PRÉFACE
S'il est une question importante entre toutes, c'est bien celle de l'origine du christianisme et des commencements de l'Eglise. Tout nous y ramène aujourd'hui. Une critique hardie prétend avoir le droit d'arracher de nos mains les documents de cette grande histoire et de les déchirer. Il ne suffit pas de se réfugier dans sa croyance comme dans un asile inviolable ; cette croyance, il faut l'établir par des raisons solides et produire ses titres originaux. Il ne s'agit pas de maudire la grandeur qui nous tient au rivage, mais bien d'abjurer la fausse grandeur d'une foi d'autorité, de traverser le fleuve orageux et de descendre sur le terrain de nos adversaires, sur ce sol si labouré de la critique contemporaine. Ne nous y trompons pas, la science ennemie du christianisme a abandonné dès longtemps la hauteur solitaire d'où elle se plaisait autrefois à abaisser un regard de pitié sur la masse des ignorants. Personne ne répète plus aujourd'hui : Odi profanum vulgu$: tout le monde sent
qu'une telle parole serait la devise de F impuissance. ^ La loi de réforme la plus démocratique a définitivement triomphé dans le monde des idées; nous sommes régis par le suffrage universel des intelligences. Voilà pourquoi la science ennemie du christianisme s'est faite populaire ; elle ne s'est pas contentée de ces flèches légères dont la pointe était aussi acérée que brillante, lancées à profusion par le grand moqueur du dix-huitième siècle. Elle a fait plus, elle a mis en langue vulgaire les résultats de la critique ; elle a frappé une monnaie courante qui circule de main en main avec ces lourds lingots, dont la pesanteur semblait garantir l'immobilité. Tandis qu'en Allemagne la Vie de Jéêu$ de Strauss était lue et méditée dans les ateliers et les échoppes, en France, ceux même qui ignoraient r existence de ce livre fameux, étaient initiés à ses conclusions. Ainsi se développe de jour en jour une incrédulité d'autant plus dangereuse, qu'elle se croit mieux informée ; elle se respire dans l'air, elle circule dans les publications les plus frivoles, le roman et le feuilleton la propagent à l'envi ; de courts articles de RevueSy qui savent donner de la grâce et du piquant à l'érudition, lui fournissent des arguments qui paraissent sérieux, parce qu'ils le sont en comparaison des plaisanteries de Voltaire. Une telle situation est grave, elle a ses exigences toutes spéciales. Si les honunes, convaincus de la divinité du christianisme, s'endorment dans une sécurité funeste, ils peuvent se dire qu'ils
-payeront cher ce sommeil, et l'Eglise et l'humanité, qui ont besoin Tune de l'autre, le payeront cher aussi, la voix du scepticisme sera seule entendue, et les assertions tranchantes d'une incrédulité souvent aussi crédule que le bigotisme passeront pour des axiomes. Il est grand temps de vérifier ces assertions, qui ne sont que des importations d'outre-Rhin; car ils sont nombreux aujourd'hui ceux qui se bornent à dire bu écrire ce qu'ils ont jadis entendu dire en Allemagne. On ne se doute pas de l'effirayante ignorance qui règne, même parmi les hommes les plus cultivés, sur la nature et l'origine du christiaiiisme. Nul sujet n'est plus neuf, parce que nul n'est plus oublié. Nous sommes persuadé que le meilleur moyen de réagir contre ce scepticisme superficiel qui nous envahit et se contente d'un sourire pour condamner des documente dont il n'a jamais vérifié les titres par lui-même, c'est de retracer l'histoire du christianisme primitif, en profitant de tous les matériaux accumulés par la science chrétienne contemporaine; car il faut qu'on sache parmi nous qu'il y a en effet une science chrétienne au dix- neuvième siècle. Ceux qui depuis quelques années ont pris à tâche d'initier notre pays au mouvement scientifique de TAllemagne, ne nous en ont fait connaître qu'un côté. L'autre côté doit aussi être mis en lumière ; or, conune précisément les origines du christianisme ont été traitées avec une prédilection marquée par les plus grands théok)0îens chrétiens de notre
époque, on ne peut aborder ce sujet sans rappeler leurs travaux et sans profiter de tous les trésors amassés par leurs patientes recherches.
