‹ Histoire des trois journées de Février, 1848Chapitre 8 sur 29 · XI · texte numérisé non relu

XI

Le jour parut, le ciel était sombre , le vent soufflait de l'ouest, l'air était chaud , et dans cette température visiblement détendue on sentait nager Félectricité. La rue était calme. Seulement, vers dix heures, une population nombreuse descendait bras dessus, bras dessous des quartiers éloignés. Trois grandes files de curieux roulaient tranquillement par les trois grandes artères des quais, des boulevards et de la rue Saint- Honoré, vers la place de la Concorde. Pas un soldat, pas un sergent de ville, pas un uniforme ne se montrait aux passants. Le pouvoir cachait partout sa main.

A dix heures les étudiants se ix^unissaicnt sur la place du Panthéon. C'était l'avant-garde de la révolution. Ils descendent la rue des Grès en chantant la Marseillaise. Ils suivent successivement la rue de la Harpe, de l'Ecole de Médecine, la rue Dauphine , le pont Neuf , la rue de la Monnaie, et débouchent par la rue Duphot, sur la place de la Madeleine. Us y trouvent une foule compacte, curieuse et relVoidio. Us la tiaversent et l'élcclriscut en

passant. La Marseillaise leur répond de tous côtés; les âmes s'allument, des hommes du peuple entrent dans les rangs des étudiants. La colonne s'ébranle de nouveau, fait deux fois le tour de la Madeleine et s'élance sur la place de la Concorde.

Elle se dirige vers la chambre des députés; mais arrivée à l'entrée du pont, elle trouve un peloton de municipaux qui croisent la baïonnette.

La tète de la colonne s'arrête, mais l'énorme pression de la multitude la porte jusque sur les fusils.

Un jeune homme s'avance, déchire son habit et ouvre sa poitrine : (( Tirez , « dit-il.

Ce mouvementd'héroïsme touche les gardes municipaux. Ils relèvent leurs fusils. La colonne passe. On n'aperçoit plus qu'une masse noire, confuse et onduleuse de cha})caiix resserrée entre deux parapets. Il s'élevait par instant, du fond de cette foule, une sourde clameur qu'une boiiffée de vent apportait jusqu'à la chancellerie de la Légion d'honneur.

— Ul —

Le sombre courant roule toujours, à flots serrés , sur la chaussée du pont, va battre les soubassements du Palais-Bourbon, passe pardessus la grille, saute sur les degrés du péristyle, déborde et rejaillit jusque dans les jardins environnants.

Les plus avancés avaient déjà pénétré dans les couloirs des tribunes , lorsque les portes de la caserne du quai d'Orsay, jusqu'alors fermées , s'ouvrent à deux battants et livrent passageà un escadron dedragons.Lesdragons partent au trot, le sabre nu, arrivent sur la colonne, et au moment de charger remettent leur lame au fourreau. Ils passent immobiles et graves, se contentant de labourer l'attroupement du poitrail de leurs chevaux.

Leur intention est couiprise, le peuple crie : Vivent les dragons!

Les étudiants, coupés et dispersés par cette charge, se dissipent dans toutes les directions.

{]n bataillon de ligne accourt au pas gymnastique sur la place du Palais-Bourbon. Il estprécéJé d'un commissaire de police, la loi ù

la main et la ceinture au coté. D'autres renforts arrivent. Deux pièces d'artillerie prennent position dans la rue de Bourgogne. De forts piquets d'infanterie et de cavalerie, di'agons, chasseurs et municipaux viennent garnir les deux extrémités du pont de la Concorde. Le général Perrot, escorté de son état- major, passe au galop devant la porte de la chambre des députés.

