MARCHE ASCENDANTE ET DÉCROISSANTE DE L’ASTROLOGIE
DEPUIS UE QUINZIEME SIECLE JUSQU’A NOS JOUBS. — DE QUEL- QU'ES ASTROLOGUES ET PROPHETES MODERNES.
La superstitieuse Catherine de Médicis fit appel aux astrologues de tous les pays et en infecta la cour de France. La reine ayant donné cette mode, il devint de bon ton, parmi l’aristocratie, d’avoir son astrologue, comme plus tard on eut son abbé. Chaque grande dame possédait au moins un astrologue , qu’elle surnommait son baron, et qu’elle ne manquait jamais de consulter pour les moindres affaires. On cite des cardinaux et même des papes qui soutinrent l’excellence de l’astrologie. Le pape Paul III donna l’évèché de Civita-Ducale à un astrologue. Les cardinaux de Richelieu et Mazarin eurent plus d’une fois recours aux astrologues, ainsi que nous le verrons plus bas. Cette folie qui, depuis trois mille ans, tra-
vaillait les peuples, dura jusqu’à la Régence. Voltaire nous apprend que, pendant sa jeunesse, deux célébrités astrologiques, le comte de Boulainvilliers et l’Italien Colonna, lui prédirent qu’il mourrait à l’âge de trente-deux ans. « J’ai eu la malice, écrivait-il en 1757, de les tromper déjà de trente ans. Je leur demande humblement pardon. » Le satirique les trompa plus de vingt ans encore!
Stœfller publia , pendant plusieurs années , des éphémérides gonflées de prédictions astrologiques ; il annonça pour l’année 1514 une épouvantable inondation du globe, à cause de la conjonction de plusieurs planètes supérieures dans le signe des Poissons. Cette prédiction, qui alarma toute l’Europe, fut renouvelée par le mathématicien Virdangus pour l’année 1521. Tout le monde était dans l’attente... mais le déluge n’eut point lieu ; bien au contraire, cette année fut remarquable par unfe grande sécheresse. Rien n’est plus plaisant que la prédiction de StiefTel, prédicateur à Wittemberg, annonçant aussi la fin du monde pour l’année 1533, le 3 octobre, à huit heures du matin. Cette prédiction, faite en termes qui annoncent un cerveau égaré, se trouve dans \' Histoire des folies humaines.
De nos jours, la fin du monde a aussi été prédite pour l’année 1856, et le monde existe aussi tranquille que précédemment. O astrologie ! la nature te donne à chaque instant de formels démentis, et tes
mensonges excitent aujourd’hui la risée des peuples incrédules.
J Aux seizième et dix-septième siècles, l’astrologie était toujours en honneur. Des astronomes qui s’étaient acquis une belle réputation par leurs travaux, ne craignirent pas de payer un honteux tribut à ce déplorable préjugé. Les gens du monde, hommes et femmes, ces dernières surtout, allaient consulter les astrologues en partie de plaisir ; c’était la mode du temps d’aller faire tirer son horoscope. Richelieu, sur la fin de sa vie, faisait venir secrètement un astrologue pour le consulter pendant sa maladie. Le cardinal Mazarin eut aussi la faiblesse de pensionner, pour son art, un intrigant, nommé Jean-Baptiste Morin, qui exerçait l’açtrologie avec une effronterie sans égale. Ce charlatan fit mourir plusieurs fois, par ses prédictions, l’illustre Gassendi, qui se relevait toujours de ses fréquentes maladies, comme pour donner un démenti au prophète moderne. Jean - Baptiste Morin prédit aussi la mort du roi Louis XIII ; mais ce monarque ne se porta jamais mieux qu’à l’époque fatale déterminée par cet extravagant.
Un autre prophète astrologue , nommé Avenar, promit aux Juifs, d’après les signes célestes, que le véritable Messie arriverait au neuvième mois de l'année 1644; il en voyait la preuve évidente dans la conjonction de Saturne, de Jupiter, de Mars et des Poissons. Tout le peuple juif, convaincu de la véritp
de la prophétie d’Avenar, tint ses croisées ouvertes pour fecevoir 1,’envoyé de Dieu, attendu depuis si longtemps. Mais l’envoyé ne vint pas, et les pauvres Israélites durent fermer leurs fenêtres et attendre de nouveau le grand jour.
Césaire, archevêque d’Arles, avait depuis longtemps, nous l’avons déjà vu, prédit une catastrophe sociale dans son Liber mirabilis. Plusieurs astrologues, ses contemporains, confirmèrent sa prédiction. — En 1756, un jésuite, nommé Beauregard, prêcha sur ce thème en l’église Notre-Dame, avec le geste et le ton de l’inspiré. Il attaqua les philosophes du siècle, comme devant être la .cause des attentats inouïs dirigés contre le clérgé. — L’évêque Senez prédit également à Louis XV une réforme dans l’ordre social.
