‹ Histoire des trois journées de Février, 1848Chapitre 22 sur 29 · XXIX · texte numérisé non relu

XXIX

Les Tuileries étaient rendues. Pendant qu'une portion du peuple s'acharnait à vouloir enlever le poste du Chàteau-d'Eau, un lieutenant de la garde nationale, le docteur Aubert-Roche, s'était hardiment présenté à la grille des Tuileries. 11 se fait ouvrir la porte

et aborde le duc de Nemours sous le pavillon de l'Horloge.

— Je viens vous proposer, dit-il au prince, un moven d'éviter l'effusion du sana:.

— Que faut-il faire ? répond le duc de Nemours.

— Évacuer à l'instant même le château , le livrer à la garde nationale, sinon vous êtes perdu. Le combat sera sanglant, les Tuileries sont cernées.

— Vous pensez? répondit le duc; je vais faire retirer les troupes.

Et il donna l'ordre de la retraite. L'artillerie fila par la grille du Pont-Royal l'infanterie, la cavalerie, le duc de Nemours, se retircrentparlepavillonde l'Horloge. Les cavaliers mirent pied à terre et firent descendre les escaliers à leurs chevaux. La retraite se fit avec tant de précipitation qu'on oublia de relever les postes de l'intérieur.

Lorsque le peuple marcha survies Tuile-

ries il en trouva les portes ouvertes. Il se rua alors , ivredes fumées du combat, sur ce palais dont il avait déjà chassé, en une vie d'hommes, trois dynasties , passa comme un coup de tonnerre, foudroyant, fracassant, renversant tout sur son passage. Les lambris, les glaces, les vases, les tentures, les tapis — cet or, ce luxe, cet éclat inaccoutumé pour ses yeux— toutcela lui paraissait en quelque sorte la royauté extérieure, réalisée, matérialisée en objets, en meubles et en décors. Il brisait l'idée dans ces choses. Il promena ainsi sa main sur ces magnificences accumulées, somptueuses insultes de ses misères. Tout fut broyé, déchiré, jeté aux vents par les fenêtres. Les secrétaires furent vidés, les livres, les papiers, les albums , les dessins et jusqu'aux lettres des princesses furent rais en pièces, semés sur les tapis et foulés aux pieds. Un homme du peuple sauta sur le trône, un drapeau rouge à la main , y essuya ses souliers ferrés couverts de boue, et proclama la république. Une décharge couvrit ses dernières paroles. Le buste en marbre de Louis-Philippe vola en éclats : la royauté venait d'être exécutée en effigie.

La dévastntion fut méthodique, le peuple écrivait en quelque sorte sa pensée sur les murs à coups de crosses de fusil. Les portraits de la reine, de la duchesse d'Orléans et du prince de Joinvillc furent respectés, ceux des autres membres de la famille fuirent détruits. Dansla salle des maréchaux, la figure en pied du maréchal Soult fut déchirée ainsi que celle du maréchal Bugeaud. La figure du maréchal Grouchy reçut seulement un coup de baïonnette. Cette vengeance anonyme acquittait sans doute une parole de Sainte-Hélène.

Quand tout fut mutilé, détruit, pulvérisé, lancé par les fenêtres; quand la colère du peuple se fut pleinement exercée, assouvie, fatiguée sur cette demeure toute vivante encore de ses hôtes et toute pleine de leur présence; quand d'immenses bûchers allumés sur la place achevèrent de réduire en cendiTS ce qui avait échappé à la hache , au marteau ou au sabiT, alors une main inconnue écrivit sur un des piliers des Tuileries : Hôtel des invalides civils.

Le gouvernement provisoire n'a fait que consacrer depuis celte inscriplion.

Le peuple ne voulut prendre aucune valeur, il respecta l'or, l'argenterie, les diamants. Des hommes déguenillés montaient la garde devant des millions. Quelques pillards seulement furent surpris la main dans les armoires; ils furent immédiatement fusillés sur les marches du perron.

Le vainqueur ne voulut pas laisser déshonorer sa victoire; il n'emporta des Tuileries qu'un fauteuil, il le promena en triomphe sur le boulevard et alla joyeusement le brûler au pied de la colonne de Juillet.

Ce fauteuil était le trône.

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