‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 5)Chapitre 22 sur 44 · Voy. 1. 1, p. 164et27î · texte numérisé non relu

Voy. 1. 1, p. 164et27î

couleur et la vie où Tannaliste ordinaire n'aurait mis qu'un fait, une date, un nom; la faculté enfin de se faire le contemporain de ceux dont il raconte Thistoire , en restant calme devant les passions, pour les bien juger, sans perdre le sentiment de toutes les ardeurs, pour être en état de les comprendre et de les peindre. Aux jours de l'ancienne république, la liberté aristocratique eût trouvé en lui, pour se défendre, un puissant orateur. Ce qu'il ne pouvait plus être à la tribune, il le fut dans ses livres, qui sont un vrai cours d'éloquence. Nous y étudions les plus belles formes du langage; mais ses concitoyens y trouvaient les plus beaux exemples de courage, de discipline, de persévérance, de patriotisme, en un mot de vertu romaine.

Quelle fut sa foi politique? Il ne le dit pas. Mais, dans cette longue contemplation d'une histoire sept fois séculaire*, il avait appris que les institutions ne sont pas immuables, les gouvernements perpétuels, et cette inévitable mobilité il eût voulu la modérer par deux freins : le respect des mœurs et celui des lois. Cette force de conservation, il Tavait demandée même à Scipion l'Africain, le glorieux vainqueur d'Annibal , et il la demandait encore aux contemporains d'Auguste. C'est par là que ce grand historien, dont « l'âme s'était faite antique au contact des choses anciennes^ », ce républicain qui loue Brutuis et qui doute de César, ce libre citoyen « du plus grand empire après celui des dieux* », ce rare esprit qui aimait le passé et comprenait le présent, tel du moins que l'avaient rendu nécessaire les crimes et la bassesse des hommes et tel que le faisait la modération du prince, eut aussi, sans l'avoir cherché, un rôle actif dans l'œuvre monarchique du vainqueur d'Antoine.

Par une contradiction qu'explique la fausse position où, dès le premier jour, Auguste plaça l'empire, il convenait à sa politique que le tableau des mœurs de l'ancienne répu-

1. Les 140 ou 142 livres de son Histoire romaine, dont 35 seulement nous restent , commençaient aux origiues de Rome et s'arrêtaient à la mort de Drusus, frère de Tibère; c'était un espace de 743 années. — 2. XLIll, 13. — 3. Maximum secundum deorum opes imperium. Liv., Prœf,

blique fût mis sous les yeux de ceux dont Tacite cependant allait dire qu'ils se précipitaient au-devant de la servitude. Le ravisseur obligé des libertés publiques aurait voulu ramener le vieux temps sans la vieille liberté; l'homme qui avait pris l'âme de la nation eût mis sa gloire à ce que des corps sans âme eussent la dignité de citoyens qui n'étaient devenus les maîtres du monde qu'en commençant par se rendre les maîtres d'eux-mêmes. Je comprends la noble ambition d'Auguste d'honorer sa monarchie par des vertus républicaines, de compenser la docilité des esprits par l'austérité des mœurs, le luxe éblouissant d'une ville incomparable par les plaisirs modestes et tranquilles de la vie rustique ; mais, à vouloir ces choses contraires, on échoue sûrement. Ses poètes, ses historiens eurent le succès qu'obtiennent les plus éloquents des hommes lorsqu'ils parlent dans un sens, et que les idées, les besoins, les usages vont dans un autre. La foule échappe à leur influence ; quelques individus seulement la subissent et forment, ainsi qu'on le verra bientôt, ces belles protestations du passé vaincu contre le présent triomphant, qui empêcheront, comme Thraséas, la prescription en faveur des lâchetés de la conscience et des abjections du despotisme. Tite-Live et Virgile, tous deux peintres des temps anciens, auront cependant, sous l'empire, un sort différent. Après Auguste, on lira peu le grand annaliste de Rome; le pompéien deviendra suspect à cause de ses mâles accents, et nous perdrons les trois quarts de son œuvre. Nous avons tout gardé de Virgile, parce que ses beaux vers étaient sans danger pour la tyrannie. Parmi les anciennes traditions, son âme religieuse se plaisait surtout aux récits des choses divines dontles empereurs ne se montraient pas jaloux, et, lorsqu'il célébrait la vie rustique, ce n'était pas, comme Caton, pour y trouver les meilleurs soldats et les plus libres citoyens, mais l'oubli du forum et de la guerre, le repos et le silence des vastes campagnes *. Tite-Live, moins

U Procul a discordibus armis,

.... Latù otia fundU,

poëte, était plus politique, et le livre qu'Auguste avait encouragé comme une œuvre nationale, parut aux Caligula et aux Domitien une œuvre dangereuse *.

