‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 5)Chapitre 39 sur 44 · Tac, Ann., XI · texte numérisé non relu

Tac, Ann., XI

La mère de Messaline, Lépida, lui conseilla, par son exemple, tous les dérèglements, et Claude la prit déjà souillée. Son beau-père, Silanus, ose dédaigner ses avances; elle l'accuse d'un complot que Narcisse confirme, parce qu'un songe le lui a révélé, et, sans autre examen, Silanus est mis à mort. Le sénateur Yinicius se rend coupable du même dédain, elle le fait empoisonner. Pour Asiaticus, la cause de sa mort est son immense richesse : il avait encore embelli les jardins de LucuUus, Messaline veut les avoir et Claude le condamne. Julie, fille de Germanicus, semble inspirer à son oncle un intérêt trop vif, et par sa fierté blesse l'impératrice ; celle-ci invoque les mœurs, parle d'adultère, et Julie, envoyée en exil, y trouve bien vite des assassins. Sénèque, bel esprit et grand moraliste, qui eut le tort de mettre rarement sa conduite d'accord avec ses écrits, avait la confiance de Julie, il est relégué en Corse et y resta huit ans *. Une autre Julie, nièce aussi de l'empereur, a le même sort. Poppée lui disputait le danseur Mnester; elle l'accusa d'adultère et la poussa au suicide ; quant à l'histrion, il reçut, de l'empereur même, l'ordre d'obéir en tous points à Messaline. 11 faudrait les libertés de la langue latine pour redire les déportements de l'impériale courtisane et ses honteuses orgies, soit au fond du palais, en compagnie des plus nobles matrones livrées à la promiscuité sous les yeux mêmes de leurs époux*, soit la nuit, dans les rues de Rome, au milieu des victimes de la débauche publique : lassata viris^ sed non saliata.

L'empereur ignorait tout. Justus Catonius, préfet du prétoire, montrait quelque indignation et parlait d'ouvrir les yeux du prince; il périt aussitôt. L'indigne faiblesse de Claude pour la mère de Britannicus et d'Octavie, la conni-

1. Un de ses ennemis Taccuse d^avoir été le complice de Jule Domus

Germanici adulterum {Tac. j Ann.^ XIIÎ, 42). — 2. Dion, LX, 18. Sur le désordre des mœurs, Cf. Sén., de Ben., III, 16. > Les femmes comptent les années, non par le nombre des consuls, mais par celui de leurs maris.... On ne prend un mari que pour piquer un amant. La chasteté n'est plus qu'une preuve de laideur et il faut être une femme bien repoussante pour se contenter d'une seule paire d'amants. »

542 l'empire romain DE TIBÈRE A NERVA (14-96).

vence des affranchis et la mort qui eût puni toute révélation indiscrète, assuraient l'impunité et encourageaient à plus d'audace. Messaline en vint à vouloir légaliser l'adultère et légitimer la prostitution, aûn de trouver dans la débauche un attrait de plus> celui du vice jouant avec la loi et bafouant les derniers restes de la pudeur publique. Si Ton en croit un récit conservé par Tacite*, mais que Josèphe ne connaît pas *, elle voulut épouser, suivant les formes ordinaires, un de ses amants, Silius. Leur union fut annoncée d'avance, consignée dans des actes authentiques, consacrée par les prières des augures, par les cérémonies religieuses, par un sacrifice et un banquet solennel. On avait effrayé Claude par des prodiges qui menaçaient l'époux de Messaline '. « Aussi avait-il, au rapport de Suétone, signé lui-même au contrat. » Je crois,^ de la part de l'impératrice, à une parodie effrontée des rites ordinaires ; cela suffisait pour aiguiser le plaisir de ces débauchés chaque jour en quête d'inventions nouvelles. Quant au vieillard, crédule et peureux, il se disait sans doute, avec l'esprit formaliste des anciens, ou on le lui avait persuadé, que le destin devait être satisfait par un mariage accompli suivant toutes les presoriptions de la loi, mais qui n'irait pas au delà des apparences \ Aussi je ne pense même pas qu'il se soit réservé, comme dédommagement, après avoir

