‹ Histoire des théâtres de BordeauxChapitre 35 sur 55 · CHANGEMENT OPÉUÉ DANS LA PEINTURE DU PLAFOND · texte numérisé non relu

CHANGEMENT OPÉUÉ DANS LA PEINTURE DU PLAFOND

Les dégâts déjà signalés par Robin , et ceux qu'il prévoyait pour l'avenir, dans la peinture de son plafond , avaient pour cause le système d'éclairage de la coupole et la mauvaise qualité de l'huile qu'on y employait. Trente-six grandes lampes à deux becs , garnies chacune de deux réverbères argentés, éclairaient cette partie. On comprend que malgré toutes les précautions prises pour atténuer les effets de la chaleur et de la fumée, la forme des courbes en bois de la coupole devait concentrer et retenir la plus grande partie de la chaleur ])roduite , non seulement par les trente-six lampes de la coupole, mais par toutes celles qui étaient disséminées dans les corniches, coulisses, herses des plafonds, etc., etc., dont le nombre était de 226.

Qu'advint-il ? Le bois travailla , les planches firent retraite, l'étoupe et la colle qui bouchaient les joints se desséchèrent , tombèrent et laissèrent des vides qui , en interrompant les lignes des figures, détruisirent tout l'effet de l'optique.

En l'an YII ( 26 pluviôse et 23 ventôse ), ces dégradations avaient fait de tels progrès , que l'administration centrale du département de la Gironde prit deux délibérations dont nous offrons ici en entier la première, et en extrait la seconde.

Première Délibération.

« ARRÊTÉ DE l'aDMINISTRATION CENTRALE DU DÉPARTEMENT DE LA GIRONDE , SUR LES RÉPARATIONS A FAIRE DANS l'inTÉRIEUR DE LA SALLE DU GRAND SPECTACLE DE BORDEAUX.

(Séance du 26 pluviôse an VII, de la Républitiue française, une et indivisible.)

» Yu la lettre du directeur de la régie de l'enregistrement et du domaine national, du 17 fructidor an VI, qui dénonce les dégradations de l'intérieur de la salle du grand spectacle de Bordeaux, par le fait des entrepreneurs, et qui rappelle la nécessité de réparer ces dommages et de mettre fin à de tels abus ;

» Vu l'arrêté du Directoire exécutif, du l'^'^ ventôse précédent, qui porte , article 3 , que In régie constatera sur-le-champ le devis des réparations à faire au Grand-Théâtre de Bordeaux , par la citoyenne Lnttapy, directrice des spectacles , et en poursuivra la confection , et l'autorisation judiciaire de les faire faire pour elle ;

» Vu le rapport du citoyen Combes , ingénieur-architecte, chargé spécialement , par l'arrêté de l'administration centrale, du 27 thermidor an V, de la surveillance et de la conservation de l'édifice du Grand-Théâtre, dans lequel il expose que la décoration intérieure de la salle, les loges , les colonnes, la corniche , les pendentifs et la coupole peints avec le plus grand soin par d'habiles artistes , produisaient , par leur ensemble, le meilleur effet ; que cette décoration magnifique conserva tout son éclat tant que la salle fut éclairée par dos lustres et

des girandoles avec de la bougie ; mais qu'une économie mal entendue engagea l'entreprise du théâtre à l'éclairer avec de l'huile de mauvaise qualité et des lampes mal entretenues , dont la fumée a noirci cette décoration en peu de temps , sans qu'il paraisse que les autorités préposées à cette surveillance aient rien fait pour réformer ces abus;

Que portaiit plus loin la licence. et l'oubli de toute subordination , les entrepreneurs s'étant permis de coller du papier sur les fonds et sur les ornements eu draperies, arabesques et balustres, on ne devait pas s'attendre à l'audace d'une dégradation plus grande encore , qui est l'enlèvement de ces papiers sans autorisation par la citoyenne Lattapy, pour les remplacer par une couleur grossière qui a fait disparaître à jamais ces peintures très-précieuses par le goût et le fini qui les caractérisaient ;

Vu aussi la pétition de huit artistes de la commune de Bordeaux , demandant un concours des peintres , sculpteurs et architectes, afin de présenter des dessins sur la décoration intérieure de la salle du grand spectacle , tellement enfumée que le rafraîchissement en est devenu indispensable ;

