‹ Histoire des trois journées de Février, 1848Chapitre 24 sur 29 · XXXI · texte numérisé non relu

XXXI

M. Odilon Barrot entre dans la salle. Un grand nombre de députés l'entourent et le poussent à la tribune.

Mais M. Marie l'occupe toujours, et les bras croisés sur sa poitrine, attend un moment de silence.

« Messieurs, dit-il , dans la situation où se » trouve Paris, vous n'avez pas un moment » à perdre pour prendre des mesures qui » puissent avoir autorité sur la population. M Depuis ce matin le mal a fait d'immenses » progrès, et, si vous lardez encore à prendre » des mesures par des délibérations inutiles , » vous ne savez pas jusqu'à quel point ledés- )) ordre peut aller ; il est donc urgent de preii- » dre un parti. Quel parti prendre? On vient )) de proclamer la régence de madame la du- » chesse d'Orléans; vous avez une loi qui a » nommé le duc de Nemours régent; vous

)) ne pouvez pas aujourd'hui faire une ré- )) gence ; il faut que vous obéissiez à la loi. )) Cependant il faut aviser; il faut à la tète de )) la capitale connue à la tète de tout le )) royaume, d'abord un gouvernement impo- ))sant; je demande qu'un gouvernement » provisoire soit constitué. Quand ce gouver- » nement aura été constitué , il avisera ; il » pourra aviser, concurremment avec les )) chambres , et il aura autorité dans ce pays : )) ce parti pris à l'instant même, le faire con- )) naître dans Paris, c'est le seul moyen d'y » rétablir la tranquillité : il ne faut pas en » pareil moment perdre son temps en vains » discours.

» Voici, messieurs, ma proposition : je de- » mande que sur-le-champ un gouvernement » provisoire soit organisé. »

Des bravos partis de la tribune des journalistes accueillent ce discours.

M Marie, au milieu de l'hésitation générale des esprits, avait porté d'une main ferme le premier coup à la régence.

Son exemple entraîne M. Crémieux.

« Dans un pareil moment, dit M. Crémieux, » il est impossible que tout le monde soit d'ac- » cord pour proclamer madame la duchesse » d'Orléans pour régente et M. le comte de » Paris pour roi : la population ne peut pas » accepter immédiatement cette proclama- » lion. En 1 830 nous nous sommes fort hâtés, » et nous voici, en 1 848, obligés de recommen- » cer. Nous ne voulons pas , messieurs, nous » hâter en 1848; nous voulons procéder ré- » gulièrement, légalement, fortement.

» Le gouvernement provisoire que vous » nommerez ne sera pas seulement chargé de » maintenir l'ordre, mais de nous apporter » ici des institutions qui protègent toutes les » parties de la population, ce qui lui avait » été prorais et ce qu'il n'a pu trouver depuis » 1830.

)) Quant à moi, je vous le déclare, j'ai le » plus profond respect pour madame la du- » chesse d'Orléans.

» Et j'ai conduit tout à l'heure, j'ai eu ce

» ti iste honneur, la famille royale jusqu'aux )) dernières voitures qui l'emportent dans son )) voyage : je n'ai pas manque à ce devoir, et ^) j'ajouterai que toutes les populations qui » étaient répandues sur la route ont parfai- )) tement accueilli le malheureux roi et sa » malheureuse famille. Mais maintenant, » messieurs, la généralité de la population » parisienne, la fidèle garde nationale ont » manifesté leur opinion légale : eh bien ! la )) proclamation qui vous est proposée en ce » moment violerait la loi qui est déjà portée.

« Nommons un gouvernement provisoire; » qu'il soit juste, ferme, vigoureux, ami » du pays, auquel il puisse parler, pour lui » faire comprendre que s'il a des droits que » tous nous saurons lui donner, il a aussi des » droits qu'il doit savoir remplir.

» Croyez- nous un peu , nous vous en sup- ;) plions; nous sommes arrivés aujourd'hui à )i ce que devait nous donner la révolution de «juillet : nous n'avons pas voulu le change- » mentde quelques hommes; sachons profiter )) des événements , et ne laissons pas à nos fils

» le soin de renouveler cette révolution. Je » demande l'institution d'un gouvernement )) provisoire, composé de cinq membres. »

Chaque instant qui s'écoule emporte un fleuron de plus de cette couronne aux trois quarts brisée, qu'une chambre impuissante cherche à retenir sur la tète d'un enfant; maisl'enfant, assis àcôtédesamère, regarde d'un air distrait cette scène étrange dont il ne comprend pas le terrible mystère.

M. Odilon Barrot parait enfin à la tribune; sa pose est solennelle, sa voix sourde, son sourcil froncé; son éloquence naturellement tendue, semble avoir pris, sous le coup des événements, encore plus de tension.

