‹ Histoire des travaux de Georges CuvierChapitre 9 sur 94 · MÉTHODES RATIONNELLES. — MÉTHODES EMPIRIQUES · texte numérisé non relu

MÉTHODES RATIONNELLES. — MÉTHODES EMPIRIQUES

La méthode est une partie de la logique; c'est le rapprochement des choses semblables, et l’écartement des choses dissemblables. Réunir les choses à considérations communes , séparer les choses à considérations oppostes, c'est tout l'art, toute la méthode.

On a donc toujours eu des méthodes, surtout en histoire naturelle où le nombre des objets est si grand.

Buffon a beau se révolter contre les méthodes : à mesure que, passant des quudrupèdes aux oiseaux, 11 voit le nombre des espèces s’accroitre. il fait Iui-même des rapprochements méthodiques, il rapproche les espèces semblables , il fait des

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genres: « il se soumet tacilement, dit M. Cuvier, « à la nécessité où nous sommes tous de classer

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nos idées pour nous en représenter clairement « l'ensemble. »

Aristote avait déjà une méthode, et même excellente, du moms pour les classes *. Il savait que les cétacés sont des mammifères *: 1l distingue, dans les animaux à sang blanc, les mollusques, les crustacés, les insectes. ete. ”.

1 Voici le bel éloge que M. Cuvier lui-même a fait des principes d’Aristote. |

«Loin de nous, dit-il, l’idée de rien ôter à la gloire du grand « philosophe que nous rappelons. Nous pensons au contraire qu’il «faut fure revivre ses principes, si l’on veut donner à l’histoire « naturelle toute sa perfection, et nous voyons avec satisfaction « qu’ils commencent, en effet, à revivre. » {Rapport historique sur les progrès des sciences naturelles, etc.

? « Le dauphin, dit-1l, a des mamelles, et le petit tète la mère. » (Histoire des animaux, iv. IT.) Les différences extérieures ne lui masquent pas les ressemblances internes ; 1l met le serpent, qui n’a pas de membres, à côté du /ézard, qui en a. «Le serpent ressemble « en tout au lézard, en supposant au lézard plus de longueur et en « lui retranchant les pieds. » (Ibid.)

* Seulement l'enveloppe pierreuse des coquillages lui fait illusion, et aux quatre classes naturelles des mollusques, des crustacés, des insectes et des z00phytes, 1l joint mal à propos celle des testacés. Au reste, une lecture attentive du livre d’Aristote y fait découvrir, avec étonnement, une foule de notions justes, même dans ce qu'on pourrait appeler Vanatomie de détail, « L’oreille, dit-il, n’a

Après la renaissance des lettres, on se contenta d'abord de la méthode d'Aristote: mais on senti bientôt qu'il fallait l'étendre.

L'histoire naturelle se résout toujours en des objets spécifiques. La méthode ne sert donc réellement qu'autant qu'elle conduit à l'espèce. Et puisqu'elle doit conduire à l'espèce, 11 faut nécessairement quelle embrasse toutes les espèces.

Avant Linnæus on s'arrèêtait, dans plusieurs classes, aux genres ; dans d'autres classes, on allait jusqu'aux espèces, mais on ne parlait que de quelques-unes.

Linnæus voulut que la méthode, ce cataloque distinctif des êtres, les embrassät tous. On ne ntgligea donc plus aucune espèce; on les étudia toutes, indépendamment de leur taille, de leur srandeur, de leur utilité relative; on les nomma toutes. Vingt ans après Linnæus, le nombre des êtres connus était quintuplé.

« point d'ouverture dans le cerveau, mais dans le palais de la bou- « che, » {Histoire des animaux, x. T)\Cétait indiquer la trompe d'Eustache.

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[un autre côté, les noms spécifiques n'exis- {aient pas encore ; on n'avait que des noms génériques.

Linnæus fonda la nomenclature. Chaque espèce eut deux noms: un nom substantif pour le genre, un nom adjectif! pour l'espèce. Le nom de l'espèce ne changea plus, car l'espèce est une chose fixe el qui ne change pas; mais le nom du genre put changer, car le genre ne donne que des rapports, el les rapports peuvent varier à mesure que le nombre des espèces varie. Ces idées simples n'avalent pas été comprises jusque-là.

Mais Linnæus, qui a rendu ces deux grands services, est peut-être, de tous les naturalistes. celui qui à le plus contribué à faire prévaloir, du moms pour un certain temps, l'emploi des méthodes artifici-lles. Or une méthode artifiaelle ne donne que le nom des espèces ; la méthode naturelle seule donne le nom etles rapports des espèces.

Une méthode artificielle peut conduire aux noms, tout en rapprochant les objets les plus dis-

* C'est ce second nom, nom propre de l'espèce et ordinairement adjectif, que Linnæus appelle le nom trivial.

semblables ; el c'est pour cela même qu'elle ne donne que le nom des objets.

Une méthode artificielle n'est pas une méthode dans l'ordre logique, car les connexions n’y sont pas suivies.