1. Ann., XI, 36. Les femmes avaient le droit de signifier l'acte de divorce. — 2. Josèphe dit seulement que Claude «çoavTgpyixsi Me<r(TocXivav ôià j;tjXotu- TcCav, A. J.y XX, 8. —3. Ad avertendum transferendumque penculumy qiuid imminere ipsi per quœdam ostenia portenderetur. Suét. CLj 29.— 4. C'est probablement ainsi que Messaline comptait se défendre, quand elle demandait à Claude de l'écouter et que la première vestale s'indignait qu'on la condamnât sans l'entendre, indefensa,Tàc.,Ann,j XT, 34. Dans VApokolokyntosiSj l'accusation qui revient sans cesse, c'est que Claude condamnait sans laisser l'accusée se défendre. li est à remarquer que Sénèque, exilé par Messaline et écrivant sous le règne de sa rivale, n'a pas contre elle les paroles sévères de Tacite, Suétone, Juvénal et Dion; mais Pline, d'un mot (X, 83), va plus loin qu'eux. C'était une femme abominablement vicieuse, mais certainement malade. Elle n'avait pas vingt-quatre ans quand elle mourut. M. Ménière, dans un curieux et savant livre intitulé : Études inédicalcs sur les poètes latins y croit que Messaline était atteinte de nymphomanie. « A la Salpétrière, dit-il, il y a des Messalines qui n'ont rien à démêler avec la morale, » p. 364.

sauvé Tempereur, de pousser l'oracle jusqu'au bout en vengeant le mari et ce que nous appellerions son honneur, si ce sentiment n'avait pas été inconnu des Romains de ce temps-là et de Claude surtout.

Les affranchis, d'abord troublés de cette étrange aventure, commencèrent à s'effrayer, quand ils virent Messaline dépouiller le palais pour orner la demeure de Silius et tous les trésors des Claudes s'entasser chez le nouvel époux. Jeune, hardi, il ne se laisserait pas mener comme leur imbécile patron; et, apparenté aux plus grandes familles, investi en ce moment du consulat, il était redoutable. Ce qu'il venait d'oser montrait son ambition; évidemment il ne s'arrêterait pas dans la dangereuse position qu'il avait prise; déjà il pressait Messaline de le débarrasser de Claude. Calliste et Pallas hésitaient cependant à braver la colère de l'impératrice; ils se souvenaient de Polybe qu'elle avait sacrifié*, bien qu'il eût pour se défendre contre elle la complicité de l'adultère. Narcisse persista : il dévoila tout à Claude, alors à Ostie pour veiller aux approvisionnements de Rome. • Sais-tu, lui dit-il, que tu es répudié? Silius a eu pour témoins le peuple, le sénat et l'armée ; tes esclaves, tes richesses sont chez lui : que tu tardes un moment et Rome est en son pouvoir. » Claude, à ce récit, que des sénateurs confirment, retombe dans ses terreurs ordinaires ; il croit Silius déjà proclamé et demande, à ceux qui l'entourent, s'ilest encore empereur. Mais Narcisse sentait qu'il avait joué sa vie, qu'U fallait aller jusqu'au bout ou périr, il entraine son maître à Rome.

On était alors au milieu de l'automne ; Messaline, dans son palais, représentait une scène de vendanges : les pressoirs foulaient les raisins; le vin coulait dans les cuves; des femmes, à demi vêtues, comme les bacchantes, d'une peau de daim, dansaient à l'entour, et Messaline, les cheveux épars, le thyrse en main, Silius couronné de lierre, accompagnaient des chœurs lascifs. Un de leurs compagnons de débauche monte sur un arbre, pour jouer de là

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