Considérant qu'au mépris du goût , des convenances et de toute subordination , le public a été privé , à son grand regret, des magnifiques peintures en arabesques qui décoraient l'intérieur de la salle du grand spectacle ; que la direction y substituant d'abord des papiers peints, puis les arrachant sans précautions , les a remplacés par une couche de peinture commune ;

» Que , par l'abus le plus répréhensible dans la manière d'éclairer, la direction a tellement enfumé et dégradé ce qui est resté intact de la peinture primitive, qu'à la fraîcheur et à l'éclat de ce beau monument ont succédé une obscurité et un aspect lugubre qui, aux yeux du voyageur étonné, démentent sa renommée ;

» Considérant qu'il est important de réformer un régime aussi vicieux et d'en prévenir le retour par une surveillance

active et continuelle ; qu'il est urgent de rendre au public la jouissance de cet édifice, sinon dans sa première magnificence, du moins avec le goût et l'agrément qu'on peut dire nécessaire , là où les beaux-arts rivalisent d'émulation pour réunir les citoyens par l'attrait du plaisir ;

» Considérant que les dégradations générales, suivant le rapport de l'ingénieur-architecte, étant le résultat de la mauvaise manière d'éclairer, devraient être à la charge de l'entreprise des spectacles, et qu'aux termes de l'arrêté du Directoire exécutif, du l'^'" ventôse an YI, elles doivent être constatées sur-le-champ , à la diligence de la régie de l'enregistrement, qui est tenue d'en poursuivre la confection, et l'autorisation judiciaire de les faire faire pour le compte de la citoyenne Lattapy, directrice des théâtres;

» Considérant néanmoins qu'on peut attribuer une partie de la décoloration à l'effet naturel du laps de temps et à celui d'une illumination quelconque toujours nécessaire, il est juste qu'une partie de la dépense soit prélevée sur le revenu national de l'édifice ; et cependant cette distinction pouvant donner lieu à des discussions , il est nécessaire de la fixer d'une manière précise , et pour cela , d'adopter une ligne de séparation entre ces deux parties de travaux à faire , telle qu'elle est déterminée dans le rapport de l'ingénieur des bâtiments civils ;

n Considérant que pour cette réparation on ne peut choisir que le moment de l'interruption des représentations à la fin de l'année théâtrale, et que cette époque est très-prochaine ;

)) Considérant qu'il est important sans doute, pour les progrès des arts, d'appeler les artistes à fournir le tribut de leurs lumières pour ériger des monuments éternels à la gloire de nos armées ou à la mémoire des héros et des bienfaiteurs de l'humanité; mais qu'il est des travaux d'une moindre importance pour l'entretien des édifices nationaux , suivant les formes administratives , qui ne sont point susceptibles de la solennité d'un concours public et d'un jury, tel est le renou-

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vellement de la peinture d'une salle de spectacle où il n'est nullement question de toucher à la forme, ni à la décoration réelle, mais seulement d'en repeindre les ornements intérieurs ;

» Que néanmoins , constamment animée du désir de faire fleurir» les arts, défaire ressortir tous les talents, et de ne confier qu'aux plus éminents l'exécution de tout ce qui intéresse la propriété publique , l'administration accueillera tous les projets qui lui seront présentés, en se réservant d'appeler à l'examen et au choix qu'elle en fera, un certain nombre d'artistes parmi ceux qui n'auront pas concouru;

» Considérant enfin que ces sortes de travaux ne sont pas susceptibles d'être soumis aux enchères au rabais, parce que le talent et le goût d'un artiste inventeur ne peuvent être transmis aux enchérisseurs , et que cependant l'administration ne peut pas adopter des projets dont les dépenses d'exécution resteraient incertaines :

» L'administration départementale de la Gironde, ouï le commissaire du pouvoir exécutif,

Arrête :

» AuT. 1 ♦" . — La peinture de l'intérieur de la salle du grand spectacle de Bordeaux sera renouvelée.

» Art. 2. — Les parties latérales , soubassements , loges, colonnes et chapiteaux, jusques et y compris la corniche, seront repeints aux frais de la direction du dit spectacle , attendu les dégradations provenant de son l'ait dans toutes les parties de la salle.

» Art. 3. — Les parties supérieures, telles que les pendentifs , plafonds , voussures et la coupole , seront aussi repeints, vu que n'ayant été faits qu'à la colle, il y a impossibilité de les rafraîchir et de les restaurer, et attendu la dissonnance qui résulterait , sans cela , d'une partie fraîchement peinte , en opposition avec l'ancieime toute enfumée et obscurcie.

