‹ Histoire des variations des églises protestantesChapitre 2 sur 59 · Dessein des deux avertissements snivants · texte numérisé non relu

Dessein des deux avertissements snivants

Vous avez vu , mes chers Frères , selon ma promesse , (bus on premier avertissement le christianisme flétri, et le socidaiiisme autorisé par votre ministre. Vous avez été étonnés k ce qu^il a dit en faveur d*une secte qui se vante d'avoir porté la Réforme à perfection, en niant la divinité du Fils de Dieu, et en affoiblissanttoutle christianisme. Mais cessez de TOUS arrêtera tant de choses étranges, que vous avez vu qu'il aavancées surle sujetdes Sociniens : il ena ditde plus essentielles contre lui-même et contre toute la Réforme ; puisqu'il Fachargée d^erreurs capitales, et dans son commencement, et dans son progrès. Il en a dit encore de plus importantes en faveur de TEglise catholique , puisqu'il a dit qu'on peut se sauver dans sa communion. lia dit tout cela, mes Frères: vous Tallez voir dans la dernière évidence. Il a nié de l'avoir dit: vous ne le verrez pas moins clairement. Il ne s'agit pas de conséquences que je veuille tirer de sa doctrine : ce sont des termes formels pour l'affirmative , et formels pour la négative , que j'ai à vous rapporter ; c'est-à-dire , qu'il y a des vérités contraires à la Réforme , et favorables à l'Eglise , si claires , qu'un ministre ne les a pu nier ; et à la fois si décisive s contre lui , qu'il a honte de les avoir avouées. Si à ce coup vous n'ouvrez les yeux, vous les aurez bien assoupis. Commençons.

68 DEUXIÈME ÀVERTISSESIEMT

II. Emportements du ministre , qui appelle Fauteur de THisloire des

Variations au jugement de Dieu, comme un calomniateur.

Écoatez-le , mes chers Frères ; c'est lui qui parle dans la ' dixième Lettre de cette année , et la cinquième de celle quil ( oppose aui;|f?ariations. Il s'agit d'une addition au livre xiv , ^ qui a jeté M. Jurieu dans d'étranges emportements, a Si, dit- i » ir , cette Addition est importante , c'est à faire voir le i n caractère de M. Bossuet: car il est Trai que rien n'est plas i » propre à le faire reconnoitre dans le monde pour un dédêr \ » mateur sans honneur et sans sincérité d. Voici la cause da ces reproches. « On trouve, continue-t-il dans cette belle Ad-^ » dition, queje suis demeuré d'accord que Luther, dans sod. » livre de Servoarbitrio, avoit employé des termes trop don » au sujet de la nécessité qui repose sur la volonté : et tout C6 » que j'ai conclu , c'est que l'on ne doit pas condamner les » gens sur des expressions dures ^ quand les sentiments dans » le fond sont innocents, et qu'on doitse tolérer dans ces es*» » pressions B. Il poursuit : « On trouvera dans cette Addition » ces paroles pleines de calomnies , et indignes d'un homme n d'honneur : M. Jurieu a raison d'avouer de bonne foi à des r> Réformateurs en général, qu'ils ont enseigné que Dieu pous^ » soit les pécheurs aux crimes énormes. M. Jurieu n'a point » avoué cela ; et M. Bossuet rendra compte quelque jour de- » vaut Dieu d'une imposture aussi fausse et aussi maligne b^

III. Dieu auteur du péché. Premier blasphème de la Réforme, prouvée par le ministre Jurieu. Paroles de Melancton, approuvées par Luther.

Mais s'il craignoit ce jugement de Dieu ou il m'appelle il songeroit qu'un jour on y récitera ces paroles , où traitant la paix avec les Luthériens ^ , après leur avoir reproché que leurs premiers Réformateurs, c'est-à-dire, Melancton et Luther même , ont approuvé du moins par leur silence les écrits de Calvin , ceux de Zuingle , ceux de Zanchius , que les Luthériens d'aujourd'hui accusent de ce détestable particularisme , comme ils rappellent , qui ôte le libre arbitre et

' Lett. X. p. 77. — ' Conc. de inund. pac. p. 209.

SIR LES LETTRES DE M. JLRIEr. 60

failDieu auteur du péché; il continue ainsi son discours : » Mais f ce n'est pas seulement par leur silence , ou par Tapproba- » tion que tos Réformateurs ont été dedursprédestinàteurs, 9 et ont enseigné EN parole expresse, et encore des plus » dores , le particularisme , la prédestination et la réproba- » tion , avec une nécessité qui provient de la force des dé- » crets. Que Melancton paroisse le premier : c'est de lui

• qu'est cette parole que nos calomniateurs ont tant relevée: » Que l'adultère de David , et la trahison de Judas, n'est pas » moins l'œuvre de Dieu , que la conversion de saint Paul » .

n cite en marge le commentaire de cet auteur sur le cha- [»tre Tiii aux Romains , où il est vrai qu'on trouve en autant de mots cet exécrable blasphème. Sont-ce donc là seulement des paroles dures, comme M. Jurieu avoue qu'il en a luinème imputé aux premiers Réformateurs ; ou , comme nous le disons, une doctrine abominable? Il continue : « Maison » UsQit ces paroles dans les premières éditions des Lieux » communs de Melancton : La divine prédestination ôte la liibertéà l'homme; car tout arrive selon ses décrets dans > toutes les créatures ; et non-seulement les œuvres exté- »rieures, mais encore les pensées intérieures ' ». Tout arrive selon les décrets de Dieu , et au dedans et au dehors de rhomme : par conséquent toutes ses pensées bonnes et mauvaises, et autant ses crimes que ses bonnes oeuvres : et de peorqu'on ne crût que Melancton eût enseigné ces blasphèmes sans l'aveu deLuther , M. Jurieu ajoute : « Luther a vu

• cela, et il a approuvé le livre de Melancton, jusqu'à le juger B digne non-seulement de l'immortalité, mais encore d'être » inséré parmi les Ecritures canoniques », Il cite , pour le prouver, le livre du Serf arbitre de Luther, où il estvraique se trouve cette approbation très-expresse des blasphèmes de Melancton ; et pour ne laisser aux Luthériens aucun moyen de s'échapper, il se fait cette objection ' : « Mais, dites-vous » Melancton a rétracté cette opinion dans les éditions suivantes » de ses Lieux communs , au litre de la cause du péché. H est » vrai, il l'a rétractée, et avec raison ; car qui pourroit souf-

' Jur, îbid. — Ubid. p. 211.

70 DEUXIÈME ÀVERTISSEKEKT

» frir cette parole qui détruit toute religion : Que la divine » prédestination ôte à Thomme son libre arbitre » ? VoilA Tobjeelion proposée, et Melanctonbien convaincu d'avoir enseigné une impiété manifeste et détruit toute religion. Mais de peur qu'il ne lui échappe, non plus que son maître Lutber, il ajoute premièrement contre Melancton , qu't/ n'a rétraeii cette opinion que mollement et en dout<int; et contre Luther, que lorsqu'il approuva les Lieux communs de Melancton, ils n'avoient point encore été corrigés : donc , poursuit-il , il a admis cette dure opinion de la prédestination , quiôtoitle libr0 arbitre à V homme. Est-ce là dire seulement des paroles dures, et non pas admettre une opinion qui détruit toute religion^ et établit l'impiété?

IV. Pareils blasphèmes trouvés dans Luther par le ministre Juriea.

C'en est assez pour confondre ce téméraire ministre dans lejugementde Dieu,^où il m'appelle : mais il passe encore plus avant; et voici comme il parle de Luther * : « Il n'a pas seun lement approuvé les paroles de Melancton , mais il en a dit » de semblables dans le livre du Serf arbitre , dont le titre ^. » seul fait connoître le sentiment de l'auteur. Ecoutons dooe ' » comme il parle : C'est le fondement de la foi de croire que » Dieu est clément, quoiqu'il sauve si peu d'hommes, et en » damne un si grand nombre ; de croire qu'il est juste, quoi- » qu'il nous fasse dâmnàbles nécessairement par sa volonté, » en sorte qu'il semble prendre plaisir au supplice des mal- » heureux , et être plus digne de haine que d'amour. Si donc » je poùvois entendre par quelque moyen que Dieu est misé- » ricordieùx et juste, pendant qu'il ne fait paroître que co- » 1ère et injustice, je n'aurois pas besoin de foi. Dieu caché ^ » dans sa majesté ni ne déplore la mort des pécheurs, ni ne » la détruit ; mais il opère la vie et la mort et toutes choses )) dans tous. Il ne veut point la mort du pécheur, en parole ; )> JE l'avoue , mais il la veut par cette secrète et impénétra- » ble volonté )^ . Voilà les paroles de Luther , où il reconnoU que Dieu fait les hommes rfawna6fe5 par sa volonté , et les fait

' Gonsult. ibid.

IDI

fi,

mévitablement et nécessairement cTamnables. Les faire damna-, blés de cette sorte, c'est sans doute les faire pécheurs : et Luther renseigne ainsi en termes formels, puisqu'il prouve ce qu'il avance, en disant qu'il fait toutes choses , et, par conséquent , le péché dans les hommes. D'où il s'ensuit que Dieu veut elTeçtivemeot et leur péché et leur perte ; quoiqu'à l'entendre parler, (c'est Dieu qu'rl entend) il fasse semblant de ne les vouloir pas : in verbo scilicet. Qui jamais parla ainsi de Dieu, si ce n'est ceux qui n'en croient point, ou qui ont perdu toute la révérence qu'inspire naturellement un si grand nom? Voilà ce qae M. Jurieu a tiré du livre du Serf arbitre de Luther; et il ose encore prendre Dieu en son redoutable tribunal à témoin, comme il n'attribue à Luther que des paroles trop<lures, pen. dant qu'il le convainc avec tant de force de ces exécrables sen- (ioients. Mais il le presse encore par des paroles tirées de ce même livre du Serf arbitre : a C'est en vain, disoit Luther, 9 gu'on tâche d'excuser Dieu, en accusant le libre arbitre. S'il 9 a prévu la trahison de Judas, Judas étoit fait traître par néi»CBssiTÉ; et il n'étoit point en son pouvoir, ni dans celui » d'aacune créature de faire autrement ni de chîinger la vo- B lonté de Dieu' ». En est-ce assez pour convaincre Luther? Mais, pour ne lui laisser pas le loisir de respirer , le ministre loi reproche encore d'avoir dit: « Si nous trouvons bon que 0 Dieu couronne des indignes , il ne faut pas trouver moins » bon qu'il damne des innocents ; en l'un et en l'autre , il » est excessif selon les hommes; mais il est juste et véritable » en lui-même. C'est maintenant une chose incompréhen- » sible de damner des innocents; mais on le croit jusqu'à ce » que le Fils de l'homme soit révélé ^ ». C'est donc l'objet de la foi, que Dieu damne des innocents, et les fait lui-même coupables; puisque les faire damnables, comme dit Luther, elles faire pécheurs et coupables, c'est la même chose; et voilà, selon Luther, le grand mystère qui nous sera révélé dans la vision bienheureuse.

Luther est terriblement pressé, vous le voyez; mais le ministre revient encore à la charge : Voici, dit-il ^ , par où il fmit,

' Pag. 2i2. — ^ Ibid. — ' Pag. 212.

