II. — LA DYNAMIQUE âCONOMIQUB DB MALTHOS
En même temps qu*il ruinait la conception d*un idéal social égalitaire, Malthus rattachait Ilnégalité non plus aux institutions humaines^ mais à la nature humaine. Cest elle seule qu'il fallait accuser. La conséquence de la thèse de Malthus fut encore, malgré son désintéressement, de fournir à Tégoïsme des classes privilégiées, comme l'a dit Henri George (Progressand Poverty)^ une défense souveraine contre tous les reproches de leur conscience, en faisant intervenir une nécessité inéluctable. Puisqu'en effet, la pauvreté est non le résultat de mauvais arrangements sociaux, mais la conséquence de lois universelles, ce serait même sans fruit que le riche partagerait son bien avec le pauvre ; l'action du principe de la population ne tarderait pas à étendre sur l'un et sur l'autre le niveau d'une communauté de misère.
L'humanité en définitive était l'esclave d'une passion terrible : et on remarquera, avec le savant historien de Malthus (1), que non seulement les plans de réorganisation sociale égalitaire étaient mortellement atteints par la progression géométrique, mais encore tous les efforts pour améliorer l'état social et moral de l'humanité d'une manière permanente. En effet, dans cette doctrine absolue, n'est-il pas évident que tout progrès moral aura pour résultat de ruiner la société, puisque tout effort de purification empêchera le vice et la misère d'opposer leur funeste obstacle à l'accroissement de la population ?
§ 4. L'obstaole normal et la sooiologie dynamique. — La déduction contrôlée par l'induction. — Malthus avait compris, lorsqu'il publia la seconde édition de VEssaiy qu'ayant trouvé l'arc trop courbé d'un côté, il
(1) BoNAR, Malthus and his Work, p. 47-52.
12 DEUXIÈME ÉPOQUE. — JJL SCIENCE DBS RICHESSES
Tavait trop recourbé de l'autre. Gependaut si cette édition est presque un livre nouveau, ce n^est pas un livre dirigé contre la thèse de la première édition. Malthus considère ses deux lois comme désormais acquises ; ce qu'il va vérifier, c'est l'opération historique des obstacles qui ramènent l'équilibre nécessaire de la popular tion et des subsistances. C'est ainsi qu'il combine l'œuvre de la méthode déductive et celle de la méthode inductive. Les titres révèlent cette combinaison des deux méthodes ; en effet, tandis que la première édition considère le principe de la population à Y égard de V avenir de rhumanitéy c'est-à-dire dans sa tendance invariable, la seconde édition le considère comme opérant dans le passé et le présent^ soumis aux obstacles variables des temps et des lieux : et c'est l'examen plus attentif des obstacles qui s'opposent ou peuvent s'opposer à cette tendance indélectibley qui lui inspire ce sous-titre : loiih an en^ quiry into prospects respecting the future removalor mû iigation of the evils which it occasions^ avec un coup d'œil sur l'élimination finale ou l'adoucissement des maux qu'il cause. Malthus ouvre cette perspective rassu-* rante sur l'avenir parce qu'il a élargi le cercle de ses obstacles ; les deux obstacles primitifs de la misère et du vice sous leurs multiples aspects étaient ou positif s^ en faisant disparaître une population existante, on préventifs^ en empêchant une population nouvelle de naître ; Mal* thus y ajoute un obstacle préventif normal : c'est Tac* tion consciente, volontaire, réfléchie de l'homme pour paralyser la tendance instinctive et persistante à la multiplication de l'espèce. H lui donne le nom de moral res^ traint, ou contrainte morale ; ces mots signifient la continence et se ramènent d'une manière générale à l'abstinence du mariage, au mariage tardif, celui dans