» Art. 4. — Les artistes qui auront des vues sur les travaux à faire pour renouveler ces peintures , sont invités à remettre leurs projets à l'administration centrale, dans le cours de deux décades , en les accompagnant de devis estimatifs et descriptifs, avec leur soumission, ou celle d'entrepreneurs notoirement solvables, pour l'entière exécution être achevée dans le délai d'un mois , et en désignant la portion qui devra être supportée par la Nation, et celle qui restera à la charge de la direction du spectacle, d'après la distinction établie par les articles 2 et 3 ci-dessus , afin que l'administration , dans l'examen qu'elle en fera, puisse, en adoptant le projet le plus convenable , en arrêter en même temps les devis et les prix.

M Art. 5. — Afin de prévenir de nouvelles dégradations , résultantes de l'usrige abusif d'éclairer avec des huiles de mauvaise qualité , la direction sera soumise à une surveillance rigoureuse à cet égard; en conséquence, l'administration municipale, dite du centre , dans l'arrondissement de laquelle se trouve la grande salle de spectacle, et à qui la conservation de l'édifice est déjà confiée , est spécialement chargée d'en surveiller l'illumination , et d'exiger expressément qu'elle soit de nature à ne porter aucun dommage aux nouvelles peintures.

» Art. 6. — En attendant que l'administration départementale ait arrêté les plans et devis pour les réparations dont s'agit, il sera sursis à toutes poursuites, tant contre la citoyenne Lattapy, que contre tous entrepreneurs; et dans le cas où ils refuseraient de faire exécuter, pour ce qui les concerne , les dits plans et devis, le directeur de la régie du domaine national demeure chargé de les poursuivre devant les tribunaux, afin d'obtenir l'autorisation de le faire faire à leurs frais.

)) Art. 7. — Le présent arrêté sera imprimé et affiché , et il en sera adressé des exemplaires au directeur de la régie. » Délibéré à Bordeaux, en séance de l'administration dé-

l)i: liOIlDEAUX.

partementale de la Gironde, le 26 pluviôse an VII de la Uépiibliqne française , une et indivisible.

Pautakuieu-Lafosse , Président.

Brun, Monbalon, Guilacd, Joirnu-Auber , Administrateurs. Lahary , Commissaire du Directoire exécutif. Pages , Secrétaire en chef.

Extrait de la deuxième délibération.

(( Considérant qu'il est certain que la coupole,

les pendentifs et le plafond de l'avant-scène éiant principalement dégradés par le dessèchement et la retraite des planches qui laissent entre elles des vides, sillonnent les peintures et détruisent toute illusion ;

)) Considérant qu'afin de prévenir les mêmes effets qui résulteraient de la même cause, il est nécessaire de faire clouer

des toiles sur toutes les surfaces ainsi dégradées ;

que le grand rideau, richement décoré, ayant été déchiré et détruit par le peuple, à cause de quelques attributs monarchiques proscrits sous le régime républicain ,

» Arrête :

» Que les dessins du citoyen Drahonnet, peintredécorateur, et le projet de construction du citoyen Marchand , machiniste sont adoptés , ainsi que les devis du citoyen Combes, ingénieur-architecte du département. »

Ce fut là le premier changement apporté au plafond du Grand-Théâtre.

Nous citerons ici, à l'occasion des changements survenus au plafond de Robin, ceux qu'on voulait faire subir à la salle même. Le directeur Dorfeuille proposa sérieusement à la ville de joindre les deux ailes qui terminent le bâtiment dans la rue de la Comédie; puis, en continuant le bâtiment d'une aile à l'autre, on formerait, disait-il, un superbe magasin pour y loger les costumes et les décorations. L'architecte Lhote se chargeait d'opérer ce changement.

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Sons M. Solomé, il fut proposé, plus sérieusement encore , de supprimer la colonnade intérieure de la salle , de joindre les loges , et d'augmenter ainsi le nombre des places. Ce projet a été plusieurs fois reproduit, et fermente encore dans certains esprits inquiets. Ce n'est pas l'exiguité de la salle qui leur déplaît, c'est la forme qu'ils voudraient changer. Contentons nous de désirer que ce défaut d'espace se fasse sentir tous les soirs, les recettes ne pourront qu'y gagner.

NOTE F {page 98].

Nous donnons le relevé des plans faisant partie de la collection de Louis, et dont la ville s'est rendue acquéreur. Ces plans sont déposés aux archives de la Mairie de Bordeaux.

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