7â DEUXIÈME AVERTISSEMENT

c*est toujours de Luther qu'il parle : a Si nous croyons qu'il ;;: » est vrai que Dieu prévoit et préordonne toutes choses, et f » que d'ailleurs il n'est pas possible qu'il se trompe, ou qa'il v » soit empêché dans sa science et dans la prédestination , et » enfin, que rien ne se fait sans sa volonté : la même raison ^ )) nous fait voir qu'il ne peut y avoir aucun libre arbitre, ni ^ » dans riiomme, ni dans Fange, ni dans aucune créature. . » Tout ce qui se fait par nous, dans ce qui regarde le salut et .^ » la damnation , se fait par une pure nécessité , et non point ^j » par le libre arbitre : l'homme n'en a point; il est esclave et ^j^ » captif de la volonté de Dieu ou de celle de Satan ; en sorte ^ » qu'il n'a aucune liberté ni libre arbitre de se tourner d'un |^ )> autre côté, ou de vouloir autre chose, tant que l'esprit ou h ,^ )) grâce de Dieu dure en l'homme : et j'appelle nécessité, ,^ » poursuit Luther, cité par le ministre , non pas la nécessiti ^ » de contrainte, mais celle d'immutabilité » ; et le reste , toujours soutenu de la même force : ce qu'il achève de prouver : par Galixte, luthérien, dont voici les propres termes cités par ^^ M. Jurieu : ' « Tout le but du livre de Luther est de faire voir ^ » que toutes les actions des hommes, et tous les événements '\ » qui en dépendent, ne peuvent arriver autrement qu'ils ar- , » rivent, ni se faire avec contingence , ou par la volonté du " » libre arbitre de l'homme, mais par la pure et unique volon- » té , disposition et ordre de Dieu >. Ce n'est donc pas seulement le sentiment de Luther, que Dieu veut et fait tout le bien et tout le mal qui se trouve dans le monde , mais c'est là encore tout le but de son traité du Serf arbitre : et ce n'est pas seulement M. Jurieu ou les Calvinistes qui objectent ces énormes excès à Luther; mais ce sont encore ses sectateurs mêmes et les Luthériens les plus doctes et les plus célèbres, du nombre desquels est Calixte, dont les paroles , citées par ' le ministre Jurieu , se trouvent en effet dans le livre de ce fa- ' meux Luthérien , intitulé , Jugement sur les Controverses , etc. '

V. M. Jurîttu démontre que Luther a établi ces blasphèmes comme dogmes

capitaux , et ne les a jamais rétractés.

Et parce qu'on pourroit penser que Luther auroil dit ces

' Pag. 212.— -' Ihid. — ' !li(l. 213.

SIR LES LETTRES DE M. JLRIEr. 77»

choses comme douteuses ou problématiques , conlinuc M. Jiirieu : au contraire , dit ce ministre ' , // les pose comme dc^ dogmes certains, qu'il ii'est ni permis ni sitr de réroquer en hute ; et pour le prouver , il allègue ces paroles ; par où Lu - (her conclut : « Ce que j'ai dit dans ce livre , je ne Tai pas I ditcômme en disputant ou en conférant, mais je Taiassun' • et Je rassure, et je n'en laisse le jugement à personne ; «mais je conseille à tout le monde de s'y soumettre ». Ce ]a11 veut qu'ion reçoive avec une entière soumission ; c'est |ne tout est nécessaire d'une absolue nécessité : a Et souve- ) nez-vous , poursuit-il , vous qui m'éconlez , que c'est moi qui > l'ai enseigné » ; en sorte qu'il ne paroît pas seulement que Lalher a établi ces dogmes impies, mais encore qu'il les a Itablisavec toute la certitude qu'on peut jamais donner à un logme , et comme un des fondements qu'il veut le plus inculquer à ses sectateurs.

si j'avois à convaincre Luther devant Dieu et devant les iiofflmes de ces horribles impiétés, je ne produiiois aulrc *hose que ce que produit ici M. Jurieu. Mais pour leconvain- 're lui-même d'avoir regardé tous ces discours do Luther, lon-seulemeul comme durs, mais couime impios, et nonseulement commecontenant des expressions excessives , mais ncore comme contenant des dojmies alîreux : je n'ai encore ]u'à produire cesparolesde ce ministre au Luthérien Sculler : «Voilà, lui dit-il ', toute cotte suite de dogmes que vous 'appelez dans nos auteurs de grands monstres, des nionstrer^ > alîreux et horribles. Voilà tous nos dogmes, et beaucoup plus que nous n'en disons, et ce que nous serions bien fn- >chés de dire ». C'est donc detousces dogmes qu'on vient de oir, et dont il témoigne lui-même tant d'horreur, qu'il a onvaincu Luther ; etatin de ne nous laisseraucun doute de ce a'il déteste dans ce chef de la Réforme , après avoir rapporté )os les dogmes qu'il en reçoit : « Nous embrassons, dit-il ' , de loutnotre cœur tous cesdogmes de Luther ; mais on voici qui lui sont propres : Que Dieu par sa volonté nous rend damnables nécessairement ; que c'est en vain qu'on excuse

' Pa?. 213. — - J"ï". Ibid.— "^ Pag. 2U.

7i DEUXIÈME AVERTISSEMENT

» Dieu en accusant le libre arbitre : qu'il n'éloit point au pon- » voir de Judas de n'être point traître ; que Dieu damne les » bommesparsa propre volonté ; qu'il damne des innocenls » comme il couronne des indignes ; qu'il ne peut y avoir de )) libre arbitre , ni dans l'iiomme , ni dans Fange, ni dans au- » cune créature , et que tout ce qui se fait par nous, se fait » non point par le libre arbitre, mais par une pure nécessité. » Nous rejetons, poursuit-il, toutes ces choses, et nous les » rejetons avec horreur, comme choses qui détruisent toute » RELIGION, et qui ressentent le mànicbéisme. Je le dis à )) regret, et malgré moi, favorisant autant que je le puis la )> mémoire de ce grand homme » : grand homme comme vous voyez , que vomit des impiétés et des blasphèmes qu'on n'entendra peut-être pas dans l'enfer même. Mais voilà les grands hommes de la Réforme , et voilà comme ils sont traités par ceux-là mêmes qui font profession de les révérer.

Et parce qu'on pourroit penser en faveur de Luther, qu'il auroitdu moins changé de sentiments ; quoiqu'en avoir eaun seul moment de si damnables, et avoir commencé par de tels * blasphèmes la réformation de l'Église , ce seroit toujours une ' preuve d'un homme livré à Satan ; il ne laisse pas même \ aux Luthériens cette misérable consolation : « Car , poursnîl- » il', on me dira qu'il s'est rétracté; mais qu'on me montre » où est cette rétractation. On ne voit, dit-il , sur le libre » arbitre aucune rétractation. S'il a rétracté et condamné sou » livre du Libre arbitre, où est l'anathème qu'il lui a dit? » Gomment l'a-t-il laissé parmi ses ouvrages ? Il a parlé plus )) doucement dans la visite Saxon ique, en reconnoissant le » libre arbitre dans les choses civiles et morales, et pour les » œuvres extérieures de la loi ; mais il ne nie nulle part ce ^ » qu'il avoit assuré dans son livre du Serf arbitre ; et on peut ;, » aisément concilier ce qu'il a dit dans ces deux livres ». Il * le concilie en effet, en remarquant que Luther pourroit avoir admis le libre arbitre, « en entendant sous ce mot, qu'on ' » n'agit pas malgré soi , mais très- volontairement ; ce qui, * » poursuit-il , n'empochoroit pasqu'il ne fût toujours véritable, ■!

' Jur, ibid. p. 217.

SLR LES LETTRES DE H. JURIEL. 7;>

n comme Luther Tavoit dit dans le livre du Serf arbitre, que a Dieu par sa volonté rend les hommes nécessairement dani- I nables, et que par sa pure volonté il damne des innocents. » Luther, dit-il % n'a point rétracté cela ». Il a raison : on a quelque part adouci , quoique foibiement , les expressions ; on a nommé le libre arbitre même dans la Confession d'Ansboarg, sans bien expliquer ce que c'étoit ; mais on ne trouve eo aucun endroit la condamnation d'un livre si abominable , ni aucune rétractation de tous ces excès. Il ne failoit pas attendre de Luther, que jamais il avouât, ou qu'il crût avoir failli ; et il valoit mieux certainement laisser en leur entier tous les blasphèmes du livre du Serf arbitre , que de se rabaisser jusque là. Ainsi le Luthérien n'a point de réplique ; et le bienheureux Luther ( car c'est ainsi qu'on aiïecte de le nommer dans le parti ) demeure convaincu , par notre ministre, non-seulement d'avoir commencé sa Réforme, mais encore d'avoir persévéré jusqu'à la fin dans cette impiété.

Il est donc plus clair que le jour, que le ministre n'a pas sealement avoué , mais encore qu'il a prouvé invinciblement les impietés de Luther , et s'il les nie maintenant , s'il tâche de révoquer son aveu , c'est qu'il a honte pour la Héformc de la voir commencer par des blasphèmes , et de lui voir pour ses chefs des blasphémateurs et des impies : et si , pour repousser ce juste et inévitable reproche , il s'emporte jusqu'à n'appeler au redoutable tribunal de Dieu , et à invoquer contre moi à témoin ce juste Juge ; il ressemble manifestement à ces profanes qui se servent d'un si grand nom pour éblouir les simples , et donner de l'autorité au mensonge.

VI. Calvin et Bèze convaincus d^avoir dit les mêmes choses que le ministre Jurieu a reconnues pour des blasphèmes , et qu'il n'a osé les excuser tout il fait d*impiété.

Ce n'a donc pas été une calomnie , mais une vérité, nonseulement avouée, mais encore démontrée par M. Jurien , de dire que les Réformateurs ont fait Dieu auteur du péché. Ce ministre passe déjà condamnation pour F.uther et pour

'Paj. 218.

Melanclon , c'est-à-dire , pour les premiers des Réformateurs. Mais j'ai fait Toir que Calvin et Bèze n'en avoient pas moins dit quç les deux autres ' ; et qu'aussi M. Jurieu , sans oser entreprendre de les justifier, n'en avoit pu dire autre chose, sinon qu'ils étaient sobres en comparaison de Luther ^ : ce qui montre, non pas qu'il les croit innocents, mais qu'il les croit seulement moins c^upab]es, c'est-à-dire, moins impies et moins grands blasphémateurs. Maison cela il se trompe: car j'ai produitles passages de Calvin et deBèze*^, oùilsdisent « que » Dieu fait toutes choses selon son conseil défini, voire même )) celles qui sont méchantes et exécrables ; qu'ayant ordonlfié » la lin (qui est de glorifier sa justice dans le supplice des ré- )) prouvés ), il faut qu'il ait quant et quant ordonné les causes » qui amènent à cette fin, (c'est-à-dire sans difficulté, lespé^ » chés ;) que lepéché du premier homme, quoique volontaire, )» est en même temps nécessaire et inévitable ; qu'Adam n'a pu » éviter sa chute, et qu'il ne laisse pas d'en être coupable; » qu'elle a été ordonnée de Dieu , et qu'elle étoit comprise )) dans son secret dessein ; qu'un conseil caché de Dien est » la cause de l'endurcissement ; qu'on ne peut nier que Diew » n'ait VOULU et décrété la désertion d'Adam , puisqu'il fait » tout ce qu'il veut; que ce décret fait horreur; mais qu'enfin » on ne peut nier que Dieu n'ait prévu la chute de l'homme , » puisqu'il l'avoit ordonnée par son décret; qu'il ne faut point » se servir du terme de permission , puisque c'est un ordre » exprès ; que la volonté de Dieu fait la nécessité des choses, )) et que tout ce qu'il ordonne arrive nécessairement; que )) c'est pour cela qu'Adam est tombé par un ordre de la provi- )) dencedeDieu, et parce que Dieu Favoit ainsi trouvéà propos; » que les réprouvés sont inexcusables ; quoiqu'il ne puissent » éviter la nécessité de pécher, et que cette nécessité leur )) vient par ordre de Dieu; que Dieu leur parle, mais que c'est » pour les rendre plus sourds; qu'il leur envoie des remèdes, » mais afin qu'ils ne soient point guéris ; et que si les hom- )) mes veulent répliquer qu'ils n'ont pu résister à la volonté » de Dieu , il les faiit laisser plaider contre celui qui saura

' Var. liv. XIV. ii. 1 . 2. 3. ^i. Aclilit. n. 9. — ' Jiir. de pac p. 214.— — 3 V ibid.

St'R LES LETTRES DE M. JURlEt. 77

) bien défendre sa cause » , sans qu'il soit permis , connue m voit , de la défendre, en disant qu'il laisse Thomme à sa liberlé, et qu'îl ne veut point son péché. Voilà ce qu*onl dit Calvin et Bèze ; ce qui , comme on voit, n'est pas moins mauvais que ce qu'ont dit Luther et Melancton.

VU. Que le ministre Juriea n^a rieu eu à dire aux Luthériens, qui couvainqaeut les Calvinistes des mêmes blasphèmes dont les Calvinistes les convainquent, et qu'il a avoaé te fait.