Une méthode où les espèces les plus semblables sont placées à côté les unes des autres, et où .les espèces les plus dissemblables sont les plus éloionées les unes des autres, est seule une méthode logique. Chaque groupe y à le plus grand nombre possible de propriétés communes. Et si les différents groupes sont contenus les uns dans les autres, si l'on remonte des uns aux autres par une suite de propositions de plus en plus générales, on a la science entière. La méthode logique où naturelle n’est que la science ordonnée.

Mais quels sont les moyens d'arriver à cette methode ? Ces moyens sont de deux ordres : ralionnels où empiriques.

Un être organisé est un tout : ses différentes parties ont donc entre elles des rapports nécessair'es.

ZOOLOGEE.

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Or, plus une parte est importante, c'est-à-dire essentielle par l’ordre de ses fonctions, plus ses modifications en entraînent de correspondantes dans toutes les autres.

Tout consiste donc à connaitre l'importance relalive des parties, et à les subordonner les unes aux autres dans la méthode, comme elles le sont dans l'organisation elle-même. C'est Tà tout le principe rationnel de la méthode.

Ainsi les centres nerveux, le cerveau, la moelle épinière, par lesquels l'animal est essentiellement, donnent les premiers groupes de la méthode; les centres respiratoires et circulatoires, les poumons, le cœur, par lesquels 1l vit de sa vie présente, donnent les seconds ; les centres digestifs, par lesquels il entretient cette vie, donnent les troisièmes, ct ainsi de suite.

Nous avons vu, dans l’Andluse du Règne animal, tout cet enchaîinement de groupes qui se subordonnent les uns aux autres, et sont compris les uns dans les autres.

Les naturalistes ne sont arrivés que par de longs tâätonnements à conduire la distribution des animaux au point de perfection où elle est aujourd'huisils nv sont arrivés qu'à posteriori; 11s an-

raient pu y arriver à priori, par la détermination directe de l'importance relative des organes.

Or, tant que l'importance relative des organes est connue, on à une méthode rationnelle, une mrthode à priori. Quand l'importance relative des organes n'est plus connue, on se dirige par leur constance ; on n’a plus qu'une méthode à posteriori, une méthode empiriqre.

L'organe le plus constant est regardé comme le plus important : la constance d'un rapport, prise comme fait, supplée à la raison de ce rapport, Jusqu'à ce que cette raison soit connue.

Ainsi, par exemple, tous les animaux ruminants ont le pied fourchu; tous les animaux qui ont des cornes ruminent, etc. Voilà des rapports constants: mais quelle est la raison de cette constance? On l'ignore. Et cependant, puisque ces rapports sont constants, on peut les employer avec confiance dans la méthode.

La constance représente donc l'importance.

I ya donc deux espèces de méthodes, ou, à parler plus exactement, il y a, pour la méthode, deux états distincts : l'état rationnel et l'état empirique. Et comme la méthode est toujours tenue

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d'être naturelle, quand elle n'a plus, pour le devenir, la voie rationnelle, elle le devient par la voie empirique ; quand elle n’a plus, pour se diriger, l'importance connue des organes, elle se dirige par leur constance.

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Lois de l'organisation animale.

L'objet de l'anatomie comparée est la déterminalion des lois de l'organisation animale.

Or ces lois ne sont qu'une déduction des faits.

Mais, pour que des faits puissent donner les lois qu'ils contiennent, il faut qu'ils soient comparés selon leurs véritables analogies.

La première question, dans toute science, est donc toujours une question de méthode.

Aristote, guidé par un génie supérieur, avall indiqué déjà la véritable marche à suivre en anatomie pour la comparaison des faits, car 1l les range selon les organes, et non selon les espèces.

Mais, ce qui manque à Aristote lui-même, ce

sont les faits; Je veux ire des faits suffisamment détaillés, développés, précis. .

Ces faits exacts, ces faits sûrs, manquent bien plus encore aux premiers qui écrivirent sur lhistoire naturelle, après la renaissance des lettres : sens pour la plupart sans critique, sans méthode, qui empruntaient de toutes mains, qui compilaient partout, qui adoptaient tout.

Le premier point était donc de revenir aux faits particuliers, dont les lois générales ne sont jamais, de quelque manière qu'on tes entende, qu'une déduction.

Or, ce besoin d'une nouvelle étude, d'une étude plus rigoureuse, plus circonstanciée, plus complète des faits particuliers, ne parait guère avoir été bien compris que vers le milieu du dix-septième siècle ; et, ce qu'il y a de remarquable, c’est qu'il parait l'avoir été, à ce moment mème, pour toutes les sciences naturelles à la fois.

On voit en effet, vers celte époque, un nouvel esprit animer toutes ces sciences ; le besoim de rechercher, de rassembler, de multipher les faits particuliers, dominer partout; de ce besoin naitre celui des Académies, car, pour ce vaste rassemblenent de matériaux, des efforts isolés ne suffisaient

plus; et ces Académies, se partageant toutes les sciences, les recommencer, et les renouveler toutes, comme le voulait Bacon‘.

