Nous verrons ainsi un côté de la vie ancienne auquel on n'accorde pas Tattention qu'il mérite. Dans un aussi vaste ensemble que l'histoire de l'empire romain les questions économiques ont leur place nécessaire à côté . des questions politiques et militaires, et il convient d'ajouter que le commerce fit alors pour jle monde romain ce qu'il fera un jour pour l'Europe moderne : il rapprocha les cités et les peuples dont nous avons montré au commencement de ce volume les profondes ditïérences, et il créa, pour trois siècles, sinon Tidée d'une commune patrie, au moins le même intérêt à conserver « la Paix Romaine ».

On se plaît à répéter, avec l'ancienne école, que le commerce était pour Rome un objet de mépris ^ Oui peut-être

1 . C*est la thèse soutenue par Mengotli dans son livre Del commercio de' Romani, 1803. II imagine même, à la manière antique, un discours sur le caractère avilissant du commerce, qu'il met dans la bouche du consul Emilius, p. 54-56. En voici la péroraison : Lasciamo dunqiie che gli attri travaglino per noi, e noi non pensiamo che a vincerli ed a spogliarli, Raynal disait la môme chose, Hist, philos, et pol., liv. XIX, ch. cxxi, et Montesquieu n'est pas d'un autre avis, Grand, et Décad., ch^ x, Esp. des lois, 1. XXI, ch. xiv; XV, XVI. Ce préjugé était surtout grec et mis en avant sans trop de succès par les philosophes. Xénophon, Économ., IV, dit : « Les métiers ruinent le corps et laissent Vâme sans énergie; » Aristote {Polit., III, 3) : ■ On doit refuser les droits de citoyen aux artisans; » il ne veut môme pas (1. VII, 9) que le citoyen travaille aux terres; Platon {Lois y VIII) le lui interdit formellement, et le condamne à un mois de prison {ibid. 1- XI), s'il fait quelque négoce; c'est Tidéal réalisé par les Spartiates, les Cretois et les Thessaliens. Gicéron se fît à RomeTécho de ces doctrines (Cf. de Off, 1 , 42 et ailleurs) ; non que je veuille dire que ce même préjugé n'y existait pas dans une certaine mesure, puisque le droit civil lui-môme rangeait parmi les gens de condition vile la femme, quœ mercemoniis publiée prœfuit, Cod. V, 27, 1. Mais peut-être a-t-on tiré de trop larges conséquences de ce texte. Une femme tenant houtique ne pouvait, en effet, dans les mœurs romaines, avoir place qu'au dernier rang. Denys d'Haï. (1. II et IX) dit que Romulus interdit les métiers aux citoyens, et que les marchands, les ouvriers, ceux qui tenaient une maison à louage n'étaient pas ci-

pour les Romains des premiers siècles ; assurément non pour ceux de TEmpire, qui avaient d'autres idées que les anciens Quirites, comme ils avaient une autre origine et d'autres mœurs. Que faisaient en Asie, plus d'un demisiècle avant Actium, les quatre-vingt mille Italiens que Mithridate y trouva *, et à Utique ces trois cents gros négo-

toyens. Mais, d'autre part, je vois, dès les premiers temps, le peuple partage encorpsde métiers, xarà xsxvaç (Plut. JVttma,n),et Rome, dès les premiers jours de la république, dédier un temple à l^îercure, instituer sous son patronage un collège de marchands (T. Live, II, 27), et signer des traités avec Carthage dans l'intérêt de ses négociaits ; plus tard, avant la seconde guerre punique, il fallut une loi provoqu'e par Flaminius pour interdire aux sénateurs le négoce et ne leur laisser qu'un navire d'une certaine capacité (300 amphores) pour le transport de leurs récoltes (T. I ive, XXI, 63;. Durant les guerres puniques, ce sont des entrepreneurs qui se chargent de l'approvisionnement des armées, et une province n'est pas conquise qu'on y voit aussitôt accourir les négociants romains, avec leur avidité accoutumée, dit Diodore, V, 26, no^Xol twv 'IxaXtxûv â(j.icôp(i}v 5ià Ti'iv (tuvi^Oyi çiXapyypiav.... Voy. les notes qiii suivent. Une autre preuve indirecte, mais curieuse, de l'attention donnée par l'administration romaine aux affaires commerciales, c'est que chaque ville, chaque quartier avait des étalons de poids et mesures conservés par les magistrats et placés dans un temple sous la garde d'un dieu. Ce dieu, dans une inscription, n'est pas le facile Mercure, mais Hercule (Orelli, Corp. Insc, n» 1530. Cf. Code Théodos., XII, 6, 19 et 21; Amm. Marcell. XXVII, 9; Bureau de la Malle, Écon. poL des Rom. I, 11 ; Egger, Examen des hist. d^Àug., p 371). Les Romains avaient même mesuré la densité de l'eau, du vin, de l'huile, du miel, et, pour prévenir toute erreur, ils avaient pris pour unité de poids une certaine quantité d'eau de pluie. Dureaudela Malle> ihid. I, p. U. Ajoutons l'unité des monnaies qui depuis Auguste tendit à s'établir. Dans le passage tant cité de Gicéron, de Off. 1,42, il y aurait bien des choses à remarquer : ces portiïores, ces fœneratoreSf que, dans ce livre tout stoïcien, il appelle sordidif sont par lui traités ailleurs tout autrement. Pompée, Brutus n'étaient-ils pas f orner ator es, et le vieux Caton qui fabriquait des vins de Cos dans son vignoble de la Sabine? (PI., XIV, 9.) Cependant j'accorde qu'il trouve méprisable le commerce de détail, comme nous trouvions naguère avilissante la condition d'acteur, ce qui n'empêchait pas nos théâtres de prospérer ; mais quel portrait fait-il du négociant enrichi qui ex alto in portum^ ex ipso portu se in agros posseS' sionesque contulU, et videtur jure optimo posse laudariy et toutes ses recommandations en faveur de négociants romains. Epist., XI, 24, XIII, 26, 43, etc. Voir Lebas, Insc. gr. et lat.y t. I, p. 202, n^ 60, et Bœckh, n» 2285 B, sur l*js négociants romains trafiquant à Délos. — 1. Ap. Miihr. 61, Val. Max., IX, 2. Gicéron, dans le pro lege Manil., 7, montre les immenses capitaux engagés par les Romains en Asie et le bouleversement des fortunes à Home, si on ne prévient pas la ruine des citoyens qui trafiquent dans cette province. Voyez, dans ses lettres datées de Cilicie, combien il y est question de ces négociants ou usuriers romains, et parmi les derniers Brutus et Pompée

