V. — l'œuvre critique de sismondi
ne puisait l'énergie de vivre que dans la certitude de dépenser sa vie pour les autres, assurément il s'est rencontré assez d'infortunes à soulager, et d'iniquités à flétrir^ pour qu'elles aient réussi à animer, pendant un demisiècle la pensée et la plume d'un homme dont le cœur n'a battu que pour Thumanité. Des peuples entiers Tont eu pour défenseur et pour interprète : les paysans de la campagne romaine, écrasés par la grande propriété, les pauvres Irlandais décimés par la famine, les paysans gaéliques de l'Ecosse chassés par leurs maîtres, les ouvriers manufacturiers de l'Angleterre expulsés de Tatelier parles machines, les nègres esclaves des colonies ont excité sa compassion et son indignation, et son éloquence justicière sut émouvoir et indigner l'Europe avec lui.
Cette puissance du sentiment de justice transportée dans . l'histoire, dans la science économique et dans la science politique, se traduisit par une discipline inflexible de son esprit, par un scrupuleux examen^ par un retour incessant à l'expérience et à l'observation des faits : c Je n'ai, dit-il en terminant sa laborieuse Histoire des Républiques italiennes^ épargné aucune peine pour arriver à la découverte de la vérité. » C'est ce besoin insatiable de pénétrer jusqu'à Tàme des faits, cette défiance persistante desoi-môme, qui ont largement servi à donner une unité imposante à sa vie de penseur. Dès 1T97, à Val di Nievole, il trace le plan de ses Recherches sur les Constitutions des peuples libres \ cette préoccupation dominera toutes ses entreprises scientifiques : l'histoire des républiques italiennes en forme un chapitre immense^ dont l'élaboration se prolonge de 1798 à 1818, et VHiS' ioire des Français s'empare de lui dès 1819 pour le tenir jusqu'à 1842 à quelques jours de sa mort. L'ouvrage méme^ dont la méditation avait traversé ces vastes tra-
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vaux historiques, ne paraît qu*en 1837, comme première partie de ses Etudes sur les sciences sociales ; et dans la préface il ressaisit les anneaux de ses études sur les Constitutions des peuples libres, qu'il a forgés dans sa jeunesse.
Ses travaux économiques se développent dès l'origine parallèlement à ses travaux historiques et politiques. L'un de ses biographes anglais a dit justement que Sismondi s'occupa toujours d'économie politique, comme d'un commentaire perpétuel sur l'histoire (1).
Ces mots expriment rigoureusement la vérité même. L'observation des populations agricoles de Toscane^ dont le bonheur paisible l'avait vivement impressionné, lui avait inspiré le premier ouvrage qu'il publia en 1798. Son Essai sur la richesse commerciale fut publié en 1803, pendant l'élaboration de V Histoire des Républiques italiennes, A l'époque où le dernier volume de cette histoire va paraître, en 1817, il donne Tarticle Economie politique à \ Encyclopédie anglaise de Brewster ; c'est là qu'il esquisse les doctrines nouvelles qui deux ans après, en 1819, formeront la structure de ses Nouveaux prin* cipes de l'économie politique ; il laisse passer huit ans alors : il les consacre à la vérilication de ses doctrines dans le \ faits qui se déroulent sous ses yeux, et la seconde édition, de 1827, est la consécration même de la Révolution qu'il tente d'accomplir dans la science. Les fragments économiques qu'il a soit disséminés dans des Revues, soit gardés en manuscrit et qui renferment, pense-t-il, les principes d'une science nouvelle, viennent se coordonner, eu 1837, dans la seconde partie de ses Etudes sociales^ pour donner à sa conception de Tasso-
(1) Revue hntanniqxic, 1842, p. 69.