CHAPITRE XÎXIII
DBS FUNÉRAILLES.
C'est peut-être dans les cérémonies funéraires que les populations primitives qui ont peuplé TOcéanie ont laissé les traces les plus profondes de leur origine.
Lorsqu'un homme était mort, sa dépouille n'était pas accompagnée au champ du repos par les prêtres, ni aucun des desservants des temples. C'est au ûls aîné qu'il appartenait d'ensevelir son père ou sa mère décédés, et de prononcer sur leur tombe les prières expiatoires qui devaient les laver de leurs souillures, et d'invoquer les génies familiers qui devaient accompagner leurs âmes à Tupal, et les défendre devant le juge suprême.
C'est la coutume indoue dans toute sa pureté ; nous verrons bienlôti comme dans Tlnde, cette coutume engendrer également l'adoption en Polynésie.
Le corps du défunt était conduit nuitamment et sans bruit dans un lieu secret par le ûls aîné, assisté de quelques membres seulement de sa famille^ qui l'aidaient à transporter le corps et se retiraient dès qu'on était arrivé au lieu choisi pour la sépulture. Pendant trois jours le ûls restait en- prière sur la tombe, ne prenant de nourriture qu'une fois chaque jour après le lever du soleil.
LES QENtSES DE L'HUMÂNiTÉ. i87
AU bout de ce laps de temps^ Tâme était parvenue à Tûpaî guidée par les esprits, et le ûls regagnait sa demeure.
Cette coutume de tenir secret le lieu de la sépulture a dû naître des guerres nombreuses que les peuplades d'Océanie ont soutenues autrefois entre elles, et pour éviter la profanation de la tombe des ancêtres.
Les ariis, — caste des chefis^ — mettaient un soin tout particulier à ce que leur lieu de sépulture ne fût point connu. On enlevait le corps du défunt en grand secret à l'aide de quelques affîdés. On allait le cacher dans la montagne dans quelque creux de rocher, et on le recouvrait du mieux que Ton pouvait, avec des quartiers de rochers que Ton garnissait de terre et de feuillage.
Ces sortes de secrets étaient religieusement gardés, protégé s du reste par la superstition religieuse. En effet, tout individu qui dévoilait le lieu d'une sépulture se voyait refuser Taide des esprits protecteurs pour se rendre à Tupaï, et Tâme du mort qui tentait d accomplir seule ce voyage était à peu près certaine d'être enlevée dans le parcours par les mauvais génies, et conduite aux séjours infernaux.
Avant le départ du corps de la maison mortuaire, ceux des parents qui se trouvaient près du défunt commençaient à pousser des gémissements lamentables en proférant les paroles suivantes, sorte de dialogue dans lequel chacun prenait rang suivant sa parenté.
LA Femme.
Pourquoi as-tu quitté ta demeure? Étais-tu donc si pressé de voir la figure du terrible Uretaetae? N'avais- tu plus de maioré autour de ta case — fruit de l'arbre à pain — ^ étais-tu las de ta femme et de tes enfants, pour appeler sitôt près de toi les esprits qui conduisent à Tupaï ?
LESP^BSIfTS.
— Est*ce que loo bras n'était plus assez fort pour manier
la pagaie?
— N'étions -nous pas près de toi pour t*aidor à conduire la pirogue de guerre?
— N*avais-tu pas la place qui te revenait au maraë?
— Est-ce que tes bras vigoureux ne savaient plus traîner sur lés récits les filets de feuilles de cocotier ?
— Était-ce Tàme d'un tupanou vahiné — esprit femelle ^ qui par ses chants trompeurs t'attirait dans les régions maudites des Trépassés ?
— Avais-tu entendu sur les vagues et dans le vent de la
mer le chant de l'oiseau des morts?
— Si tu dors, réveille-toi!
— Si tu n*es pas encore loin d'ici, reprends le chemin de ta demeure.
— Veux-tu que les jeunes filles te préparent du taîro tout frais, et te servent de la poîpo! conservée dans du bambou — mets indigènes dont le premier se fait avec de Famande de coco, et le second avec de la bouillie de fruits à pain — .
— Nous irons chasser pour toi les porcs sauvages dans la montagne.
— Nous boirons ensemble le jus parfumé de Tévi ( pomme deCythère).
— Tu ne nous réponds pas?
— Reconnais-nous bien avant de quitter ces lieux sans retour.
— Si Uretaetae te force à errer sur les mers dans la tempête, ne pousse pas nos pirogues au récif.
— Ne fais pas souffler le maramou ( vent violent d'ouest
succédaut sans transition à un veut violent d'est), quand nous serons au large.
— Puisque tu ne veux pas revenir, dis notre nom aux esprits, aûn qu'à notre mort ils sachent nous appeler par nos noms poj;ir nous conduire à Tupaî.
Et de nouveau les cris et les gémissements recommençaient de plus belle, augmentés de moment en moment par l'arrivée de parents qui venaient visiter le mort, et étaient tenus de faire leur partie dans le chœur funéraire.
Quant aux marques de deuil, elles consistaient, pour les hommes, à se raser la tête d'une certaine façon selon leur degré de parenté avec le défunt. Les femmes se coupaient les cheveux.
Étranges analogies que nous aurons bientôt l'occasion de mieux faire ressortir encore.
Cette coutume est encore en vigueur de nos jours. Il est bon de noter que la plupart des pleureurs et des pleureuses n'en sont pas plus tristes, car on les voit, au sortir de la maison mortuaire, se livrer à leurs jeux et à leurs plaisanteries ordinaires jusqu'à ce que l'arrivée d'un nouveau parent vienne les avertir qu'il est temps de recommencer les cris...
Nous ne croyons pas qu'il soit possible d'ajouter quelque chose à cette esquisse rapide des anciennes coutumes et croyances religieuses des primitifs Polynésiens. L'influence religieuse nouvelle, plus encore que le temps, a fait trop facilement son œuvre, de démolisseur. Dans quelques années le dernier souvenir aura disparu avec le dernier vieillard...
Nous dirons un jour, les mains pleines de preuves officielles^ comment s'éteignent les habitants de certains groupes polynésiens, et la conscience humaine reculera épouvantée, devant les crimes de VInquisition océanienne.
Noos dirons ce que qodqoes fonatiqnes ont osé faire des popalatioDS si simples et si douces de certains gitMipes de la Polynésie où ils se sont établis, et comment ces populations ont diminué de plus de moitié depuis le jour où les premfera prédicants ont mis le pied sur leur rivage.