258 L'EMPIRS sous AUGUSTE.

ciants romains dont les esclaves suffirent à la garde de la ville? « Dans la Narbonaise, dit Cicéron % il ne se remue pas un écu qu'il ne passe par les mains d'un Romain. » Estce que les provinces seraient devenues si vite romaines sans le commerce, et sans le commerce fait par des Italiens résidents ^7 Les mesures administratives et les colonies n'auraient pas suffi à opérer- si rapidement cette fusion ; mais quand nous trouvons des marchands romains chez les Sicambres et chez les Marcomans ' , dans l'Irlande *, l'Arabie Pétrée et la Tauride ; quand nous savons que, pour le compte de Rome, cent vingt vaisseaux allaient chaque année visiter les côtes de la presqu'île du Gange ', et que Pompée avait fait étudier la route de l'Inde par la Caspienne, rOxus et la Bactriane ® ; dirons-nous que le commerce était odieux aux Romains et qu'ils trouvaient bon d'abandonner aux provinciaux les profits de l'immense trafic qui se faisait dans tout l'empire?

On distingue l'Orient et l'Occident. Les Grecs honoraient, dit-on, le commerce et l'industrie, et les favorisaient par leurs institutions. Cela est juste; mais il ne faudrait pas ajouter que l'Occident reçut les préjugés de Rome avec ses lois. Car Strabon atteste, à chaque page, l'activité commerciale de l'Espagne, de la Gaule et même de la Pannonie.

1. Pro Fonteio, — 2. Florus engage les Trévires à commencer la guerre par le massacre des négociants romains. Tac, Ann., III, 42. La conquête des Gaules n'était pas achevée, que déjà les négociants romains y accouraient. La grande révolte commence à Génabum par le massacre des citoyens, Romani qui negotiandi causa ihi constiterant, Caesar, B. G., VII, 3. — 3. Tac.> Ann., If, 62. — 4* Tac., Agrxc, 24. Soixante dix mille Romains ou alliés sont tués en Bretagne sous Néron, et il n'y avait que dixhuit ans qu'elle avait été conquise sous Claude ! Tac, Ann.^ XIV, 33. Il dit {ihid.) en parlant de Londres, cofia negotiatorum et commeatuum maxime célèbre. — 5. Strab., II, p. 118. Et ce commerce avec l'Arabie, l'Inde et la Serique coûtait annuellement àRome plus de vingt millions (PI., H. iV., XII, 41), malgré les sénatus-consultes qui défendaient l'exportation de l'or. Cic, pro Flacco , 28. Les denrées de l'Inde se vendaient au centuple, quœ apttd nos cenluplicato veneunt.Pl., H.'N.j yi,26. — 6. Pline, VI, 19, d'après Varron, Pompeii ductu escploratum» Strabon dit aussi au livre II, 15, p. 73 : « L'Oxus est tellement navigable^ que par son canal les marchandises indiennes s'apportent avec facilité jusqu'à la mer Hyrcanienne, d'où, par d'autres fleuves, elles arrivent jusqu'au Pont-Euxin. »

« La navigation de Tlbérie occidentale jusqu'aux colonnes d'Hercule est fort belle, dit-il, à quelques difficultés près, qu'on éprouve dans le passage du détroit. Elle n'est pas moins belle sur la Méditerranée, où le reste du trajet se fait dans un climat tranquille, surtout quand on tient la haute mer.... et dans une mer débarrassée de pirates, de manière que rien ne manque à la sécurité des navigateurs.... Chaque année, de très -gros vaisseaux arrivent de la Turdétanie à Dicéarchia et à Ostie, en aussi grand nombre que ceux de Libye. » Et lorsque Horace a besoin de mettre en scène un riche marchand, il l'appelle « le maître opulent d'un navire d'Espagne *. » Ailleurs, « il ne demandera pas aux dieux, dit-il, de pouvoir naviguer impunément trois ou quatre fois dans Tocéan Atlantique *. » Les Romains suivaient donc dans cette mer les traces des Carthaginois. Tacite parle en effet des relations des négociants italiens avec l'Irlande, et Suétone nous montre, sous Auguste \ le peuple divisé en trois classes, plebs urbana^ aratores, negotiantes. Il y a plus : malgré Tindifférence des historiens anciens pour les faits de cet ordre, on voit que la question qui est la plus vive préoccupation du monde moderne, celle du travail, s'agitait, il y a dix-huit cents ans, sur les bords du Tibre, comme elle s'agite aujourd'hui sur ceux de la Seine et de la Tamise. Tacite descend des hauteurs oii il se plaît à rester pour déplorer que par le manque d'ouvrcige une disette soit devenue une famine *.

