‹ Histoire des trois journées de Février, 1848Chapitre 28 sur 29 · S XXXVI · texte numérisé non relu

S XXXVI

Le lendemain , c'était la victoire , mais l'inquiëtiide dans la victoire. Les nerfs du peuple étaient toujours ébranlés de cette vaste commotion. Les armes n'étaient pas posées. Yincennes était occupé. Les barricades étaient encore debout et gardées. Quelques-unes même avec du canon. Le drapeau rouge flottait sur ces remparts improvisés de l'insurrection. La foule allait et venait, le long des quais, avec une agitation fébrile, qui s'évaporait en chants patriotiques et en coups de fusil. La ville tout entière pétillait du bruit des armes que des combattants déchargeaient de tous les côtés; une perpétuelle odeur de ])oudre flottait dans l'atmosphère, qni-vive irréfléchi sans doute, mais qui pouvait avoir encore son utilité. Toutes ces détonations couvraient Paris d'un nuage de fumée, et «îonnaient à cette mati.iéede vendredi, triste et sombre en elle-même, une physionomie plus triste et plus sombre encore.

Des groupes nombreux parcouraient les

rues. Ils se faisaient ouvrir les maisons et livrer des armes et se retiraient en écrivant à la craie sur la porte : armes prêtées.

De temps à autres des brancards passaient escortés par des hommes qui criaient d'une voix grave :

— Honneur aux blessés î

et tous les chapeaux tombaient devant l'héroiquc martyr de la liberté.

Cependant toute cette agitation, toute celte inquiétude, toute cette fièvre de défiance, de nouvelles et de contre-nouvelles, toute cette secousse d'hommes, de choses et d'événements étaient venues se répercuter de bonne heure, sur la place de THotel-de- Ville; les mots sourds de trahison vêtaient déjà murmurés. Le gouvernement provisoire n'avait voulu accepter la république que sous la réserve des droits de la France, qui devait êti^e appelée C0211H1C Paris et avec Paris à proclamer la forme de son gouvernement. Q.uelqucs hommes, la tête embrasée du feu

de la révolution , ne considéraient cet appel au peuple que comme un ajournement, et l'ajournement comme l'abandon de la république. Les soupçons à voix basse éclatent en cris contre le gouvernement. Le peuple force les consignes , se précipite dans les escaliers et vient heurter la porte des délibérations. Deux membres seulement étaient présents : Marie et Lamartine; les autres avaient cédé aux fatigues de l'insomnie.

Lamartine se dévoue à la colère de l'émeute. Il ouvre la porte. Une explosion de cris, de murmures , de trépignements accueille son apparition.

Il se croise les bras sur la poitrine et regarde , sans pâlir , le flot de peuple, de sabres et de baïonnettes-

« Eh quoi ! citoyens, leur dit-il, si on » vous avait dit, il y a trois jours, que vous » auriez renversé le trône, détruit l'oligar- « chic , obtenu le suffrage universel au nom » du titre d'homme, conquis tous les droits du » citoyen, fondé enlîn la République! Cette

» republique, le rêve lointain de ceux même » qui sentaient son nom caché dans les der- )) niers replis de leur conscience comme un » crime! Et quelle république? Non plus une » république comme celle de la Grèce ou de » Rome, renfermant des aristocrates et des /) plébéiens, des maîtres et des esclaves! Non » pas une république comme les républiques » aristocratiques des temps modernes ren- )» fermant des citoyens et des prolétaires , » des grands et des petits devant la loi, un » peuple et un patriciat ! mais une république » égalitaire où il n'y a plus ni aristocratie, » ni oligarchie, ni grands, ni petits, ni pa- » triciens, ni plébéiens, ni maîtres, ni ilotes » devant la loi; où il n'y a qu'un seul peuple » composé de l'universalité des citoyens et » où le droit et le pouvoir public ne se com- » posent que du droit et du vote de chaque » individu dont la nation se compose, venant » se résumer en un seul pouvoir collectif ap- » pelé le gouvernement de la république et )) retournant en lois, en institutions popu- » laires, en bienfaits à ce peuple d'où il est )' émané?

» Si l'on vous avait dit tout cela il y a trois » jours, vous auriez refusé de le croire! Vous » auriez dit : Trois jours , il faut trois siècles )) pour accomplir une œuvre pareille au pro- » fit de l'humanité (acclamations).

» Eh bien ! ce que vous auriez déclaré im- ;) possible est accompli! Voilà notre œuvre » au milieu de ce tumulte, de ces armes, de >; ces cadavres de vos martyrs, et vous mur- » murez contre Dieu et conlre nous? »

— «Non, non s'écrièrent plusieurs voix. «

— u Ah ! vous seriez indignes de ces dons du » Ciel, répond Lamartine, si vous ne saviex » pas les contempler et les reconnaître!

» Que vous demandons-nous pour achever » notre œuvre? Sontce des années? non; » des mois? non; des semaines? non; des » jours seulement! Encore deux ou trois ^) jours et votre victoire sera écrite, acceptée, » assurée, organisée, de manière à ce qu'au- » cune tyrannie, excepté la tyrannie de vos >^ propres impatiences, ne puisse l'arracher

» de vos mains! Et vous nous refuseriez ces >» jours! ces heures! ce calme! ces minutes! » Et vous étoufferiez la république née de » votre sang dans son berceau !