A ces époques de malaise, il n’était pas nécessaire d’être prophète pour prédire une catastrophe : tout le monde la prévoyait. De toutes les prophéties relatives à notre grande révolution, celle de Cazolte est sans contredit la plus fidèle et la plus extraordinaire par ses détails. On accuse l’académicien La Harpe, de qui on la tient, de l’avoir rédigée lui-même après que les événements furent accomplis. On sait que La Harpe était faible de caractère, indécis, sans énergie et pusillanime ; il ne s'agissait que de lui faire peur pour obtenir de lui ce qu’on voulait. Lisez dans les Mystères du magnétisme cette prophétie, rapportée avec des détails qui saisissent d’étonnement.
En 1757, Mme de Pompadour fît venir au château un astrologue cartomancien. Louis XV, après lui avoir adressé plusieurs questions relatives à son règne, reçut de lui cette réponse :
« Sire, votre règne est célèbre par le mouvement des idées et le progrès en toutes choses. Le règne de votre successeur sera interrompu par de grandes catastrophes, que rien ne pourra prévenir. »
Le règne de Louis XVI ne vérifia que trop cette terrible prédiction. On dit que ce prince infortuné apprit d’un inconnu faisant profession de devin, le funeste avenir qui lui était réservé.
Ces faits et mille autres, rapportés dans les annales de l’astrologie, sont-ils vrais ou faux? Le doute est la réponse obligée à cette question. Quoi qu’en disent les croyants, malgré leurs objections plus ou moins spécieuses, la faculté divinatoire n'existe point chez l’homme. L’anatomie et la physiologie nous apprennent qu’il existe au cerveau un organe de la prévoyance; mais cet organe ou cette faculté ne peut s’exercer que sur les choses connues ; son action sur Yinconnu est complètement nulle.
La véritable connaissance de l’avenir est basée sur la connaissance du passé et l’observation du présent. L’homme qui possède ces deux moyens peut, jusqu’à un certain point, prédire les changements qui auront lieu parmi les hommes et les choses. (Voyez les Mystères du sommeil et du magnétisme , où cette ques-
tfon est traitée avec tous les développements nécessaires à sa solution.) ,
Le savant Spinosa, pour complaire sans doute aux idées reçues de son temps, admettait que la constitution de l'homme le portail à prophétiser, mais que ses prophéties variaient selon les tempéraments;
' c’est-à-dire que l’homme bilieux, mélancolique, ne pouvait prédire que des choses tristes ; l’homme sanguin, des choses légères, gaies, des jours de paix et de bonheur. Cette opinion de Spinosa est strictement vraie quant au caractère des tempéraments, et ne prouve nullement que la faculté divinatoire soit une des facultés humaines.
L’illustre Bacon disait que la divination avait lieu dans les extases, les songes, les approches de la mort, et quelle était fort rare en état de santé. C’est pourquoi les jeûnes, macérations, isolements et tout ce qui affaiblit le physique au profit du moral, développe la faculté divinatoire.
La fin du dix-septième siècle laissait pressentir les réformes qui devaient s’opérer pendant le dix-huitième. Ce siècle philosophique, en éclairant les masses, détruisit la crédulité générale et terrassa l’hydre des superstitions. Longtemps on avait cru à la parole du maître ; maintenant, on voulut faire usage delà raison, on voulut faire passer à son creuset tout çe qui paraissait douteux : la vérité en sortit simple et pure, comme toujours, et les vieilles croyances, les
préjugés avec leurs oripeaux y furent à jamais anéantis.
A la fin du siècle dernier, on se moquait des astrologues , devenus très-rares ; au commencement de notre siècle, ou les avait totalement oubliés : la Franco ne pensait plus qq’à la gloire dont l’environnaient ses armes partout victorieuses. C’est aussi à cette époque mémorable que Je savant Lalande écrivait ces lignes, dans son Astronomie :
« Peut-être aurais-je dû omettre tout ce qui a rapport à l’astrologie et jusqu'au nom de cette vaine doctrine ; néanmoins, c’est une occasion de déplorer l’ignorauce et l’aveuglement du vulgaire, qui s’est si longtemps laissé abuser par d’absurdes prédictions, et de faire observer combien il était utile pour le genre humain de pénétrer et d’approfondir l’astronomie, qui devait tirer les hommes d’une si misérable imbécillité et d’une stupidité si flétrissante. »
Np pouvant faire ici l’histoire de la cartomancie, pous nous bornerons à dire que, peu de temps après l’inveptjoQ des cartes à jouer, des gens rusés s'ingénièrent à chercher des combinaisons de cartes, au moyen desquelles ils prétendirent dévoiler l’avenir. C’est ainsi que commença la cartomancie ou art de prédire la bonne ou mauvaise fortune par les cartes. Nous ne saurions passer sous silence une célébrité cartomancienne qui s’acquit en Europe une immense réputation-par ses prédictions fort adroites, dont plu-
sieurs se sont réalisées: je veux parler de MUe Lenormand, que beaucoup de hauts personnages eurent la curiosité ou la faiblesse de consulter. Comme il existe plusieurs biographies et notices historiques sur cette femme, nous ne lui donnerons que quelques lignes.