Rome, avec ses quinze cent mille habitants, formait le

1. Odes, m, 6 : Navis hispanx magister..., pretiosus cmptor. Il dit davantage, Od,y I, 31 : Vives.,,, mercator dû carns ipsiSj quippe ter et qualer anno revisens œquor Atlanticum impune. La navigation à voiles et à rames était plus rapide que nous ne le croyons. Au dire de Pline (XIX,î5>^ on allait d'Os lie à la côte d'Afrique en 2 jours, à Marseille en 3, à TarragîSie en 4, à Gadès en 7. De Fouzzolés à Alexandrie on mettait 9 jours, de Messine 7 et quelquefois 6. Mais on ne naviguait habituellement que dans la belle saison. De novembre à mars, dit Végèce (V, 9), maria clauduntur. — 2. Odes,l, 38.-3. Oct., 42; il dit aussi {ibid.y 40) qu'Auguste voulut ne faire les distributions de blé au peuple que tous les quatre mois, ne plébs [rumentationum causa frequentius a riegotiis avocarelur. — 4. Uist.^ I, 86 : Famés in vulgus, inopia quœstus it penuria aîimentorumk

principal marché, celui vers lequel convergeaient tous les produits des provinces et de l'étranger. Comme il s'y formait une grande accumulation de métaux précieux, il s'y faisait une consommation énorme, car la population des grandes villes consomme beaucoup plus, à nombre égal, que la population des campagnes. Mais l'Italie produisait peu : du vin, dont on n'exportait que les qualités inférieures, de l'huile, d'excellent blé, en petite quantité \ des laines, dont quelques unes , celles de Tarente et de la Cisalpine, étaient les plus belles qu'on connût*. Elle avait des manufactures de drap et des fabriques de poteries, du soufre, du safran, du miel, mais tout cela ne suffisait pas à solder le prix des importations qu'elle recevait % et il lui fallait payer la différence en numéraire, de sorte que par l'industrie et le commerce les provinces reprenaient à Rome ce qu'elles lui avaient donné en tributs. Les seules denrées de la Sérique, de l'Inde et de l'Arabie coûtaient annuellement à l'empire vingt et un millions *. Déjà tout

1. Strabon, V, p. 238, d'accord avec Pline, XV, 2, place l'huile de Vénafre au premier rang, au second celle de la Bétique el de l'Istrie. Pausanias, X , 32, préfère à toutes celle de Tithorée en Phocide, qui était servie sur la table des empereurs. Les meilleurs vins étaient ceux d'Amminée et de Nomente, le Falerne, le Massique, le Cécube, tant de fois chantés par Horace, celui de Sétia, digne de Bacchus (Silius Italîcus, VIII, 375), etc., etc. — 2. Colum , VII, 2. Strab., V, p. 218. — 3. Rome recevait du marbre de la Grèce, de TAsie Mineure, de TËgypte et de la Numidie , le nard des Indes el celui de Syrie, le baume de Jéricho, les perles, les pierres précieuses dont Tusage ne devint fréquent que sous Auguste; U pourpre, les étoffes de Cos, celles d*Attale, Âttalica vestiSj tissues d'or; Tivoire, Pébène d'Ethiopie, le cristal de Tlnde. Sur les tables on servait le paon de Samos, la grue de Mélos, le faisan de Colchide, la lamproie de Tartessus, le merlus de Pessinonte, Tellopsde Rhodes, le scarus de Cilicie, la pétoncle de Chîos, la pintade et la poule de Numidie, les oies de la Gaule, dont on faisait grossir le foie dans le lait et dans le miel, invention qu'un consulaire et un chevalier se disputèrent ; les oies de Germanie, dont le duvet se vendait cinq deniers la livre; l'aveline de Thasos, les dattes d'Egypte, la noisette d'Espagne, les vins de tous les rivages de la Méditerranée, l'huile de l'Afrique, de l'Espagne et de la Grèce, des esclaves de toutes les régions. Cf., 3* mém. de M. de Pastoret, p. 101-116. — 4. Je pourrais presque dire à Rome, car c'était là surtout qu'était la consommation de ces denrées. Les marchands d'aromates formaient tout un quartier, Hor., liv. Il, Ep.y I. Néron brûla aux funérailles de Poppée plus d'encens que toute l'Arabie Heureuse n'en donnait en une année. Pline ajoute {U. N., XII, 41) : Tanto nobis delicix et

maître de maison qui ne couvrait pas ses convives de parfums passait pour ne savoir point vivre, et « une matrone ne pouvait pas plus se montrer sans perles qu'un magistrat sans licteurs. » Bientôt il faudra joindre aux perles toutes les espèces de pierres précieuses.

n y avait cependant en Italie quelques grandes foires annuelles; la plus célèbre se tenait à Péronia, où les possédés de -la déesse traversaient à certains jours de Tannée nu-pieds et sans souffrances un lit fort étendu de cendres chaudes et de charbons ardents ^ Notre géographe parle aussi de denrées italiennes, mais peut-être d'origine espagnole ou gauloise, entreposées à Éphèse', et des vins d'Italie, qui, avec ceux de Laodicée et de Syrie, servaient comme d'objets d'échange dans les villes des bords de la mer Rouge ^ Horace montre, du reste, que Rome faisait un conmaerce d'exportation, puisqu'il menace son livre de servir un jour d'enveloppe à des marchandises destinées à Utique ou à Ilerda*. Comme à Paris, et par les mêmes causes, l'industrie de Rome était surtout une industrie de luxe. On y trouvait grand nombre de ciseleurs , fondeurs , teinturiers, brodeurs, passementiers, ébénistes, ouvriers en stuc, en bronze, en or, etc. Le commerce des livres y était très-considérable, car, chez Atrectus, un Martial relié en pourpre et bien passé à la pierre ponce ne se vendait que cinq deniers. On y fabriquait beaucoup de papier* et