Ce sujet se reconunande à nous encore à un autre point de vue. Nous assistons à un triomphe inouï de l'autorité ecclésiastique qui profite de tout ce que lui abandonne Tindififérence générale. Notre siècle a vu ce qui n'eût été supporté à aucune époque antérieure. Il a reçu le don fatal ou précieux de pousser chaque principe jusqu'à ses dernières conséquences. Le principe, je ne dirai pas catholique, mais romain, a obtenu sa plus éclatante victoire le jour où un dogme nouveau a été proclamé par un seul homme. L'enivrement du succès a empêché le parti ultramontain d'entendre la protestation sourde encore de la conscience chrétienne au sein même de l'Eglise, dont les droits antiques venaient d'être si facilement foulés aux pieds. La discussion serait parfaitement inutile avec les chefs de ce parti qui ne veulent rien voir, ni rien entendre, isinon leur propre opinion. Laissons les morts enterrer leurs morts, et ne nous occupons d'eux que quand ils veulent essayer de nous ensevelir avec eux dans le même tombeau. Mais on se tromperait fort si l'on s'imaginait que cette fraction intolérante a réussi à vaincre toute résistance. Une crise formidable a commencé dans le catholicisme, rien ne l'arrêtera plus. De graves questions se posent; il s'agit de savoir où la papauté a puisé ce droit énorme qu'elle a eu l'im-
prudence de revendiquer. A elle aussi on demande ses titres. On la cite au tribunal de l'histoire. C'est le moment ou jamais d'écouter ce juge inflexible qui, grâce à la découverte de nombreux documents, nous parle maintenant sans intermédiaire. On comprend quel intérêt doit exciter la question des origines du christianisme dans de telles circonstances.
Elle n'intéresse pas moins le protestantisme. Ponr lui aussi de graves questions sont posées dans le domaine de la théologie comme dans celui de l'Eglise.
Il n'est pas un seul parti religieux qui n'éprouve le besoin ou de se raffermir ou de se transformer. Les églises nées du grand mouvement du seizième siècle sont toutes engagées dans une crise sérieuse. Elles se demandent, quoique à des points de vue divers, si la Réformation ne doit pas être continuée et développée. L'aspiration vers l'Eglise de l'avenir devient plus générale et plus ardente. Mais pour quiconque admet la divinité du christianisme, l'EgUse de l'avenir a son type et son idéal dans ce grand passé qui remonte non pas à trois siècles, mais à dix-huit siècles en arrière. Le connaître toujours mieux pour le reproduire toujours plus fidèlement, telle est la tâche de l'Eglise contemporaine. C'est dans cette voie qu'elle trouvera la liberté et la sainteté, ces deux attributs si étroitement liés et qui lui sont si nécessaires pour s'élever à la hauteur de sa vocation actuelle. C'est dans cette voie qu'elle accomplira aussi dans sa théologie ce progrès
que tout prépare et que tout conseille^ et qui ne sera qu'une appropriation plus profonde de la doctrine apostolique. Elle est donc aussi ramenée, par un concours de circonstances qui révèlent une volonté manifeste de Dieu à cette question des origines du christianisme.
C'est ce grand sujet que j'ai tenté de traiter dans ce livre. Si j'en eusse connu de prime abord toutes les difficultés et les périls , conune je les connais maintenant, j'eusse reculé devant la tâche. D'autres le reprendront sans doute, et réussiront mieux que moi. Mais il leur sera utile peut-être que les pre« miers pas aient été faits avant eux dans cette carrière si vaste et si belle. Déjà nous possédons dans notre langue des travaux très remarquables concernant telle ou telle partie du sujet. Je les mentionnerai avec soin ainsi que les ressources inépuisables de la littérature théologique allemande. Toutefois je ne me suis asservi à aucun auteur ; je suis remonté toujours aux sources originales, et quelque imparfait que soit l'ouvrage, j'en revendique toute la responsabilité. C'est vraiment une bonne fortune de s'occuper maintenant de l'histoire des premiers siècles, grâce à l'abondance des sources et aux inappréciables découvertes de manuscrits divers qui ont été faites ces dernières années.
Je désire tracer un tableau aussi complet que possible de cette époque, en conunençant par le siècle apostolique, si peu connu soit à cause de l'indififérence religieuse , soit par suite d'un respect mal
compris qui l'entoure d'une auréole légendaire au travers de laquelle les types perdent toute originalité. Les saint Pierre, les saint Paul, et les saint lean apparaissent trop souvent conune ces héros fabuleux que la tradition a placés sur le seuil des temps historiques et après lesquels commence l'histoire proprement dite. Nous pensons qu'il importe de reconquérir pour l'histoire l'âge primitif de l'Eglise* C'est lui rendre la couleur et la vie. Nous devons appliquer partout cette grande méthode historique créée pour l'histoire générale par les Guizot, les Mignet et les Thierry, et qui seule permet de ressusciter le passé.
