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DIRECTION DE ROBILLON FRERES

En nous chargeant de l'entreprise des théâtres de Bordeaux, nous ne pouvions nous dissimuler l'importance de nos obligations; ce n'est pas sans toute l'hésitation que peut inspirer la prudence que nous nous sommes déterminés.

Nous avons donc accepté cette direction pour trois années, en nous soumettant à la délibération du Conseil municipal, qui réduisait de 60,000 fr. la subvention accordée à nos deux derniers prédécesseurs. La confiance que nous a inspirée M. le Maire , les preuves de coimaissances théâtrales qu'il a développées en combattant nos craintes, surtout la promesse rassurante d'un appui et d'une protection sans réserve, tout a concouru à calmer nos inquiétudes, et nous avons employé sans retard les trois mois que nous avions devant nous pour l'organisation de cette grande entreprise.

Pour reconstruire sur un terrain dévasté par notre prédécesseur, puisque l'élite de la troupe le suivait dans sa nouvelle direction, il nous a fallu céder à des exigences d'engagements auxquelles notre position ne nous permettait pas de résister.

Nous avons éprouvé toutes les entraves qui peuvent peser sur une administration théâtrale : les maladies et les indispositions de toute nature nous ont d'abord assaillis; puis, aprts deux mois d'ouverture, notre première chanteuse a déclaré ne pouvoir continuer son service. Il a donc fallu à gi-ands frais

se procurer les moyens de la remplacer pendant son absence du théâtre; un peu plus tard, notre première basse-taille a été frappée d'une attaque de paralysie , et par suite de ces événements la mise en scène des ouvrages nouveaux s'est toujours trouvée arrêtée, malgré toutes les dispositions prises par l'administration pour monter son répertoire; enfin les dépenses nécessaires-pour présenter au public l'opéra de Gustave III étaient faites, nous avions conçu le projet de terminer notre année théâtrale par ce grand-opéra ; mais quel a été notre désappointement de trouver une opposition formelle de la part de notre première chanteuse, qui nous a refusé son rôle dans cet ouvrage, en s'appuyant sur un article de son engagement (exigé par elle), qu'elle serait autorisée à refuser dans le grand-opéra les rôles de première chanteuse qui n'auraient point été créés par M"^ Damoreau-Cinti. L'insistance que nous avons mise , en exposant le tort que ce refus pouvait occasionner à notre administration, n'a pu déterminer cette artiste à déroger à la clause de son engagement. Force nous a été d'ajourner l'opéra de Gustave 77/ jusqu'à une nouvelle composition de troupe.

Voilà les véritables motifs qui ont privé le public de nouveautés pendant l'année qui vient d'expirer.

Maintenant il nous reste à rappeler notre conduite et les moyens que nous avons employés pour éviter que nos habitués ne pussent être victimes des circonstances qui nous ont accablés. Trompés dans tous nos calculs, dans toutes nos espérances, nous avons été obligés d'adopter un système bien préjudiciable à nos intérêts, peut-être même blâmable, s'il n'avait été suggéré par la nécessité : nous avons appelé, comme auxiliaires, les artistes distingués qui font la gloire et l'ornement de la capitale. Par ce moyen , nous avons propagé et maintenu le goût du spectacle dans toutes les classes de la société ; nous avons offert à nos abonnés une compensation relative à la privation des ouvrages nouveaux pendant l'année.

Par ce système , nous avons atteint, dans notre recette, le

taux le plus élevé de toutes celles de nos prédécesseurs depuis plusieurs années, et les pauvres ont recueilli un puissant secours de notre exploitation , puisqu'il est vrai que la somme que nous avons versée dans les caisses des indigents et des hospices égale celle de la subvention que la ville nous accorde; mais si cette recette a été considérable, nos frais ont été encore plus élevés, car il a fallu ajouter, aux dépenses ordinaires de l'entreprise, une somme de près de 100,000 fr, pour les artistes en représentations. On jugera bien, par cet aperçu, qu'il ne peut y avoir eu de bénéfice possible pour les directeurs, et qu'ils ont subi toutes les conséquences de la position fâcheuse dans laquelle les événements les ont placés.

Mais une nouvelle année théâtrale va s'ouvrir sous des auspices sans doute plus favorables. Nous nous sommes empressés de rappeler à Bordeaux, et à quel prix que ce soit, les artistes que vous regrettiez. Nous allons diriger nos efforts sur le renouvellement du répertoire : l'opéra de Gustave III doit paraître dans les premiers mois de notre ouverture ; les traductions les plus remarquables, telles que celles du Pirate, de Taucréde, de la Cenerentola, etc., vont faire partie de ce répertoire. En ouvrages nouveaux , le Cheval de Bronze, la Prison d'Edimbourg, etc. En reprise, Marguerite d'Anjou, etc. En drame. Chatterton, etc. La danse va suivre un système plus en harmonie avec le goût actuel, et imiter l'exemple donné maintenant par l'Académie royale de musique.

D'après cette déclaration franche de nos intentions pour l'avenir, et d'après l'exposé exact des motifs qui sont venus contrarier nos opérations de l'année écoulée, nous espérons , Messieurs, que vous voudrez bien rendre justice à nos efforts, à nos sacrifices, et nous croire pénétrés de cette vérité, que sans l'assistance de votre bienveillante protection, le succès de l'entreprise théâtrale est impossible. Nous ferons donc tout pour la mériter.

Hoi'doaiix, le 16 avril iSôo.

Philippe RoBiLLON, C. Roiui.i.on.

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