feminx constant ! Que dirait-il aujourd'hui que le commerce avec Tlnde , seulement d'une des plus petites et de la plus pauvre province de l'empire, est annuellement de plusieurs centaines de millions? Il est vrai que les vieilles déclamations contre le luxe ne sont plus de mise, maintenant que le commerce et l'industrie se proposent, non d'assurer la jouissance de quelques-uns, mais d'accroître le bien-être de tous. La richesse, fruit des rapines et du travail esclave, comme c'était le cas à Rome, est un mal, car, née de la violence, elle ne nourrit que le vice et la corruption. La richesse, fruit di travail libre, comme dans nos sociétés modernes, est un bien, car elle excite l'industrie, développe l'intelligence et force ceux qui la consomment à partager par le salaire avec ceux qui la produisent — 1. Strab m, V, p. 226. — 2. XII , 577. — 3. Strabon, XVI, 751. Horace, Od., I, 38, dit la môme chose. — 4. Épit., XX, V. 1. — 5. Augusie et Livie avaient donné leur nom à deux qualités de papier. Voy. 1* longue énumération de M. de Pastoret {ibid, , t. V, 2* partie, p. 85) des diverses professions alors en honneur à Rome.

262 l'empire sous AUGUSTE.

beaucoup de verre. On avait imaginé plusieurs mélanges pour varier les couleurs de ce produit et on était arrivé à pouvoir livrer des verres à aussi bas prix que chez nous, à un demi- as la pièce ^

La Cisalpine exportait une grande quantité de millet, genre de récolte, dit Strabon, qui met à Tabri de la famine, parce qu'il ne manque jamais; de la poix, du vin, qu'on renfermait dans des tonneaux hauts comme des maisons ; les laines douces de Modène, les laines rudes de la Ligurie et du Milanais, dont la plupart des Italiens habillaient leurs esclaves; enfin d'immenses troupeaux de porcs qui allaient nourrir Rome *. Padoue était le centre d'une grande fabrication de manteaux et de tapis à longs poils.

La Sicile donnait du blé, du bétail, de la laine et le miel d'Hybla', rival de celui de THymette, de belles ciselures et les précieuses étoffes fabriquées à Malte, où se trouvaient des tisseranderies qui dataient des Phéniciens. La Sardaigne n'avait que ses moissons *.

La Gaule était trop récemment entrée dans les voies de la civilisation pour que ses exportations fussent étendues; mais la Narbonaise produisait tous les fruits de l'Italie, de l'huile, du vin en quantité et de fort belles laines ; la Gaule chevelue, beaucoup de blé, qu'on exportait en Italie, beaucoup de millet, de glands et du bétail de toute espèce. « Aucun terrain n'y est en friche, ajoute Strabon*, et l'admirable disposition de ses fleuves permet de transporter aisément ses marchandises , soit dans l'intérieur du pays, soit de l'Océan dans la Méditerranée, et réciproquement. » Marseille et Narbonne étaient les deux ports d'exportation pour les saies gauloises, dont on habillait les esclaves italiens, les étoffes de lin des Gadurques, le porc salé des Séquanes, le meilleur que Rome connût, les saies militaires d'Arras et des draps rouges dont les qualités supérieures

1 Un clialcjue, dit Strabon, XVI, p. 763, c'est-à dire un sixième d'obole, un trente -sixième de drachme. —2. Strabon, V, 218. — 3. Strabon, VI, ^ 26S-273. Pline,^.iV., XXI, 17; XXXI, 41. Cicéron, in Verr., III, 7; IV, 26, * 46; V, 56. — 4. Hor., Orf., I, 38. - 5. Liv. IV, chap. i.

égalaient, dit-on, la pourpre d'Orient*. Ces deux grandes villes communiquaient avec l'intérieur par d'autres places faisant déjà un commerce actif : sur la Garonne, Toulouse et Bordeaux; dans la vallée de la Saône et du Rhône, Nîmes, Vienne, Lyon où bientôt l'or des Tectosages et des Tarbelles, l'argent des Ruthènes et des Gabales seront convertis en monnaie ; Autun , qui allait devenir célèbre par ses écoles; Génabum, sur la Loire, où, avant même que la guerre des Gaules fût achevée, les négociants romains accouraient; Trêves , sur la Moselle; Reims enfin, qui oubliera si bien son origine gauloise qu'elle s'appellera la fille de Rémus et' mettra dans ses armes la louve et les deux jumeaux. Strabon parle des marchandises portées de la Saône sur la Seine pour l'île de Bretagne, laquelle donnait en échange des cuirs, du fer, de l'étain, des bestiaux, des esclaves et, comme aujourd'hui, les meilleurs chiens de chasse^. Dans un demi-siècle, Josèphe dira:* La Gaule a en elle-même une source inépuisable de toutes sortes de biens qu'elle répand dans tout le reste de la terre, » et Sacrovir, sous Tibère, opposera la prospérité des Gaules aux misères de l'Italie'.