L’immense réputation que s’est acquise Mlle Lenorraand dans la cartomancie et la chiromancie, est-elle méritée? Ceux à qui elle a prédit des choses dont la réalisation a eu.lieu plus ou moins exactement, répondent par une affirmation. — Ceux, au contraire, pour qui ses prédictions ont été nulles ou complètement inexactes répondent négativement. Quoi qu’il en soit, la célébrité de cette sibylle moderne est incontestable; ce qu’il y a de contestable, c’est la faculté qu’on lui accordait de découvrir les choses futures dans un jeu de cartes ou en inspectant les lignes de la main. Nous avouons notre incrédulité sur ce point.
Une circonstance à laquelle les préneurs de Mlle Lenormand n’ont point pris garde, c’est son œil clair et perçant ; ce sont ses études et ses connaissances en physionomie. Avec de semblables moyens, on peut parfaitement deviner les penchants et les instincts de la personne qu’on analyse. Lorsque M1Ie Lenormand tirait les cartes ou observait les lignes d’une main, ses yeux scrutateurs se portaient alternativement de ces dernières au visage du consultant, et y lisaient les réponses qu’elle avait à faire. De plus ses interrogations et souvent les renseignements qu’elle avait eu
soin de faire prendre, concouraient au succès de ses consultations. De cette manière il ne répugne nullement de croire à certaines prédictions qui ont étonné ceux qu’elles intéressaient.
Divers grands personnages eurent la curiosité d’aller la consulter. Quelques-uns sortirent de chez elle stupéfaits de ses révélations ; le plus grand nombre, au contraire, trouva son art en défaut. On prétend que sur l’inspection de la main, elle prédit au Premier Consul tout ce qui devait lui arriver; son élévation, ses victoires, l’apogée de la gloire, puis les revers. Ces prétentions n’étant assises sur aucun document historique, il est permis de douter. Ce qu’il y a de vrai, c’est que la sibylle parisienne sut capter la confiance de l’impératrice Joséphine, et que cette princesse avait foi dans les prédictions de la cartomancienne.
Nous ne nous étendrons point sur la manière de tirer les cartes et sur la signification de chaque carte; il existe à ce sujet une foule de petites brochures dont le Grand et le Petit Etéila sont les types. Pour nos lecteurs sérieux qui ne croient point à la cartomancie, il est inutile de discuter davantage sur cette question; mais pour les lecteurs crédules, pour les femmes particulièrement, nous terminerons par les réflextions suivantes :
Quel rapport peut-il exister entre l’as de trèfle et le gain d’un procès? — entre la dame de oœur et une bonne fortune? — entre le valet de pique et un
revers? Est-ce que la vie des hommes et les diverses situations sociales dépendent d’un jeu de cartes 1 Cette pnérile absurdité ne mérite pas une réfutation. Et cependant un grand nombre de personnes des deux Sexes, môme des femmes d’esprit, prouvent leur peu de bon sens an cette circonstance. En effet, elles commencent par afficher leur incrédulité, ensuite elles vont en r'*nt se faire tirer les cartes; c'est comme amusement, disent-elles, par pure distraction ot voilà tout. Cependant, cette pure distraction revêt bientôt les copieurs de la curiosité ; on va donc consulter le cartomancien, pour savoir ce qu’il doit arriver d’heureux ou de malheureux. Si la personne qui consulte se donnait la peine de réfléchir, elle découvrirait bien-r tôt, dans les réponses du tireur de cartes, des mots et des phrases à donble sens, qui peuvent jusqu’à un certain point s’accorder avec la situation passée ou présente. Quant à la prédiction future, c’est autre chose ; elle peut se réaliser, ou ne pas se réaliser, Admettpns que sa réalisation ait lieu pour une chose hejpfeusfô; l'incrédulité* sans cesser tout à coup, est uéanatdtns ébranlée. Si une autre personne vient, sur ces entrefaites, raconter une prédiction qui lui a été faite et qui s’ es.t entièrement réalisée , on s’étonne, on n’ose croire; après quelques hésitations on finit par ajouter foi à ta cartomancie. Alors, non-seulement on croit* mais op s'efforce de faire croire aux entres. Pe ce moment la superstition cartomancienne
est incrustée dans le cœur de la consultante. Ce fait que nous signalons, se multiplie tous les jours parmi les femmes du monde. J’en connais plusieurs dont le principal amusement, pendant une soirée intime, est de tirer les cartes autf autres. Cet état de choses est d’autant plus fâcheux, que parmi les jeunes personnes à qui l'on tire les cartes, il s’en trouve d’un esprit faible, naturellement disposé & croire au merveilleui, et qui s’en retournent chez elles désormais imbues des erreurs de la cartomancie.