)) — Non , non , non , s'écrièrent de nouveau » cent voix, confiance , confiance. Allons )) éclairer et rassurer nos frères ! Vive le gou- » vernement provisoire ! vive la république ! » vive Lamartine ! »

A ces mots un blessé tombe évanoui aux pieds de l'orateur; la foule se baisse pour le relever; le banc sur lequel M. de Lamartine parlait s'écroule, il est soutenu par les bras de deux blessés. La foule s'ébranle et entraîne par son reflux, dans les salles et sur les escaliers, l'innombrable armée du peuple. Le gouvernement provisoire délivré rentre en séance et continue de signer ses décrets.

Un moment après les portes sont enfoncées de nouveau par une nouvelle colonne de peuple qui demande l'ordre d'aller à Vincennes prendre les quatre-vingt raille fusils et d'arborer le drapeau rouge.

Ce sont les combattants de la veille, couverts de la boue des barricades. Quelques-uns sont blessés, plusieurs ont dépecé des chevaux tués sur la place et en portent les lambeaux au bout de leurs baïonnettes.

A leurs pieds, dans la salle du trône, deux rangées de cadavres gisent sur une litière de paille. Ce spectacle semble surexciter la colère des assaillants.

Lamartine tente un dernier effort pour les arrêter et les repousser; mais à peine a-t-il paru qu'un sourd cliquetis d'armes bat les murailles, les sabres sont levés sur sa tète, un jeune homme lui pose un pistolet sur la figure.

Lamartine demeure impassible; son altitude commande le silence.

a Cit03'ens, s'écrie t-il, je vous ai parlé en » citoyen tout à l'heure, eh bien ! maintenant » écoutez en moi votre minisire des affaires » étrangères. Si vous m'enlevez le drapeau » tricolore, sachez-le bien, vous m'enlevez la

» moitié de la force extérieure de la France! M car l'Europe ne connaît que le drapeau de » ses défaites et de nos victoires, dans le dra- )> peau de la république et de l'empire. En » voyant le drapeau rouge elle ne croira voir » que le drapeau d'un parti! C'est le drapeau » de la France, c'est le drapeau de nos armées » victorieuses, c'est le drapeau de nos triom- » phes qu'il faut relever devant l'Europe. La » France et le drapeau tricolore c'est une » même pensée, un même prestige, une «même terreur, au besoin, pour nos en- » nemis!

» Songez combien de sang il vous faudrait » pour faire la renommée d'un autre dra- » peau !

» Le drapeau rouge, d'ailleurs, je ne l'a » dopterai jamais, et je vais vous dire, dans » un seul mot, pourquoi je m'y oppose de n toutes les forces de mon patriotisme : «'est )) que le drapeau tricolore, citoyens, a fait » le tour du monde avec la république et )) l'empire, avec vos libellés et vos gloires, » et que le drapeau rouge n'a fait que le tour

» du Champ-de-Mars, ti aine dans le sang du » peuple. »

Cette magnifique péroraison souffle sur la colère du peuple et l'emporte comme un grain de poussière. Tous les visages sont désarmés de leur expression de menace, tous les bras détendus. Un des combattants qui entourent Lamartine, la joue déchirée d'une balle, la chemise ouverte, la poitrine sanglante, se jette dans les bras du grand citoyen et l'embrasse en pleurant.

Et quand Lamartine a reçu ce baiser de martyr, teint d'une goutte de sang, il étend les bras et s'écrie : « 0 mes amis î vous ne saurez jamais quels abîmes d'affection j'ai là pour vous; que n'ai -je les bras assez grands pour presser tant de peuple sur ma poitrine ! »

Ce fut le dernier bouillonnement de l'agitation populaire qui vint mourir à cette heure aux pieds de Lamartine. La foule se retira encore et arrêta elle-même, au milieu des coups de fusil, l'armée innombrable qui allait vider l'arsenal de Vincennes. Le cito} en

Flocon alla chercher la soumission de la citadelle. La garnison reconnut la republique; une collision allait cependant éclater, lorsque le capitaine d'artillericTamisier, puisant dans les inspirations des doctrines sociales dont il est un des apôtres, des paroles vibrantes d'amour, de charité, d'onction , parvint à ramener pacifiquement le peuple à la place de la Bastille.

Il faut bien le reconnaître, jamais Dieu n'ouvrit plus de cœurs aux bonnes paroles que dans cette journée. Il y avait partout je ne sais quoi de religieux. Dieu s'inclinait sur le berceau de la république.

Lorsque revenant ce soir-là de l'hôtel de ville, la tète toute retentissante des grandes scènes dons je venais d'être témoin , je passai devant Saint-Germain-l'Auxerrois , je rencontrai un ouvrier en blouse et en casquette, grand, jeune, vigoureux, qui portait deux pistolets à la ceinture, une carabine sur l'épaule et montait la garde devant le portail de l'église.

— Vive Dieu, cria-t-il, car sans Dieu, pas de peuple.

Cet homme venait dédire le mot delà dernière révolution.

Révolution sociale et religieuse, qui devait introniser la fraternité en France et la paix en Europe.

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