Il n'est plus possible aujourd'hui, en présence des plus récentes attaques de la critique, de négliger l'étude du premier siècle, et d'aborder immédiatement celle du second et du troisième. En agissant ainsi, on esquiverait des problèmes délicats, qu'on ne peut laisser sans solution. Nous avons renvoyé dans le» notes tout ce qui concerne la discussion des documents, sans laquelle il n'y a pas d'histoire sérieuse de l'Eglise. Nous avons consacré un soin très attentif à l'époque si intéressante qui commence à la mort du dernier des apôtres et qui s'étend jusqu'à l'apparition des illustres docteurs du second siècle. Cette période intermédiaire contient en germe tout le développement ultérieur de la théologie et de l'organisation ecclésiastique. Nous nous efforcerons ensuite
de peindre sous ses vraies couleurs celte grande lutte du christianisme contre l'ancienne société qui l'assaille du dehors par la persécution, et l'attaque au dedans par l'hérésie, et qui, bien que vaincue d'une manière éclatante, se venge en quelque sorte par les ferments d'erreur qu'elle laisse au sein de l'Eglise. Suivre de près ce triomphe et cette transformation intérieure ; assister à toutes les péripéties du drame ; en faire revivre les personnages et les faire parler eux-mêmes ; faire sans cesse couler les sources originales au travers de la trame du récit, de telle sorte que tous les partis religieux trouvent dans notre livre d'exactes informations, lors même qu'ils repoussent nos conclusions, tel est notre but! Ce serait déjà beaucoup d'y avoir tendu par des efforts sérieux. Si nous nous circonscrivons, dans cet ouvrage, aux trois premiers siècles de l'Eglise, c'est que la période qui précède les grands conciles a un intérêt tout particulier. L'Eglise n'est pas encore pliée au joug d'une unité mécanique et extérieure. Ses diverses fractions ont leur physionomie distincte, et on peut parler d'une Église d'Orient et d'une Eglise d'Occident ; nous sommes sur le terrain fécond de la liberté. Ajoutons que cette époque est aussi la moins connue, parce que les documents officiels sont rares. Toutes les grandeurs du christianisme y apparaissent, comme aussi tous les principes d'erreur et d'asservissement que rage suivant se chargera de développer et de
féconder. Si nous avons donné des développements considérables à notre Introduction, qui est consacrée à la question si importante de la préparation du christianisme dans l'ancien monde, c'est pour réfuter l'idée trop répandue que TEvangile n'est qu'une nouvelle édition du platonisme, et pour montrer quels appuis et quelles tentations l'Eglise devait rencontrer lors de sa formation ^
L'intérêt pour le glorieux passé de l'Eglise chrétienne se ravive aujourd'hui de toutes parts. Quelquesuns de nos littérateurs les plus distingués ont commencé à fouiller cette mine si riche. Qui n'a lu avec ravissement le tableau de l'éloquence chrétienne au quatrième siècle par M. Villemain, et qui n'attend avec impatience les nouvelles études qu'il a promises sur l'époque antérieure ? Même au point de vue littéraire il est peu de sujet plus fécond et plus attrayant Quant à nous, sans négliger ce côté, nous sommes surtout désireux de mettre une fois de plus en pleine lumière ces grandes et immortelles vérités du chris^ tianisme, dont notre siècle éprouve un si puissant besoin tout en les repoussant. Nous avons trouvé de singulières analogies entre lui et cette société romaine, qui cachait tant de corruption sous de si somptueuses apparences, et tant d'aspirations vers l'avenir sous le
* Les deux volumes que nous publions renferment l'Introduction, THistoire du siècle apostolique et celle de la période de transition. Ils forment déjà un ouvrage complet à eux seuls. Les deux autres volumes, préparés en grande partie, paraîtront plus tard.
masque moqueur d'une incrédulité très peu sûre d'ellemême. Notre foi dans la divinité du christianisme est profonde et absolue ; elle a inspiré ce livre ; elle n'a pourtant jamais entravé notre liberté d'examen. Nous croyons pour avoir examiné, et nous avons écarté avec soin dans notre appréciation du passé toute idée préconçue. Nous avons essayé de reconnaître toujours cette souveraine autorité de l'histoire : le fait, le fait accepté tel qu'il se présente à nous avant toute transformation opérée par l'esprit de système. Nous avons exprimé loyalement le résultat de nos recherches sur tous les points, en nous rappelant sans cesse que nous ne sommes pas ici-bas pour prendre la moyenne des opinions reçues (ïans tel ou tel milieu, mais pour dire toute la vérité que nous croyons entrevoir. Je n'ai pas davantage apporté les tristes passions d'un sectaire dans l'histoire de l'ancienne Eglise ; si j'ai signalé ses déviations, j'ai admiré sa gloire si pure, et je n'ai point cherché en dehors de la grande Eglise des Pères, dans je ne sais quelle retraite inaccessible, une tradition non interrompue d'orthodoxie immaculée. A chaque période de son histoire, à part la première, l'Eglise visible se montre à nous dans toutes ses manifestations comme bien au-dessous de son idéal. Et pourtant, tout en gardant nos préférences, nous répétons avec bonheur l'antique adage : Ubi Chrisius^ ibi Ecdesia, Mais ce n'est pas une raison pour l'Eglise de ne pas aspirer à se rapprocher de plus en plus de son idéal, c'est-
à-dire à réaliser toujours mieux son idée véritable. Puisse-t-elle y réussir de nos jours moins imparfaitement que par le passé et remonter, dans son dogme comme dans son organisation, par delà toutes les obscurités et toutes les entraves humaines , jusqu'au type apostolique. Rien ne lui est plus nécessaire pour les luttes solennelles qui l'attendent ! Notre meilleur vœu serait rempli si nous pouvions contribuer en quelque mesure à la ramener à ses origines comme à sa source vivifiante.
Edmond de Pressensé.
Paris^ 81 mars 1858*