Aussi voyoDS-nous manifestement que si le Calviniste ferme (abouche au Luthérien sur son Melancton et sur son Luther, le Luthérien ne remporte pas un moindre avantage sur les Calvinistes : car écoutez comme les presse le docteur Gérard ' : 6 Qu'ils donnent donc gloire à Dieu et à la vérité, en désavouan t » publiquement telles et semblables expressions qui se trouvent «dans les écrits des gens de leur parti: que Dieu a préordonné » par un décret absolu certains hommes, et même la plupart tfdes hommes, aux péchés et aux peines des péchés ; que la

• Providence divine a créé quelques hommes, afin qu'il vi- » vent dans l'impiété ; que Dieu pousse les méchants aux cri- » mes énormes ; que Dieu en quelque sorte est cause du pé- )»ché : qu'ils condamnent de semblables propositions qui se B trouvent en autant de termes dans leurs écrits publics, s'ils B veulent être réconciliés avec l'Église ». Yoilà les impiétés que les Luthériens reprochent aux Calvinistes ; et le passage qu'on vient de voir du docteur Gérard , est cité mot à mot parM. Jurieu '\ Mais qu'y répond ce ministre? Nie-t-il le fait? «Je veux dire , nie-t-il que ceux de son parti aient enseigné » que Dieu préordonne les hommes aux péchés, les pousse 0 aux crimes énormes , et soit eu quelque sorte cause du pé- » ché »? Point du tout : voici sa réponse^ : « Il est vrai : nous » reconnoissons (ju'enire ces expressions il y en a de trop ilii- » res. Nous n'avons pas pour nos auteurs la même soumis-

* sion que ces messieurs les Luthérieus ont pour Luther et ») nous ne nous faisons pas une honte d'abandonner leurs »> manières, quand elles nousparoissent propres à scandali-

' (ier. «le elect. et ivprob. cap. 10. u. 137. — - Jug. sur lus Métli. pri2. - ^ Jbid. i>. 143.

78 DEUXIÈME AVERTISSEMKI^T

» ser , et dures à digérer. Telles sont celles que nous venons » de voir , dont aussi nul des nôtres ne se sert plus àijjour- » d'hui et dont on ne s'est plus servi depuisY^ent ans ».

VIII. Que le ministre Jurieu dit , pour toute excuse , que la Réforme t>^eBi corrigée de ces blasphèmes depuis cent ans ; mais qu^ea même temps il fait voir qu'elle y persévère encoi'e, et qu'elle ue s'est corrigée qa*eu apparence. -

11 avwie ^onc, en termes formels, que ses auteurs ont ?'

avancé ces propositions jmpies : « Que Dieu préordonne aux \,

» péchés ; que Dieu pousse aux crimes énormes ; qu'il est i

» en quelque sorte cause du péché ». Il ne sert plus à rien -u

de le nier , ni de dire que je lui fais une calomnie ausH ir

fausse que maligne^ en disant qu'il a avoué des Réformateurs m

en général , et même de ceux de son parti, qu'ils enseignent i

que Dieu pousse Thomme aux crimes énormes : le docteur m

Gérard lui reproche que cette proposition et d'autres aussi i

impies se trouvent en autant de mots dans ses auteurs. Loio b

de dire ici qu'on le calomnie, ou d'appeler le docteur Gérard ^

au redoulable tribunal de Dieu, il confesse tout, quoiqu'il , tâche de pallier ce fait honteux , et d'adoucir ces propositions qui sont autant de blasphèmes, en les appelant seulement des expressions trop dures et des manières propres à scandaliser. Enfin il avoue la chose : ces propositions se trouvent dans les auteurs du calvinisme comme dans ceux du luthéranisme :

il n'y a point d'aveu " plus formel que de dire tout simple- '

ment , // est vrai. La Réforme ne trouve d'excuse à cet excès, l qu'en disant qu'on n'y tombe plus depuis cent ans , et se

trouve bien honorée, pourvu qu'on accorde qu'elle n'a été ir

que soixante ou quatre-vingts ans dans le blasphème. Mais |h

encore n'aura-t-elle pas celte misérable excuse : on lui mon- m

tre qu'elle y est encore, et on le montre par les paroles du ,p

ministre même qui la défend. Si elle étoit bien revenue de m

l'abominable erreur de faire Dieu auteur du péché , de dire $■

qu'ï7 le préordonne , et pousse les hommes aux crimes énormes, ^

elle ne diroit pas seulement que ce sont des expressions trop i^

dures, des manières propres à scandaliser^ et dures à digérer: r

car, en pîirler de cette sorte, c'est, en avouant qu'on a avancé ,

SLR LES LETTRES DE M. JLRIEC. 79

des propositions si impies , soutenir qu'au i'ond ou les (ieul encore pour véritables; qu'on tient, dis-je, pour véritable, que Dieu pousse aux crimes énormes , et quUl est cause (ht péché. Que le ministre ne réponde pas, que selon lu proposition on dit qu'il en est cause en quelque sorte : car, outre qoe ce pitoyable adoucissement ne se trouve pas dans les autres propositions qu'on vient de voir, c'est , en se tenant à celle-ci , une proposition assez impie contre le saint d'Israël, qae le faire en quelque sorte , et pour peu que ce soit , cause da péché, car c'est de quoi il est éloigné jusqu'à l'inlini par ^sainteté, par sa bonté, par sa perfection : il n'est donc cause du péché en aucune sorte. Le ministre veut s'imaginerquc ses auteurs, qui ont dit que I>ieu le préordonne ^ et que Dieu y pousse \ u'entendoient pas néanmoins lelui attribuer. Mais que falloili\ donc dire pour cela, si ce n'est pas assez de dire que hmi préordonne, que Dieu pousse, que Dieu est cause? Qu'il pense «fooc tout ce qu'il voudra de ses Réformateurs ; le fait demeure pour constant : les propositions impies, qui font Diea taose du péché, se trouvent, non par conséquence, mais eu termes formels , dans leurs écrits. S'il ne tient qu'à dire que ce sont seulement des expressions ou des manières trop ilures, j'excuserai quand il me plaira toutes les impiétés et luis ceux qui les profèrent ; et danslefondil n'y aura plus de blasphémateurs ni d'hérétiques.

XI. Qae loin d*avoir justifié la Réforme de l'erreur de faire Dieu auteur du péché, M. Jurieu en est lui-même autant convaincu que Luther , iiu*il en convainc.

Mais voici bien plus. Je maintiens à la Réforme et à M. Ju.rien, que les adoucissements qu'ils prétendent avoir apporl»'S à leurs expressions depuis cent a/i.s, ne sont qu'en paro- |ps,et qu'ils croient toujours,, dans le fond, que Dieu est l.i n'aie cause du péché. M. Jurieu cite ces paroles du livre des Variations ^ : « Car enfin, tant qu'on ôtera au genre humain la »► liberté de son choix, et qu'on croira que le libre arbitre » subsisteavecune entière et inévitable nécessité, il sera tou- »» jours véritable que ni les hommes ni- les auges prcvarica-

' ï.ett. X. — - Ibid. p. 76. Uist. de» Var. liv. \iv. n. 93.

» teurs n'ont pas pu ne pas pécher; et qu'ainsi les péchés où )) lis sont tombés sont une suite nécessaire des dispositions » où le Créateur les a mis; et M. Jurieu est de ceux qui lais- » sent en son entier cette inévitable nécessité '». Voilà, en effet, mes propres paroles ; et on m'avouera qu'il n'y a aucune réponse aune preuve si concluante, que de nier cette entière et inévitable nécessité àe pécher ou de bien faire : mais M. Jurieu ne la nie paaiiMi contraire, il lareconnoît, comme on va voir. u M. de Mcàdx, dit-il % devroit nous apprendre comment la » prédétermination physique des Thomistes subsiste avec » l'indifférence de la volonté. 11 nous devroit faire compren- » dre comment la grâce efficace par elle-même, que lui- » même défend, n'apporte à la volonté aucune nécessité. En- )) fin il devroit nous expliquer comment les décrets éternels, » qui imposent une vraie nécessité à tous les événements, et » une nécessité inévitable, ne ruinent pas la liberté ». Voilà donc, selon ce ministre, en vertu des décrets de Dieu, une rraie et inévitable nécessité; et cela dans torts les événements, parmi lesquels manifestement les péchés mêmes sont corn- [nis. Qu'a dit de pis Luther pour faire Dieu cause du péché, comme ce ministre l'en a convaincu? Est-ce peut-être que Luther a dit que Dieu contraignoitles hommes à pécher, malt^ré qu'ils en eussent, et qu'ils ne péchoient pas volontairement? Mais on a vu le contraire ^; et le ministre lui-même u rapporté les passages, où il dit en termes formels, que la nécessité qu'il admet n'est pas une nécessité de contrainte , mais une nécessité d'immutabilité *. Ainsi, pour faire Dieu auteur du péché, Luther n'a dit autre chose, si ce n'est que les hommes y tomboient nécessairement, quoiqu'en même temps volontairement, par une vraie et inévitable nécessité provenue du décret de Dieu. Or, c'est ce que dit encore M. Jurieu en termes formels: donc par la même raison qu'il a convaincu Luther d'impiété, il s'en eslcon vaincu lui-même, et sa preuve |)orle contre lui.

Aussi, pour aller au fond de ses sentiments, nous lui avons

' Jiir. Ju?. sur les Mc'lh. sort. i:>. p l';.9. I.ÎO. - - Loti. x. p. 70. - ' Ci-(lossus: n. 4. — * Luth, de Scr. arb.

SUR LES LETTRES I)E M. JURIEl . SI

démoulré, dans le livre des Variations ', qu'il pose un principe qui ne lui permet pas de décider si c'est Dieu ou l'homme qui est Tauteur du péché. Ce principe, c'est ce qu'il dit dans son Jugement sur les Méthodes, que notis ne savons rien de notre âme, sinon qu elle pense ^, Nous ne savons donc pas si elle a, ou si elle n'a pas la liberté de son choix, s'il est en son pouvoir de choisir ou ne choisir pas une chose plutôt qu'une autre : d'où il conclut en eiïet , que « c'est une témérité de d déûnirque la liberté est cela, ou n'est pas cela; que, pour » être libre, il faut être en tel ou en tel état; qu'une telle » chose, ou une telle autre, ruine la liberté » . Il pousse donc son ignorance jusqu'à ne pasvouloir sentir, quand il pèche, s'il pouvoit ne pécher pas : en faisant le philosophe, il est sourd ù la voix de la nature, et il étouffe sa conscience, qui lui dit, comme à tousles autres hommes, à chaque péché oh il tombe, surtout à ceux où il tombe délibérément, qu'il auroit pu s'empêcher d'y tomber, c'est-à-dire, d'y consentir ; car c'est encelaque consiste le remords : et s'il fait aller son ignorance jusqu'à douter si cela est, il ignore donc aussi s'il agit ou s'il n'agit pas dans le mal comme dans le bien avec une nécessité inévitable; c'est-à-dire, s'il n'est pas poussé à l'un comyie à l'autre par une force supérieure et toute-puissante : ce qui est douter finalement si c'est Dieu ou l'homme qui est l'auteur du péché; puisqu'une nécessité contre laquelle il ne peut y avoir en nous aucune résistance ne peut venir que de la nature de la volonté, également déterminée au mal comme au bien, selon les dispositions où elle est mise par une force majeure, et en un mot par la force de celui qui nous donne l'être.

Voilà ce qu'on lui objecte dans le livre des Variations ; voilà d'où on a conclu qu'il ne sait encore lui-même si c'est Dieu ou lui qui est auteur de son péché : doute qui emporte le manichéisme; puisque, s'il n'est pas constant (|iie celui qui pèche a été libre à ne pécher pas, il n'est pas constant que le péuhé ne vienne pas de la nature, et qu'il n'y ait pas hoi's de l'homme un principe inévitable du mal autant que du j

' Var. liv. xiv. u. î)3. - J;ir.Jii-. sur Ks Méili. j». iV). l.JO.

8^ DEt'XifeMK AVERTISSEMENT

bien. Il ne sert de rien d'objecter que dans toute opinion ou Ton reconnoit un péché originel, on reconnoît un péché inévitable: car, pour ne nous point jeter icisurdes questions qui ne sont pas de ce sujet, il doit du moins être constant qœJe péché a dû être tellement libre dans son origine, qu'il ait été au pouvoir de Thomme de Téviter. On ne peut donc point douter de la nature de la liberté; et le ministre, qui en veut douter, doute en même temps du principe, par lequel seul on peut assurer que Dieu n'est pas celui qui nous pousse au crime. C'est à quoi il falloit répondre, s'il avoit quelque chose à dire ; mais il se tait, et montre qu'il ne sait pas qui est l'auteur du péché, de Dieu ou de l'homme.