«Jamais, dit-il, nous n'avons eu plus be- » soin de sang- froid et de prudence f Puissiez- » vous être tous unis dans un même scnti- )) ment, celui de sauver le pays du plus » détestable des fléaux , la guerre civile. Les » nations ne meurent pas, mais elles peuvent » s'affaiblir dans des dissensions intestines , » et jamais la France n'a eu plus besoin de

» toute sa grandeur et de toute sa force.

» Notre devoir est tout tracé. Il a heureu- » sèment cette simplicité qui saisit toute une )) nation ; il s'adresse à ce qu'elle a de plus gé- » néreux et de plus intime, à son courage, à )) son honneur.

» La couronne de juillet repose sur la tète » d'un enfant et d'une femme. »

De vives acclamations parties du centre, accueillent ces paroles. La duchesse d'Orléans se lève et salue l'assemblée; elle invite le comte de Paris à l'imiter.

L'enfant se lève et salue à son tour.

La duchesse tient à la main une feuille de papier; elle fait signe au président qu'elle veut parler.

— Laissez parler la duchesse, crient plusieurs voix.

— Continuez, M. Barrot, répondent d'autres députés.

La duchesse se rassied.

« C'estau nom delà liberté politique dans » notre pays, reprend M. Bar rot, c'est au nom » des nécessités de l'ordre surtout, au nom » de notre union et de notre accord dans les » circonstances si difficiles, que je demande à » tout mon pays de se rallier autour de ses re- » présentants, de la révolution de juillet. » Plus il y a de grandeur et de générosité à » maintenir et à relever ainsi la pureté et « l'innocence, et plus mon pays s'y dévouera M avec courage. Quant à moi, je serai heureux » de consacrer mon existence, tout ce que » j'ai de facultés dans ce monde, à faire triom- » pher cette cause qui est celle de la vraie li- )/ berté dans mon pays.

» Est-ce que par hasard on prétendrait re- » mettre en question ce que nous avons dé- » cidé par la révolution de juillet? Messieurs, » la circonstance est difficile, j'en conviens, » mais il y a dans ce pays de tels éléments » de grandeur, de générosité et de bon sens, » que je suis convaincu qu'il suffit de leur » faire appel pour que la population de Paris

» se lève autour de cet étendard. II y a là tous )) les moyens d'assurer toute la liberté à la- )) quelle ce pays a le droit de prétendre, de la » concilier avec toutes les nécessités de l'or- » dre qui lui sont si nécessaires, de rallier )) toutes les forces vives de ce pays et de tra- M verser les grandes épreuves qui lui sont » peut-être réservées. Ce devoir est simple, » tracé par l'honneur, par les véritables in- » térêts du pays. Si nous ne savons pas le » remplir avec fermeté, persévérance, cou- 1) rage , je ne sais quelles peuvent en être les » conséquences! Mais soyez convaincus, » comme je le disais en commençant, que ce- » lui qui a le courage de prendre la responsa- » bilité d'une guerre civile, au sein de notre » noble France, celui-là est coupable au prc- )) mier chef, celui-là est criminel envers son )> pays et envers la liberté de la France et du » monde entier. Quant à moi , messieurs , je ) ne puis prendre cette responsabilité; la ré- » gence de la duchesse d'Orléans, un minis- »» tcre pris dans les opinions les plus éprou- )) vées vont donner plus de gages à la liberté, » et puisse un appel au pays, à l'opinion pu- ;) blique, dans loutc sa liberté, se prononcer

» alors, et se prononcer sans s'égarer jusqu'à M des prétentions rivales de la guerre ci- » vile!....

» Se prononcer au nom des intérêts du )) pays et de la vraie liberté, voilà, quant à )) moi, quel est mon avis, quelle est mon opi- » nion. Je ne pourrais pas prendre la res- » ponsabilité d'une autre situation. »

Ce discours fut le dernier acte politique de M. Odilon Barrot.

On dit qu'un jour, dans les mers des Indes, le grand navigateur Albuqucrque fut surpris par la tempête; le navire élait désemparé, aucune main ne pouvait tenir le gouvernail ; l'équipage allait sombrer.

Un enfant dormait sur le pont, dans les bias de sa mère; Albuquerque le saisit, l'élève au ciel la face tournée vers les éclairs : — 0 Dieu, dit-il, protége-nous par Finnoconcc de cet enfant.

La prière fut écoutée : la lame s'apaisa, la

nue se déchira , et l'orage en désordre se replia derrière l'horizon.

INI. Barrot voulait aussi élever un enfant dans ses bras pour apaiser une tempête. INIais l'orage des nations ne recule pas ainsi devant une prière; le flot bondit toujours, et vaisseau de la dynastie , femme, enfant el pilote, tout fut submergé.

La vie politique de M. Odilon Barrot semble se résumer dans cette courte seconde. Homme honnête, sentimental, irrésolu, toujours à égale distance de la république et de la monarchie, il régna une heure, le temps d'une halte, entre la monarchie et la république.

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