Pour augmenter la valeur des terres d'Italie, un sénatusconsulte avait interdit la culture de la vigne et de l'olivier aux nations transalpines \ Il faut pourtant que laNarbonaise ait été exceptée de cette mesure, comme on l'excepta de plusieurs autres à raison de sa proximité de l'Italie, car on voit Fontéius mettre un impôt sur les vins qui circulaient dans cette province, à moins que ce ne fyssent de ces vins d'Italie « qu'une foule de marchands amenaient dans la Gaule, soit dans des bateaux par les rivières navigables, soit sur des chars qu'ils conduisaient à travers le pays. En échange d'un tonneau de vin , ils obtenaient un jeune esclave : pour la liqueur ils avaient l'échanson'. »

1. Am. Thierry, Hùt. des Gaul. , I, 357. Horace vante aussi les chevaux gaulois : gallica neclupatis tempérât orafrenis. — 2. Strab.,lV,p. 200. Diodoro, V, 26-27. Cf. Caes., B. C^Y, chap. xii. — 3. Ipsi fïorentes, inops Italia. Tac. , Anrij , Tir, 40.— 4. Cic. BepuU. , III, 9. — 5. Diodore V , 26. Les Gaulois avaient

Cependant on attribuait aux Gaulois Tinvention des tonneaux propres à conserver le vin, que les Grecs et les Romains gardaient dans des jarres.

L'Espagne, surtout la Bétique, fournissait une masse considérable de produits : du blé, du vin, l'huile renommée de la Bétique, du miel, de la cire, quantité de plantes tinctoriales, de la poix, des salaisons comparables à celles du Pont S des huîtres ramassées tout le long de ses rivages, du vermillon qui ne le cédait point à la terre de Sinope et qu'on vendait à Rome soixante -dix sesterces la livre, du sel, soit extrait des marais répandus sur la côte de Cadix à Gibraltar, soit tiré de mines fort riches, comme celles de Castille * et surtout de Catalogne, où se trouve le fameux rocher de Cardona, tout composé de sel assez dur pour qu'on en sculpte des statuettes. Déjà l'Espagne était vantée pour ses laines et on achetait ses béliers jusqu'à un talent*. Les étoffes qu'on y fabriquait, surtout celles de Sœtabis et d'Empories *, étaient d'une incomparable finesse ; et elle exportait une énorme quantité de jonc spartaire, dont on faisait des cordages. Sa plus grande richesse était encore ses mines d'or, d'argent, de cuivre et de fer ^; celles

inventé le savon, PI., H.W., XXVIII. 12. Les É«Iues avaient des fabriques pour l'or et l'argent; lesBituriges avaient trouvé l'art resté traditionnel chez eux et chez leurs voisins les Ârvemes^ de fixer à chaud Tétain sur le cuivre. Les Ëdues avaient inventé le placage : < la Gaule ne marqua pas moins, dit M. Âmédée Thierry, par ses découvertes dans l'art de tisser et de brocher les étoffes; ses teintures n'étaient pas sans réputation. En agriculture, elle inventa la charrue à roues, le crible de crin, et l'emploi de la marne comme engrais. Les Gaulois composaient diverses sortes de boissons fermentées, telles que la bière d'orge et la bière de froment mêlée d'hydromel. » — 1. Strabon suit avec curiosité les évolutions de l'armée des thons, tout le long des côtes, où, vers le temps de leur arrivée annuelle, des sentinelles étaient placées pour signaler leur approche. Cette pêche ne se fait plus guère en grand que sur les côtes de la Sicile et de la Provence. — 2. Pline, XXI, 7. — 3. Aulug., II, 22. — 4. Strab., III, p. 160. — 5. Diodore, V, 36 ; PI., H. JV., XXXVIII, 2. Il y avait des mines de fer et de trèsbelles forges au cap Dianium, appelé,, à cause de cela, par Pomponius Mêla, Ferraria, et des eaux excellentes pour la trempe près de Bilbilis et de Turiasso. Horace vante les cuirasses espagnoles, loricis Iheris, Od.y I, 20. Dans les mines d'or de la Bétique on trouva jusqu'à des pépites du poids de 10 livres romaines. Pline, H, N,, XXXIII, 4. En Turdétanie, le

de Carthagène rendaient en six ans plus de quatre-vingtdeux millions, autant cpie rendaient au dernier siècle les fameuses mines de Kemnitz en Hongrie. Dans le nord de TEspagne , les Cerrétans et les Gantabres exportaient d'excellents jambons, « qui procurent à ce peuple un commerce très-avantageux. » Les chevaux des Gantabres et des Astures, petits, mais pleins de souplesse, étaient si renommés, depuis que les Vénètes avaient abandonné Télève des chevaux, que les Romains appelaient tous leurs coursiers de prix Asturiones, et que Possidonius comparait les chevaux des Celtibères à ceux des Parthes , pour l'extrême . vitesse de leur course*.

Au nord de Tltalie, le vin rhétique passait pour aussi bon que les meilleurs de la péninsule % et les montagnards des Alpes échangeaient, contre les denrées qui leur étaient nécessaires, du miel, de la cire, de la résine et des fromages. Par le mont Ocra, point le plus bas des Alpes orientales, on voiturait les marchandises d'Aquilée à Nauportus, sur le Leybach, affluent de la Save, d'où elles descendaient jusqu'à rister pour aller, soit à Ségeste, soit chez les Pannoniens et les Taurisques. Aquilée, qui possédait de trèsriches mines d'or ', était le centre de ce commerce. Elle livrait aux Barbares du vin, des salaisons et de l'huile; elle en recevait des esclaves, des bestiaux, des pelleteries et ce fer de la Norique si estimé pour forger des glaives *. L'ambre lui venait aussi des bords de la Baltique par ces régions où les négociants romains accourront en si grand

quart du minerai tiré de la mine était du cuivre pur. Strab., III, ch. vu. Il y avait de Pétai n chez les Gallaïques, du plomb à Caslalon, d'où l'on en tire encore. Le Tage et les autres fleuves de Lusitanie roulaient des paillettes d'or. Jd., ibid., Cf. 154. Pline, XXXIII, 4, et XXXIV, 14, estime qu'on tirait annuellement de la Galice, de l'Asturie et de la Lusitanie 20 000 livres pesant d'or. — 1. Strab. , liv. III, 1 . Voy. ci-dessus, p. 8, note '<. — 2. Strab., IV, 205. « Il croît au pied de leuis montagnes, du côté de lltalie, car ils s'étendent jusque vers Côme et Vérone. «Cf. Virgile, Georg., II, 95.— 3. Strab., V. 213. La Thrace fournissait, mais du temps de Pline, XIV, 4 et XVIII, 7, tiès-peu de froment Son vin de Maronée, célèbre du temps d'Homère (Odyss., IX, 197), letiit encore. — 4. Noricus ensis, Hor., Od., I, la. Ibid., V, 17.

nombre, que dans trente-cinq ans un témoin oculaire, Velléius Paterculus, pourra dire que la langue des Romains était répandue parmi ces barbares et que beaucoup déjà cultivaient les lettres *.