Pour l'anatomie comparée en particulier, c'est dans les Éphémérides des Curieux de la nature ; cest dans les Transactions philosophiques de la Société royale de Londres, etc.; c'est surtout dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Paris, qu'il faut en rechercher les premières bases.

Je dis : surtout dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Paris. C'est, en effet, des Mémoires de Claude Perrault ? sur l'anatomie des animaux, que date la véritable renaissance de l'anatomie comparée. :

Ce qui caractérise essentiellement les Mémoires de Perrault, c'est que l’auteur n y parle ja-

{ Frustrà magnum exspeclatur augmentum in scientiis exsuperinductione et insitione novorum super vetera : sed instauratio facienda est ab imis fundamentis, nisi libeat perpetud cireumvolvi in orbem cum exili et quasi contemnendo progressu. (Nov. Org., Aphor. xxx1.)

? Ces Mémoires sont de Perrault pour l'esprit général et la ré-daction, et de Duverney pour le plus grand nombre des faits anatomiques.

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mais que de ce qu'il a vu, et soigneusement vu. Son attention à n'avancer que des choses avé-

rées est telle, que, à l'appui de son témoignage,

il cite toujours le témoignage de l'Académie, de cette Académie qui, dès son origine, porta si loin l'esprit d’'exactitude dans les recherches, et a qui, comme il le dit lui-même, « l’assurance « de s'être trompée dans quelque observation

«i'apportait guère moins de satisfaction qu'une « découverte curieuse et importante : tant, ajoute- 1-11, l'amour de la certitude y prévaut sur toute « autre chose! »

La forme que Perrault a donnée à ses Mé-

moires ne mérile pas moms d'être remarquée.

La manière la plus constante d’Aristote est de procéder par propositions générales, ne citant ouère de faits particuliers que pour servir de preuves à ces propositions. La mamière de Perrault est tout opposée. Il ne parle jamais

que singulièrement, qu'individuellement. S'il

indique une proposition générale, 1l l'mdique sans en répondre; il ne répond que des faits, ces faits sont les seules forces sur lesquelles il compte. we

On avait donc enfin des fuits particuliers exacts,

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sûrs, complets. Grâce à Daubenton, on eut des faits comparables.

Les descriptions de Daubenton sont toutes faites sur un même plan : uniformité de plan qui permet de les comparer toutes les unes aux autres, et par tous les points, parce que chaque point est présenté de la même manière dans chacune, el que chaque point de chacune se retrouve dans toutes.

Mais un troisième pas restait à faire encore. Î restait à rapprocher toutes ces descriphions, à former de leur ensemble un corps de science ; et, pour cela, il fallait trouver d'abord le veritable ordre selon lequel le rapprochement devait être fait.

Il ne devait pas l'être selon les espèces, à la mamère de Daubenton, mais selon les organes, à la manière d'Aristote; et Vicq-d'Azvr est le premier des modernes qui l'ait senti *.

L'organe est évidemment l’objet à comparer en anatomie, comme, en zoologie, c'est l'espèce.

! Voyez son Tableau d'un Cours d'anatomie et de phystologte: (Œuvres de Vicq-d’Azyr, tome IV, page 43. Paris, 1805.)

Chaque organe a sa fonction propre, son rôle distinct, ses lois spéciales et déterminées ; c'est donc l'organe qu'il faut démêler et suivre, c'est l’organe qu'il faut comparer d'une espèce à l'autre, dans le règne animal entier. ri

Le véritable ordre de comparaison, en anatomie, est donc la comparaison des organes.

Or,les Leçons d'anatomie comparée", de M. Cuvier, sont le premier ouvrage où ce véritable ordre ait réellement paru. C'est [à que chaque organe, pris à part, se montre, pour la première fois, rigoureusement comparé à lui- même dans toutes les modifications qu'il éprouve en passant d'une espèce à l'autre; c'est là que se voient, pour la première fois, rangés sur une même ligne, {ous ces cerveaux qui, pour me servir des

expressions animées de Vicq-d’Azvr, semblent dé-

croitre comme l'industrie, tous ces cœurs dont la structure devient d'autant plus simple quil y «.

1 Leçons d'anatomie comparée est le titre même de louvrage.

Il se compose de cinq volumes. Les deux premiers sont de 1800; les trois autres de 1805. Pour les deux premiers, le collaborateur de M. Cuvier a-été M. Duméril ; et pour les trois autres M. Duver-

noy. — M. Duvernoy a publié depuis une seconde édition de l’ouvrage entier.

moins d'organes à

vivifier et à mouvoir ; et cest de cet ouvrage, c’est-à-dire des faits ainsi disposés, pour la première fois, selon leur véritable ordre, qu'on a pu remonter enfin, avec certitude, jusqu'aux lois générales qui régissent l'organisation entière.

Deux grandes lois dominent et comprennent toutes les autres : la première est celle des corrélations organiques ; la seconde est celle. de la subordination des organes.

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