‹ Histoire des trois journées de Février, 1848 (volume 2)Chapitre 24 sur 34 · S XXX · texte numérisé non relu

S XXX

Au nionîCDtoù le peuple entrait aux Tuileries par uoc porte , une jeune femme vêtue de noir en sortait par une autre porte; elle tenait un enfant par la main ; un autre enfant la suivait dans les bras d'un officier. Le duc de jNenicurs l'accompagnait à cheval.

Cctlc femme en deuil était la ducljcsse d'Orléans ; elle marchait rapidement comme pour gagner de vitesse la révolution. Au milieu du pont (le la Concoi'de . le comte de Paris s'embarrassa dans les dentelles de la robe et tondja sur le trottoir; sa mère jeta un cri; renfaiit se releva, il ne s'était fait aucun

lual. Mais les événements donnaient raison à toutes les superstitions; les assistants durent y voir un présage.

Qu'allait tenter, en effet, la duchesse au palais Bourbon ? Une conciliation en quelque sorte légale du peuple et de la royauté sur la tète d'un enfant? Mais trouverait-elle encore une chambre des députés?

A midi la chambre était réunie ; elle était inquiète, tumultueuse, disséminée par groupes dans la salle des Pas-Perdus, l'oreille appliquée au moindre bruit du vent qui venait du dehors. Aucune nouvelle certaine. Qui était roi? qui était ministre? qui était commandant de la force armée? A midi on avait vu passer M. Odilon Barrot traîné en triomphe dans sa calèche devant la chambre des députés; à une heure on l'avait vu repasser encore devant la chambre, à pied, son chapeau à la main, à la tête d'un flot de peuple qui criait toujours : Vive Odilon Barrot! Mais ce ministre d'un entr'acte marchait affaissé sur luimême et comme accablé sous le Doids de son ovation.

Peu de minutes après, M. Thiers arrive à la chambre, nu-tète aussi , la figure bouleversée par l'émotion. Un groupe de députés l'arrête, l'entraîne , le presse de questions.

— Vous êtes ministre? lui crie-t-on.

M. Thiers écarte les deux bras, s'incline en secouant la tête et reste sur place sans trouver une parole. Puis élevant son chapeau qu'il tenait à la main , il s'écrie d'une voix éteinte : La marée monte, monte, monte..., traverse le groupe et disparait.

On cherche de tous côtés M. Sauzet pour ouvrir la séance. M. Sauzet est absent. A midi et demi cependant il arrive et prend place au fauteuil.

Los députés entrent dans la salle des séances. Les centres paraissent frappés de stupeur. Les bancs des ministres sont vides. Les tribunes publiques, ordinairement encombrées de spectateurs, sont désertes.

Quelques députés de l'opposition cherchent du 1 égard Al. lîarrot. Le nouveau pré-

sident du conseil est au ministère de l'intérieur, occupé à faire jouer le télégraphe pour annoncer à la France sa nomination.

La séance est ouverte. M. Lafïitte monte le premier à la tribune.

« Messieurs, dit-il , je ne garderai pas long- » temps la parole. Je m'adresse à tous, je prie » tous les députés de faire taire les passions en » ce moment. Je m'adresse à la droite , au cen- » tre et à la gauche; c'est surtout des extrémi ))tés que j'espère recevoir quelque appui. Je «piopose à la chambre, vu les circonstances » et sans entrer dans des explications inutiles, «puisque vous les sentez tous, puisqu'elles «sont présentes à tous les esprits, je propose »à la chambre de se déclarer en permanence. » Je crois que je n'ai pas besoin de donner de » développements. »

Cette demande est votée par acclamation.

La séance demeure ensuite suspendue. Les députés se répandent en tumulte au pied de la ti'ibune. Un officier monte au bureau et dit quelques mots à l'oreille du président.

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M. Sauzet agite sa sonnette: «Messieurs, dit-il en se levant,je vous annonce l'arrivée de la duchesse d'Orléans. ^) Des huissiers apportent trois chaises et les placent au pied de la tribune. Mais la chaise du milieu est aussitôt enlevée et remplacée par un fauteuil, simulacre dérisoire de l'autre fauteuil qu'on brûlait, à ce moment-là, sur la place de la Bastille.

La porte de l'hémicycle s'ouvre en face du président. La duchesse d'Orléans s'avance, tenant le comte Paris d'une main et le duc de Chartres de l'autre. Son voile est relevé sur son chapeau. Sa figure est pâle. Des larmes brillent dans ses yeux, mais il est aisé de voir à son attitude courageuse, paisible et résignée, que la mère cherche à contenir les émotions de la femme. Le duc de Nemours est à ses cotés. Des généraux en uniforme, des officiera et des gardes nationaux lui servent d'escorte.

La duchesse descend tranquillement les gradins de^ la chambre, et vient s'asseoir dans le fauteuil au pied de la tribune. Les

deux enfants se mettent à côté d'elle sur les chaises; ils sont tous les deux vêtus de la même façon, en veste noire, avec une collerette plissée autour du cou. Leur regard enfantin exprime plus d'ëtonnement que d'inquiétude.

Le duc de Nemours se tient debout devant la duchesse d'Orléans. Il est en costume de lieutenant général, toutes ses décorations étalées sur sa poitrine. Sa figure est calme, elle respire la satisfaction intérieure d'un acte de dévouement.