— Vous pouvez être tranquilles, dit-il , au commandant du poste , le pcnt est gardé , les meilleures troupes de l'Europe ne sauraient le forcer- La chambre des députés était en effet inabordable. Les députés se rendaient nii à un à la séance, après avoir franchi une tri])lc barrière de sentinelles, de grand'gardes et (l'avant-postes. Los oiatcurs de la finance discutaient paciliquement au milieu de l'inattention générale le projet de la banque de Bordeaux. Les préoccupations étaientailîeurs. Les députés entraient, sortaient, se groupaient ou se promenaient a^ec inquiétude dans la salle des Pas-Perdus. Quelques-uns s'étaient réunis sous la colonnade du fronton

et sur les marches de l'escalier, du haut de ces gradins ils pouvaient embrasser d'un regard toute la place de la Concorde.

g XII.

La pluie tombait par intervalles, des nuages lourds et bas chassés par le vent rasaient les arbres des Champs-Elysées, passaient par -dessus les Tuileries et allaient se perdre dans la direction de la ville, comme s'ils traçaient d'avance dans le ciel le chemin de l'ini^urrection.

Au pied du périsl^^le le pont et le quai étaient fermés, mais la place était couverte d'une foule compacte, massive et immobile. Quelques personnes étaient assises dans les vasques des fontaines. Au delà de la place de la Concorde, le regard apercevait encore sur la rue Royale, une houle tumultueuse de peuple, qui submergeait la base de la Madeleine.

Par moment, la foule de la place de laCon-

corde se mettait à bouillonner, et au-dessus de ces remous de vagues humaines, on voyait briller le casque des municipaux qui dispersaient, le sabre au poing, les attroupements. D'autres charges partaient au galop dans la direction des Champs-Elysées.

Une vieille femme fut tuée, un homme fut blessé. La foule se retira. La place fut évacuée. Quelques hommes sautèrent dans les fossés. Les fontaines, jusqu'alors muettes et fermées, se mirent à jaillir et chassèrent les groupes qui s'étaient réfugiés dans les vasques. Durant les entractes de ce spectacle, le colonel des chasseurs qui campaient devant la chambre des députés faisait jouer des airs d'opéra à la musique de son régiment.

— Colonel, dit M. de Courtais, dans un jour de deuil comme celui-ci, ces airs sont indécents.

Le colonel fit taire les fanfares.

II pouvait être trois heures ; la chambre continuait sa discussion. La plupart des mi-

-sinistres étaient présents. M. Odilon Barrot déposa sur le bureau du président l'acte d'accusation qu'une partie de l'opposition venait de signer. M. Guizot alla prendre l'acte des mains de M. Sauzet, le parcourut d'un regard et se prit à sourire.

Peu d'instants après, M. Duchàtel arrivait à la chambre, traversait rapidement la salle des Pas-Perdus, pour aller examiner à son tour, du haut du péristyle, la physionomie de l'émeute. La place de la Concorde était entièrement balayée; elle était gardée sur toutes les faces par de la cavalerie. L'obélisque s'élevait solitairement au milieu de la place; de chaque côté de l'obélique les jets d'eau s'épanouissaient en gerbes comme un jour de réjouissance. M. Duchàtel se retira.

11 était rassuré.

Cependant les charges réitérées et impitoyables des gardes municipaux avaient exaspéré le peuple. Il attaque à coups de pierres un des postes des Champs-Elysées. Il escalade les toits et désarme les soldats. Il brûle

de se précipiter sur les masses armées. Mais ces hommes héroïques n'ont pas de fusil, leurs mains de fer, habituées à tordre l'acier, arrachent les grilles du ministère de la marine et de l'église de l'Assomption. Ils essayent diverses barricades , d'abord dans les Champs-Elysées, puis dans les rues de Rivoli et Saint -Honoré; elles sont aussitôt abandonnées. Ce sont comme des notes indécises qui flottent d'abord çà et là sur un orchestre.

Peu à peu l'insurrection, abandonnant les rues larges et ouvertes qui avoisinent les Tuileries, rétrograde vers le centre de Paris , où elle se reconnaît et sait se défendre, et, en se retirant, essaye de forcer le poste du ministère des affaires étrangères, défonce la boutique de Lepage et celle d'un autre armurier sur le quai de la Mégisserie , puis s'engouffre et disparait dans les rues étroites et tortueuses du quartier Saint-Martin , laissant après elle ce murmure profond et confus qui annonce une révolution.

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