Ainsi, avec les provinces du nord, il n'y avait guère qu'un commerce d'échange dont les denrées alimentaires formaient la base. En Gaule, l'industrie s'éveillait; dans TEspagne, surtout dans la Bétique, elle avait reçu déjà les plus grands développements: métallurgie, tissage, économie rurale, pêcheries, tout prenait l'essor.

De la Grèce et de ses îles, Rome tirait quelques chevaux, car la dépopulation du pays y favorisait cette industrie ^ ; le miel de ï'Hymette et des Sporades, les vins de Chios et de Lesbos, le cuivre et les figues sèches de Chypre ', les parfums fabriqués à Athènes et à Corinthe, et quelques mets réservés pour la table des riches, des paons de Samos, des grues de Mélos, des poissons de Rhodes, de Chios et de la mer Noire* ; de plus les marbres du Pentélique, de Paros et de Chios, l'airain de Corinthe, le cuivre de l'Eubée, des étoffes légères, le byssus de l'Élide, si recherché des dames romaines, l'ellébore d'Anticyre, précieux spécifique qui guérissait, dit-on, de la folie même, et que Perse conseillera à Néron.

Lescinqcents villes de l'Asie, riches, peuplées, industrieuses, consommaient beaucoup, mais produisaient davantage: des toiles peintes, les étoffes milésiennes, mille objets d'art, statues, bronzes, de jolies bagues bithyniennes, les fers ciselés de Cibyra, les tapis de Laodicée, les poteries de Tralles, les marbres précieux de Synnade veinés de rouge.

1. Liv. II, ch. ex. — 2. Strab., VIII, 388.-3. Jcs.,i. J., XX, 23. Strab., III, 162. Les vins les plus estimés étaient ceux de Chios, de Samos, de Clazomène, de Chypre, de Lesbos, de Smyrne, de Tripoli, de Béryte et de Tyr. Quelques vins de Sicile (le Mamertin et celui de Tauroménium) et d'Espagne (le Lalétan, celui de Tarragone, de Lauron et des Baléares) se vendaient bien. Ceux de Gaule, gâtés par certaine? mixtures, ne paraissaient pas sur les tables riches. J'ai cité plus haut, p. 260, n. 1, ceux d'Italie. Plina, IV, 19, compte quatre-vingts espèces de vin, dont cinquante en Italie. —4. Hor., Ép. I, 6, 33.

les teintures d'Hiérapolis, les vins du Tmolus, qui servaient à donner aux autres une vieillesse factice. C'était par ces villes que passait une grande partie du commerce oriental. Les denrées de la Chine, de l'Inde et de la Tartarie, laines, fourrures, pierres précieuses, esclaves, soieries, acier sérique, arrivaient en effet par TOxus, la Caspienne et l'isthme caucasique, à Dioscurias, où les marchands de soixante-dix peuples, dit Strabon *, se rencontraient, et où venaient les prendre les trafiquants grecs et romains ^.

Les tapis et les tissus de la Babylonie, les denrées précieuses de l'Orient venues par le golfe Persique, l'Arabie septentrionale et la Syrie intérieure, passaient par Thapsaque et Palmyre, et étaient portées jusqu'à Mazaca, sur THalys, d'où elles gagnaient Éphèse, la principale place de commerce de l'Asie *, malgré son mauvais port. Tanaïs, Panticapée, Phanagorie, sur le Palus Mébtide, remplissaient un rôle semblable pour les pays placés derrière elles. Les Scythes leur livraient de la laine, des pelleteries , des esclaves, en échange de vins, d'étoffes et de mille objets apportés par les marchands grecs; de grandes pèches se faisaient alors comme aujourd'hui dans les eaux limoneuses du Tanaïs et du Palus Méotide *.

La Phénicie donnait toujours la pourpre tyrienne,qui se vendait à Rome plus de mille deniers la livre (1000 fr.), et le bois, l'huile de cèdre, qui passaient pour incorruptibles, de sorte que les prêtres faisaient souvent de ce bois les statues de leurs dieux, et que les poètes, pour assurer l'immortalité à leurs vers, frottaient de cette huile les rouleaux qui

1. Plin., IX, 63. — 2. Strab., XI, 498. PL, VI, 5, 19. On trouvera dansÉzécbiel (ch.|xxvii) et, pour le temps dont nous parlons, dans l'Apocalypse de saint Jean (ch. xviii, 12, 13 et 14), l'énumération des denrées qui circulaient en Orient. La Bithynie envoyait en Italie des fromages fort estimés (PL, XI, 42), des bagues, des couteaux et faisait un grand commerce, témoin ce vers d'Horace : Thyna merce heatumj Od., III, 7. Le Pont donnait de Palun, l'acacia, du bois de construction (Hor., Od., I, 14), et la Colcbide un fer d'une trempe excellente (Virg., Georg.j I, 58). — 3. Strab., XVI, 7 79. — 4. Strab., XI, p. 495 et sqq.

les gardaient pour la postérité, cedro digna locuHK La Phénicie exportait pour l'Egypte et pour toutes les villes des bords de la mer Rouge ^ les vins de la Syrie et ceux d'Italie, en outre quantité de verre dont la fabrication se faisait surtout à Si don, malgré la concurrence d'Alexandrie qui en fabriquait beaucoup de diversement coloré et d'un grand prix.