Un profond silence règne dans l'assemblée. Une vague inquiétude se refléchit sur toutes les physionomies, aucun député n'occupe la tribune. Cependant les minutes sont précieuses ; chaque coup de balancier de la pendule emporte un lambeau de la monarchie.

M. Lacrosse se lève au milieu du bruit.

« Je demande, dit-il, que la jjarole soit don-

» nëeàM.Dupin, qui vient d'amener le comte « de Paris dans la chambre. »

— « Je ne l'ai pas demandée ! se récric M M. Dupin ! »

— (( N'importe! répondent plusieurs voix, » parlez ! »

M. Dupin monte à la tribune.

«Messieurs, dit-il, vous connaissez la si- » tuation de la capitale, les manifestations » qui ont eu lieu. Elles ont eu pour résultat » l'abdication de S. M. Louis-Philippe, qui a ') déclaré en même temps qu'il déposait le pou- » voir et qu'il le laissait à la libre transmis- )» sion sur la tête du comte de Paris avec la » régence de madame la duchesse d'Orléans.»

De vives acclamations accueillent ces paloles. Les centres font retentir les cris de vive le roi! vive le comte de Paris! vive la régente !

« Messieurs , reprend M. Dupin , vos accla- )» mations, si précieuses pour le nouveau roi

» et pour madame la régente , ne sont pas les » premières qui l'aient saluée; elle a traversé » à pied les Tuileries et la place de la Con- » corde, escortée par le peuple, par la garde » nationale , exprimant ce vœu, comme il »est au fond de son cœur, de n'administrer » qu'avec le sentiment profond de l'intérêt » public , du vœu national , de la gloire et )) de la prospérité de la France. »

M. Dupin descend de la tribune. Plusieurs voix y appellent M. Barrot.

M. Barrot est toujours absent.

« Je demande, reprend M. Dupin de sa » place, en attendant l'acte d'abdication , qui » nous sera remis probablement par M.Bar- » rot, que la chambre fasse inscrire au pro- » cès-verbal les acclamations qui ont accom- » pagné ici et salué dans cette enceinte le » comte de Paris comme roi de France et ma- » dame la duchesse d'Orléans comme régente, » sous la garantie du vœu national. »

M. Sauzet se lève.

« Messieurs , dit-il , il me semble que la chambre par ses acclamations unanimes....»

De vives protestations s'élèvent, à ces paroles. Plusieurs personnes étrangères, plusieurs gardes nationaux, la baïonnette au bout du fusil, forcent l'entrée des couloirs , repoussent les huissiers, et refluent jusqu'à l'escalier de la tribune. Les plus exaltés interpellent vivement le duc de Nemours. Le duc de Nemours leur répond avec sang-froid ; il ignore que ce sont les mouvements du cœur qui peuvent seuls entraîner les masses dans les révolutions.

M. Marie demande la parole au milieu du tumulte; mais ne pouvant obtenir le silence, il se relire sur le derrière de la tribune.

M. Lamartine se lève de son banc, et dominant, le bruit de sa voix vibrante:

«Je demande, dit-il, à M. le président de « suspendre la séance, par le double motif u et du respect que nous inspirent, d'un côté « la représentation nationale, et de l'autre la

» présence de l'auguste princesse qui est ici » devant nous. »

— La chambre va suspendre sa séance, répond M. Sauzet, jusqu'à ce que madame la duchesse d'Orléans et le nouveau roi se soient retirés.

Le duc de Nemours et plusieurs députés s'approchent de la duchesse d'Orléans et l'invitent à se retirer. La princesse semble s'y refuser 5 elle sent, en effet, que si elle part, elle emporte avec elle la régence.

Le général Oudinot croit devoir suppléer à ce qu'il regarde comme une maladresse de M. Sauzet.

« Je réclame, dit-il , de la chambre un in- » stant d'attention. On fait appel àtouslessen » timents généreux. La princesse , on vous l'a )) dit, a traversé les Tuileries et la place de la » Concorde, seule, à pied, avec ses enfants, » aux acclamations publiques. Si elle désire se » retirer, que les issues lui soient ouvertes, » que nos respects l'entourent comme elle était

» entourée tout à l'heure des respects de la ville » de Paris. Accompagnons-la où elle veut aller. )) Si elle demande à rester dans cette enceinte, » qu'elle reste, et elle aura raison, car elle » sera protégée par notre dévouement. »

— (( La première mesure à prendre, répond » M. Sauzet , c'est d'inviter toutes les per- » sonnes étrangères à la chambre à sortir » de l'enceinte. La chambre ne peut pas déli- » bérer. Messieurs, par respect pour la » chambre et pour la constitution , veuillez » vous retirer. »

La duchesse d'Orléans cède aux nouvelles invitations qu'on lui adresse; précédée du duc de Nemours et suivie de ses deux enfants, elle monte les degrés de la salle par le couloir du centre qui conduit à la porte placée audessous de l'horloge. Arrivée aux derniers bancs du centre gauche, elle y prend place, toujours entourée du même cortège, au milieu des acclamations de la chambre tout entière. Les députés de l'extrême gauche lestent impassibles à leurs places. Le nombre des gardes nationaux el des personnes étran-

gères à la chambre augmente à chaque instant dans les couloirs.

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