Varron, autre conservateur plus pompéien que Tite-Live, puisqu'il servit Pompée, appartient à peine au siècle d'Auguste, car il mourut cinq années après Actium ; mais il représente un côté de l'esprit romain qu'il ne faut pas laisser absolument dans l'ombre, et ses écrits eurent une influence qui oblige au moins à citer son nom.

Varron obtint de Pollion cet honneur que. seul des auteurs vivants, il eut son buste à côté de ses ouvrages dans la bibliothèque de l'il^rmm/iôer/a/w, et put ainsi, ditPline, assister lui-même à sa postérité. L'hommage rendu à Varron dépassait son mérite. Il est vrai qu'il vécut quatre-vingt-dix ans, et ne finit de travailler qu'en finissant de vivre, de sorte qu'il représente à lui seul tout ce que le siècle d'Auguste savait des siècles antérieurs. « Nous errions, lui dit Cicéron, comme des voyageurs étrangers, dans notre patrie; tu nous as dit ce que nous sommes et en quels lieux nous vivons. Tu as fixé l'âge de Rome et les dates de son histoire ; tu nous as appris les règles des cérémonies sacrées et des sacerdoces, les usages de la paix et de la guerre, la situation des villes et des régions, en un mot toutes les choses divines et humaines avec les causes qui leur ont donné naissance et les devoirs qu'elles imposent. » L'éloge est magnifique; mais Cicéron était ce jour-là d'humeur complaisante. Cette immense érudition avait été amassée sans critique et publiée sans art. Les fables que Tite- Live raconte avec un laconisme prudent, Varron les affirme en les développant; et, quand il imite les dialogues de Cicéron pour donner quelque vie à ses traités, il a des grâces séniles qui déplaisent, parce qu'elles en rappellent de char-

1. Caligula avait chassé Tite-Live de toutes les bibliothèques et Domitien fit tuer un citoyen qui professait une trop grande admi'ation pour Thistorien. Suét , Dom.^ 12. Mais c'est à un pape que nous devons sans doute la perte d'une partie des Annales. Grégoire le Grand fit brûler tous les exemplaires de Tite-Live (|u*il put trouver par une pieuse horreur des prodiges qu'il racontait et par la crainte que ces récits ne servissent la cause des païens.

mantes, comme les vers rudes et lourds de ses satires Ménippées ont le tort de faire penser à ceux de Lucile et d'Horace.

Théologien de la société romaine, il emprunte sa théologie à Evhéraère et aux stoïciens, sans trop se préoccuper de la contradiction des deux systèmes, pas plus qu'il ne songe à concilier ses idées philosophiques avec les croyances populaires. Il y a pour lui trois religions : celle des poètes, œuvre de l'imagination et domaine de la fable, où Tesprit s'égare en se jouant ; celle des philosophes, que la raison trouve et explique ; celle enfin des magistrats, qui est une institution civile. Varron s'amuse de la première sans y croire; croit à la seconde sans oser l'affirmer; mais affirme la troisième par raison d'État, et compose ses Antiquités divines pour combattre l'indifférence qui menace la religion officielle.

Cependant il admet l'unité de Dieu ; il croit « à la grande âme du monde qui se mêle à la masse de l'univers et la gouverne par le mouvement et la raison.... La terre et les rochers sont les ossements de Dieu; le soleil, la lune et les étoiles, ses sens; l'éther son âme. De l'éther, cette âme du monde se répand dans les divers éléments, les pénètre et la partie divine que chacun d'eux contient est appelée Dieu. » Sont-ce des dieux animés d'une vie propre, ou de simples manifestations du Dieu unique? La première solution sauvait le polythéisme, la seconde le tuait. Varron, . qui n'avait pas plus l'héroïsme de la pensée que celui de l'action, évite de se prononcer.

Sans doute il eût bien voulu que ses dieux fissent dans le monde meilleure figure aux yeux des savants. C'est pour cela qu'il indique que ce sont des personnifications des forces terribles ou bienfaisantes de la nature. Après tout, il lui suffisait d'être compris à demi-mot par ses amis : aussi ne fait-il rien pour épurer la religion populaire, mais beaucoup pour affermir les liens dont elle enveloppe toute l'existence du citoyen , afin de donner une force de plus à l'État qui les tient dans sa main *.