X. Qu'il appelle vainement à son secours les Thomistes et le» autres docteurs catholiques , et qu'il ue se soutient pas un seul moment.

Pour sortir de ce doute impie, il voudroit que je lui apprisse comment s'accorde le libre arbitre, ou le pouvoir de faire ou ue pas faire, avec la grâce efficace et les décrets éternels '. Foible théologien, qiti fait semblant de ne pas savoir combien de vérités il nous faut croire, quoique nous ne sachions pas toujours le moyen de les concilier ensemble ! Que diroit-il à un Socinien qui lui tiendroit le même langage qu'il me tient, et le presseroit en cette sorte? Jevoudroisbien que M. Jurieunous expliquât comment l'unité de Dieu s'accorde aveclaTrinité. Entrera-t-il avec lui dans la discussion de cet accord, et s'engagera-t-il à lui expliquer le secret incompréhensible de l'Être divin? Ne croiroit-il pas l'avoir vaincu, en lui montrant que ces deux choses sont également révélées; et par conséquent, malgré qu'il en ait, et malgré la petftesse de l'esprit humain qui ne peut les concilier parfaitement, qu'il faut bien que l'infinité immense de l'être de Dieu les concilie et les unisse? Mais, sans nous arrêter à ce mystère, qu'est-ce en toutet partout que notrefbi, qu'un recueil de vérités saintes, qui surpassent notre inteHigence, et que nous aurions, non pas crues, mais entendues parfSiitement elévidemment, si nous pouvions les concilier ensemble par une mé-

Lett.

SLB LES LETTRES 1)£ M. JlRIEl . H^

tliode manifeste? Car p:ii* là nous en verrions, pour ainsi |mrler, lous les tenants et tous les aboutissants; nous en verrions les dénouements autant que les nœuds; et nous aurions en main la clef du mystère pour y entrer aussi avant que nous voudrions. Mais cela n'est pas ainsi : et quand cela sera, ce ne sera plus cette vie, mais la future ; ce ne sera plus la foi, mais la irision. Que faut-il faire en attendant, sinon croire et adorer ce qu'on n'entend pas, unir par la foi ce qu'on ne peut encore unir par rintelligence, et en un mot, comme dit saint Paul, réduire son esprit en captivité sous l'obéissance de Jésus-Christ '?

Ceux qui ne peuvent s'y résoudre , ne trouvent que des iruoils dans la doctrine chrétienne, et font autant de na^ fnif^res qu'ils décident de questions : car il y a partout la diflirullé , à laquelle si on succombe, on périt. El pour venir en particulierà celle où nous sommes , le Socinien é|)rouve en lui-même la liberté de son choix: : nulle raison nelurpeut ôler celte expérience ; mais ne pouvant accorder ce choix avec la prescience de Dieu, il nie cette prescience; il succombe à la difficulté ; il se brise contre Fécueil , et , comme dit saint Paul , il fait naufrage dans la foi '\ Le naufrage du Calviniste, qui pour soutenir la prescience ou la providence, ôte à l'homme la liberté de son choix , et lait Dieu auteur nécessaire de tous les événements humains , est-il moindre ? Point du tout : l'un et l'autre s'est brisé contre la pierre. Celui qui tient ensemble les deux vérités que les autres commettent ensemble et détruisent l'une par l'autre , qui les concilie le mieux qu'il peut , et sachant bien qu'il n'est pas ici dans le lieu d'entendre , les surmonte par la foi, en attendant qu'il y atteigne par rintelligence: faudroit-il dire à M. Jurieu , s'il étoit théologien , que c'est le seul qui navigue sûrement, et qui seul pourra parvenir à la vérité comme au port? Que sert donc d'alléguer ici la grâce efti- * eace et les Thomistes? Ces docteurs , comme les an très Catholiques , sont d'accord à ne point mettre dans lo choix de riiiniuie une inévitable nécessité, mais uuv liberté enliè:?

H.Cur. X. 5.— • 1. ïiin. i. \9.

Si DEi;\lÈME AVERTISSExMENT

(le taire et ne taire pas. S'ils ont de la peine à l'accorder avec rimmutabilité des décrets de Dieu , ils ne succombent l>ourtant pas à la difficulté : ils rament de toutes leurs forces pour s'empêcher d'être jetés contre Fécueil. M. Jurieu , qui , pour tout brouiller lorsqu'il s'agit simplement d'établir la foi , voudroit m'engager à discuter les moyens par lesquels on tâche de l'expliquer , ne veut qu'amuser le monde : et c'est assez qu'on ait vu que ce n'est point par des conséquences , mais par un aveu formel , que Luther, Melaucton , Calvin , Bèze et les autres Réformateurs ont fait Dieu auteur du péché ; que lui-même tantôt Tavoue et tantôt le nie; que dans le fond il est prêt à retomber dans l'erreur dont il semble vouloir excuser la Réforme ; qu'il y retombe en effet , sans avoir pu js'en défendre ; et que , semblable à un criminel pressé par des preuves invincibles , il ne peut pas demeu- " rer un seul moment dans la même contenance, ni se soutenir devant ses accusateurs.

Xt. Réflexion sar les blasphèmes des Réformateurs et de la Réforme.

En effet , ne voyez-vous pas comme il vacille ? D'abord il faisoit le tier ; et pendantque je l'accusois , il m'accusoit moimême comme un calomniateur devant le jugement de Dieu : mais quand le Luthérien s'est élevé contre lui , en accusant les auteurs du calvinisme de faire Dieu cause du péché, jusqu'à nous poussr'r lui-même aux crimes énormes par une immuable et inévitable nécessité, il n'a pas eu de réplique, et il a dit : Il est vrai. Le voilà vaincu de son aveu propre ; et il n'a plus songé commeon a vu, qu'à pallier lecrime. Mais il n'a pas été moins fort contre le Luthérien, que le Luthérien l'a été contre lui; et il a très-bien convaincu, non-seulement Mêla jcton , mais encore Luther lui-même , de n'avoir pas moins blasphémé que Calvin et les Calvinistes. Entendez ceci, mes chers Frères ; les deux que nous accusons s'accusent entre eux : uous ;;^ n'avons plus besoin déparier, et ils se convainquent l'un ratiT-Cji tre , sans se laisser aucune évasion. Car le ministre Jinipii^iJ/J, ( royoit échapper ; et pour pallier le mieux qu'il pou voit kîéV'; blasphèmes de son parti, il les appelle seulement deseajprc5sïfl*à-; dures, des n.anicrcs propres ù scuwIaJiser , et dures à digilpef^x:

SrR LES LETTRES DE M. JLRIEt'. Hii

Vais lia lâché le mot coulre Luther ; et quoique Luther n'eu

ait pas dit davantage que Calvin et les Calvinistes, non contint

lie lui attribuer, comme à eux , seulement des expressions dures,

)i. Jurieu est contraint par la vérité à lui attribuer des dogmes

affreux, qui tendent au manichéisme , et renversent toute religion,

Que dira-l-il maintenant? Le fait est constant, de son aveu : la

(luulilé du crime n'est pas moins certaine ; et lui-même Ta

qualilié d^impiété. Il n'y a donc plus qu'à le condamner par

1» bouche, et dans une cause égale faire tomber sur son parti

Uinênie sentence.

Saint Paul écrit à Timothée : 0 Timothée , gardez le dépôt tn évitant les profanes nouveautés de paroles , et les contradic- Imsde la science faussement appelée de ce nom ' . Quelle noureaulé plus profane que celle de parler de Dieu comme de celui qui nous pousse aux.crimes énormes; et qui, en ruinantnotre libre arbitre par ses décrets , impose aux démon» comme aux hommes, la nécessité de tomber dans tous les péchés qu'ils commettent ? Déjà la Réforme n'a pas évité ces

(profanes nouveautés dans les paroles, puisqu'elle a proféré celles-ci. Mais saint Paul ne s'arrête pas à condamner seulement les paroles. Dans les paroles il a regardé le sens ; et il a voulu nous faire entendre que les profanes nouveautés dans les paroles , marquoient de nouveaux prodiges dans les sentiments: c'est pourquoi il a condamné dans ces paroles profanes la science faussement nommée d'un si beau nom, Recon- Doissons donc dans la Réforme , je dis dans ses deux partis, etautcint dans le calvinisme que dans le luthéranisme, cette fausse et dangereuse science, qui , pour montrer qu elle enleadoit les plus hauts mystères de Dieu , a trouvé dans ses décrets immuables la ruine du libre arbitre de l'homme , et en même temps l'extinction du remords de conscience. Car si tout, et le péché même, nous arrive par nécessité , et que nous n'ayons non plus de pouvoir d'éviter le crime que la mort et les maladies , nous pouvons bien nous aflligor d'être pécheurs comme d'être sourds ou paralytiques ; mais nous ne pouvons nous imputer notre péché comme une chose ar-

' I. Tirn. VI. 20.

HC DEUXIÈME AVERTISSEMKNT

rivée par notre faute, et que nous pouvions éviter : qui egf précisément en quoi consiste cette douleur qu'on nomme remords de la conscience. Avec elle s'en va aussi la pénitence^: ' on se peut croire malheureux mais non pas coupable : on mi peut plaindre d'être pécheur , impudique, avare , orgueil-^ leux , comme on se plaint d'avoir la tlèvre : encore peut-oi' quelquefois reconnoitre qu'on a la lièvre par sa faute , M' pour l'avoir contractée par des excès qu'on pouvoit éviter;; mais si tout et la faute même est inévitable , l'idée de fwàh^ s'en va; personne ne frappe sa poitrine, ni ne serepentdesfm' péché en s'accusant soi-même, et en disant: Quai-je fait* ? Ll conscience dit à un chacun , Je n'ai rien fait qu'une forcit supérieure et divine ne m'y ait poussé, et Dieu m'entraîneau péché comme à la peine.

Telle est la fausse science que la Réforme a professée, quand elle a cru pouvoir pénétrer tous les mystères de Dieu; j mais voici en même temps ses contradictions. Prenez garde, ^ disoit saint Paul , aux contradictions de cette fausse science: , c'est que toute fausse science se contredit elle-même. Il efl; est ainsi arrivé à la Réforme ; et parce que la science est fausse , elle est tombée dans de visibles contradictions. Elle a fait Dieu cause du péché ; elle a eu honte de cette erreur , et a voulu s'en dédire ; elle a voulu qu'on crût du moins qu'elle s'en étoil corrigée ; et s'en dédisant , elle a posé des principes pour y retomber. Elle y retombe en effet dans le temps qu'elle tache de s'en excuser; et ne voulaflt pas avouer ce que la nature et sa propre conscience lui dictent sur son libre arbitre , elle établit dans tous les maux, même dans celui du péché , la nécessité dont nul que Dieu ne peut être auteur.

Voilà l'esprit de blasphème au milieu de ceux qui se sont dits des chrétiens réformés ; et le voilà même dans ceux qu'ils appellent les Réformateurs. Le voilà dans F^uther, dans Melancton , dans Calvin , dans Bèze , dans les deux partis des Prolestants, de Taveu de M. Jurieu ; ol le voilà dans M. Jurieu lui-même , qui tache d'en excuser la Réforme. Qu'elle écoute

• Jer. Mil. 6.

SLR LES LETTRES DE M. JURIËU. 87

doue la sentence dé la bouche de Dieu : Chassez du camp le Hasphémaleur et celui qui a maudit son Dieu ' , c.est-àr-dire , qui a dit du mal contre lui. Mais qui dit plus de mal contre iOD Dieu , que ceux qui disent qu'il fait tout le mal ? Pouvoit- OB le maudire davantage? L'Eglise a obéi à la voix de Dieu , et a chassé ces impies, qui aussi bien se séparoient déjà euxmêmes, selon la prédiction et contre le précepte de saint Jude \ oa plutôt de tous les apôtres, comme saint Jude Ta remarqué. Mais vous, ô troupeau errant , vous les avez mis àjotre tête, et vous en avez fait vos Réformateurs. Ha , revenez à vousmêmes, du moins à la voix de votre ministre, qui vous a BODtré le blasphème au milieu de vous!