L'Egypte, qui dix-huit cents ans avant notre ère trafiquait avec rinde et la Chine % exportait, outre son blé (sacra embola)^ diverses espèces de tissus, du verre, du papyrus, de l'alun, et tirait de la mer Morte de l'asphalte pour les embaumements; de la Palestine, le baume de Jéricho qui se mettait dans de la nacre de perles et qu'on vendait fort cher *; de l'Afrique, des nègres très-recherchés comme esclaves en Italie, en Grèce et en Sicile % des plumes d'autruche, de l'ivoire ; de l'Arabie, des aromates et de l'encens ; de rinde, des épices, de la cannelle, du poivre, du gingembre, de la casse, de la myrrhe, du nard, du cinabre et des denrées tinctoriales, de l'ivoire, de l'écaillé, des coupes et autres objets de myrrhites, des pierres précieuses, des perles, des étoffes de coton et de soie ^

1. Perse, Sat.y I, 42. Horace Art., poéL, 332, linenda cedro. ^2. Strab., XVI, 751, 757. — 3. On a trouvé à Thèbes, dans les tombeaux de laXVIII" dynastie, des pièces d'étoffes teintes avec de l'indigo, des mousselines de l'Inde et des vases en porcelaine de Chine avec des inscriptions et des dessins chinois. Suivant l'auteur du Périple de la mer Erythrée j l'indigo et ia mousseline arrivaient, de son temps, en Egypte des bords de Tlndus et du Gange. Au cinquième siècle de notre ère, Hira, sur l'Euphrate, voyait constamment amarrés devant ses maisons des navires venus de l'Inde et de la Chine. Relations des voyages faits par les Arabes et les Persans dans VInde et la Chine dans le neuvième siècle de Vère chrétienne^ par Reinaud. — 4. Strabon, XVI, 763, et Diodore, XIX, 99.— 5. Cf. Periplus maris Erythr.j apud Huds., Géog. min. etDig., XXXIX, 4, fr. 16, § 7. Pline donne en plusieurs endroits, IX, 63; XII, 26, 42; XXXVII, 7, etc., le prix de ces objets à Rome. Sous Aurélien, on donnait encore une livre de soie pour une livre d'or. Vopisc, Aurel.t 45. César donna une perle qui coûtait plus d'un million. Suét., Cœs,, 50. On essaya de cultiver le poivrier en Italie. Pline, XVI, 59. — 6. Térence, V Eunuque, act. I, se. ii. La carte de Peu'inger marque auprès de deux villes de la côte du Malabar un Templum Augustiy ce qui suppose en ce lieu un comptoir de marchands romains. C'était l'us «ge d'avoir dans toutps les villes marchandes une chambre d'armateurs; deux in-

L'Afrique se ressentait encore des désolations de la troisième guerre punique. Cependant le territoire de Carthage était un des greniers de Rome, et cette ville qui sortait de ses ruines renouait ses antiques relations avec l'intérieur du pays. Jje lointain commerce avec le Sénégal et la Guinée, établi par Hannon, était sans doute tombé avec l'ancienne population carthaginoise, mais je n'assurerais point que les six villes fondées par ce général, à l'ouest des colonnes d'Hercule, eussent déjà disparu, car il n'y avait pas bien longtemps que Sertorius*, d'après les rapports de plusieurs patrons de navires, proposait à ses soldats d'aller s'établir aux îles Fortunées, preuve que les relations avec les Canaries duraient encore. La poudre d'or que les marchands romains trouvaient en Mauritanie pouvait bien y être apportée par la voie de mer plutôt que par la route si dangereuse et si longue des oasis du Sahara. Carthage expédiait pour Rome des bêtes féroces destinées à l'amphithéâtre, des bois précieux, de la poudre d'or, de l'ivoire, des nègres, du marbre de Numidie, et ces pierres qu'on appelait de son nom grec calcédoines, et dont on faisait des vases et des coupes de prix *.

On a vu plus haut (p. 67) ce que donnait la Cyrénaïque. Derrière cette province passait la route commerciale qui unissait l'est, le sud et l'ouest de l'Afrique. La grande caravane partie de la haute Egypte traversait les oasis d'Ammon (Syouah), d'Augila (Audjelah), et des Garamantes, où elle rencontrait les marchands de Leptis, puis descendait au sud par le pays des Atarantes (Tegerry) et des Atlantes (Bilma) pour rencontrer ceux de la Nigritie. Cette route, décrite par Hérodote Ml y a deux mille trois cents ans, est encore celle que suivent les caravanes du Caire, jusqu'aux

scriptions récemment trouvées à Tomi porter.t : à oT)coç twv èv Tojjlei vauxX^poîv et oTxoç Tûv AXsÇavSpéwv. Perrot, Galatie, p. 67. La langue dont on usait dans les échanges en Orient était le grec, que parlaient, dit Philostrate, les princes du nord de l'Inde et tous les lettrés du pays. Sénèque, Consol. ad Helv.j 6, et Plut. De la fortune d'Alex. , confirment ce témoignage. — 1. Plutarque, in Sertor. — 2. Ces pierres étaient tirées des montagnes de Gyri dans le pays des Garamantes. Pline, H.N., V, 5. — 3. L. IV, 181-184.

frontières du Bournou, car la nature n'en a point tracé d'autre. Après la ruine de Carthage, Leptis avait hérité seule de ce commerce, qu'elle sera contrainte de partager de nouveau avec la Carthage romaine. Mais elle en gardera toujours une part considérable et lui devra une fortune que ses ruines nous attestent. •

Ainsi, sous la protection d'une administration vigilante, les lois de la vie civilisée et l'agriculture s'étendaient; des routes étaient ouvertes, les postes établies, et les peuples prenaient ou retrouvaient l'habitude de ces fructueux échanges dont la population grecque et les anciens sujets des Carthaginois connaissaient depuis longtemps les avantages, dont les Romains, depuis un siècle et demi, les banquiers, je devrais dire les usuriers du monde, étaient accoutumés à partager les profils *.

