‹ Histoire des trois journées de Février, 1848 (volume 2)Chapitre 30 sur 34 · S XXXVII · texte numérisé non relu

S XXXVII

Les grandes journées de la révolution étaient finies. Les poitrines étaient dégagées, les âmes détendues. La République se leva souriante dans les bras du peuple. Elle ne tenait plus la pique, elle tenait le globe; elle ne venait pas seulement de la rue, elle venait du ciel ; elle ne portait pas sa première coiffure tombée dans le sang, elle portait la couronne d'étoiles. Son regard doux et penseur plongeait dans l'horizon. Elle nous venait des régions bénies où elle s'était réfugiée, attendant son jour, — non plus les mains pleines de tempêtes, mais les mains pleines d'idées. Son premier mot fut un mot de pardon. Elle parla comme l'Évangile.

Trop de victimes dormaient à ses pieds, pour que dans bien des poitrines meurtries, l'esprit de vengeance ne vînt pas à murmurer. Elle se leva dans sa robe sans tache, elle étendit sa main sur les coupables , et la première dans le monde, sur la première page de son code, elle décréta la magnanimité.

« Le gouvernement provisoire , convaincu » que la grandeur d'àme est la suprême po- » litique,et que chaque révolution opérée par » le peuple français doit au monde la consé- » cration d'une vérité philosophique de plus ;

» Considérant qu'il n'y a pas de plus su- » blime principe que l'inviolabilité de la vie » humaine;

') Considérant que dans les mémorables » journées où nous sommes , le gouvernen ment provisoire a constaté avec orgueil que » pas un cri de vengeance ou de mort n'est )) sorti de la bouche du peuple ;

» Déclare ;

M Que dans sa pensée la peine de mort est

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» abolie en matière politique, et qu'il pré- » sentera ce vœu à la ratification définitive » de l'Asseniblëe nationale. »

La législation essayait pour la première fois une langue inconnue. Elle parlait au nom du cœur, au nom du peuple, au nom de la philosophie. Elle parlait de plus haut encore : au nom de cette religion flottante sur lésâmes, uniquement symbolisée dans les grands sentiments. Aussi , en lisant ce décret au peuple, Lamartine put ajouter avec un accent véritablement religieux :

« Il n'y a pas de plus digne hommage à » offrir à un peuple tel que vous, que le spec- » tacle de sa magnanimité.

)) C'est là, citoyens, ce qui fera descendre » du Ciel la bénédiction dont les œuvres des « hommes ont besoin pour être éternelles. »

Jusqu'alors un nuage bas et lourd avait pesé sur Paris. Un grand coup de tonnerre le brisa. La ville frémit, la pluie tomba à torrents; un vent d'ouest s'éleva, qui balaya dans la soirée les derniers lambeaux des

nuages. Le soleil se coucha dans une atmosphère de limpidité, et la nuit s'illumina de toutes ses étoiles. Il semblait écrit, jusque dans les actes de la nature, qu'aucune poésie ne devait manquer à la glorieuse mise en scène de la révolution.

Peu de jours après, un vieillard passait à Honfleur sous le nom de Durand, conduit en cabriolet par un fermier. Pendant une semaine il erra sur toute la côte, chassé par des douaniers et cherchant une barque pour passer le détroit. Un violent coup de vent régnait sur la Manche , et nulle part il ne pouvait s'embarquer. Il avait abandonné sa famille pour mieux fuir, et toute sa famille dispersée errait, comme à l'aventure, sur une grève de vingt lieues. Ce vieillard était Louis- Philippe. Il courait sous le poids de je ne sais quelle réprobation, la tète fouettée des vents de mer, le long d'une plage déserte, appelant vainement une voile à fhorizon , chassé parla tempête du peuple, repoussé par la tempête du Ciel.

Cette fuite n'est-elle pas toute une expia-

tionPUn bateau à vapeur anglais parvint cependant à le recueillir, et le dernier roi quitta le sol de la France.

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