XII. Semîopélagianisme des Luthériens avoué par le iniuistre Jurieu.

Sonvenez-vous maintenant, mes Frères, des outrageaules paroles dont a usé M. Jurieu, en m'appelant déclamateur, calomniateur, homme sans honneur et sans foi, devant Dieu et devant son juste jugement. Vous voyez quMl avoit tort; et il employoit cependant pour vous tromper, non-seulement les expressions, et les injures les plus atroces, mais encore ce qu'il y a de plus saint et de plus terrible parmi les hommes. Pour toute réparation de tous ces excès , je vous demande seulement, mes Frères, de le bien connoîlre, et de ne plus vous laisser émouvoir à ses clameurs, lorsqu'il se •plaint qu'on le calomnie. Mais passons à un autre endroit où il fait encore la même plainte, et avec une égale injustice. « Il est faux, dit-il, pareillement qu'on soit demeuré d'ac- » cord que les Luthériens soient semi-Pélagieus ». Mais sa propre preuve le réfute. La voici. « Car encore, continue-l- » il , qu!ils donnent à Fliomme quelque chose à faire avant » la grâce , savoir, d'écouter et de se rendre attentif; cepen- » dant, selon eux, la première gi'âce est de Dieu; et c'est » celte première grâce qui fait la conversion ». Aveugle, qui ne voit pas que les semi-Pélagiens n'ont jamais seulement pensé que la première grâce, c'est-à-dire, ce qui est de Dieu , ne fiit pas de Dieu ; mais qu'ils éloicnt seini-lVIagiciis,

• Lc>it. xxiv. li. — ^Episl. Jud 17. l*J.

88 DBUXIÈMK AVERTISSEMENT

en ce qu'ils atlachoierit cette première grâce à quelque chose qui dépendait purement du libre arbitre de Thomme, comme à prier, à demander, à désirer du moins son salut, et parla le commencer tout seul. M. Jurieu osera-t-il dire que les Lu* thériens n'en font pas autant? puisqu'en mettant que la grâce " fait par elle-même la conversion de Thomme, il font dépen- ^ dre cette grâce de Tattention que Thomme prête par luimême k la parole de Dieu. Qu'est-ce être semi-Pélagien, si cela ne Test? Car être semi-Pélagien n'est pas nier que Dieu n'achève l'ouvrage ; c'est dire qu'il ne l'achève que parce que l'homme Ta auparavant commencé. La grâce, dit le Lu- ^ Ihérien, est inséparablement attachée à la parole, d'où elle i^ ne manque jamais de sortir avec efticace. A la bonne heure, ^r l'homme , qui se rend îittentif à la prédication , aura sans ^ doute la grâce, selon ces principes. Je le veux bien. Mais j pourquoi aura-til la grâce? Parce qu'il s'est rendu attentif. ^ Je le veux encore. Allons plus avant. Est-ce la grâce qui lui a ç. donné cette attention , ou bien se l'est-il donnée à lui-même? ; C'est lui-même, dit le Luthérien. Il se doit donc à lui-même d'avoir la grâce; c'est à lui-même qu'il doit le commencement de son salut. Non, dit M. Jurieu' ; la grâce prévient et se présente d'elle-même avant tout acte de la volonté. Illusion. Car quelle est la grâce qui se présente de cette sorte? C'est la grâce de la doctrine et des promesses, c'est-à-dire, la grâce des Pélagiens anciens et modernes; la grâce que ces^ hérétiques, que les Sociniens, que les Pajonistes, nouveaux , hérétiques de la Réforme, qui ne reconnoissoient de grâce ^ que dans la prédication , admettoient; une grâce extérieure qui frappe l'oreille , et qui n'excite l'âme que par le dehors. Mais, dit-on, le Luthérien va plus avant; et pourvu qu'on écoute par soi-même cette parole qui est présentée, il en sortira une grâce qui agira dans le cœur. Je l'avoue : mais il faut auparavant que l'homme vienne de lui-même ; de luimême se rendre attentif, c'est commencer son salut sans aucun besoin de la grâce inlérieure. Mais dans le commencement est renfermé le salut entier, puisqu'il enlraîm? néces-

• Un. X. ::.

SLR LES LETTRES DE M. JURIEU. 8t>

sairenieul la convcrsiou tout eutière : tout cet ouvi*agc so réduit euliu à uue opéralion purement humaine comme à s«i première cause ; et Fliomme se glorilie en lui-même et non l>asen Dieu, ce qui est Terreur la plus mortelle à la piété. Qu^on démêle ce nœud , ou qu'on cesse d^excuser les Luthériens du semi-pélagiauismc ; c'est-à-dire, comme je Fai démontré , du plus dangereux poison que le pélagianisme verse lians le cœur.

XII 1. Preu\es Je M. Jurieu pour le ^enii-pélagianisme des Luthérieus.

Mais que nous importe, direz-vous? Ce n'est pas cette question que vous avez à démêler avec M. Jurieu : et il ne s'agit pas de savoir si les Luthériens sont devenus demi-Pélaiiiens , mais si ce ministre en est d'accord , comme vous l'en iiccusez. Hé , je vous prie , que veut-il donc dire par les paroles que vous venez d'entendre : « Ils donnent à l'homme » quelque chose à faire avant la grâce ; savoir , d'écouter el »> de se rendre attentif » ? Si cela est avant la grâce, il n'es! donc |ias de la grâce ; et le salut commence par quelque rhose d'humain. Qu'y a-t-il de plus demi-Pélagien ? Mais où prend-on que l'attention à la parole, lorsqu'elle est aussi sérieuse et aussi sincère qu'il faut, n'est pas encore un don de Dieu? Ceux qui viennent à Jésus-Christ pour écouler sa parole , ne sont ils pas de ceux que son Père tire^ ; c'est-à-dire , comme il l'explique lui-même , de ceux à qui son Père donne d'y venir^ ? N'est-ce pas là qu'ils commencent à être enseignés de Dieu , à écouter la voix du Père, et à apprendre de lui ? Ces brebis, qui écoulent si volontiers la voix du pasteur, ne sonlelles pas de celles que le pasteur a auparavant rendues dociles, quil connoit et qui le suivent*'^ On sait que reflicace de la parole se fait quelquefois sentir aux profanes, que la curiosité, ou la coutume , ou d'autres semblables motifs y attirent; mais ce n'est pas la voie commune. Ordinairement de tels .luditeurs sont de ceux qui n'ont pas d'oreilles pour entendre^ ; ils sont de ces sourds spirituels à qui Jésus-Christ n'a pas encore

* Jiir. Lett. X.— - Joau. vi. 44. OO. — Mhul. 4j. — ' Ibid. x. 3. 27. — ^ Mattb. xitt. 9.

00 DEUXIÈME AVERTISSE-MtNT

ouvert l'oreille '. Les Luthériens veulent-ils promettre à de seoiblables auditeurs , que la parole sera toujours efficace pour eux? Non, sans doute : cette promesse n'est que pour ceux qui viennent poussés par la foi et avec une bonne intention. Mais cette foi^ mais cette bonne intention, à la prendre dès son premier commencement, si ce n'est pas Dieu qui la donne, il n'y a plus de grâce chrétienne, et Jésus-Christ est mort en vain : car c'est tout ôter à la grâce, que de lui ôter le commencement de notre sanctification ; puisque même ce commencement n'est pas moins attribué à la grâce dans TEcriture, que l'entier accomplissement de notre salut. J'espère dtsoit saint Paul ^ que celui qui a commencé en vous ce saint ouvrage, y donnera V accomplissement. Voilà ce qu'il falloit dire aux Luthériens ; et non pas les excuser dans une erreur si bien reconnue , et tant de fois condamnée du commun consentement de toute l'Eglise , ni leur permettre d'attacher la grâce à la volonté que nous avons d'écouter et de nous rendre attentifs avant la grâce.

Mais, mes Frères, je ne craindrai point de vous le dire : on ne connoît point parmi vous cette exactitude qu'il faut garder dans les dogmes ; et si M. Jurieu prend soin de convaincre les Luthériens de leur erreur, c'est pour leur faire valoir la facilité qu'on a de les tolérer. Voici, en effet, comme il leur parle : « Il semble , dit-il, que les Protestants de la Confes- )) sion d'Ausbourg aient passé à l'opinion directement oppow sée à cette Confession, et fassent défendrp l'efficace de la » gràcede la volonté humaine , et du bon usage du libre ar- » bitre. C'est ainsi, dit-il à Scultet \ que vous avez ditsou- M vent vous-même, que Dieu convertit les hommes, quand )) eux-mêmes ils prêtent l'oreille attentive et respectueuse à » la parole. Donc la conversion dépend de cette attention pré- » cédente, qui ne dépend que du libre arbitre, et précède » toute grâce convertissante et excitante. Vous ajoutez, pour- » suit-il, que lorsqu'on ne se met pas en devoir de convertir » et réparer l'homme, Dieu le laisse aller par lesvoies crimi-

' Marc. vu. 34. 35. — = Phil. i. 0. — ' Jur. Cous, de Pac i). 1 10. * Ibid.

SUR L£6 LEITRES DE M. JURIEL'. 91

» oelles. Donc, conclut M. Jurieu, devant que Dieu retire • rhomme du péché, il doit lui-même, et panses propres » forces , se mettre en devoir de se convertir. Vous poursui- » vez, continue-t-il^ parlant toujours au docteur Scultet, et » vous dites que Dieu veut donner à tous les adultes (à tous o ceux qui sont arrivés à Tâge de raison ) la contrition et la » foi vive, à condition qu'auparavant ils se mettront en de- » voir de convertir Thomme. Donc, encore un coup, conclut » votre ministre, Thomme doit se préparer par le bon usage de » ses propres forces à la contrition et à Tin fusion delà foi vive. » Jene puis assez m'étonner, continue M. Jurieu, comment » et par quelle destinée vous vous êtes si éloignés de Luther » votre auteur, qui a haï le pélagianisme et le demi-pélagia- » nisme, jusqu'à se rendre suspect du manichéisme, et d'avoir » entièrement renversé la liberté». C'est ce qui m'étonne aussi bien que lui , et qu'on soit passé de l'extrémité de nier le libre arbitre, dont Luther est plus que suspect, comme on a vu (quoique M. Jurieu veuille bien employer ici un si doux terme ), jusqu'à celle de faire défendre , avec les Pélagiens et semi-pélagiens, le salut de l'homme de ses propres forces.

XfV. Suite des preuves de M. Jurieu. Passage du Calixte

Mais votre ministre poursuit encore : « Calixte , dit-il ' , un

» des plus célèbres de vos théologiens , dit dans son abrégé

» de la théologie , qu'il reste aux hommes des forces d'en-

» TENDEMENT ct dc volouté, ct dcs connolssauccs naturelles,

» dont, s'ils usent bien, s'ils ont soin de leur salut, et qu'ils

)ï y travaillent autant qu'ils peuvent , Dieu pourvoira à leur

» salut par des moyens qui les conduiront à une plus grande

» perfection , c'est-à-dire , à celle qui est appuyée sur la révé-

» lation. Il parle , poursuit le ministre, de ceux qui n'ont pas

» seulement ouï parler de Jésus-Christ ni du christianisme:

» ceux-là, par leur propre mouvement, peuvent bien user

» des forces de la volonté et des connoissances naturelles,

» prendre soin de leur salut et y travailler » . Voilà , san

doute, le pélagianisme tout pur dans les Luthériens

' Jur. bidp. 16. \

9i DEUXIÈME AVERTISSEMENT

)) M.Jurieu a raison de s'en étonner. Quel changement, ô bon » Dieu ! dit-il ; comment peut-on passer à cette opinion, de » celle où on reconttoissoit le libre arbitre tellement esclave » ou de Satan ou de Dieu, qu'il ne pouvoit pas même com- » mencer un ouvrage tendant au salut sans Dieu et sa grâce ». C'est-à-dire, comme on voit, en d'autres termes : comment peut-on passer du manichéisme ou du stoïcisme , qui détruisent le libre arbitre , au demi-pélagianisme , qui lui attribue le salut en le lui faisant commencer, et l'attachant tout entier à ce commencement? C'est de quoi les Luthériens sont coupables. M. Jurieu ne les en a pas accusés seulement , quoique depuis ill'ait voulu nier; mais encore il les en a convaincus : et si on ajoute à ces preuves celles que j'ai rapportées du livre de la Concorde ' , qui contient, non les sentiments des particuliers, mais les décisions de tout le parti, il n'y aura rien à désirer pour la conviction.

XY. Prodigieuse variation de toate la Réforme dans le semi-pélagianisme des Luthériens, et dans le consentement des Calvinistes.