Cette prospérité générale, deux choses l'assuraient : un gouvernement qui laissait beaucoup faire et beaucoup passer, une paix profonde que ne maintenaient ni la force ni la crainte. Qu'on lise dans Josèphele discours d'Agrippa: «Un consul, sans un soldat, commande aux cinq cents villes d'Asie, et trois mille légionnaires suffisent à la garde de ces pays si rebelles à toute autorité, le Pont, la Colchide et le Bosphore. Quarante vaisseaux ont ramené la sécurité sur les flots inhospitaliers de l'Euxin, et la Bithynie, la Gappadoce, la Pamphylie, et la Cilicie payent tribut sans qu'il soit besoin d'une armée pour les y contraindre. Dans la Thrace deux mille hommes, chez les Dalmates, les Espagnols et les Africains une légion, en Gaule douze cents soldats*, autant que la Gaule a de villes, voilà les forces qui assurent l'obéissance de ces vastes et puissantes régions!... Ah I c'est Dieu seul qui a pu élever le peuple romain à un

1. Voy. Mauroy, du Commerce des peuples de V Afrique septerUrionalej et V Afrique, de RiUer. ^2. B. J., II, 16. Ce discours se rapporte au temps de Néron, mais le fait qu'il atteste d'immenses régions gardées par un petit nombre de soldats, est déjà vrai pour le temps d'Auguste. On a accusé ce discours d'être un non-sens, parce qu'on ne l'a pas compris. Josèphe n'a point entendu parler des armées rangées le long des frontières, mais des garnisons de l'intérieur, qui n'étaient, en effet, ni nombreuses, ni fortes.

tel degré de bonheur et de puissance. Une révolte contre lui serait une révolte contre Dieu même. » A cette pensée d'un soulèvement heureux, Tacite aussi s'épouvante, mais pour l'humanité tout entière : « Siles Romains disparaissaient de la terre, veuillent les dieux empêcher ce malheur I Qu'y verrait-on désormais, sinon la guerre universelle entre les nations. Il a fallu huit cents ans d'une fortune et d'une discipline constantes pour élever ce colosse qui écraserait sous ses ruines quiconque tenterait de l'ébranler*. » Mais nul n'en avait la pensée. Pline nous montre les nations «c oubliant leurs vieilles haines et se reposant de leurs dangers au sein d'une paix qui n'était qu'une longue fête. »

Je crois peu aux démonstrations officielles de ce qu'on appelle la reconnaissance publique. Tous les pouvoirs en ont eu, même à la veille de leur chute; car la puissance est entourée d'un éclat qui fascine et attire la foule sur son passage. Mais ces temples, ces autels consacrés au génie d'Auguste étaient le gage de sentiments sincères. Je n'ai point de peine à croire Virgile attestant, après de si longues tourmentes, le bonheur de Rome au sein de la paix profonde et de la sereine grandeur qu'Auguste lui a données. Et lorsqu'il me montre les innombrables victimes immolées aux autels des trois cents temples que le prince a relevés, les femmes qui font retentir d'hymnes religieux les parvis sacrés, Auguste assis sur le seuil de marbre d'Apollon et passant en revue les captifs des nations, ou faisant suspendre aux colonnes des temples les dons des peuples et des rois, il me semble que j'entends la ville entière tressaillir de joie et de reconnaissance ^. Écoutez encore Pline l'Ancien parlant avec une sorte de piété religieuse de ce peuple choisi par les dieux pour réunir les empires dispersés ; adoucir les mœurs ; rapprocher, par la communauté du langage, les idiomes discordants et sau* vages ; donner aux hommes la faculté de s'entendre et de

l. Hist., IV, 74.-2. Enéid.j Vil, 710. Voy. aussi Hor.. Od., IV, 5. Tu^ tus hos,.., prata peramhulat^ Pacatum volitant per mare navitaSé

s'aimer; enfin, rassembler dans une même patrie toutes les nations de la terre *.

Mais à l'enthousiasme du savant et du poëte je préfère un témoignage moins éclatant et plus certain. «Un jour qu'Auguste naviguait le long des rivages de Pouzzoles, les passagers et les matelots d'un navire d'Alexandrie vinrent le saluer vêtus de robes blanches et couronnés de fleurs. Ils brûlèrent de l'encens devant lui comme devant un dieu, et s'écriaient : « C'est par toi que nous vivons, par toi que nous sommes libres; c*est à toi que nous devons nos richesses et la sécurité. » — « Il se trouva si heureux de ces acclamations, ajoute son biographe, qu'il distribua quarante pièces d'or à sa suite, à condition d'employer cet argent à acheter des marchandises d'Egypte. Les jours suivants il donna aux Alexandrins des toges romaines, aux Romains des manteaux grecs, et il voulut qu'ils changeassent aussi de langage, les Grecs parlant latin, les Latins parlant grec^ » Double image du mélange des nations et de l'égalité qui commençaient, et qui se seraient accomplis si cette prospérité avait tenu à des institutions et non à la vie d'un homme.

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