V. — LA STATIQUK ÉCONOMIQUE BT LES CRISES
sance de cette loi qui subordonne au revenu les progrès de la consommation et de la production, c'est l'entrainement à produire plus de marchandises qu'on n'en peut consommer (1). La masse des capitaux accumulés est la cause immédiate qui pousse sans cesse vers des entreprises aléatoires, auxquelles succèdent périodiquement la faillite, la ruine et la misère. Chacun, mû par son intérêt, essaie d'enlever des débouchés à ses concurrents en vendant à des prix inférieurs (2) ; si la société souffre de ces entreprises imprudentes, elle doit évidemment souhaiter que Ton ne trouve pas de trop grandes facilités à se procurer des capitaux (3) ; or, les banques à l'époque de Sismondi donnaient ce spectacle de favoriser beaucoup trop Tesprit d'entreprise, en accordant beaucoup trop légèrement du crédit, en donnant à tous le sentiment d'une grande surabondance de capitaux (4). Le tableau de la crise des Etals- Unis en 1836 est tracé avec éloquence : avec un crédit qu'ils ne méritaient pas, les marchands américains ont donné des ordres disproportionnés à leurs chances d'écoulement, les manufactures ont redoublé d'activité pour exécuter ces ordres et ont paru être dans un haut état de prospérité ; les marchandises sont arrivées sur le marché en quantité [fort supé* rieure à ce que l'Amérique en eût pu jamais consommer ; elles sont arrivées, dit Sismondi, mais non pas les consommateurs ; les marchands n'ayant vendu qu'une partie des produits, ont dû demander de nouveaux crédits qui leur ont été refusés, Tobligalion de vendre à tout prix a déterminé des baisses effrayantes de prix, défi) Essais, If, 292.
(2) Essais, II. 294-93.
(3) Nouveaux Principes^ H, 137.
(4) Essais, II, 294-295.
sespérantes surtout pour l'ouvrier. Les faillites des banques se sont succédé avec rapidité.
Sismondi s'est appliqué à montrer que l'action normale des banques est resserrée dans des limites étroites (1). Il montre d'abord que le crédit n'est point créateur de richesse, qu'il déplace seulement la richesse préexistante, en donnant à l'un la disposition de ce qui est à Tautre : si le crédit est la faculté d'emprunter, on n'emprunte point sans trouver un prêteur, on n'emprunte point ce qui n'existe pas.
La banque, en émettant des billets, ne crée aucune richesse, elle se borne à changer la destination d'une partie de Idirichesse sociale ; en effet, les billets de banque en se substituant à la monnaie, réalisent une économie de monnaie (2) : c'est-à-dire qu'une quantité de capital social était auparavant convertie en numéraire pour servir d'instrument des échanges ; par l'émission de billets de banque, une portion de ce numéraire, rendue disponible, peut être transformée en capital productif. Sismondi en marque les limites en prenant l'exemple de la Banque deFranceetde la Banque d'Angleterre. La Banque de France avait rarement à la fois pour une valeur de plus de 100.000.000 de francs de ses billets en circulation, et elle conservait une encaisse métallique de 45 millions environ pour y faire face. L'économie de monnaie qu'elle réalisait, le service qu'elle rendait au public avait pour limite 50 à 60 millions.
Telle est la limite du capital qu'elle prête au commerce moyennant intérêt (3). Son bénéfice est précisément égal
(1) Nouveaux Principes, II, 91 et suiv.
(2) Essais, II, 285 et s. Nouveaux Pnndpes, II, 93.
(3) Essais, II, 284.
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à l'intérêt de sa circulation en papier, moins l'intérêt de l'argent qu'elle garde en caisse, pour faire face au remboursement de ses billets à leur présentation. Sismondi montre que., c'est le public, que ce sont les porteurs des billets qui font crédit à la banque, qui lui prêtent ce qu'elle pourra reprèter. « Une banque, dit-il, au moyen de son papier de circulation, se trouve en effet avoir un capital nouveau dont elle peut disposer (1) : mais ce capital n'est pas h elle, il est à ceux qui ont droit de retirer les écus de ses coffres, et qui les y laissent de confiance. »
Ce crédit, que les porteurs des billets de la banque lui font, est ébranlé chaque fois qu'ils éprouvent quelque crainte sur sa stabilité ; elle doit donc conserver une encaisse assez abondante pour faire face aux demandes de remboursements, et conjurer ou atténuer les crises (2).
Le danger de l'abus du crédit, de l'activité désordonnée qu'il entraîne, est tel, aux yeux de Sismondi, qu'il n'hésite pas à dire (3) : « Là où aucune banque n'existe encore, c'est un acte de sagesse de la part du gouvernement de n'en laisser établir aucune. )> Il est hostile à la liberté des banques, parce que là où le commerce de banque est libre et en rivalité avec luimême, le prêteur va chercher Teniprunteur ; les oilres surabondantes de crédit entraînent les désordres redoutables de l'excès de production. En crise, chacun réclame de la banque son or, dit-il, car c'est un vrai dépôt que le porteur du billet a fait (4).
(1) Nouveaux Principes, II, 93.
(2) Essais, II. 286.
(3) Essais, II, 295.
(4) Nouveaux Principes, II, p. 138.
Il justifie par des considérations de morale sociale, la nécessité de fortes encaisses métalliques.
Le numéraire estle gage de sécurité de tous^de stabilité de toutes les fortunes. — « Il ne produit rien, mais n'est-ce rien que la stabilité et la sûreté? (1) »
Pour lui, le billet de banque tend à redevenir un certificat de dépôt comme à Amsterdfim.
Wolowski a hérité des défiances de Sismondi (2). Il fait les mêmes calculs que lui sur les services réels des banques^ et réclame la garantie d*uné encaisse monétaire telle, qu'elle aboutit presque à renoncer à l'emploi du billet de banque, ou à en faire un certificat de dépôt comme à l'origine.
§ 7. La théorie de la population et la statique sociale. — Le problème de la population, qui forme l'objet du livre 111, prend avec Sismondi un caractère queMalthus ne lui avait pas donné. Ici encore l'auteur des Nouveaux Principes changera de point de vue et adoptera une méthode nouvelle, marquera l'admirable originalité de son œuvre. Pour Malthus, le principe de la population exprime par-dessus tout un rapport entre la tendance naturelle de l'homme à reproduire son espèce^ et la limite de la productivité du sol ; ce qui domine sa pensée, c'est l'action des causes naturelles, physiques. Sismondi recherchera au contraire la limite de la population dans un fsâi social, historique^ dans la distribuliou' du revenu. C'est ainsi que le problème de la population ne se séparera pas, pour lui, des institutions établies par les hommes mêmes , dépendant du gouvernement; c'est ainsi que le législateur ne séparera pas, à ses yeux, la
(1) Essais, p. 140.
{2} Laveleyb. Marché monétaire^ p. 162.