Le premier parti de la Réforme est tombé dans cette effroyable variation. Mais il ne faut pas que les Calvinistes, c'està-dire , le second parti, se vante d'en être innocent; puisque , comme nous l'avons dit , ils ne s'étudient à convaincre les Luthériens de leur erreur, que pour leur faire valoir l'offre qu'on leur fait de la tolérer. Ainsi , ce que les Luthériens font par erreur, les Calvinistes le font par consentement , en leur offrant la communion, en les admettant à la table et au nombre des enfants de Dieu, malgré l'injure qu'ils font à sa grâce. Ce qui fait dire décisivement à M. Jurieu , contre les maximes de sa secte et contre les siennes propres que le semi-pélagianisme ne damne pas '. Quel intérêt, mes chers Frères, prend-on parmi vous aux semi-Pélagiens, ennemis de la grâce de Jésus-Christ? Que peut-il y avoir de commun entre ceux qui donnent tout au libre arbitre, et ceux qui lui ôtent tout? Et d'où vient que votre ministre en est venu jusqu'à dire, que le semi-pélagianisme ne

' Var. liv. viu. n. ô!> et siiiv.— 2 Syst. liv. 11. ch. 3. p. 249. 253. Hist. des Var. 1. viii. 11. 50, Liv. xiv. n. 8'i.

SLR LES LETTRES DR M. JLRIEL. \)7y

damne pas? Ne voyez-vous pas plus clair que le jour, que c'est qu'on sacrifie tout aux Luthériens? La doctrine de In îïnice chrétienne , îiutrefois si fondamentale parmi vous cesse de Tetre ; et il ne lient qu'fiux Luthériens de vous faire changer, autant qu'ils voudront, les maximes qu'on croyoit les plus sûres parmi vous.

XYI. Contradiction de M. Jurieu sur le scmi-pélagianismc ; que c'est un<> erreur mortelle , et que ce n'en est pas une.

En effet, ce même M. Jurieu, qui , dans sa huitième et dans sa dixième lettre , s'emporte si violemment contre moi de ce que Je range le semi-péJagianisme parmi les erreurs mortelles , en a dit beaucoup plus que moi , quand il a parlé naturellement , puisqu'il a dit ces paroles : « On a beau faire , » on ne rendra jamais les vrais chrétiens Pélagiens et semiw Pélagiens ». Et encore : « Il n'y a que dejix articles géné- » raux que le peuple doit bien savoir, et sur lesquels tout le » reste doit être bâti : le premier, que Dieu est le principe et 1) la cause de tout notre bien. Cela est d'une nécessité ahsolue » pour servir de fondement au service de Dieu , à la prjèi^ï^, » et à Taclion de grâces' » : ce qui arrache jusqu'aux moilfe^ dres fibres de la doctrine de Pelage, comme incompaliblo avec le salut et avec le fondement de la piété. 11 dit encore en un autre endroit, et dans sa Consultation, qui est son dernier ouvrage : « Qu'il est nécessaire en toutes manières de bien » enseigner au peuple qu'on ne doit point tolérer l'hérésie )) pélagienne dans l'Église ; que Dieu est la cause de tout le n bien qui est en nous , en quelque manière que ce soit ; que » le libre arbitre de l'homme, en tout ce qui regarde les cho- » ses divines et les œuvres par lesquelles nous obtenons le » salut, est tout à fait mort; que dans l'œuvre de la conver- » sion Dieu est la cause du commencement , du milieu et de » la fin ' ». Tout cela c'est, ou les rameaux , ou la racine , ou les fibres du pélagianisme, qu'il ne faut pas supporter. Mais le scmi-pélagianisme est exclu par là. Car dira-l-on qu'il faut laisser avaler au peuple la moitié d'un poison j^i

' I^tt. vnr. p. Cl. X. T. — * Jur. Consnit. p. 9.82.

94 DEUXIÈME AVERTlSSEiMENT

mortel? S'il faut que le peuple sache que le libre arbitre est mort dans toutes les œuvres qui ont rapport au salut, il est donc mort pour écouter et se rendre utilement attentif à la parole comme à tout le reste. S'il faut, encore un coup , que le peuple sache que Dieu est t auteur du commencement , comme du milieu et de la fin ; que reste-t-il aux semi-Pélagiens , qui sont d'ailleurs convaincus d'attribuer à l'homme tout le salut, en lui attribuant ce commencement auquel est attaché toute la suite ? Ainsi , selon M. Jurieu , le semi-pélagianisme est intolérable.

Il est vrai pourtant qu'il dit ailleurs, et le répète par deux fois , que le semi-pélagianisme ne damne pas * : il est vrai qu'il s'échauffe daus ses lettres jusqu'à l'emportement, pour soutenir une doctrine favorable à cette hérésie '. S'il a cru sauver ses contradictions, en disant comme il a fait, que ces semi-Pélagiens, qu'il sauve dans la Confession d'Ausbourg et ailleurs , pendant quiîs sont semi-Pélagiens dans V esprit, sont disciples de saint Augustin dans le cœur ^ ; il ne connoît guère ce que c'est ni que l'esprit ni que le cœur. Car par où çst'Ce que le poison d'une mauvaise doctrine passe dans le ^Mbf\ si ce n'est par l'esprit ? C'est donc par l'esprit qu'il fàriaf commencer à empêcher le poison d'entrer , et ne pas tolérer une doctrine qui portera la mort dans le cœur aussitôt qu'elle y arrivera.

XYII. Etrange parole du ministre Juriea, quMl faut exhorter à la pélagieune. Inconstance de sa doctrine : quelle en est la cause.

Mais le ministre s'entend encore moins lui-même, lorsqu'en posant comme un fondement, que l'hérésie pélagienne ne doit pas être tolérée parmi les fidèles, il ne laisse pas de décider que dans les exhortations il faut nécessairement parler à la pélagienne * : parole insensée s'il en fut jamais, sur laquelle il n'ose aussi dire un seul mot, quoiqu'on la lui ait objectée dans l'Histoire des Variations *. Mais qu'il y réponde du moins maintenant, et qu'il nous explique, s'il peut, ce

' Jur. Syst. p. 249. 253. "Var. liv. \iir. n. 5C: Hv. xiv. n. 83. 84. — ^ Lett. vu et x. — ^ Jur. Jug. sa.- les Méth. p. 114. Var. liv. xiv. n 03. — * Ibid. sec. 15. p. 13t.-- ^ Var. liv. xiv. n. 92. Ibiil. n. 83. 84.

SLR LES LETTRES DR M. JLRIEU. 05

que c'est que parler à la pélagienne. Est-ce presser vivement Tobligation et la pratique des bonnes œuvres ? C'est la gloirn du christianisme et celle de Jésus-Christ, qu'il ne faut pas transporter à Pelage et à ses disciples. Ou bien est-ce qu'il ne faut prêcher que la justice des œuvres , et l'obligation de les faire, sans parler de la grâce par laquelle on les fait ? C'est établir la justice pharisaïque, tant réprouvée par saint Paul '. On ne sait donc ce que veut dire ce téméraire docteur, qui non content de conseiller de prêcher à la pélagienne , ajoute encore qu'il le faut nécessairement; comme s'il n'yavoit point d'autre moyen d'exciter les hommes à la vertu, que de flatter leur présomption. Tout cela ne s'accorde pas : mais sachez que Dieu n'aveugle votre ministre jusqu'à permettre qu'il tombe dans de si visibles et si surprenantes contradictions, qu'afin que vous entendiez qu'on ne peut parler conséquemment parmi vous. Pour être bon Calviniste, il faut concilier trop de choses opposées. Le calvinisme voudroit une chose le luthéranisme, qu'il faut contenter, en fait dire une autre ; on tourne à tout vent de doctrine ; et il n'y a point de sable si mouvant.

XYIII. Vaine récrimination de M. Jurieu sur les Molinistes. Calomnie

contre TEglise romaine.

Quand à ce que pour récriminer, M. Jurieu nous objecte que nos Molinistes sontdemi-Pélagiens^eiqueVÉ^Vise romaine tolère un pélagianisme tout pur et tout cru^^ pour ce qui regarde les Molinistes, s'il en avoit seulement ouvert les livres, ilauroit appris qu'ils reconnoissentpour tous les élus une préférence gratuite de la divine miséricorde , une grâce toujours prévenante , toujours nécessaire pour toutes les œuvres de piété , et dans tous ceux qui les pratiquent, une conduite spéciale qui les y conduit. C'est ce qu'on ne trouvera jamais dans les semi-Pélagiens. Que si on passe plus avant, et qu'on fasse précéder la grâce par quelque acte purement humain , à quoi on l'attache, je ne craindrois point d'être contredit par aucun Catholique, en assurant que ce seroit de soi une

Uom. III. lY. vm. V. — - Leît. mil p. 01 — '^ l^cit. \. p.

t)G DEUXIÈME AVERTISSEMENT

erreur mortelle qui ôleroit le fondement de riiumilité , et que TÉglise ne tolèrerôit jamais , après avoir décidé lant de fois, et encore en dernier lieu dans le concile de Trente , que tout le bien , jusqu'aux premières dispositions de la conversion du pécheur , vient d'une grâce excitante et prévenante, qui nest précédée par aucun mérite ' ; et avoir ensuite prononcé : <( Si quelqu'un dit qu'on peut croire , espérer , aimer et faire » pénitence sans la grâce prévenante du Saint-Esprit, et que » cette grâce est nécessaire pour faire plus facilement le » bien , comme si on pouvoit le faire , quoique plus difficile- » ment , sans ce secours ; qu'il soit analhème * ». Voilà comme TÉglise romaine tolère un pélagianisme tout pur et tout cru, pendant qn^elle en arrache jusqu'aux moindres fibres , en iiltribuant à la grâce jusqu'aux moindres commencements du salut : et on .ne veut pas revenir de calomnies si atroces et ensemble si manifestes !

Tout ce que dit M. Jurieu pour soutenir celle-ci , c'est çw'on donne à V homme le pouvoir de résister à la grâce ^. Si c'est là être Pélagien, il y a longtemps que les Luthériens le sont, puisqu'ils enseignent dans la Confession d'Ausbourg, qu'on peut résister à la grâce , jusqu'à la perdre entièrement après l'avoir reçue ^

Saint Augustin est aussi du nombre des Pélagiens, puisqu'il répètes! souvent, même contre ces hérétiques : que la grâce vient de Dieu ; mais qu'il appartient à la volonté d'y consentir, ou de n'y consentir pas \ Mais ce n'est pas ici le lieu de traiter cette question ; et nous en dirons davantage , si le ministre entreprend un jour de nous prouver ce paradoxe inouï jusqu'à présent, qu'on ait condamné les Pélagiens pour avoir dit qu'on peut résister à la grâce , ou qu'on y résiste souvent, jusqu'à en rendre les inspirations inutiles ; quand même on diroitavec cela, que^Dieu* dont les attraits sontinfmis, a des moyens sûrs pour prévenir et pour empêcher cette résistance. Qu'on me montre , encore un coup , que les conciles qui ont condamné les Pélagiens, ou saint Augus-

' Sess. VI. cap. 5. — ^Caii. 9.. 3. — ^ Lett vin, p. Gl. — * Conf. Aug. art. II. Var. I. viii. ii. 37. — '' De spir. et litt. c. 33. n. 57 et 58. tom. X. col, 118

lin, OU quelque autre auteur, quel qu'il soit, les aient coniamnés pour cela, ou qu'on ait misée sentiment parmi leurs erreurs : c'est ce que j'oserai bien assurer qu'on ne montrera jamaU, et qu'on ne tentera même pas de le montrer. Ainsi (?e pélagianisme tout pur et tout cru, que M. Jurieu impute à l'Eglise romaine, n'est assurément que dans sa tête.

XIX. Erreur des Luthériens sur la nécessité des bonnes œuvres , détestce,

et en même tolérée par M. Jurieii.

Mais voici une autre objection que je l'accuse d'avoir faite

aax Luthénens : « !l n'est pas possible, leur dit-il' , de dis-

» simuler votre doctrine sur la nécessité des bonnes œuvres » .