1. Religio a religare, Serv., ad Mn., VIII, 349; Lact., IV, 28.

J'ai déjà montré' qu'en religion, comme en tout, Tesprit des Romains s'est tenu loin des hautes cimes; qu'ils ne concevaient leurs dieux que comme les gardiens de la vigne et du champ, comme les protecteurs de la maison et de la famille où les cérémonies saintes s'accomplissaient exactement; que, pour les grands dieux de la cité comme pour les divinités domestiques, ils eurent un culte et non des doctrines, des rites et point de dogmes ^. Si l'on cherche chez eux ces sentiments de reconnaissance et d'amour qui forment le fond de la piété véritable, on ne trouve qu'un formalisme étroit dont l'empreinte fut si forte, que la trace n'en est pas encore effacée. Pour les contemporains d'Auguste, le citoyen religieux est celui qui pratique, non celui qui a la vertu. A ce compte, les Romains furent les plus religieux, c'est-à-dire les plus superstitieux des hommes'.

Varron employa douze livres de ses Antiquités divines à exposer l'organisation du sacerdoce, la nature des sacrifices, l'ordre des cérémonies, toute la liturgie en un mot. Son ouvrage était donc le rituel romain; il eut, à ce titre, une grande autorité et une grande influence; c'est pour cela que saint Augustin lui ût si rude guerre, ou du moins le cita si souvent dans sa réfutation du paganisme.

Les Antiquités divines étaient une œuvre petite en tant que conception religieuse ou philosophique, importante par le détail et comme pensée politique. Au moment où César et Auguste se proposaient de mettre l'ordre dans l'État, ordinare, Varron essaya de mettre l'ordre dans la religion. Quel fut le résultat de ses efforts? 11 confirma la foule populaire dans sa superstition, les gens éclairés dans leur indifférence, les magistrats et le gouvernement dans la doctrine qu'il est nécessaire, pour le bien public, de

1. T. I, p. 75-80. — 2. Reîigione, id est cultu deorunij multo superiores. Cic, de NaL Deor., Il, 3; et ici cuUus est bien pris dans le sens étroit de rites. Tout le passage l'explique ainsi. — 3. Religiosi dicuntur quifaciendarum prœtermitten darumque rerum divinarum secundum morem civitatis delectum hahent, Festus (ad h. V.) ajoute . nec se superstitionibus implicant. Cela ne détruit point ce que j'ai dit dans le texte, le mot superslilio s appliquant aux pratiques et aux croyances contraires à la religion de l'£tat.

conserver les rîtes des aïeux. Auguste n'en demandait pas davantage.

Vairon traite la philosophie comme la religion : il n aime pas à regarder en haut et ne s'arrête pas volontiers aux spéculations abstraites de Pythagore et de Platon; il court aux règles de la vie pratique, et trouve parfois, le long du chemin, de belles pensées : « On ne vit pas pour vivre, mais pour accomplir de nobles desseins ; » celle-ci encore, qui est déjà chrétienne avant le Christ : « Il faut vouloir pour les autres ce que l'on voudrait pour soi-même, pour les amis de l'intérieur, tels que la femme et les enfants ; pour ceux du dehors, tels que lès concitoyens; et cette affection, qui s'étend du foyer domestique à la cité, doit franchir cette enceinte, embrasser Tuniversalité des nations qui forment la société humaine, et s'élever jusqu'aux dieux dont les philosophes font les amis du sage*. »

Voilà le mot de l'avenir dit par un des plus vaillants défenseurs du passé. Varron, n'eût-il écrit que cette parole, qu'il eût mérité de nous une place dans ce bref résumé de la littérature romaine. Mais il nous intéresse à un autre titre. Ses innombrables ouvrages où tout se trouvait, religion, philosophie, histoire, rhétorique, grammaire, sciences, économie rurale, vers et prose, etc., ont fait, sous l'empire, l'éducation de l'Occident. Par là il ressemble à Cicéron, mais avec l'art en moins ^

Il est une littérature, celle du théâtre qui peut en apprendre beaucoup sur l'état d'une société ; ainsi religieuse et patriotique dans l'Athènes d'Eschyle, elle deviendra, à Byzance, une école de dépravation. Que fut-elle dans la Rome d'Auguste? Nous n'en saurions juger par quelques tragédies de salon qui nous restent; mais nous savons que les pièces d'un esclave syrien, Publius Syrus, eurent la même fortune que certains livres de Varron, puisque saint Jérôme nous apprend que de son temps on les faisait lire encore dans les écoles publiques.

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