Il est vrai , il faut renoncer au christianisme pour dissimuler

Terreur des Luthériens , lorsqu'ils ont osé condamner cette

proposition : Les bonnes ceuvressonf nécessaires au salut. Nous

en avons pourtant rapporté la condamnation faite par le con-

{(entement unanime des Luthériens dans l'assemblée de Yor-

mes', en 1557 . Le ministre avoue quil ne peut dissimuler

cette doctrine des Luthériens ; et il semble montrer, parées

paroles, qu'il en a l'horreur qu'elle mérite : mais cependant

il entre en traité avec eux; et pour ne point les exclure de

la société de l'Église ; il est contraint de tolérer une erreur si

préjudiciable h la piété. Que dira-t-il ! Quoi ! peut-être que

les Luthériens ont depuis changé d'avis? iMais au contraire ,

il rapporte , avec une espèce d'horreur, ce passage deScultet

lui-même, où il dit, « qu'il n'est pas permis de donner une

» obole des richesses bien acquises, pour obtenir le pardon

» de ses péchés » ; et encore , que « l'habitude et Texercice

ft des vertus n'est pas absolument nécessaire aux jusliliés

» pour le salut ; que ce n'est pas même , ni dans le cours , ni

« à la lin de leur vie, une condition sans laquelle ils ne l'ob-

» tiendront pas ; que Dieu n'exige pas d'eux les œuvres de

» charité , comme des conditions sans lesquelles il n'y a point

» de salut ' ». Voilà des blasphèmes; puisque, poursuit

M. Jurieu, «si ni l'habitude, ni l'exercice des vertus n'est né-

' Consult. de pac. p. 243. — ' Var. Uv. v. n. 12. liv. vu. n. 108. Inr.vili n. 32. — '' Consult.de pac p. 244.

» cessaire, pas même à l'heure de la mort , un homme pour- » roit être sauvé , quand il n'auroit fait ni dans tout le cours » de sa vie, ni même à la mort, aucun acte d'amour de Dieu » . Ces impiétés , que votre ministre déleste avec raison dans les Luthériens d'aujourd'hui , viennent du fond de leur doctrine, et sont des suites inévitables du dogme de la justice par imputation ; car par là oh est mené à dire que la justice que Dieu même fait en nous par l'infusion et par l'exercice des vertus, et même de la charité, est la justice des œuvres réprouvée par l'apôtre ; de sorte que Ja grâce de la justiûcation précède la charité même; d'autant plus que , selon les principes de la secte , il n'est pas possible d'aimer Dieu , qu'après s'être parfaitement réconcilié avec lui ; d'où il s'ensuit que le pécheur est justifié sans avoir la moindre étincelle de l'amour de Dieu : ce qui est une suite affreuse de la justice par imputation , et ce qu'aussi nous avons vu établi en conséquence de cette doctrine dès l'origine du luthéranisme '•

XX. Noire calomuie du ministre , qui accuse Tévêque de Meaux d^avoir nié dans son catéciiisme Tobligation d'aimer Dieu.

Je ne puis ici m'empêcher de me réjouir avec M. Jurieu , de ce qu'il semble vouloir corriger ce mauvais endroit du « système protestant : mais en même temps il fait deux fautes capitales; l'une de tolérer dans les Luthériens cette insupportable doctrine ; ce qui le fait consentir au crime de la soutenir; l'autre, de l'imputer par une insigne calomnie à l'Eglise romaine et à moi-même. A mon égard, voici ce qu'il dit dans la vingtième lettre de cette année * : a L'évêque de » Meaux, qui fait profession pourtant de n'être pas de la )) doctrine des nouveaux Casuistes, établit dans son Gâté- » chisme, que la contrition imparfaite, c'est-à-dire, celle » qui naît seulement de la crainte de l'enfer, suffit pour ob- » tenir la rémission des péchés ». Il ne faut plus s'étonner de rien , après les hardis mensonges qu'on a vus dans les discours de ce ministre : mais il est pourtant bien étrange de me faire dire une chose, quand je dis tout le contraire, en ter-

• Yar. liv. i n. 7 et suiv. — ^ Jur. heii. \\. I5î.

SLR LES LETTKES DK 31. JLRIEL. {)9

mes exprès. Voici Tendroit qu'il proihiit de mon Caléchisme ' : « Ceux qui n'ont pas cette contrition parfaite, ne peuvent-ils n pas espérer la rémission des péchés »? A quoi on répond : « Ils le peuvent par la vertu du sacrement, pourvu qu'ils y « apportent les dispositions nécessaires». Il faudroit donc examiner quelles étoient ces dispositions que j'appelois nécessaires. Mais, sans en prendre la peine*, le ministre croit avoir droit de décider de son chef sur mes sentiments : « et, dit-il, ■ ces dispositions ne sont autre chose que la peur de Tenfer : » ainsi, conclut-il, un scélérat, qui, à la fin de sa vie, se » confessera avec la crainte de la mort éternelle, pourra » être sauvé, sans jamais avoir f:iit aucun acte d'amour de » Dieu ; c'est à quoi se réduit la morale sévère de notre con- » vertisseur ».

Il croit avoir triomphé , quand il me donne ce titre que je ^oudrois avoir mérité : mais pour le confondre, il n'y a qu'à lire la suite du passage qu'il produit. C4ar en expliquant ces dispositions nécessaires, que le ministre a interprêtées de Id seule crainte de l'enfer, je dis, selon le concile de Trente, « que ces dispositions, nécessaires pour obtenir le pardon » de ses péchés, sont premièrement^ de considérer la justice » de Dieu, et s^en laisser effrayer; secondement, de croire que » le pécheur est justifié ; c'est-à-dire , remis en grâce par » les mérites de Jésus-Christ , et espérer en son nom le » pardon de nos péchés ; et enfin, de commencer à l'aimer » comme la source de toute justice, c'est-à-dire, comme » celui qui justifie le pécheur gratuitement et par une pure » bonté ' ». Il faut donc nécessairement, du moins commencer à aimer Dieu ; et cela par le motif le plus propre à la grâce de la conversion, en l'aimant comme celui qui justifie le pécheur par une pure et gratuite miséricorde. Ainsi, mauifestement, pour avoir la rémission des péchés, si l'on n'a pas la contrition parfaite en charité, qui d'abord réconcilie le pécheur , il faut du moins commencer à aimer Dieu à cause de sa bonté gratuite ; et par cet amour commencé, se prépnrer le chemin à l'amour parfait qui consomme en nous la jus-

' Catécli. cte Meaux. înst sur la Pénit. dans le T Calédi !.<t. ?.. p 181. — -

iOO DEUXIÈME AVERTISSEMENT

tice , et qui luéuie seroit capable de nous justifier avec le vœu du sacrement, quand on ne Tauroit pas actuellement reçu. Loin de me contenter de la seule crainte de Tenfer ; j'explique pourquoi la crainte ne suffit pas seule : en peu de mots à la vérité, comme il falloit à des enfants, mais de la manière qui me paroissoit la plus propre à s'insinuer dans ces ten* dres esprits : à quoi j'ajoute expressément qu'il faut apprendre plus clairement à ceux qui sont plus avancés, que ce qu'il faut faire dans le sacrement de pénitence, « pour y-as- » suRER SON SALUT autant qu'on y est tenu, c'est de désirer » vraiment d'aimer Dieu, et s'y exciter de toutes ses forces S).; où, non content du desir de l'amour de Dieu, qui ne peut être sausun amour déjà commencé, je demande encore qu'on s'excite de toutes ses forces à exercer cet amour. Votre intidèle ministre a supprimé toutesces paroles de mon Catéchisme, nonseulement pour prendre de là occasion de me calomnier, lui . qui m'impute sans raison tant de calomnies, mais encore de . peur que vous ne voyiez les saintes dispositions que nous j proposent les Pères de Trente, c'est-à-dire, toute l'Eglise | catholique, pour obtenir le pardon de nos péchés.

Mais la plus coupable infidélité de cet écrivain , et celle où : il vous fait voir qu'il n'a plus aucun égard à la bonne foi, aété celle de me faire dire dans ce même Cathéchisme, quon pouvait être sauvé sans avoir jamais fait aucun acte d* amour de Dieu. A Dieu ne plaise que j'instruise si mal le peuple que le Saint-Esprit a commis à ma conduite , et que je donne aux enfants ce poison mortel, au lieu du lait que je leur» dois. Voici quelle est ma doctrine dans la leçon où je traite expressément celte matière. J'y enseigne très-soigneusement, entre autres choses. « Que celui qui manque à aimer Dieu, » manque à la principale obligation de la loi de Jésus-Christ » qui est une loi d'amour, et à la principale obligation de la » créature raisonnable , qui est de reconnoître Dieu comme » son premier principe, c'est-à-dire , la première cause de ») son être, et comme sa fm dernière, c'est-à-dire , celle à la- » quelle on doit rapporter toutes ses actions et toute sa vie :

' Calcch. dcMcaux, Lee. 3,

Sun LES LETTRES DE M. JLMIEL. 10 1

» en sorte qu'étant difficile de déterminer les circonstances n particulières où il y a une obligation spéciale de donner à » Dieu des marques de son amour, nous en devons tellement 9 mulUj^lier les actes, que nous ne soyons pas condamnés pour » avoîf manqué à un exercice si nécessaire ' ». On seroit condamné, si on y manquoit, faute d'avoir satisfait à la principale de ces obligations, et comme chrétien , et même comme homme : et voilà comme j'ai dit qu'on peut être sauvé sans ainer Dieu.

Le ministre ne rougit pas de me l'imputer, pendant que je m'étudie à établir précisément le contraire. Mais ce n'est pas là son plus grand crime : l'excès de son aveuglement, c'est qu'en maccusant faussement d'une erreur si opposée àl'aiDOur de Dieu, il en convainc les Luthériens; et en même temps il les supporte : de sorte que tout le zèle qu'il a pour la chanté et pour l'Évangile, c'est qu'il condamne sévèrement dans les Catholiques, à qui il I impute par calomnie, co qu'il trouve effectivement et ce qu'il tolère dans les Luthériens.

XX.L Calomnie contre TEglise qu'on accuse aussi de nier Tobligaliuii d^ftimer Dieu pendant qu'elle censure ceux qui la nient.

Mais, de peur qu'il ne s'imagine que ce qu'il trouve dans mon Catéchisme soit ma doctrine particulière, je veux bien lui déclarer que s'il s'est trouvé dos auteurs parmi nous qui aient ôté l'obligation d'aimer Dieu par un acte spécial, ou qui aient voulu la réduire à quatre ou cinq actes dans la vie, les papes, lesévêqueset les facultés de théologie s'y sont opposés par de sévèrescensures: témoin ces propositions censurées à Rome par les papes Alexandre Vil et Innocent XI ^ , avec l'applaudissement de tout l'ordre épiscopal etde toute TÈglise catholique : « L'on n'est tenu de former en aucun temps de » la vie des actes de foi d'espérance et de charité, en vertu des » préceptes qui appartiennent à ces vertus '\ Nous n'osons pavS «décider si c'est pécher mortellement que de ne former

' 2. Calli. IV. put. ÎjCO. .'). - - Prop. danr.i. ab. Alex. mi. Ti. Sep. H".. :, et abb. Inii. xl. 2. Mari 107*>. - Prop i. Alex. mi.

iOâ DEUXIÈME AVfiUTISSËMEMT

)) qu'une seule fois en sa vie un acte d'amour de Dieii. li est » problable que le précepte de l'amour de Dieu n'oblige pas , » même à la rigueur, tous les cinq ans; il n^ oblige quelors- » qu'il est nécessaire pour être justifié et que nous a'en avons » point d'autre moyen S). On fait voir, en condamÉanl ces propositions autant absurdes qu'impies , que le précepte de l'amour de Dieu oblige les chrétiens, et ne les oblige pas pour une fois ni dans un certain temps seulement, mais continuellement et toujours , à la manière qu'on vient d'expliquer.

XXII. Les Calvinistes coupables du crime quMls nous imputent.

Il seroit aisé de vous faire voir que de semblables propositions ont été souvent condamnées par les papes, par les évoques et par les universités, si c'en étoit ici le lieu. Écoutezmoi donc, mes chers frères, et ne vous laissez point séduire par ces- paroles de mensonge : les Catholiques tolèrent toutes les mauvaises doctrines, et jusqu'à celle qui nie la nécessité d'aimer Dieu. Vous voyez par ces censures comme on les tolère : mais , ô Dieu, vous êles juste! ceux qui nous accusent faussement de les toléier, livrés à l'esprit d'erreur en pu- , iiilionde leurs calomnies, sont eux-mêmes coupables du crime qu'ils nous imposent, puisqu'ils tolèrent ces erreurs dans les Luthériens, parmi lesquels ils soxit forcés de les reconnoître d'une manière plus insupportable qu'elles ne se sont jamais trouvées dans aucun auteur.

XXIII. Compensation d*erreurs proposée entre les Luthériens et les Calvinistes. Mauvaise foi du ministre qui le nie , et ses récriminations calomnieuses.

C'est à quoi les pousse , malgré qu'ils en aient, cette malheureuse compensation de dogmes qu'ils ne cessent de négocier avec ceux de la Confession d'Ausbourg par toutes sortes de moyens. Votre ministre s'est offensé d'une manière terrible, de ce que j'ai osé lui reprocher ce commerce infâme : «Je n'ai pu, dit-il \ lire sans pitié ces paroles de M. de » Meaux : Après toute ces vigoureuses récriminations que font .

' Innoc. \i. prop. 5. G. 7. - ' Lctl. v. p. 77.

SLR LES LETTRES DK M. JLRIEl. iOo

» les Calvinistes aux Liitliériens, on croiroit que le luiulstre » Jurieu va conclure à détester dans les Luthériens tant d'a- » bominables excès, tant de visibles contradictions, un aveuli glement si manifeste. Point du tout; il n'accuse les Ln- » Ibériens de tant d'énormes erreurs , que pour en venir à la » paix... Nous vous passons tous les prodiges de votre doc- » trine; nous vous passons votre monstrueuse ubiquité; nous » vous passons votre demi-pélngianisme ; nous vous passons » ce dogme affreux qui veut que les bonnes œuvres ne soient » pas nécessaires au salut : passez- nous donc aussi les décrets • absolus la grâceirrésistible, la certitude du salut, eic'». Je reconnois mes paroles , il les a fidèleinent rapportées ; et « voilà ^ poursuit-il % ce que j'appelle faire le comédien et » le déclamateur sans jugement et sans foi. Il n'est point » vrai qu'on reconnoisse dans les Luthériens des dogmes » énormes , des prodiges de docilrine ; d'abominables excès ». Prêtez l'oreille, mes Frères. L'ubiquité , constamment enseignée par les Luthériens, n'est plus un monstre de doctrine : laissons celui-là qui trouvera sa place ailleurs. L'erreur d'attribuer à l'homme le commencement, et par là tout l'ouvrage de son salut celle de dire que les bonnes œuvres ne sont pas nécessaires au salut, et qu'en effet on est sauvé sans les vertus , sans leur exercice et sans celui de l'amour de Dieu, n'est pas un dogme énorme, ni un abominable excès : tout cela est supportable; car il a la marque du luthéranisme, qui rend tout sacré et inviolable. Retenez bien, mes Frères, ce que dit ici votre ministre; mais écoutez comme il continue ' ; « C'est lêtre comédien, encore une fois, que d'appeler ainsi des » erreurs humaines ». Remarquez encore : toutes ces erreurs des Luthériens nesontpjusque des erreurs humaines , c'est-à-dire, très-supportables , « auprès desquelles les erreurs des » Molinistes , et celles des défenseurs de la souveraine auto- » rite papale , sont de vrais monstres , que M. Rossuet tolère «pourtant dans son Église, quoiqu'il fasse profession de ne pas » les croire. Je n'offre point hh tolérance aux Luthériens ])our «les abominables dogmes, que l'amour deDion n'est pasnéces-

•^ Vifr. Addil. au liv. w. ii. 8. - - Jiir. I-Kr(t. x. ilu'tl. - ' Jiu. ilutl.

104 DEUXIÈME ÀVKRTISSEMKNT

» saire pour être sauvé » . Rompez donc avec eux , puisque vous venez de es convaincre de cplle erreur. Mais, après ce petit mot d'interruption , reprenons les paroles du ministre, c( Je n'offre point, poursuit-il, la tolérance aux Luthériens » pour les aboiîiinables dogmes, que la fornicîition n'est i » point un péché mortel; que la sodomie et les autres ira- « » puretés contre nature, ne sont que des péchés véniels ; i » qu'on peut tuer un ennemi pour un écu , à plus forte rai- i » son pour mettre son honneur en sûreté. Ce sont là de» t » abominations que M. Bossuet tolère dans son Église » . Quoi ! ^ mes Frères , sous les yeux de Dieu oser dire qu'aucun auteur catholique ait pu tenir pour péchés véniels les impuretés qu^on . vientd'entendre ! J'en rougis pour voire ministre. Il n'en nom- 3 mera jamais un seul. Que s'il y a quelque malheureux qui ait .^ enseigné dans quelques cas métaphysiques , qu'on peut s'op^ j^ posera la violence jusqu'à tuer un voleur qui veut vous ravir fis un écu, son opinion est réprouvée par les censures dont on a i. parlé ; et on n'en souffre les auteurs dans l'Église , que parée jb* qu'ils sont soumis à ses décrets. .^

Mais voyons s'il en est ainsi de l'échange qu'on négocie .^^ avec les Luthériens. Le ministre se tourmente en vain pour ,^ s'en excuser : c'est lui-même qui parle en ces termes au ^^ docteurs Scultet dans sa Consultation pour la paix entre les Protestants. « Le dernier argument-, dit-il, qui persuade une ,.^ » mutuelle tolérance, c'est que les Réformés ne demandent riea » qu'ils n'otîrenl. Nous demandons la tolérance pour notre. » dogme que vous appelez particularisme », c' est-à-dire ^^ pour la certitude du salut, et les autres de cette nature dont ' nous avons tant parlé. « On ne doit point la tolérance , mîiis » le consentement, à la vérité : mais, supposé que le parti- , » cularisme soit une erreur, nous vous offrons lu tolérance » pour des erreurs bien plus importantes». Là il fait un. long dénombrement des erreurs des Luthériens qu'on vienL de voir : il est tout prêt à communier avec ceux qui les enseignent ; ou plutôt, en tant qu'en lui est, il y communie en effet, lui et tous ceux de son p.uti , puisqu'ils offrent la com-*^ inunion aux Lulliérieiis avec ces erreurs; et ils ont trouvé le moyen, en faisant sonil^lanl de les rejeter, de s'en rendre cnSi effet voupnhlc^ . |»uis(iu"ils y ronsenlenl.

Après cela, faut-il avoir de la conscience pour nier qu'on ait proposé ce honteux échange de dogmes? Le voilà en termes formels dans les écrits de votre ministre ; et le public peut Yoir h présent qui est le comédien , qui est le déclamateur , qui est Thomme sans jugement et sans foi , de moi qui lui reproche ce lâche traité, ou de lui qui le fait. Mais je ne m'étonne pas qu'il en ait honte; car, après tout, qui vous a permis de négocier à la face de tout l'univers de tels accommodements, et d'acheter la communion des Luthériens aux dépens de la grâce de Jésus-Christ, et des préceptes les plos sacrés de l'Evangile? Qui vous a, dis-je, donné le pouvoir de recevoir à la sainte table les ennemis de la grâce, qui en attribuent les premiers dons au libre arbitre, et les ennemis de ces saints préceptes qui nient qu'il soit nécessaire de les pratiquer pour se sauver? On voit bien que la sainte tnblc ne vous est de rien ; et si vous vous en croyiez les dispensateurs véritables, vous ne l'abandonneriez pas à des gens que TOUS avez convaincus de tant d'erreurs capitales. Mais encore, par quels moyens prétendez-vous parvenir à cette union tant désirée îivecles Luthériens? Par l'autorité des princes. Selon TOUS ce sera aux princes à déterminer les articles dont on pourra convenir, et ceux qu'on pourra du moins tolérer • , M. Jurieu ne nie pas du moins qu'il n'ait faitla proposition de rendre les princes et leurs conseillers souverains arbitres des points qu'on pourra concilier , et de la manière de le faire ; ce I qai est remettre entre leurs mains l'essentiel de la religion. Et pourquoi leur donner tout ce pouvoir? « Parce que , dit- » il' , toute la Réforme s'est faite par leur autorité ». Vous ne m'en croyez pas, quand je vous le dis; mais votre ministre l'avoue : à ce coup il a raison. On a mi, dans toute l'Histoire des Variations, (\uo. la Uéfornie est l'œuvre de^ princes et des magistrats : c'est par eux que les ministres se sont établis : c'est par eux qu'ils ont chassé les anciens pasleurs , aussi bien que les anciens dogmes. Ajuès de si grands engagements, il est trop tard pour on resenir ; et raccord des religions doit être l'ouvrage do vo\\\ par (|ui ollos so sont l'nr-

' (ensuit, clo pa<e' , cap. xii. p. '><i<) rls«Mi. V;u . ArMit. nii liv. m\ . n.\). -- ('»:i«:i!f. i'.i !. Var. \Wu\.

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inées. Mais ii y a encore une autre raison de leur souinellre tout; « parce que, îijouleM. Jurieu , les ecclésiastiques sont » toujours trop attachés à leurs sentiments ». C'est pourquoi il faut appeler los politiques, qui apparemment feront meilleur marché de la religion. Jugez-en vous-mêmes, mesFrè- ' res : qu'est-ce qu'une religion où la politique domine, et domine jusqu'à un excès si honteux? C'est aux princes et aux ' politiques que votre ministre permet de déterminer de la ^ doctrine, et de prescrire les conditions sous lesquelles on ^ donnera le sacrement de notre Seigneur. Les théologieos ^ commenceront par jurer qu'ils se soumettront à l'accord des ^ religions qu'auront fait les princes '. C'est la loi que leur impose M. Jurieu , sans quoi il ne voit point d'union à espérer : les pasteurs prêcheront ce que les princes auront ordonné , et i distribueront la Cène à leur mandement. Mais qui les a pré- / posés pour cela? Est-ce aux princes que Jésus-Christ a dit : fi Faites ceci^ et, je serai avec vous jusqu'à la consommation de$ ,s siècles? Ou bien est-ce sur la confession et la foi des princeB «i qu'il a fondé son Eglise, et qu'il lui a promis une éternelle )i stiibilité contre l'enfer? Les Luthériens se tiennent plus fer- i mes, je l'avoue , et ne semblent pas disposés à entrer dans ^i ces honteux accommodements. Les ministres calvinistes ont ï toujours fait toutes les avances : et celle que fait ici M. Jurieu '. ne dégénère pas de toutes les autres.

Le ministre n'a osé toucher tous ces endroits : je vois bien ! qu'il a rougi pour la Réforme, oïl l'on négocie de tels traités à la vue de tout l'univers. Mais direz- vous, qui l'en avoue? Ce seroit à vous à le savoir. Mais non. Quand la politique du parti lit résoudre qu'on recevroit les Luthériens à la Cène , et que le synode de Charenton en eut fait la décision , il fallut bien y passer. Il en seroit de même en celte occasion. On vous dira éternellement qu'on vous laisse la liberté déjuger de tout, et même de vos synodes ; mais on sait bien qu'on ne manque pas de vous mener où l'on veut sous ce prétexte.

' Cunsult. ibid. Var. ibid.

gt'R LES LETTRES DE M. JlRIEr. 107

[IV. Que les Calvinistes ue peuvent p!us dire que les erreurs des Luthériens ue les louchent ]>as.

Vous pouvez voir maintenant combien est vain le discours M. Jurieu, lorsqu'on tant d'endroits de ses lettres il tâche Toors faire accroire que les erreurs des Luthériens ne font n contre tous. Elles font si bien contre vous, qu'elles vous ivaînquent de tolérer Tanéantissement de la grâce, celui la charité et des bonnes œuvres, et toutes les autres impieque le ministre Jurieu a reprochées aux Luthériens. Je ne étonne donc pas s'il ne veut plus maintenant les en avoir avaincus : c'est visiblement qu'il rougit d'avoir par là conncn toute la Réforme d'une impiété manifeste. Toute la forme est convaincue d'avoir commencé par le blasphème; faisant Dieu auteur du péché , et en niant le libre arbitre. Calviniste persiste dans cette impiété : que si le luthérame s'en corrige, c'est pour aller à l'impiété opposée , et de leès de nier le libre arbitre à l'excès de lui donner tout. Le Ivinisteàla vérité n'enseigne pas une erreur si préjudicia- ;an salut; mais il l'approuve dans les Luthériens, assez ur les recevoir au nombre des enfants de Dieu. 11 approuve la même sorte d'autres grossières et insupportables erars, et même celle d'avoir rejeté la nécessité des bonnes ivres pour obtenir le salut. Ainsi les Luthériens sèment cos reurs; les Calvinistes marchent après pour les recueillir; ce que ceux-là font par erreur, les autres, comme on a , le font par consentement : et voilà en trois mots l'état ésent de la Réforme.

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